LIVRE III
la circulation est retardée, et les sécrétions internes empêchées. Enveloppé dans les spéculations de ce misérable jeu, vous détruisez votre constitution. Que peut-on attendre d'une telle façon de vivre, sinon un corps plein d'humeurs stagnantes^ prêtes à se corrompre, un corps prêt à tomber en toutes sortes de maladies dangereuses , si moi , la Goutte , je ne viens pas de temps en temps à votre secours, pour agiter ces humeurs, et les purifier, ou les dissiper? Mais en continuant mes instructions, j'oubliais de vous donner vos corrections. Tenez, cet élancement, et celui-ci.
Franklin. Oh! eh! oh! ohhh! — Autant que vous voudrez de vos instructions, madame la Goutte, même de vos reproches ; mais, de grâce, plus de vos corrections.
La Goutte. Tout au contraire ; je ne vous rabattrai pas le quart d'une. Elles sont pour votre bien. Tenez.
Franklin. Oh ! ehbh ! — Ce n'est pas juste de dire que je ne prends aucun exercice. J'en fais souvent dans ma voiture, en sortant pour aller dîner, et en revenant.
La Goutte. C'est, de tous les exercices imaginables, le plus léger et le plus insignifiant, que celui qui est donné par le mouvement d'une voiture suspendue sur des ressorts. Ne vous flattez donc pas qu'en passant une demi-heure dans votre voiture , vous preniez de l'exercice. Dieu n'a pas donné des voitures à roues à tout le monde, mais il a donné à chacun deux jambes , qui sont des machines infiniment plus commodes. Soyez-en reconnaissant, et faites usage des vôtres.
Franklin. Vous m'ennuyez, avec tant de raisonnements.
La Goutte. Je le crois bien. Je me tais, et je continue mon ofiice.
Franklin. Ohl continuez de parler, je vous en prie.
La Goutte. Non. J'ai un nombre d'élancements à vous donner cette nuit, et vous aurez le reste demain.
Franklin. Mon Dieu ! la fièvre ! je me perds I Eh I eh I n'y a-t-il personne qui puisse prendre* cette peine pour moi?
La Goutte. Demandez cela à vos chevaux; ils ont pris la peine de marcher pour vous.
ëiffler, gonfler, flûter ; ceux de Tean, fluer, flux^ reflux, flotter; ceux du feu, flammct flamber, conflagration.
1, Stagnantes. « Qui demeurent en place, qui ne coulent pas. » Formes de la fiunille : sto, station, statue, stable, stage ; éla, état, étang, étable, établir.
3. Prendre, Uot détourné de son acception ordinaire dans ce tour de phrase. n slsnlfle ici supporter, sou/piir cette peine,
474 RECUEIL DE ^QUCEilUX CHOISIS.
FEANittïN. Comment pouve^-vous être ^i cruelle, de me tquiv menler tant pour rien?
La Goutte. Pas pour rien. J'ai ici une liste 4e tous vos péchés contre votre santé, distinctement écrite, et je peux Y0u§ ren^i'e raison de tous les coups que je vous donnç.
Franklin. Lisez-la 4onc.
La Goutte. C'est trop long à lire. Je vous en dpnnerai le înontant,
Franklin. F^ite3-le. Je suis tout attention.
La Goutte. Souvenez -vous combien de fois vous vous ète^ proposé de vous prQmener, le matin suivant, dans Ip bpjs de Boulogne, dans le jardin de la Muette* ou dans le vôtre, et qu§ vous avez manqué de parole , alléguant quelquefois que le tempi était trop froid ; d'autres fois, qu'il était trop ctevd, trop venteux, trop humide, quand, en vérité, il n'y avait rien de trpp qui empêchât*, excepté votre trop de paresse.
Franklin. Je confessç que cela peut arriver quelquefois, pput» être pendant un an dix fois.
/ La Goutte. Votre confession est bien imparfaite ; Iç vrai montant est cent quatre-vingt-dix-nçuf.
Franklin. Èst-il possible !
La Goutte. Oui, c'est possible, parce que c'est un fait. Vous pouvez rester assuré de la justesse de mon compte. Vous con** naisses; les jardins de madame Brillon, vous connaisse^ le bel escalier de cent cinquante degrés qui mène de la terra^SQ en haut jusqu'à la plaine en bas. C'est une maxime de votre invention, qu'on peut avoir autant d'exercice en montant et en de^cençlant un mille en escalier, qu'en marchant dix milles sur une plaine. Or, vous avez visité deux fois par semaine, dans les après-midi, cette aimable famille; quelle belle occasion vous avez eue de prendre tous les deux exercices ensemble 1 En avez-vous profité? et combien dejials?
FRANKnRIli ne peux pas bien répondre à cette question.
La Goutte.* îe répondrai donc pour vous, Pas une fois,
Franklin. Pas une fois I
La Goutte. Pas une fois. Pendant tout le bel été passé, vous y êtes arrivé à six heures. Et qu'avez-vous fait? Vous vous êtes assis sur la terrasse, vous avez loué la belle vue ; mais vous n'avez
1. Jji Muette. Nom d'une maison de campagne attenant au Ijois ^e Boulognp, prts de Paris.
2. C'est-à-dire qui « Ht empêchement, n Ce yerho ne s'emploie pas d'ordinai^o dans le sens neutre.
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pas bougé d'un pas pour descendre vous promener. Au contmire, yoys ave;; demandé du thé et l'échiquier, et voup vpilà collé à votre siège jusqu'à neuf beurei; alors, au lieu de retour»ner chea; vous à pied, ce qui pourrait vous remuer uq peu, Y0U9 prenez votre voiture, Quelle sottise de croire qu'sY^c tout C4 aérègiemeut on peut sa conserver en santé sans moi!
FnANKijN. Quç voulez-vous donc que je lasse de ma voitur^î
La GouTTjB, Brûlez-la , gi vous vçule?. Alors vous en tirera siu moins pour une fois d^ la chaleur. Ou, si cette proposition ne vous plaît pas, je vous en forai un© autre. Regardez les pauvre^ paysans qui travaillant la terre dans les vignes et les champs, autour des village? de Passy, Auteuil, Chaillot, etc. Vous pouvez tou* les jours, parmi ces bonnes créatures, trouver quatre OU cinq vieilles femmes et vieu^ hommes, courbés et peuMtre estropia sous le poids d^s années et par un travail trop fort et continueli qui, apr^s une longue journée de fatigue, ont à marcher peut» être un Qu deux milles ppur trouver l^urs chaumières. Ordon** nez à votre cocher de les prendre et de les mener chez eux. Voiji une bonne ouvre qui fera du bien à votre ime! Et, si en mému temps vous retournez de votre visite cbQz l@s Brillon i pj#d, çoù sera bon pour votre corps,
Franklin. Ahl comme vous êtes ennuyeuse I
]La Goutte. Allons donc, à notre métier; il f«^ut vous souvenir que jfi suis votre médecin, Tene?,
FiiANKLiN, ûbhhl quel diable de médecin I
La Goutte. Vous êtes un ingrat de me dire cela. N'estrce pM moi qui, en qualité de votre médecin* vous ai sauvé de la para-* lysie, do Thydropisie et de l'apoplexie, dont Tune ou l'autre vous «lurait tué il y a longtemps, si je ne les en avais empêchées.
Franklin. Je le confesse, et je vous remercie pour ce qui est passé. De grâce, quittez-moi, et je vous promets fidèlement que désormais je ne jouerai plus aux échecs, que je ferai de l'e^^ercjce journellement, et que je vivrai sobrement^
La Goutta. Je vous connais bien ; vous êtes un beau prometteur; n^^is, après quelques mois de bonne santé, vous recommencerez à aller votre ancien train* Vos belles promesses seront oubliées comme on oublie les formes des nuages de la dernière année. Allons donc, finissons notre compte ; après cela, je vous quitterai. Vais soye? assuré quç je vous revi^terai on temps et Imn, car c'eet pour votre biçn; çtje suiSf vous I9 save?, votre bonne amie,
Fbankliv,
476 BEGCEIL DE MOBCEAVX CHOISIS.