‹ Recueil de morceaux choisis de prose et de vers, avec des notes pour l'intelligence du texte et l'étude de la langueChapitre 440 sur 466 · I.IVRE III · texte numérisé non relu

I.IVRE III

temple, il Tadmire : Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que Toignon de sa tulipe, qu*il ne livrerait pas pour mille écus, et qu*il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, afilamé, mais fort content de sa journée; il a vu des tulipes.

Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une bonne vendange ; il est curieux * de fruits : vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre : parlez-lui de figues et de melons ; dites que les poiriers rompent de fruits cette année , que les pêchers ont donné avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu; il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos pruniers : il n'a de l'amour que pour une certaine espèce ; toute autre que vou» lui nommez le fait sourire et se moquer*. 11 vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise, il l'ouvre , vous en donne une moitié, et prend l'autre. « Quelle chair I dit-il; goûtez- vous' cela? cela est divin l voilà ce que vous ne trouverez pasail^ leurs I » Et là-dessus ses narines s'enflent , il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. 0 l'homme divin en effet ! homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer, homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles I Que je voie sa taille et son visage^ pendant qu'il vit I que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui, seul entre les mortels, possède une telle prune !

Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes? et bientôt il les étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui Q'est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu'à tapisser un jour de fête le Petit- Pont ou la rue Neuve. 11 convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée ; mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achetée très-cher, et qu'il ne la changerait pas pour tout ce qu'il y a de meilleur. J'ai, continue -t-il, une sensible affliction, et qui m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j'ai tout Callot*,

1. Curieux de frvils. « Il n'aime, ne recherche que les fiiiits. »

2. Le fait se moquer. II n'est plus d'usage de mettre le yerhe faire devant un yerbe pronominal.

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