‹ Recueil de pièces authentiques sur le captif de Ste.-Hélène; de mémoires et documens écrits ou dictés par l'empereur Napoléon. Suivis de lettres de MM. le grand-maréchal comte Bertrand, le comte Las Cases, le général baron Gourgaud, le général comte Montholon, les docteurs Warden, O'Meara et Autommarchi, et plusieurs personnages de haute distinction (volume 2)Chapitre 16 sur 24 · IL · texte numérisé non relu

IL

premier coup-dœil. D'un côté du buste, il y avait une mignature du jeune Napoléon , et de l'autre, le portrait de Marie-Louise sa mère.

Il se plaignit d une douleur qu'il ressentait à 1 orteil , décrivit lés sensations qu'il éprouvait ^ et me demanda si cette douleur n'était pas l'avant*coureur de la goutte. Je le priai de me dire si la goutte était héréditaire dans sa famille (i). U répondit que non , qu'aucun de ses parens ne l'avait eue; mais , se repr.enant, il ajouta que son oncle le cardinal Fesch en avait été affligé.

Je fis la remarque que, même lorsque la

goutte était héréditaire , en se livrant de bonne

heure à l'exercice, en s'accoutumant à la tempérance, on en retardait les attaques, et qu'elles

étaient moins violentes.

Je lui observai qu'il faisait trop peu d'exercice pour conserver la santé. Il répliqua : « Mes

■ m ' ' ■ Il ■■ I — »^i I 1,1 I II ■

(i) Il est bien malheureux pour les signataires du procès-verbal rédigé après rouverture du corps de NapoléOD^ qu'il n'ait pas dit^ dans ses épauchemeus familiers, à Bf . Warden , que s'il n'avait pas la goutte , il avait un cancer héréditaire dont son père , comme tout le monde sait f excepté les médecins qui l'ont traité , mourut à Montpellier, le ^4 février 1785. (iVb^e du Traducteur.)

« promenades à cheval sont, à la vérité, trop t restreintes; mais être accompagné par un c officier m'est si désagréable, que je dois me «contenter du peu d'espace qu'on m^ laisse. « Cependant je ne m'aperçois d'aucun inconvé- « nient ; l'homme s'accoutume aux privations, a A une période de ma vie,, ^e p<]^93ais tous, les « jours plusieurs heures à che,v,al; cela dura six « ans;, et il m'est arriyé de rester à la maison « dix-huit mois de suite sans en ^ortixv »

Il revint encore sur la peine que lui faisait la

surveillance d'un officier. « Vous connaissezi ixie

« dit-il, l'île de Sainte-Hélène, et concevez qu'une

« seutiuelle placée sur l'une ou l'aivtre de ces'

c montagnes , peut me voir depuis ma sortie de

« cette maison , jusqu'à ce que j'y rentre. Si un

« officier ou un soldat ne tranquillise pas votre

0 gouverneur, que n'en place-t-ii une diaaine ,

t une vingtaine ou même une compagnie tout

« entière ! Qu'ils ne me perdent jamais de vue ,

t mais qu'on ne me fasse pas accompagner par

« un officier. »

Je suis, etc., etc., etc.

â6o ^PIÈCES SUR LE PRISONNIER

Sainfe-H(>lène.

* Mon cher ami ,

L'arrivée d'une flotte de Tlnde à Sainte- Hélène me donnera les moyens de vous faire

parvenir ma dernière lettre , et m'a déjà mis à même d'en commencer une autre. Cette circonstance a encombré la petitq ville (i) de passagers qui brûlent tous du désir de voir Napoléon. La comtesse de London étant débarquée , logea pendant tout le temps qu'elle demeura à Sainte- Hélène , é Plantation'House ( Maison de la Plantation ) , résidence du gouverneur. Pour faire honneur à la Gou.tesse, on donna le lendemain de son débarquement , un dîner de cérémonie, et sir Hudson Lowe adressa, par l'entremise du comte Bertrand , une invitation au général Bonaparte. Elle était si pleine d'égards et de politesse, qu'on se flattait qu'elle serait acceptée.

(i) James' Town.

DE SAINTE-HELENE. a6i

C'était la première qu'il recevait , et l'on remarqua que cette invitation avait été envoyée plus pour favoriser le désir de la Comtesse, que pour faire un acte de civilité envers celui qui en était l'objet. Le comte Bertrand donna la carte dû gouverneur ; elle fut lue et rendue sans la moindre observation : « Sire , dit le maréchal Ber-

trand, quelle réponse Votre Majesté veut-èlte que je fasse ? — Dites que l'Empereur n'a point donné de réponse (i). »

Je passai une grande partie de l'après-diner de ce jour là dans l'appartement de Napoléon, et comme de coutume, je répondis de mon mieux aux différentes questions qu'il lui plut de me faire. Elles roulèrent en général sur la nature, les circonstances et l'état dans lesquels se trouvait la flotte qui venait d'arriver; sur notre commerce de l'Inde et le grand nombre d'Anglais qui y allaient ou en revenaient. Dans le cours de la conversation, il m'arriva de dire que les

(i) Accordez cette politesse et ces égards, dont rEmpereur est l'objet , avec ceux qu'on a plus pour la Com^ tesse que pour lui /

dfia PIÈCES 8UJI m PElSpSfNIER

ét^rao^r^ nouyell^maot débarqués espéraieat jouir du plaisir de le voir, lorsqu'il se rendrait i Plantatioa-Hou^e, pour dtner chez le gouyer^ Be¥r. y me prouva que cep .paroles ét^iient £prl: intempestives ^ car elles produisirept le seul sjwptôme d'emportement qiie j'aie jamais 4écouvert djsms mes différens entretiens avec l'ex*- Empereur, Prenant un ton, un air, un geste extraordinaires , il me fit cette réplique mémorable : < Quoi ! aller diner acconipagné , gardé peut-être par une troupe de soldats ! » Quelques minutes après, il reprit avec sang -froid : c Après tout , devaient-ils s'attendre à me voir accepter leur invitation ? La distance est considérable et l'heure indue; et j'ai renoncé pour jamais à l'idée de franchir mes limites (i). » La comtesse de London quitta File sans voir

(i) a Répondez à sir Hudson que cette invitation au t général Bonaparte n'a pu parvenir à son adresse : dec puis Taffaire des Pyramides, je n*ai plus eu de nouc telles de ce générai. « Cette réponse ingénieuse est autrement ménwrahle que celle à laqueUe M. Warden donne cette qualité ; et surtout je la crois plus vraie.

DE SAINT£-H£Ii£NE. â65

r ex- Empereur, et on assure quelle en a fémoigné ses regrets.

Quelques jours après, Napoléon me demanda si j'avais vu la Comtesse. Je répondis affirmativement , et j'ajoutai qu'elle aVait honoré le Nov'thumberland de sa visite , et qu'ainsi qu'on fait à tous les étrangers qui vont à bord , on l'avait introduite dans la chambre qu'il avait occupée pendant le voyage. Je crus que ce serait un atnu' sèment pour lui , que d'apprendre que presque tous les étrangers avaient pris plaisir à s'asseoir dans son fauteuil. « Et la Comtesse, dit-il, a-t-< elle fait cet honneur là à mon fauteuil? » Je ne pus répondre à cette question, parce que dans ce moment là je ne m'étais pas trouvé dans la chambre. Il parut cependant railler l'idée dfe s'asseoir dans son fauteuil y et continua ses questions. « Croyez-vous qu'on pense en Angleterre que la Comtesse eût manqué aux convenances en venant à Longwood ? Aurait-elle violé les lois du decoruniy si , accompagnée de madame Bertrand, elle fût venue me visiter dans ce jardin ? Plusieurs dames à leur retour en Angleterre m'ont été présentées de celle manière. Si la com-

i)64 PIÈGES SUR LE PRISONNIER

tesse de London m'eût fait savoir qu'elle était fatiguée du voyage j ou qu'elle était indisposée (i), )e me serais fait un vrai plaisir de lui rendre visite. » Je n eus rien à répondre à cela , sinon qu'étant du même pays que la Comtesse, si j'avais l'occasion de la voir , )e me ferais un devoir de l'informer de la politesse que le Général avait voulu lui faire.

Après cela, il tomba sur un sujet bien différent :

c Etes-vous , me dit-il , physionomiste ? — Non par l'étude (a). — Avez-vous lu Lavater? — Je n'ai lu que quelques extraits de ses ouvrages.

(i) La dignité dont Napoléon a été revêtu et dan^ laquelle il est mort ( car elle est ineffaçable autant que peut Tétre une institution humaine) ; cette dignité ne permettait pas qu'il répondit d'égal à égal à Timpertinente invitation de son geôlier; mais aussi avec cette dignité s'accordent merveilleusement les égards et la galanterie qu'un prince français n'a jamais refusés aux

dames.

{Note de M. R. W. )

(a) Rappelez-vous, ami lecteur, que^ dans sa première épître, le sieur Warden s'est donné pour un observateur pbysiognomooiste, pour un Lavater : c'est son mot«

DE SAINTE* HELENE. â65

— Pouvez -VOUS juger, en observant la figure d'un homme , s'il a du talent ? — Tout ce que je puis dire sur cela , Général , c'est que je connais parfaitement si une figure me plaît ou non. — C'est cela ; vous l'avez trouvé. Avez-vous observé la figure de sir Hudson Lowe ? — Oui. — Et qu'est-ce qu'elle promet ? — Si je dois dire la vérité , j'aime beaucoup mieux celle de lady Lov^e. » Il se mît à rire , et moi je rêvais aux moyens de me débarrasser d'un sujet qui pouvait m'embarrasser. Il ne m'en donna pas le temps , et se mit à faire des comparaisons entre son ancien et son nouveau gardien , mais avec une plaisanterie si fine, avec une succession d'idées si rapide , que je ne pus bien comprendre tout ce qu'il disait.

J'étais à Longwood , lorsque M. Rafiles , l'exgouverneur de Java , et sa suite obtinrent la permission de visiter cette résidence. Le désir qu'avait ce gouverneur de contempler Napoléon , tenait de la frénésie (i) , et l'on fit tout pour le

(0 Quel heureux choix d'expressions! et quelle délicatesse dans le sentiment qui l'inspire ! Ah ! celui qui

contenter. L'heure fut fixée par lex- Empereur pour recevoir l'ex-gouverneur ; et ce dernier ne put trouver de paroles assez expressives pour faire connaître combien il était enivré de sa

réception^ Peu après le départ de M. Rafflies, )e reçus un message de Napoléon , portant qil'il m'attendait dans le jardin. A mon arrivée , je le trouvai environné de toute sa suite, ses voitures en ordre , des chevaux sellés pour un prompt départ. Lorsque je parus on changea de dessein ; car au lieu de monter en voiture, les personnages principaux se retournèrent comme pour me parler. Je saluai, ôtai mon chapeau, que je remis sur ^ le ^ cliamp [i) ^ tandis que le maréchal, les comtes et les généraux 1 avaient sous le bras. Je

n'éprouva point le respect pour une infortune si auguste^

celui que n'indigne pas l'iniquité qui la causa ^ l'aurait

commise^ s'il en avait eu le pouvoir.

{Noie de M. R. W.)

(i) Celle impudente grossièreté révolte; et quelle irritation elle doit inspirer, si, comme je le croîs, M. Warden a la sottise de s'en vanter, sans avoir eu l'audace de la commettre ! Il faut terriblement outrer la rusticité et la morgue britanniques pour s'en faire un trophée aux

ny fis aucune attention , quoique ma ^alanteiie pour les dames , dont les jupons .flottaient .au gré d un veqt plus que gailï^rd:, me fit souffrir un peu.: c Gpnna^sez-yous , me dit Napoléoo i,» ce gouverneur de Jaya ? — Je ne le connais que depuis aujourd'hui, que je lui ai été présentée

— Connaissez - vous 1 île de Java ? -— Je ne la connais que par le^ rapports qui m'en ont été faits. -^ Les Hollandais Tônt représentée comme un climat . pestilentiel ; mais je pense qu'on en a une meilleure opinion aujourd'hui.

— Je le crois , du moins nous ne l'avons pas cru si mauvais qu'on le disait. — Avez- vous ja^

mais pansé des pestiférés? — Jamais. — Connaissez-vous cette maladie ? — Je ne la connais que par sa description. — L'armée 4*Egypte en a beaucoup souffert, et j'ai eu quelques difficultés à relever le courage de ceux qui n'en

dépens ^ je ne dirai pas d'un monarque détrôné , mais d'un héros livré par des traîtres et opprimé par des lâches. 0 bon La Fontaine ! que le coup de pied de l'âne au lion malade a été répété de fois depuis six ans !

( Note du même, )

furent pas atteints. Cependant, durant près de deux années , je réussis à cacher à mes soldats ce que je ne savais que trop moi -même. La maladie ne peut être communiquée que par inspiration. — Je croyais, répliquai -je, que le contact suffisait. — Non, dit-il; je visitais constamment les hôpitaux , je touchais les corps des pestiférés pour communiquer la confiance à ceux qui les soignaient^ convaincu par expérience que la maladie ne peut se transmettre que par les poumons; mais en même -temps j'avais la précaution de ne faire mes visites qu'après les repas , et de me placer toujours au-dessus du vent des pestiférés. » Cette conversation avait bien duré vingt minutes : je crus qu'il était temps de me retirer ; mais il me retint encore. Enfin , il fit un léger salut , et conduisit madame Bertrand à sa voiture : resté pour les voir partir , j'observai qu'il y avait une place vide dans la voiture; il m'appela et me demanda si je voulais faire un tour de promenade avec eux : j'acceptai l'invitation , et je déclare que si j'eusse été dans un chariot, à une partie de foire en Irlande^ je n'aurais pas trouve plus de gaîté , d'aisance et ' *

DE SÀINTE-HÉLiNE. ^69

d'aftabiiité (i). La voiture allait grand train, et les plaisanteries de Napoléon semblaient inspirées. Il commença â parler anglais , et ayant jeté son bras autour du col de madame Bertrand , il s'écria: «Voilà ma maîtresse! non pas mat'tresse d'une certaine façon , et pourtant c'est ma maîtresse. » Tandis que la dame . faisaif quel-*^ ques efforts pour se débarrasser , son mari riait à gorge déployée. Napoléon demanda alors s'il avait fait une faute , et ayant été informé de la signification du mot , il s'écria : « Non , non , je veux dire, mon amie, mes amours; non ^ mes* amours , mais mon amie, mon excellente amie. » Le fait est que madame Bertrand ayant été indisposée pendant quelques jours, il voulait lui rendre le courage, et animer la conversation. En un mot, pour me servir d'une phrase an-

( I ) Jusqu'ici toute l'Europe avait cru que l'affabilité, la gaîté et l'aisance appartenaient essentiellement aux Français; toute TEurope avait tort. Voici un honnête gentlemen qui nous apprend que pour rencontrer la réunion de ces qualités , il faut aller en Irlande ^ à une partie de foire, dans un chariot.

{Note de M. Vi, W,)

a^O PliciS SUR LE PRISONNIER

glaise bien conune, il était l'âme de la société (i). Les tours et défours de notre promenade à cheral ou en Toiture , s'étendirent à cinq ou six milles de Lotigwood. Au mîfieu du trajet, avec une contenance moitié comique, moitié sérieuse , il fit une question à laquelle on ne s'attendait guère. « Depuis que vous exercez , me

dît-il , ^ites-moi , en conscience , combien avezv^us tué de paliens? » H était tout simple que je parasse surpris, maïs je lur répondis froide- \, ment : Ma conscience ne me reproche la mort de pen^nne. Il se mit à rire , et continua : « J'imagine que les médecins peuvent se tromper, qi*e quelquefois ils font trop et quelquefois trop peu. Après avoir traité un malade, n'avez- vous

(l) Encore une errew de l'Europe civilisée ! Il y avait quelque apparence qu*une phrase ^ éminemment sociale^ était originaire du pays où la société est développée jusqu'à Texcès f jusqu'aux abus : c'était une méprise que M. Warden a la bonté de relever avec son urbanité native. Quoi de plus vraisemblable en effet que cette locution c l'dme de la société » soit indigène à la nation qui exile les femmes de la société^ et qui en cherche Vâme

dans un bowl de punch?

{ISote de M. R. W. )

D£ 8ÀIBITE- HELENE* 271

pas réfléchi en vous-même, et dit : Si je ne l'avais pas saigné , ou , si je l'avais saigné , cet homme se serait rétabli ; ou bien , s'il n'eût consulté aucun

médecin, il serait peut-être en vie.». Je ne répondfs rien, et Napoléon continua ses qu€S* tions.

« Quels sont les meilleurs chirurgiens /des Français ou des Anglais ? — Sans contredit , ce sont les Anglais (i). — Pourquoi? — Parce qu'ils ont de meilleures écoles. Nous avons un meilleur système d'enseignement, et l'examen est si rigoureux , qu'il faut qu'un homme soit vérrlablement capable de remplir les devoirs de sa profession avant qu'il soit admis à l'exercer (2),. —

(1) C^est un Anglais qui parle , et cet Anglais est cht'rurgîen, et ce chirurgien est M. Warden. Que peut opposé!* la France à ces assertions de Torgueil ? Trois siècles de travaux 9 un corps de doctrine justifiée par d'innombrables succès. Aux trois noms, dont la célébrité insulaire n'a pu franchir le pas, elle oppose les noms européens des Chaussier, des Duméril, des Le Roiix , des Vauquelin, des Desgenettes , des Percy , des Richerand, des Pinel, des Dupuytren, des Corvisart, des Dubois , des Le RojTy etc. etc. ejc.

(2) Le juste éloge que fait ici M. Warden de la sévérité

â^â PIÈGES SUR LE PRISONNIER

Mais, en pratique, vous avouerez que les Français ont l'avantage sur vous. — En fait de pratique , Général^ les chirurgiens français sont des empiriques , quoiqu'ils ne vendent pas des drogues comme font nos charlatans, en Angleterre. Ils sont de fait plus guidés par l'expérience que par la, théorie (i).^ Mais personne plus que vous ,

de renseiig;nement médical dans sa patrie est la critique méritée d*un des abus qui, dans cette partie, affligent la nôtre. Je veux parler de la scandaleuse admission au titre de docteurs et dans les rangs des doctes, d'une foule d*écoliers qui, la tète farcie de notions indigestes, mettent les mots à la place des choses , la présomption au lieu de l^xpérience, et s'élancent des bancs de l'école au chevet des malades, où ils portent l'audace, la fatuité, le jargon scientifique qu'ils apprirent àsiOler, et, ce qui est bien autrement déplorable , les essais téméraires, les tdtonnemens, les méprises, les bévues et l'assassinat.

{Note de U.K. Vf.)

(i) C'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de nos médecins, qui, revenus bientôt de cette première fougue dont la jeunesse est enivrée, substituent l'observation aux systèmes, l'expérience aux théories, et se plaisent à vérifier au chevet des malades les doctrines que les livres leur ont transmises. ( Note du mémo. /

Monsieur^ n'a aidé mes frèrea de l'armée anglaise à devenir bons praticiens sur un champ de bataille. Napoléon sourit à cette répartie , et passa soudainement à une question qui^ quoiqu'ello eût quelque rapport avec les autres, ne m'en surprit pas moins. — ^Quel est, me dit-'il, votre premier médecin, à Londres? — Je ne m'attendais pas à une pareille question , et je ne pus y répondre ; il y a tant de médecins éminens dans cette ville, que ce serait hasarder beaucoup que de donner la préférence à l'un d'eux.

— Mais n'avez-vous personne de la profession qui en soit le chef? — Non en vérité: il y a, il est vrai, des médecins à la mode, pendant une, deux et même trois saisons ; mais je ne pourrais donner la préférence à l'un d'eux, sans faire in« justice à cinquante autres. Il me serait beaucoup plus aisé de signaler des chirurgiens transcen* dans.

— Quels sont,en généraljes honoraires? — Ceb

dépend, pour l'ordinaire , du rang et delà fortune

des malades. — Quels sont les plus forts qui aient

été donnés à votre connaissance? — Je ne puis

répondre a cette question , ne me rappelant k //. 18

2^4 PIÈCES SUR lE PRISONNIER

montant cl aucune somme donnée. Il arrive quelquefois que des médecins font fortune en peu d'années^ mais cela est rare, à moins que des circonstances heureuses et le patronage de grands personnages n'y contribuent plus encore que leurs talens. — Lorsque CorVisart soigna rimpératrîce Marie-Louise , après la naissance de mon fils , )e lui fis donner trois mille napoléons. Je voulais un jour que Fimpératrice fût saignée; mais Cor* visart s'y opposa : elle était pourtant replète. Vous êtes employé à terre comme à bord des vaisseaux? vous paîe-t-on bien? — Je n'ai jamais rien accepté. Tant que je serai au service, je me contenterai de ma paie. — Combien votre roi vous donne-t-il? — Deux cent vingt livres sterling par an (6,280 f.). — Vous avez, presque toute votre vie, été en mer, n'est-ce pas? — J'y suis depuis environ vingt ans. — Votre roi a-t-il soin de vous par la suite? — Oui , Monsieur. Apr as six ans de service , si je ne suis pas employé , il m'alloue six schellings par jour ( 8 f.20 c. ) ; mais cette somme reste toujours la même, à moins qu'on n'ait trente ans de service. — Il me semble que cette récompense n'est pas proportionnée au ser-

vice ? — Je le crois aussi , Général; cependant je n'ai aucun droit de me plaindre , puisqu avant d'entrer au service , je savais quels étaient les émolumens de mon emploi, et qu'en Angleterre , nous ne sommes jamais forcés de servir malgré , nous ( 1 ) . — Ne fait-il pas très-cher vivre à Sainte- Hélène? — Très-cher, et un étranger ne peut y vivre à moins^e trente schellings par jour ( 36 f.) . — Et comment faites-vous donc ? — L'hospitalité d'un ami m'en fournit les moyens, et de temps à autre , j'ai recours à la table du Northumberland. -r- L'armée doit occasionner une énorme dépense à votre gouvernement, n'est-il pas vrai? — Pas plus énorme qu'il ne puisse la supporter. — Elle

^i) Il est possible qae la presse n^atteigne pas les chirurgiens ^ mais quand M. Warden a la bonhommie de prétendre qu*en Angleterre nul n'est forcé de servir contre sa volonté^ il oublie que le gouvernement a la liberté

de la presse des matelots ; liberté par laquelle un

malheureux^ à son retour de la Chine ou de la Jam^aîque^ et au moment où il espérait embrasser sa mère ou sa femme , est jeté à bord d'un vaisseau de guerre, et, s'il résiste^ roué de coups et enchaîné comme un voleur.

( NoCe du Traducteur,)

276 PIÈGES SUR LE PRISOIfNIER

est , je me rimagine , plus grande que celle de Is marine; mais pourquoi? — Les dépenses de l'armée , par sa situation locale , doivent nécessairement augmenter. — Et pourquoi pas celles de la marine? — )La dernière est stationnaire, et la première est plus ou moins permanente. — L'Angleterre n est-elle pas plus attachée à l'armée de mer qu'à celle de terre? — L'armée navale est considérée comme sa défense la plus naturelle » la plus essentielle et la {dus efficace ; mais l'armée lève qudquefois la tète, et partage les faveurs avec sa rivale , surtout quand elle est couronnée de lauriers, comme cela arrive souvent Les champs de Waterloo , par exemple, ne peuvent trop inspirer de reconnaissance à tout bon Anglais. Napoléon ne répondit rien à cette observation ; il ne donna même aucune marque de mcconten-^ temeni : mais il changea de sujet (i).

(1) Il est difficile de dire si ia patieocQ d» Napoléoa surpassait l'impudence de 9/L. Warden»

( Nct^ tin Traducteur, )

— S'il n'était pas à peu près impossiMe de prouver ses torts à l'orgueil d'un Breton, on renverrait celui-ci 9 |e

DE SAINTE-lIËlENE. 377

— Où avez-vous été élevé? — A Ëditnburg.— Vous avez dans cette villç-là d'excellens professeurs , je le sais; je me souviens que le système du docteur Brown avait de la réputation pendant ma première cai^pagne en Italie. J'ai lu dans

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