LETTRE IX
Rftde de'Xame's Town, le ao juillet 1817^ Moue CHER ***,
Ce que j'avais cru pouvoir espérer s'est réa-» Usé; je àuis allé à Longwood. Le maréchal Ber^ trand m'a reçu avec une extrême politesse ; je suis resté plus d'ut^ hçure avec lui. J'ai vu aussi madame {fertrand; cette dame serait née en An^^ g^leterre , qu'elle.A'eu parlerait pas mieux la lan-, gue. Us ont de beaux enfans qui sont très-bien élevés. Faute de précepteurs, Je. père s'occupe lui-même de leur éducation^ 11 n'y a guère dans ce misérable endroit^ que deux personnes auxquelles on puisse confier une semblable mission; mais ce sont des ecclésiastiques^ et il? ne la pourraient peut-être pas accepter 4 cause de leurs saintes et nombreuses occupations. Reste d'ailleurs à savoir si, dans ses dispositions jalouseS: et soupçonneuses , le gouverneur «cgnseintirait 4 favoriser en cela, lesi enfans des exilés. Lf'un de ces ecclésiastiques essuya un rude interrogatoire è la suite de trois OU; quatre yisites qu'il àv^^H fuites ^ LongwoQctt
^ PIÈ.0S9 StK I.E FUISO'KNIER
L'atné des fils de Bertrand porte le nom de Napoléon. Le comte et la comtesse sont logés dans une petite maison distante d'environ 60 pas du principal bâtiment , dans un endroit aride et dépourvu d onibrage. La comtesse m'a reçu dans sa chambre à coucher , ce dont j'ai été bien surprisL d'abord. J'ai reconnli après cpxe c'était la seule pièce de leur appartement qui fût décemmàDt meublée^ ^
.^àprès élrevesCé U pieiiddiit «neili&oi^^i é4fé.vdir fedoctoW<^']Vfeai^avee^l«q»ë4'i'(attrài^ âth€t demsèreMënt. Le ^àùCÂie^ '^kMiê^é tt^e ^ito cb^anbre JifuS «il-c^t séparée ^iàë^{>a>r ^iie ëk>is<M de ct^He 'àu-^ïxétbl ^Gà^^iâà. S^te "snrpHë 'ptlaoïtûdë» êvé^e^, lét^M étmèmàm é^là:hyàtpAi de lâb^ral^if^. Il ffiè i^p^>tiâit qu^ iite-CteMtge Gockbam ai^it oi^doiidé^'eû bitit ^n'^âûtsbti départ» 6tjqne depuis tmitèè liés^ 'sbtKcitatioiis^ oe «Ufet d^ieûtétéMttitàiix^^^. lA^^âe&^s ^ pdirtîs fKmr^ire Ie«^ de i'habkârtidfi^ ^ «t-eneonirai , côta»i>e tfiôn isitt^iite) de^^cîatitièsiBtaiirël» placés â 4:ï4nt« ^à^ d«l {)f>itic9p^ l^etheiit.^^^L^ dd^cneur, qui iàik^mtàïptrgùûity mé fttret^érrqu^er ^u^ leur pt'ésénee était sS^soSttmettt Inutile; et d^^\tut94ëi^ p^stii»kpéttùAe p^isiqèAh étaietift poâlés mir 4è6 4Î(drt*ië»ës 4u logmnent. Curîeiit de >rtérlfi#r cf&lfué âK^tiKnli^ 'là ville i^^'^t^ait avancé, îe descendis dans les Firi4ti6«:ttlHdeIA'dV
DE SÀINTB-UEI.ENE. 77
sentier qaî longe Fenceinte àc Longwood. J'ayais^ à j^dne fail une douzaine de pas, qu'une voix refrognée , creu&e et rentrée se fit entendre : Alte-lày on ne sort pas de larouteX II falhit rétrograder , pressé par la sentinelle et sa bayounette.
Supposons que feusse été un Français , Ton m'arrêtait pour infraction aux ré^femens, pour être sorti du seul espace que pussent fouler les pas sacrilèges de Napoléon ou de ses comp^gi;ions. Il ne m'a pas été possible d'écarter cette pensée, que Napoléon lui-même n^auraii pu éviter^ cjan? le même cas, une semblable insuhe (i)i et que les personnes de sa suite, madame Bertrand, par
(i) Toute la tqrpltude du ministère angU|s Ç9t réduite à sa simple et énergique expression 9 par cette ré***, flexion facile à graver dans tous les cerveaux : l'homme qui a distribué des royaumes a pu être conduit au cQVps^ dc'-garde par une recrue anglaise ^ pour avoir franchi de trois pieds la, mesure, de terre qne son geôlier ^ sir Hud-^ ^çnf lui avait assignée /.•,. Bour ^happer à rindig^ai^ tion que sovitève de (eUes {àqhe^ôs» il faut $e h^t^ d'e»! fi^isir le cAt^ ridicule; imit^ Napoléon ^ qui a fi^^ps^r appeler du canon de "Waterloo aux- sifflets de l'histoire 9 et répéter avec le poète :
Ô sagdliled«s'diebx! j^ fé cioblrés-pfoft>ii^}> ■■ .* Mais à quels plats tyraqf f^t^. ]ivfjé i^. iç^odei
nS PIÈCES SUk LE PUISOJNJNIER
exemple , eût été retenue prisounière par un >ioldat grossier , jusqu'à l'arrivée d'un caporal qui aurait pris l'affaire sur son compte.
Au reste , pareil siccident est arrivé à M. et madame Bertrand, à la Porte de Hui (i) , pen-> dant qu'ils y demeuraient. Un soldat les.empécha de passer au milieu du jour, et de rentrer dans leur logement ; il leur fallut attendre que le caporal de garde passât par là. De même , les gens chargés de porter à Longwood les mesquines provisions accordées par le gouverneur , ont été arrêtés par les sentinelles et obligés àe délivrer ces provisions par dessus les murs. Ce n'est pas seulement des Français que je tiens ces détails , je les ai ouïs de la bouche des officiers de service à la Porte de Hut; ils m'ont assuré que maintes fois madame Bertrand a été réduite à leur emprunter de la chandelle, des alumettes, et jusqu'à du pairij pour le déjeuner de ses enfans. Vous vous récriez sur l'invraisemblance de ce récit; je puis cependant vous attester que si jamais on fait une enquête sévère, tout ce que j'avance sera prouvé jusqu'à la parfaite évidence. Pourquoi le parlement
(i) Hut' S gâte [porte de la Hute ou de la Cabane )i C'est la sépulture de Napoléon.
n exige-t-il pas que loa e&amine avec soin la comptabilité du pourvoyeur et de ses comixiis ? Pourquoi ne fait-on pas établir la balance de ses fournitures avec celles du gouverneur? Que ne compare-t-on les fournitures de sir Lowe avec celles de George Gockburn ? Pourquoi ne consulte-t-on pas comme renseignement précieux les dépenses faites par les Français avec leur propre argent? La publication de tous ces docu-^ mens, depuis 1816 jusqu aujourd'hui , révélerait au public le système abusif que l^on a suivi ; le public verrait clairement si c'est lui que Ton a trompé , ou si Lord Bathurst Ta été lui-même. Que n'interrogé-t-on l'amiral et' lady M alcom , M. Irvîng , le major Feturgen , le capitaine Poppleton et les officiers du 55^
J'ai visité les écuries , qui sont comme enve- .loppées de parapets et relranchées par un fossé qu'environne une haie d'arbres. J'ai eu aussi la curiosité de voir le cheval de Napoléon et sa selle qui est française et qu'il a apportée avec lui. Le cheval est bay et de petite taille, mais très-bien ■fait et plein de feu , et de vigueur. Afin de bien m*assurer d'un fait que î^avais entendu affirmer, j'ai causé avec les garçons d'écurie qui sont An- ,glais et du regimbent de Saint-Hélène ; tous m'ont .certifié que depui» près de 9 mois. ils n'avaient
8o PIÈCES ff^K LE FRISONNICR
pds va Ndpiotéon monter une seule fois à thé-
je suis alors revenu près du logement de Napoléon dans Tespoîr de le vpir , ne fût-ce qu'^à une fenêtre ; mais tous les rideaux étaient tif es. iTexprimai ma surprise de ce que Ton n'entretenaît ni un tapis éç, gazon ni des plates-bandes ornées dé fleurs; et je nis témoignai pas moins d*étonnement de ne pas trouver d^puvrîer^ Chinois dirigés par un surveillant Anglais. On Wapprit que Feau était si peu abondante, qu'on en manquait même quelque fois pour les besoins de la maison. Les 18 ou âo Chinois, accordés par ^ir George Gockburn, oijt été eflfectîvement epaplôyés sans relâche à puiser de l'eau pour I^ss nécessités de l'établissement et particulièrement des jardins ; mais le vent brûle presque tou» les végétaux que l'on s'efforce, d'entretenir. H me semble que l'on pourrait, en s'y prenant mieuK, vaincre cette âpreté du sol. < Dumeins leur dis-je ,
(1) Les mêmes excuses que nous avons faites au lec* teur, lors c|es détails minutieux étalés par M. Yi^arden ( i^oyez tome II de ce Recueil) , nous les li?i réitérons ici en faveur du correspondant. Ce dernier du moins a mis dans lea siens une vénération qui «les justifié : 00 «e«Nt qu'àfi^yfiux^ e^ surtout pjoursqncosui, rien n*est petit de ce qui touche à un grand homme. {R.-fV* )
• tous pourrifiC détruire les mautaises* hérbé» « qui f par leur odeur fétide , rendent Tatmo»* ^ pfaère insalubre. » Qû me répondit que depuis loDg-temps on était privé de jardinier.
JTétais fort empres&é de visiter awssi lei ehâmbtes des génératux Gourgaud et Moutholiooi mais il était trop matin , et c'eût été cotonîettre une indiscrétion que de s y pi^ésentâr. En gène-» rai, ieé bâtim^ii sont dans un fort mauvais ét^. il faut avouer que sir George Cockbui^n s'est doxmé des peines infinies pour crue les Français fiissent mis d couvert , ôt entr'4v^ le général Gdurgaùd^ qui neut long- temps qu'une tenté pour tout abri. Personne ji'aurait probabkmeat conservé des sujets de plaintes , si le gouver* nement de File fût resté dans les maina de jsir George*
On annonça dans ce .^moment l'arrivée ^ des^ officiers du 66"*'* régiment : le général Qç^rgaud passa dans la salle de billard ,, je profitai de Tocr casion pour y entrer aussi , et je puis vous QSsuretr que je n'en ai jamais vu d'aussi :dé;»agréable. Outre qu'elle est fort <^bs(^r^> la pluie qui y pénètre partout «en gâte tous )les upr^ubles»
Ces officiers 4a 6&^ sK>Atâur le point de partir pour rAnglçteri:ç.J[Ujfuçent inti^duito par la saUe des gardes , kur oo}oael ea tête , et mar^ chèr«Bt en boa ordre )U8qu,'4 k dalle de billard,
82 PIEGES sua LE PaiSOSTNlER
OÙ ils furent, reçu» par* les. officiera français. Après. en.viron un, quart d'heure, de séance , ils se disposaient à sortir loiis^e. je me mêlai par^ mi eux , et remarquai la ; satisfaction qu'ils res^ $e$taiie9t,de là bonne réception qu'ils vieùàient d'éprouver. Je jne serais approché plutôt. fei Ton iie:m.'eùt fait observer que la couleur de mon habit rendait la ch^sç impraticable ; j'avais né^ gligé de demander au maréchal Bertrand d'être présenté , et il était maintenant trop tard. Je suie donc allé me promener du côté de la ferme , ainsi que. deflpers autres côtés , causant aTec le maître d'hôtel et: plusieurs officiers français ^ qui tous me parurent des. hommes distingués et dignes de leiir maître. . ^
U y avait déjà six heures que je parcourais Longwood , lorsque je rencontrai le comte et la Comtesse Bertrand au jardin. J'allais m'àve'nturer à les aborder ; mais ils parurent vouloir m'éviter. Je m'éloignais pour rejoindre mon cheval , lorsque jlaperçus danis un détour de l'escalier un homme arrêté et comme en contemplation deiclntle-s'oleilcotichant. Bertrand m'appela sur-le-chatrip et me présenta à TEmpereurl Ge Prince , après' m'avoîr *sàlué , remit son chapeau et demanda qui') 'étaisl Je l'aurais re* connu d'abord à son petit chapeau à trois cornes^ le même que j'aidais ieu l'ôecasibn d'observer
avec ma lunette. Napoléon me parut calme et en bonne santé. Il portait un habit vert foncé , ^boutonné de haut en bas; cet habit, ma-t-on ïdit , faisait partie des vétemens qu'il avait ap- •portés de France. Le grand cordon de la Légion d'honneur distinguait ce Prince des autres per- -sonnes. Le reste de son costume consistait en unie culotte de casimir blanc , des bas de soie et <de8 souliers à boucles d'or. Il a le pied et la jambe très-bien faits. Ses cheveux sont coupés fort courts. Lorsque je lui eus appris qui j'étais et quel navire je commandais , il me demanda ce. que mon voyage me rapporterait ; quelles marchandises je portais aux Indes , et en quoi consisteraient mes retours. J'éprouvai une émotion isî vive , que je pus à peine répondre ; il dut me trouver extrêmement timide , et ce n'est cependant pas le reproche que je mérite le plus.
Je m'informai de sa santé, et vi^ bien â son sourire qu'il devinait et la cause de mon trouble et ce qui se passait dans mon cœur. Je lui dis que la lettre de M. de Montholon' avait produit une grande sensation en Angleterre, et que s'il avait quelques ennemis parmi mous , il y pouvait compter encore plus dliommes favorables à sa cause et très-niécontens des mauvais traitemens auxquels des trattres et des lâches l'avaient livré; sur ce , il sourit encore ; cependant cet entretien
84 PliCES SUR LE PRISONNIER
ne paraissait pas Tintéresser beaucoup, il Tiaterrompit au bout d'un quart d'heure en me saluant avec une extréiiie civilité et en disant : c Allez a vos affaires* » Je nl'étais préparé à dite une foule de choses, mais je ne pus me ressouf venir d aucunes. Napoléon ne tarda pas à rentrer ; mes yeux restèrent fixés plus d'une demiheure sur l'endroit où il avait disparu , et je revins enfin chez moi très-satisfait de la journée, quoique cette réserve, celte contrainte même , réciproque entre ce Prince et moi, me laissâjt Jbien des regrets.
En regardant superficiellement Napoléon, il serait difficile de deviner ses souffrances et ce qui se passe dans son âme. S'il m'avait reçu dai^ son appartement, j'eusse été sans doute plias hardi et mes efforts auraient été plus dignement récompensés. L'aspect d'un homme ^el que lui)» contemplant, au milieu d'un désert, le cou<;her du soleil, m'a si vivement frappé, que j'ai peiv du ma présence d'esprit; jamais ce tableau necQS«sera de se reproduire à mes yeux , quelle que spit Ja durée demavie. Je suis persuadé d'ailleurs qw Napoléon a pénétré jusqu'au fozjif) de ma pen^éfS^ et il m'a semblé que son peu de disposi4;ioqi,^ i s'entretenir avec moi , doit être attribué mçiius à la défiance qu'à quelque besoin de méditation causé par la chute du jour. : ^
DE SAIllTE-HÉl.ilfS. 8S
M'étant informé s'il était dans l'habitude de sortir ainsi , l'on m'apprit qu'il est quelque-» fois dix jours sans dépasser les murs d'enceinte : de temps en temps, lorsqult fait beau, il vient contempler le soleil couchant et parcourir le chemin qui serpente devant sa maison.
Il ne m'a pas été possible de voir sa chambre à coucher et son cabinet particulier. Vous pouvez imaginer quelles sont les dimensions de cette chambre , quand je vous aurai dit que pour y placer le bois de lit envoyé par notre gouvernement, ilafallu le raccourcir dans quelques parties. La nation anglaise peut se vanter à juste titre , comme vous voyez , du magnifique traitement qu*elle fait à Napoléon ; notre orgueil national doit être parfaitement satisfait!...
C'est ainsi que s'est terminée ma visite à Longwood. J'ai recueilli quelques renseignemens ^ qui complètent ce que \e vous marquais dans^ une de mes jprécédentes , au suj^t des présens de M. Elphinstone. Napoléon fut sensible à l'attention qu'avait déj[à eue , il y a un an , M. Elphinstone , de lui envoyer diverses curiosités chinoises, et il paraissait surpris des preuves réité'* rées de gratitude qu'il recevait , pour avoir fait donner des. soins à tin officier blessé ; car ces preuves d'humanité lui furent familières dans
tous les temps 9 et envelrs les blessés dé toutes les nations.
J ai su que Bertrand avait adressé au caùonnier du Baring une lettre de change de 3oo livres sterling , et j'en étais enchanté pour le pauvre diable. Le hasard me le fit rencontrer le lendemain de cette information ; je m empressai de le féliciter : mais je m'aperçus bientôt qu'on ne lui avait pas communiqué cet heureux résultat. La lettre de Bertrand avait cependant été remise, décachetée au gouverneur. « Je veux , disait- « elle , qu'il se présente sans plus tarder à Plana tation-House , pour recevoir son argent. Cette <y somme suffit pour faire quelques opérations « dans rinde, et peut le conduire à la fortune. »
Je suis, etc. çtc,
P. S. J'ai revu le canonnier ; il a été tr&-mal accueilli dans sa démarche : on ne veut lui re-* mettre ni argent ni lettre de change ; il ne pourra être payé qu'à Londres. Cette mesure donne aujL choses une face tout-à-fait différente : ses projets de commerce et ses rêves de fortune sont anéantis. Tout le monde se demande de quel droit le gouverneur nuit ainsi aux intérêts d'un mal-, heureux, et s'il n'y aurait pas lieu à le dénoncer et à le poursuivre, pour en obtenir une juste indemnité.