LETTRE IV
Rade de James^-Town, lejio juin 1S17.
Moif CHEB. ***,
' Tâi dihé il y a quelques jours à Fordinaire du 55* régiment. Nous étions une trentaine environ; on s'amusa à boire jusqu'à près de deux heures du matin, et je fus obligé de passer lè reste de la nuit au camp , lequel n'est guère éloigné de Longvirood que de trois encablures. En m'approchant dé là grille de ce séjour , il me sembla Voir, à l'aide d'une lunette d'approche , un individu , la tête couverte d'un chapeau à cornes , et occupé à écrire dans un cabinet : je suis persuadé que c'était Napoléon. Le camp est formé, en grande partie , de barraques de bois et de quelques maisons assez mal bâties avec de la jpîerfe et de la terré; câir il est absolument impossible de trouver du ciment dans ce misérable
39 PIÈCES Sl& LJB PfllSaidlIER
^Qdrpi t I/'cnrdre qui rè^ne dan» ce camp eut admkablc. Les officiera soiit.des^ brades c{W'M 9oat plii3 ou moins cUstixi^é^ daps k fUQrre de la Péninsule. Leur conversation est instructive, très -libérale et fort amusante ; en les ^i tendant il me semblait être transporté en Angleterre. Ils m'ont confirmé l'authenticité des doeumens que je vous ai transmis dans ma première lettre. Leur insouciance est très-grande à Tégard d'une certaine personne qui est ici , et que ses faits militaires n*ont pas fort illustré. Ils sont d'opinion que la cervelle de cet individu a éprouvé un dérangement notable.
Le service de la garnison j^ cQmpo&éjçde près de deux régimens , est p^us pi^aible que ue \ft fut jamais celui qu'on a fait daus la Péninsule sous Wellington; et ce à cause d'une multitudç d'ordres et de contre-oirdres obscurs., ambigus et même contradictoires » que i^ecoi^eiit dj|?eçtçr ment les sergent et le^i c^^poraux qui oom^ mandent les divers piquets., au Ueu de {ei recevpir par sir George BiQgham>
On est» en général ^ mécoutent et blessé d^ obstacles apportés aux visites a Long^ood , taudis qu'on préfère pour em|Joyés ^ pour doy mestiqucs. et garçoua de^f^rin^, des misérables , rebut des prisons» ou des spld^ts du régiment de Sainte-Hélène.
DE SAINTE-H£|.iNE. ^|
Cùtiime )Q dem^ndaia si Napoléon avait sDu-^ ftDt^^i^ité leoamptou m'apprit qu'il n'était. paa. aorti depuis {4u& d'une année^ Piendant la résî-^ dejuce de Stt Geotge » Cockburii il y venait à oboTal, àl^ girando satislkctioa dea officiera; le $3*; réginiebt paraissait plu9 flatté et boiaoî^ de Vbl préférence qu'il lui acxsordaib Narpoiéoii parlait à tous avec affabilôifté et ne dbsimulait pf^srlea aentimena que taeri: de mauvait traitecnena lui fatsai^Qit éprouver. J'ai pu lire dand les cœuri de ees.braved gens qui désavouent de si détestabies ]^r6cédé& Il leur seinbleqiie Je déshonneur en SB|ailHra sur notre pation. Comment se peub-ily disent-ils, qu'un général soit prisonnier en tenips ée paix? (i) Pourquoi ce général est-H l'objet
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(0 Soit à titre de géOiéral; soit eomme souvenih^qul a fait la guerre à un autre souverain, soit métne en qualité de eonfqu^rant' aùquella fortune à. arraché sa conquête. Napoléon / une fois la fraix universelle conclue, devait-il être retenu prisonnier de g:uerre , surtout après ^étre confié lairHiéme à rhospItalHé d\tu ennemi ré- •oncilié? Toutes e^s questlèns , et d'autres aecessoires, ant-^té proposées, discutées et. résolue» dans les notes dasprécôdens volumes du présent Reou^il ; mais que sert à ia raison d'ch^iir P^u^on contre la politique qui ne peut îamafs ^voir tort 9 On croit avoir repoussé tous les reprocbes , pulvérisé toutes les ^jeotions , 'en invoquant l^ tranquillité de TËurope , le salut du monde ; tfn oroil
39 PIÈCES SUR IB PEI80«£fIER
du traitement le plus barbare? Sir HudsonLowe, selon eux, était auprès de Blûcher en i8i4« C'est là qu'il écrivit des mémoires sur l'époque.' Napoléon a déclaré que c'était un tissu de £bius*' setés et d'erreurs. Voici, relativement au comte' Làs^ases , ce que m'a raconté un officier qui lé connaît particulièrement. Las-Cases est Espagnol d'origine. 11 y a déjà plusieurs siècles que ses ancêtres sont venus s'établir en Languedoc. Le: fameux Las-Cases (i) , le protecteur desindiens , était de cette famille. Celui dont il est questiouici , après avoir émigré avec les Bourbons , revint en France à la paix d'Amiens ; il avait séjourné
avoir réppnda à tout, en prononçant^ comme uni axiome, que, dans la situation actuelle , ce salut et cette tranquillité exigeaient que Napoléon demeurât et mourût ex legCj hors des lois I — Il y est demeuré , il y est mort : la postérité s'avance , et Thistoire jugera. [R.'FT.) (i) Barthélémy de Las-Cases, témoin occulaire dos horreurs dont les Indiens étaient les victimes, fit cinq, fois le voyage de l'Amérique, afin de venir plaider leur cause devant le roi d'Espagne. Il eut la gloire, immense pour ces temps-là, de faire déclarer par le cooseil des Indes, que les Américains étaient des hommes et qu'ils n'étaient point prédestinés à l'esclavage. . Avec autant de courage , son descendant a eu moins de bonheur ; et celui qu'il défendit est mort sans avoir riei^ obtenu, îe ne dirai pas de la justice » mais de la simple hu^ manilé* (-R.-fl^O
])B SArifTE-HÉlÈNE. 33
années àLohdres. L'atlas historique et géographique dont il a imaginé le plan, et quil publia sous le nom de Lesage, le fit connaître de Napoléon, qui le nomma conseiller d*état et Tun de ses chambellans. Il servait dans la marine avant la révolution. Las-Cases est d'une complexîon délicate; sa taille atteint à peine cinq pieds. Son fils . âgé de 1 6 à 1 7 ans ; ne l'a pas quitté. La double qualité de géographe et d'ancien émigré lui attira les prévenances du gouverneur de S*" -Hélène à son arrivée dans cette île. Quoique son ouvrage ait été écrite l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa puissance, sir Hudson crut y découvrir de$ traits dirigés contre l'Empereur. Mais après un entretien avec l'auteur , il fut obligé de reconnaître qu'il s'était niépris à ce sujet, aussi-bien que sur ses sentimens à l'égard des Bourbons. Les incertitudes de sir Lowe étaient d'autant plus inconcevables, qu'ayant eu dans ses mains les lettres décachetées que Las -Cases adressait à lady Clavering, il devait y avoir remarqué des preuves nombreuses du dévouement de Las-Cases pour Napoléon. Ces éclaircissemens changèrent les sentimèns de sir Hudson, amenèrent des réprimandes et la menace d'être déporté de l'île. Las-Cases tenta de faire parvenir à Tinsu du gouverneur de nouvelles lettres à lady Clavering. Mais un mulâtre qui cherchait une condition pour retourner en An- K . 3
gleterre , le trahit. On se saisit aussi d'une autre lettre adressée au prince Lucien (i). La personne de qui )e tiens ces détails n'avait pu la voir; mais on l'a assurée qu'elle ne renfermait que des plaintes semblables à celles adressées au gouyer" neur lui-même. Sir Lowe, qui cherchait l'occasioa de trouver un coupable, ne manqua pas celle ci i il se transporta à Longwood accompagné de tout son état-major , fit arrêter Las-iCases et se sairit de ses papiers , parmi lesquels il s'en trouvai! beaucoup appartenant à Napoléon , dont CQ chambellan était devenu le secrétaire^
Las-Cases a été séquestré pendant un mota dans une petite chaumière (a), dont il ne pouvait presque pas s'éloigner. Des sentinelles le gét^ daient à Tue, et il n'avait de communication qu'a-* Tec le gouverneur ou ses agens. Le générfil avait désiré d'être présent lorsqu'on lèverait les scellés apposés sur ses papiers, mais le gouver^ neur s'y est refusé. A l'exception de 20 ou 3o chapitres des campagSbes d'Italie qui ont été
(1} Cette lettre est insérée dans le deuxième volume de cette Collection.
(â) A EosS'Cottagefj c'est là qu'il reçut la lettre de TEmpereur, et que parmi tous les chagrins qui navraient son cœur , elle lui fit ressentir une consolation qui sembla les effacer. Voytz cette lettre dans le tome I®^ dé ceftecueU.
MUToyés, le reste est demeuré sous le scellé ici» à moins qu t)n ne lait ehToyé à Londres. Las- Cases a été déporté au Cap t où il a passé sU mois* U est étonnant que pour lexamende ses papîer# il n ait pas obtenu la permission de se rendre é Londres, car c'est là définitivement qu^ils Ont été envoyés. Tout le monde pense quo Ton a donné trop d'éclat à cette misérable affaire ; que Ton a manqué essentiellement non^seulement aux fermes de la politesse , par la manière dont on a arrêté Las Cases, mais aussi à la justice par son arrestation même* U aurait surtout mieux été dans le sentiment des convenances que la première autorité de la colonie n'assistât pas i cett<^ expédition.
Comme je suis assez mauvais cavalier, il m'a iaUu près de deux heures pour revenir à la vlUe* C'est une contrée infernale que la partie de Ttle que j'ai parcourue : j avais pour compagnon de voyage un maître au cabotage , lequel a été as** pîrant à bord de VUndaunted^ji temps du capi<taine Urher. 11 ma communiqué à ce sujet des particularités intéressantes. La frégate que je viens de nommer, et qui était sous les ordres de lord Exmouthen i8i4 ^ tint croisière à l'embouchure du Rhône , et y fît plusieurs captures. Elle se trouvait à Marseille, lorsqu'on y arbora le drapeau blanc , et fut ensuite dirigée sur Fré-
JUS, OÙ elle arriva en même temps que Napoléon , exilé à File d'Elbe, et que le colonel Campbell , et le général KoUer, commissaire autrichien; accompagnaient. Peu d'heures après , une fr^ate et un brick français mouillèrent aux côtés ' de YUndaunted^ dans le dessein de recevoir Napoléon et de le transportera l'île d'Elbe (i);'mais Napoléon avait déjà pris ses arrangèmens avec le capitaine Urher. Cet officier l'était venu voir dès le matin et avait déjà embarqué une partie de ses bagages..
Quoique les choses en fussent à ce point , l'arrivée de la frégate française fit craindre aux Anglais qu'ils ne fussent privés de l'honneur de porter l'Empereur à l'île d'Elbe ; mais celiii-ci déclara qu'il ne changeait rien à ses dispositions lorsque sa parole était engagée. En effet, il s'embarqua sur VUndaunted à neuf heures du matin; au bruit du canon et avec les honneurs dûs à un souverain (â). Les officiers et aspirans da bâtiment lui furemt présentés le lendemain. ' H
[i) Ce^ détails et d'dulres uod moins intéressans ont
été présentés sous des couleurs bien différentes et bien • *
artificieuses dans \ai Relation publiée en i8i5j par le comte TValdbourg- Truchssess.
(aj Voyez le traité de Fontainebleau.
DE s^inTE-niLiifE. 57
admit chaque jour à sa table » le capitaine , le colonel Campbell, le général Koller.et un ou deux officiers du bord.
Après deux Jours de traversée , on jeta l'ancre à Porto-Ferrajo. he capitaine Urher se logea en ville; il suivait Napoléon dans toutes ses excursions. La garde de TEmpereur n'étant pas encore arrivée^ ce furent les gardies de la marine de Porto-Ferrajo qui firent le service auprès de sa personne. Le capitaine Urher l'accompagna dans tous les rillages. Le clergé s'empressa, partout de le recevoir et lui offrit le dais lorsqu'il entra- dans les églises, où des Te Deum furent chantés. La plus grande partie des officiera anglais assista à ces cérémonies. Quatre transports chargés de gardes et de chevaux:ne tardèrent pas à arriver: le débarquement se fit à Porto-Ferrajo. Ces bâtimens avaient été armés par ordre de lord Exmouth. Les matelots anglais et les. soldats, de la garde de Napoléon vécurent ensembïei conunô des frères et se portèrent réciproquement denombreux et honorables toasts (1). Avûnt que la frégate qui l'avait amené, ne partit, Napoléoii vint à bor;d et adressa à l'équipage un discours qu'un
(1) Outre Touvrage que nous venons de citer, voyez aujBi celui qui a pour titre : Une année de la vie dà l'enirpereur Napoléon.. i&iS.
3S PIKGB8 8Dm £E VEISOlTiriER
officier traduisit dans leur propre langue* On ne put apercevoir alors qu'un seul sentiment à son égard.
« Quoiqu'un grand nombre d'entre nous, me
< dit mon ami , eût des prérentions contre Na** t poléon, elles s'évanouirent toutes à son ap*>
< proche et les coeurs volèrent à lui. Chaque sol* « dat eut une pièce d'ot et le capitaine reçut • une tabatière ornée de son porti^it avec un t entourage de diatnans. Depuis , ajouta mon € ami 9 ) ai rencontré plusieurs de mes anciens ê compagnons d^armes , et j'assure que tous « avaient conservé les mêmes Sentimens pour le 4 grand homme. »
Ces détails ne sont que d'un intérêt médiocre: mais ils servent à montrer la confiance que Napoléon avait en notre nation. Urhcr est un officier intrépide et un bon marin , lord Ex* mouth l'estime beaucoup. Il m'a raconté qu'il se trouvait à Potto-Ferrajo lorsque le navire le Curaçao j capitaine Towers ,y amena la princesse Pauline, sœur de l'Empereur. Ce prince vint jour à bord du bâtiment , au moment ou Yé^ quipage se livrait, sur le pont, au plaisir de là danse. Il aperçut le chirurgien, qui était un homme de très-petite taille, très-replet, trèsjoufïlu et très-rond : F'oilà , s'écria-t-il , le por^ ^rait de John BulL C'était bien efiectivement la
DE SAINTE-HÉliNE. Sq
figare sous laquelle un crayon badin dessine la Caricature du peuple anglais. Ce propos , dit mon aspirant, disposa tout le monde à s'égayer aux dépens du pauvre docteur (i).
Votre très-dévoué, etc.
LETTRE lY.
De la rade de James'-Town , I« i5 jum 1817. Mon CHER***
Vous remarquerez que je continue cette correspondance avec une édifiante ponctualité. Mais comme je nomme tous les masques sans le plus
(i) Le génia aitne peu las grotesques et ne dessîoe point de caricature; mais, dans la sève qui ranime 5 il y a une sorte de verdeur qui s'allie fort bien au sublime , dont elle est , en quelquç sorte , refflorescence ; et qui se manifeste par des traits satiriques^ par des sarcasmes « par oes mots vifs et mordans dont PlmprestioA cautérise. Cette surabondance de talent, qui a tout à ia fois ia ôonscîeooe de sa force et œlle de l'infimitë des autres , n'a manqué ni au grand et simple Corneille, ni à Tauguste Bossuet, ni au tendre Racine , ni à Molière, ni même au candide lafontaine. César et Frédéric la déployèrent souvent , et Napoléon ne refusa pas de s'y lîtrçjr. (iî.-«^.)
4o PIEGES sua LE PaiSONIHIER
léger scrupule , nul autre que tous , )e lespère « n'aura connaissance de mes indiscrétions. Si toutefois il tous plaisait de leur donner de la publicité, ayez la prudence de taire mon nom^ car ceux qu'elles concernent seraient infailliblement compromis. Ne jugez pas de ce pays par la libre Angleterre ; figurez - vous au contraire que ses hai^itans infortun ont soumis au pouvoir le plus arbitraire dont ^n gouverneur, je ne devrais pas dire Anglais, ait jamais été revêtu.
Deriuèrement je dînais à la campagne chez un ami. On s'y entretint beaucoup de notre compatriote Wrigt, au sujet duquel tant de calomnies ont été répandues contre Napoléon et son gouvernement. Un oflScîer, long-temps prisonnier en France, nous apprit que vers la fin de 1808, Wrigt se coupa la gorge avec un rasoir. Le narrateur avait vu le corps ainsi que le rasoir : il avait pu lire aussi en original une gazette contenant la capitulation d'Ulm. Aucun des Anglais présens ne se permit même de soupçonner qu'on l'avait assassiné. En efiet, dans cette hypothèse, n'aurait-on pas remarqué sur le cadavre , outre la blessure que le rasoir aurait pu faire après
coup, des signes, des marques, des preuves même de la violence exercée contre lui .^ n'en aurait-on pas signalé de sa résistance ? Or c'est ce qui n'arriva pas, et c'est ce qui ne pouvait pas arriveir»
i.DE SIIIHTE- HÉLÈNE. 4^
A l'époque de la mort de Wrîgt, Napoléon était à.3oo lieues de Paris, et en pleine marche sur Vienne, Il e^t également faux que Wrjgt ait éprouvé des tortures. 11 était à la tétité en prison, mais pas au secret. On lui accordait ce que Napoléon n'eut pas lui-même depuis , c'est-àdire tous. les livres^. et journaux français qu'il pouvait déjsirer. Une autre personne m'a dit que Wrigt avait essuyé beaucoup de mauvais traitemens de la part de ses geôliers , mais à une époque antérieure ^ dans Je ^temps de sa con'^ frontation avec Çeorge et Pichegru, lorsque les Chouans opérèrentun débarquement à Tréguier.. II eut aussi dans la suite beaucoup à souffrir de la part du préfet, à Vannes, Je demandai là dessus ce que l'on aurait fait en Angleterre a un officier français envoyé par le cardinal d'York pourassaS" siner le roi George 1 (i). Cette question décontenança mon interlocuteip*^ et ne reçut aucune réponse. s
Vers la fin du repas et après que le vin eut abondamment coulé , un officier du SS"" raconta ,ime anecdote qui devait obtenir toute mon attention parce qu'elle montre à découvert le
. (i) Il eût subi la peiiie capitale; maïs en Angleterre comme en France 9 les niinistres de la justice ne respec-» tent pas toujours r^vm^anité. ( R.-FT. )
4t PIÈCES SUR LE PRIS,01fNlER
système de conduite adopté ici par les autorités* Le colonel Skelton^ dernier lieutenant-^gouTer^ neur ^ recommanda en quittant File, son domestique au général Montholon, et le pria de se l'attacher, parce que c'était un homme laborieux et fidèle. Montholon y consentit . Le gouverneur tisite Longwood peu de jours après ; ce dornes^ tique se présenta à ses regards et il va lui-même le saisir au collet et renvoie au corps-de-garde. €ette scène - se p^^ sous l'appartement de Napoléon, qui» -attiré par le tumulte, mit la tête à la fenêtre et dit sur-le-champ: « Sir Lôwé se rend ^ justice: le métier de sM^e lui convient mieux « que celui de représentant d'un souverain. » Ce JOntses propres paroles. Tout le monde s'est plu à faire répéter cette saillie aux officiers du 55*. La personne de qui je tiens ces déts^ils ne l'avait pas entendue, mais elle lui fut racontée le lendemain par le général. Quant au fait de l'firrestation , elle l'avait vu de ses propres yeux. C est par ses ordres qu'un peloton avait été recevoir le malheureux domestique des mains du gouverneur. Cet homme ne, pouvait raisonnablement être Tobjet d'aucun soupçon ; la réputation de son maître devait à juste titre l'en garantir. On eût dû procéder différemm^it dans cette afiaire ; il fallait prévenir Montholon, qui aurait renvoyé le domestique. Si cette arrestation était d'une néces>-
DE SAINTE^HÉLÈNÉ. 4^
site absolue, ce n'est pas de la main du goûter* neur qu'elle devaîl être faite ; elle ne devait pas surtout avoir lieu sous les fenêtres de Napoléon. Dans tous les cas , il est certain qu'un général compromet son uniforme , en commettant une action qui ne convient qu'à un officier de Bovù Street. » •
Jaî revu le voyageur chinois. On lui àVaît accordé un permis pour visiter Longwood sous la condition de ne pas ouvrir là bouche sur le présent qu'il avait destiné à Napoléon. Madame Bertrand lui fit les honneurs de Longwood de la manière la plus aimable. Cette dame parle anglais dans la perfection. Il lui raconta ses voyages au Thibet et sa présentation au Grand- Lama. Cet entretien diirait depuis une demiheure lorsquo Napoléon entra et se mît à causer avec lui. Il fut question des déserts qui séparent la Russie de la Chine. Napoléon montra des connaissances positives et remar-^ quables en géographie. Il s'informa de diverses choses relatives au Grand-^Lama , que les fables répandues par les voyageurs ont fait croire un prince imaginaire. Napoléon avait développé des cartes et faisait des observations sur la position des lieux dont^on parlait.
M. Manning rappela à Napoléon les obligations qu'il lui avait et îesbôns traitement qu'il avait re-
çus en France.» Pourquoi, ai- je dit à M. Manning, « ne saisîtes vou s pas cette occasion pour offrir € votre présent ? — Jen avais bonne envie, m'at t-il répondu , j'ai été sur le point de m ouvrir « à madame Bertrand ; mais j'ai fini par tenir € à ma promesse de ne pas le faire. » Conçoiton quelque chose de plus étrange que tout cela ? Nous nous sommes réunis hier cinqpersonnesdopinions semblables et parfaitement surs les uns des autres. Notre ami *** nous a conté que le gouverneur s'était transporté il y a deux oi^ trois jours chez le général Bertrand, et lui avait fait part qu'on avait déposé dans sa maison divers objets provenant de la Chine et de Tenyoî de M, Manning ; que ne sachant pas si l'on voudraitles recevoir, il avait négligé de les faire parvenir à LongwQod^ Le général le pria de n'en pas différer l'envoi plus long-*temps. Sir Lowe accusa aussi la réception d'une caisse envoyée de Londre^ par lady HoUand à M"* Bertrand ; cette caisse ne contenait que des livres et des jeux propres à instruire les enfans dans l'astronomie et I4 géographie. Quoiqu'elle ne fût pas venue par le canal de lord Ba^thurst , il. voulait bien prendre sur lui de ne la pas retenir. Sir Lowe finit pai: en venir à ce qui était le véritaljJe.. objet 4ç sa visite, et dit qu'un buste du jeune Napoléop ^vait été apjporté par un navire réccjoqfpent . aif jriyè
DE SlINTE-HELENE. 4^
d' Angleterre ; mais que ne voyant là dedans que la spéculation d un artiste avide d'argent , il n'avait pas cru devoir en étourdir les habitans de Longwood. BertriEind lui dit que Timage d'un fils est toujours très-agréable à son père, et le pria de ne pas persister dans ses scrupules.
Le buste fut donc envoyé le lendemain. Bertrand , qui s'empressa de le retirer de sa caisse , fut frappé de son extrême ressemblance aveales portraits du jeune Napoléon ; à la beauté du travail il ne put l'attribuer qu'à un artiste du premier ordre. L'idée qu'on lavait brisé et jeté à la mer tourmentait Bonaparte depuis dix jours ; aussi ne put-il retenir ses larmes en le voyant. Ces marques de sensibilité de la part d'un homme dont rien depuis bien long^ temps n'avait pu déceler les émotions ^ remplirent tous les spectateurs d'un profond attendrissement.
Nous nous sommes flattés de n'avoir pas peu contribué à empêcher TefFet des intentions méchantes que Ton avait conçues contre un morceau de sculpture. Je ne suis pas assez versé dans les lois pour savoir comment cette affaire aurait tourné devant les tribunaux ordinaires; mais, grâce à nous, ceux qui l'avaient méchamment occasionnée reculèrent devant Topinion publique : c'est à quoi celle de sir Pultney et de lady Malcolm n'ont pas peu contribué.
L amiral Malcolm et sa femme sont chéris à Sainte-Hélène. On assure que Napoiéon dit en voyant l'amiral pour la première fois : « Voilà le « type de la physionomie d un véritable gentle*- « man. » Pendant une année qu'ils sont restés ici, ils ont été cinq ou six fois à Longwood. Leurs vi<sites eussent été beaucoup plus fréquentes y sans les fureurs qu'elles donnaient à sir Hudson. L'a* mirai Malcolm est un homme dont l'àme est sensible en même temf^ qu'elle est ferme. Il est très- attaché à son pays , et le désir de n'offenser personne l'a empêché d'être ausM assidu qu'il l'eût souhaité auprès de Napoléon. Toutes les fois que les Français venaient en ville , ce qui avait lieu une fois tous les deux mois , ils ne manquaient pas de se présenter chez lady Mal* colm , qui les recevait avec une politesse exquise et une rare bonté. Il n'est jamais arrivé d'oraoges et autres fruits du Cap , sans que lady Malcolm en fît part à madame Bertrand. Lorsque la vaisselle de Bonaparte fut mise en vente chez un marchand de la ville , tout le monde s'y porta pour la voir ; mais lady Malcolm offrit de ce qu'elle désirait un prix si élevé , qu'on ne put douter qu'elle ne souhaitât conserver des objets qui avaient appartenu à un si grand homme.
Le navire /a Julie a rapporté beaucoup de tortues de Tile de l'Ascension. J'ai vu avec plaisir
DK SjilNTfi-HBlÈlfÈ. 4?
^6 lamiral avait choisi la plus balle pour leu* Toyer à Longwood. Quelques jours après sîr Pultney etlady Malcolm furent y faire une vUite. Napoléonleur accorda une audience d'une heure, et fit présent a lady Malcolm d une coupe et d'un plateau en porcelaine. Il n'ignorait pas l'empressement que cette dame avait mis i acheter une partie de sa vaisselle , et voulait en outre lui donner un témoignage de gratitude pour les attentions délicates dont il avait été l'objet J'ai vu le cadeau de lady Malcolm ; c'est une pièce de porcelaine admirable ; elle vient de la manufacture de Sèvres. Deux sujets qui y sont peints représentent l'un , une vue d'Alexandrie, l'autre 4 l'aiguille deCléopâtre. Au reste ce ne sont pas ces ornemens qui en font le véritable prix aux yeux d une femme comme lady Malcolm.