‹ Recueil de piéces sur la FlorideChapitre 14 sur 16 · LE CAPPITAINE GOURGUE · texte numérisé non relu

LE CAPPITAINE GOURGUE

Entre plusieurs singularitez incongneues aux siècles passez que Dieu a réservées pour les hommes de ce temps y la plus admirable à mon advis est une quatreiesme partie de la terre descouverte depuis quatre-vingts ans aussi grande ou plus que les trois ja congneus et descrites par. les anciens, et une infinité de belles isles qui sont autour de ceste nouvelle terre , dont nous sont advenuz infinies commoditez : et entre autres ceste-cy, que les hommes studieux n'estimeront la moindre.

Que la gëografie auparavant manque de moitié , par ce moien h'a maintenant reœu son acomplissement et perfection : et l'histoire naturek des animaux ^ des plantes, de la pierrerie , et des métaulx en a esté de beaucoup augmentée. Plusieurs belles choses que les anciens avoient plustost conclues par ratiotination , que congneuespar expérience, en ont esté conformées , comme qu'il y a des antipodes ; et ce qu'à peine eust-on osé espérer qu'on peult y aller et venir, négotier, traffiquer et contracter avec eulx. Beaucoup d'erreurs invétérées en ont aussi esté con*vaincues , comme que la terre entre les deux tropiques fust inhabitable , stérile et bruslée : où elle s'est trouvée très peuplée et plus fer^ tile et tempérée qu'elle n'est es régions mesmes que jusques icy ont eu la réputation et le nom de tempérées.

G'este descouverte aiant esté faicte par Christofle Colomb genevois en l'an mil quatre cens quatrc'^vingts et douze , les princes qui pour

lors en furent les premiers advertiz et qui en estoient les plus près, envoierent tout oussi tost chacun en son endroict pour s'eniparer de ce pays le plus qu'ils pourroieat , et jouir seulz ou lés premiers des grandes richesses dont on leur àvoit faict rapport, lesquelles ont depuis surmonté leur expectation et celle de tous les hommes. Mais ce pays estant si grand comme nous, avons dit tout ce qu'ils ont peu faire c'a esté d'en avoir une grande partie, et descouvrir les meilleurs endroictz pour s'y arrester, et y peupler. Et après en avoir occupé aultant qu'ils ont peu, il est resté du pais enoores plus que tous les princes de l'Europe n'en pourroient tenir. En ce pais vuide et non occupé par eulx estoit la Floride. Au commencement du règne du roi Charles IX à {H*ésent régnant que les François y allèrent et en prinrent possession pour le Roy y érigeant deux coilonnes de pierre avec la devise de sa majesté* Et y aians basti ung fort sur la rivière de May près de la mer , et

s'y estans accomodez de maisons pour le nombre qu'ils estoient^ y commandèrent au gré mesmes des Indiens jusques en l'an mil cinq cens soixante-quatre^ que les Ëspaignols jaloux de ce que les François voulloient part en ce nouveau monde , se délibérèrent d'exécuter sur eulx en trahison ce qu'ils n'espéroient pouvoir faire en gens de bien. Et sous coulleur de la paix et alliance qui estoit entre les rois très chrestien et catholique^ estans descenduz à la coste de la Floride avec grand nombre de navires au mois de septembre duditan 1564^ demandent à parler au cappitaine Jehan Ribault y lieutenant du roy , et nouvellement arrivé en ce pais de la Floride avec puissance et commission de sa majesté ^ lequel estant venu à eulx à la bonne foy est massacré par eulx traitreusement et cruellement avec toute sa compaignie ^ puis ces traistres et meurtriers vont vistement trouver les autres François qiii estoient au tour du fort en peu de nombre , ne se doubtans

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d'aucune trahison , et les tuent ^ entrent dans k fort et s'en emparent , et quand ils ne trouvent plus d'hommes se jectent sur les pauvres femmes , et après avoir par force et violence abusé de la pluspart^ les assoitient toutes et couppent la gorge aux petits enfans indifféramment. Or ^ il faut noter que quant ils se veirent au dessus des François, ils en prinrent en vie le plus qu'ils peurent, et les aiant gardez trois jours sans leur rien donner à manger et les aiant feict endurer tous le& tourmens et toutes les mocqueries dont ils se peurent adviser , ils les pendirent à des arbres qui estoient auprès du fort. Mesmes ils escorchèrent le lieutenant du roy , et en envoierent la peau au roy d'Espaigne, arrachèrent les yeulx qu'ils avoient meurtris, et les aiant fichez à la poincte de leurs dagues faisoient entre eulx à qui plus loing les jetteroit.

Les nouvelles de ce cruel massacre estans apportées en France , les François furent

merveilleu^ment oultrez d'une si lasche trahison et d'une si détestable cruaulté : et prin-^ cipalement quant ils entendirent que les traistres et meurtriers en lieu d'estre blasmez et punis en Espaigne, y cstoient louez et honnoreji des plus grands estats et honneurs. Tous les François s'attendoient qu'une telle injure faicte au rqy et à toute la nation Françoise seroit bien^tost vengée par authorité publique : mais eeste attente les aiant frustrez l'espace de trois ans , ils souhaictoient qu'il se trou vast quelque particulier qui entreprîst un acte si nécessaire pour l'honneur et réputation de la France. Il n'y avoit cduy qui n'eust bien voulu avoir la louange d'avoir parachevé une telle entreprise ; mais il y avoit tant de difficultez et si grandes que l'amertume d'icelles degoustoit un chacun de la doulceur de ceste louange ; la chose ne se pouvoit faire sans une grande despcnce^ tant pour la construction et équipage des navires, que pour les armes , vivres et paiement des

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hommes de guerre et mariniers qu'il y falloit ; peu de gen^ peuvent^ moip^ encore$ veulent faire de si grande fraii^; davantage Févénement pour infinies considérations en estoit ibrt incertain ^ hasardeux et périlleux , et qui pis est f on ne voioit poinct que oeste entreprise estant mesmea ^^nduiete et exécutée sagement et heureusement peust estre exempte de quelque calomnie. Ainsi il estoit fprt difficile de trouver qui voulust racheter ceste calomnie avec la perte de ses biens , et avec une infinité d^aultres incommodités et périls. Touttefôis le cappitaineGourgue gentilhomoie gascon p incité du zèle qu'il a tousjours eu au service de son roy^ où il s'est çontinuelement employé dés son jeune aage tant en France qu'en Ecosse, Piémont et Italie , selon que les afiaires se sont présentez soit par mer ou par terre, fermant les yeulx à toutes ces difficultez qu^il prévpioit bien , enti^eprit d'exécuter ceste si juste vengeance, ou de mourir à la poursuicte.

Le cappitaine Gourgue doncq au commencernent de l'année mil cinq cens soixante sept voiant que son service n'estoit requis de par deçà le royaulnie estant paisible dedans et dehors , et n'y aiant encores aucune apparence des guerres civiles qui se renouvellerent neuf mois après , résolut d'aller à la Floride, tenter s'il pourroit venger l'injure faicte au roy et à toute la France. Et encores qu'il commençast à faire ses préparatifz dès le commencement de l'année , toutesfois il ne fut prest à partir jusques au mois d'aoust.

C'estoit une exécution qui ne consistoit pas seulement en vertu etexperience, mais (comme nous avons dit ) elle requeroit aussi une grande despence , à laquelle le revenu d'un simple gentilhomme ne pouvoit suffire , et de luy moins que de tout autre, qui toute sa vie s'est estudié plus à acquérir honneur et réputation qu'à amasser des biens de fortune. Par quoy se trouvant court de ce costé-là il vent son bien et empruncte de ses amis tant pour

faire bastir^ armer et équipper deux petites navires en forme de roberge et une patache en façon de frégatte de Levant , qui à faulte de vent peussent voguer à rame, et feussent • propres jpour entrer en la bouche des grandes rivières /qu'aussi pour achdpter la provision d'une année de vivres et autres choses nécessaires pour les hommes de guerre et mariniers qu'il entendoit mener. Et aiant faict toutes ceà choses et bien pourveu à tout, il s'embarqua à Bourdeaux le second jour d'aôust, avec permission de monsieur de Montluc lieutenant pour le roy en Guyenne ( touteffois son congé ne faisoit mention d'aller à la Floride, mais d'aller à la coste du Bénin en Afrique faire la guerre aux nègres), et descend le long de la rivière à Royan à vingt lieues de Bourdeaux, où il fait sa monstre, tant de soldats que de mariniers* Il y avoit cent harquebouziers aians tous harquebouze de calibre et morrion en teste , dont plusieurs estoient gentishommes , et quatre vingtz ma-

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riniers qui au besoing sça voient bien faire Toffice de soldats ^ aussi avoit-il des armes propres pour eulx comme arbalestre , picques et toutes sortes de long bois. Apré6 U monstre foiele , lé cappitaine Côufgue donne le rendezvous accoustumé en telles expéditions» Mais ainsi qu'il estoit prest à partir , se levé ting vent contraire qui le contrainct dé séjourner buict jours à Rojan ^ ce vent eêt^nt tmg peu remis il se meit sur m» pour fa:irè voille ; mais bien-tost après il ftit repousse vers la Roehelle, et ne pouvant tnésme^ esti^ à la raddê de la Rochelle pour la violance du temps, il fut contrainct de se retirer a la bouché de la Charente et ajourner la huict jours àquoy il avoit grand regret pour les vivres qui se consomment^ et pour la ctaiûcte qu'il avott que ses gens ne prinsent ce retardement pour ung mauvais presaige , et n'en perdissent l'ailégresse qu'il y avoit trouvée du commencement.

Le vingt-deuxicsme jour d'aoust , le vent

estant cessé» et le ciel donnant apparence d'un plus doulx temps pour l'advenir f il se remecjt sur n^er et faict veille , le temps ne luy est guères propice» et ayee grande difficulté il parvient au cap de Fin^bus-Terrae , où de recbef il fut assailly du vent ouest» qui souffla par l'espace de huict jours pendant lesquels il fut en grand danger de napfraige , et en toutes les peines du n^pnde pour ses gens qui le prièrent instanimefi,t de s'en retourner. La navire où éstoît son lieutenant s'esgara et ne peust-on s^avoir de quinze jours si elle estoit sauve om péHe. A la parfin elle se rendit au lieu du rendez-vous, qui estoit en la rivière de Lor en Barbarie , où le cappitaine Gourgue l'attendoit : lequel faict icy reposer et rafraiscbir ses gens si travaillez et recreuz qu'ils n'en pouvoient plus , il les console et conforte par tous les moiens dont il se pouvoit adviser; et quant il les a bien remis et r'asseure^, il faict lever les ancres » et opstoiapt uqc partie de l'Afri-

que recongnoit le pais en passant^ pour y pouvoir mieux faire service à sa majesté, si la commodité se presentoit quelquefois. Et comme il séjournoit au cap Blanc pour faire peu à peu accoustumer l'air à ses gens y et par ce moien les entretenir en santé , trois roys de nègres les viennent assaillir suscitez par les Portugois qui ont ung chasteau à dix lieues de là , n'osans y venir eulx-mesmes.

Ces nègres sont si bien receuz par deux fois qu'ils n'y veullent retourner pour la troisième , et abandonnent le port au cappitaine Gourgue : lequel touteffois bien-tost après partit de là et costoiant encore l'AfiPrique vint surgir au cap Vert; de là prenant la routte des Indes il singla en hautte mer ; et aiant traversé la mer de Nort, la première terre où il aborda fut une isie appellée la Dominicque habitée de sauvaiges seulement , où il demeura huict jours pour les bonnes eaues qui s'y trou voient. Après lequel temps poursuivant ses erres il vint à une autre isIe qu'on

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appelle Sainct-Germain de Portericque, que les Espaignols tiennent où ils trouvèrent d'une sorte de figues fort grosses et longues qui naissent es buissons \ elles sont vertes et espineuses par dehors et rouges au dedans comme escarlatte. Ils en mangèrent sous l'asseurance d'un qui avoit esté à la Floride du tempsque les François y commandoient que le cappitaine Gourgue menoit avec soy pour luy servir de trompette et de truchement , elles sont ung peu aigrettes, au reste de fort bon goust, et desaltèrent fort. Mais quant on en a mangé une demie douzaine elles font uriner à force et rendent l'eaue rouge comme leur dedans est rouge. Nos gens pensoient faire du sang etestre morts, et crioient contre letronipette qui se rioit d'eulx, et comme on se vouloit ruer sur luy , il les asseura qu'il n'y avoit aucun danger , et que c'estoit le naturel de ce fruict de colorer ainsi l'urine sans faire aucun mal n'y apporter aucun dommage.

Partans de là, ils vinrent à la Monne, isle

non habitée que de sauvaiges , fort fertile et plantureuse, où entre autres fruicts on trouva des plus beauly et meilleurs oranges , citrons et melons qu'on eust jamais mangé , et d'une sorte de figues longues de demy-*pied en forme de cocombres aians la peau verte et le dedans jaulne fort bonnes à manger qu'on appelle platanes à la mode du pais. On y use aussi d'une espèce de racine semblable à des naveaux, laquelle cuitte à l'eaue ou sur la bréze h 'a le goust de chastaignes cuittes , les gens du pais l'appellent patattes. Les habitans y sont bonnes gens et fort simples , leur roy vint veoir les navires du cappitaine Gourgue et y passa deux nuicts : puis le mena en terre veoir ses jardins > et sa maison faicte en forme de caverne et sa fontaine qu'il appelloit paradis, dans ung creux de rocher fort profond, où l'on descendoit par degrez, et disoit que l'eaue de caste fontaine guérissoit des fiebvres. Au partir de ceste ysle , le roy donna une gi^ande quantité de fruictz au

cappitaine Gourgue , en recompenee de quelque toile pour faire des chemises que le eappitaine Gourgue luy avoit donnée^ dont ils n'ont l'usaige par delà.

Au partir de là, îl alla eo$toier la terre ferme vers le cap de la Belle, pour touajours desoDuvrir pais, dc^it le v^ent contraire les repokilsa, et les jetta à l'isle Ëspaignolle autreRient appelée S^ -Dominique, qui est pour le jourd'huy habitée des Espaignols seulement, après qu'ils ont faict mourir tous les Indiens naturels qu'ils y avoient trouvée, qni estoient plus d'un million; car, ou ils les ont tuez avec le cousteau , ou , pour le continuel travail qu'ils leur faisoient prandre , es mines d'or et d^ar^nt sans leur donner aucun reiasche, et pour infinie autres mauvais traictemeiis , ils les ont contràincts de se deffaire eulx-mesmes de leurà mains propres , ou de s'empoisonner ^ ou de se laisser mourir de faim, sans vouloir rien menger; et mesmes les pauvi^es femmes indiennes ont esté redui-

tes jusque8 à poulcer leur fruict hors de leur ventre avant le temps ^ pour r'acheter par ce moien leurs enfans de la servitude des Espaignols-mesmes; et ne les laisser venir en une vie pire que la mort.

Chose incroiable si les Espaignols-mesmes n'avoient escrit tout cecy de point en point en leurs histoires. Voilà comment ils ont converti les Indiens à la foy chrestienne dont ils se vantent : et touteffois ces pauvres Indiens estoientsi docilles avant qu'avoir expérimenté la cruaulté des Espaignols^ lorsque Ghristophle Colomb y alla la première fois^ que seullement à veoir faire les chrestiens^ ils se mettoient à genoulx d'eulx-mêmes^ adoroient la croix ^ se frappoient la poictrine et faisoient tous actes de dévotion qu'ils voioient faire aux chrestiens, ausquels oultre tout cela ils servoient avec une promptitude incroyable, de quoy aussy rendent tesmoignage les Espaignols-mesmes en leurs histoires. En ceste isle donc ainsi tenue par les Espaignols, il n'estoit

pas permis au cappitaine Qourgue prandre sculernent de l'eau s'il ne l'a voit par force, lequel se trouva là en très grand dangier estant la mer agittée de tourmente horriblement et la terre luy estant encores plus ennemie , car les Espaignols enragent tout aussitost qu'ils veoient un François aux Indes , et encores que cent Espaignes ne pourroient fournir assez d'hommes pour tenir la centiesme partie d'une terre si large et espacieuse ; néantmoings il est advis aux Espaignols que ce nouveau monde ne fut jamais créé que pour eulx, et qu'il n'appartient à homme vivant d'y marcher bu d'y respirer sinon à eulx seuls : toutteffois le cappitaine Gourgue contrainct, s'arresta là attendant que la mer fust appaisée, s'asseurant qu'il se defiPendroitplus aisément des Espaignols que des vents et de la tempeste. Autour de ceste isle et d'autres pro^chaities ils trouyoient des tortues si grandes que la chair d'une suffisoitàplusde soixante personnes pour ung repas, et la coquille pour-

l'isle de Coube où ils vindrent surgir bien-tost après que la tempeste fut passée , loing de la Floride environ deux cents lieues de mer* Icy le cappitaine Gourgue aiant assemblé tous ses gens , leur déclare ce qu'il leur avoit teu jusques-là , comment il avoit entrepris ce voiage pour aller à la Floride vanger sur les Espaignols l'injure qu'ils avoient faicte au roy et à toute la France , s'excuse de ce qu'il ne leur a communiqué son entreprise plustost : leur ouvre les moiens par lesquels il espéroit venir au bout de son desseing; les enhorte et prie de les suivre d'aussi bon cueur comme il h'a espéré d'eulx lors qu'il les a choisiz d'entre plusieurs^ comme les plus propres à une telle exécution. Il leur met au devant la trahison et la cruaulté de ceulx qui avoient massacré les François, et la honte que c'estoit d'avoir si longtemps laissé impuny uhg acte si meschant et malheureux. Il leur propose l'honneur et l'aise qui leur reviendra d'un si bel acte; bref il les anime si bien qu'encores

que du commencement ils trouvassent la chose presque impossible pour le peu de gens qu'ils estoient, et pour- estre ceste coste des plds dangereuses qui soient en toutes les Indes ; neantmoings ils promisrent ne l'abandonner poinct , et de mourir avec luy , mesme les gens de guerre devindrent si ardens qu'à peine pouvoient-ils attendre la pleine lune pour passer le canal de Bahame qui est fort dangereux : et ks pillotes et mariniers qui estoient froids du commencement furent bien tost eschauffez par ceste ardeur des soldats. La lune donc estant pleine ^ ils entrent au canal de Bahame^ et bien-tost après ils descouvrent la Floride. Quand les Espaignols qui estoient au fort veoient les navires du cappitaine Gourgue , ils les saluent de deux coups de canon pensant que ce feussent des Espaignols. Le cappitaine Gourgue, pour les entretenir en ceste erreur leur respond de mesmes^ et faisant semblant d'aller ailleurs passa oultre jusques

à ce que la nuict fust venue, et qu'il eust perdu 20. 21

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la Floride de veùe. Quant la nuict est venue il tourne voille^ et vient descendre à quinze lieues du fort où les Espaignols ne pouvoient rien descouvrir, devant une rivière que les sauvaiges appellent Tacatacourou , qui est aussi le nom du roy de ce pais , les François luy avoient donné le nom de Seine pour ce qu'elle ressemble à nostre Seine.

Aussy-*tost que le jour est venu, le cappitaine Gourgue estant à la radde, veoit que la rive de la mer est toute bordée de sauvaiges armez de leurs arcs et flesches pour Tempescher de prandre terre pensant qu'il fust Espaignol* Le cappitaine Gourgue qui avoit bien préveu ceci en son esprit, avoit aussi advisé de faire en sorte qu'il ne fust point empesché ains aidé par eulx, et pourtant il faict tous signes d'amitié, et envoie vers eulx son trompette qui leur estoit bien congneu , et scavôit bien parler leur langage pour avoir conversé avec eulx lorsque les François y estoient et qu'ils y bastirent le fort. Tout aussi -tost

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qu'ils eurent recongneu le trompette^ ils commencèrent à danser qUi est ung signe ordinaire de joye entre eulx , et luy demandèrent pourqiioy il avôit tant tardé à retourner vers eulx. Il respond qu'il n'avoit tenu à luy qu'il ne fust retourné plus-tost; mais je n'eusse peu venir en seureté (dist-il) jusques à présent que voicy des François qui sont Venuz ici pour renouveller leur amitié avecques vous , et vous apportent des choses de la Fratice qui vous sont les plus nécessaires, et que vous aymez le mieulx. Us commencèrent à danser plus que devant : et leur plus grand roi nommé Satiroua envoia avec le trompette ung de ses gens vers le cappitaine Gourgue , pour luy offrir ungdievreuil , et s'enquester plus avant de l'occasion de sa venue. Le cappitaine Gour* gue respond à celiiy qui luy avoit esté envoie , qu'il remerciast le roy Satiroua et l'asseurast que ce que le trompette luy avoit dit estoit vray, qu'il n'estoit là venu que pour s'associer avec luy et avec les autres roys> et leur

donner des belles choses qui se faisoieut en France dont ils avoient faulte par delà. Il ne vouloit rien dire de son entreprise plus ayant, jusques à ce qu'il eust veu qu'il n'y eust aucun Espaignol parray eulx, et sondé le cueur des sauvaigeSy et advisé comme le tout alloit. Les sauvaiges après avoir ouy cèste responce se prennent à danser plus que par avant. Et quelque temps après renvoièrent au cappitaine Gourgue, pour luy dire qu'ils s'en alloient advertir tous les rois, parens et alliez du roy Satiroua^ qu'ils eussent à eulx trouver le lendemain en celieu pour s'associer avecques les François ; à quoy ils ne feroient faulte ^ et ainsi s'en allèrent pour ce jour là. Or pendant toutes ces allées et venues^ le cappitaine Gourgue avoit envoie son pilote pour sonder l'entrée de la rivière : et avoit entendu de luy, qu'elle estoit aisée; par quoy il entre en la rivière pour y estre plus à couvert, et pour pouvoir plus facilement traicter avec les sauvaiges. Le lendemain vindrent au mesme lieu le

grand roy Satiroua , les roys Tacatacourou , Halimacani , Àtoré , Harpaha y Helmacapé ^ Helicopile^ Monloua et autres^ tous parens et alliez du roy Satiroua. Quand ils furent venuz ils envoierent prier le cappitaine Gourgue de descendre y ce qu'il feit accompaigné de ses soldats portans leurs harquebouzes.

Quand les roys veirent venir les François armez ils eulrent quelque frayeur, et feirent dire au cappitaine Gourgue pour quoy venditil àeulxarmé, attendu qu'ils vouloient s'associer avec luy? Il leur respondit qu'il lesvoioit avec leurs armes, et qu'il portoit les siennes. Tout aussi -tost ils commandèrent à leurs subjects de poser leurs arcs et flèches , et les feirent enlever à gros faisseaulx et les porter chez eux : et le cappitaine Gourgue faict poser les harquebouzes à ses gens et retenir les espées, et ainsi s'en va trouver le roy Satiroua, qui luy vient au devant, et le faict seoir à son costé droict en ung siège de bois de lantisque couvert de mousse qu'il luy feit faire

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semblable au sien. Quand eux deux furent assis^ deux des plus anciens d'entr'eulx vindrent arracher les ronces et toute l'herbe qui estoit devant eulxy et après avoir bien nettoyé la place tous s'assirent à terre en rond. Et comme le cappitaine Gourgue vouloit parler, le roy Satiroua, (qui n'est point façonné à la civilité de par deçà) le devança, luy disant que depuis que les Espaignola avoient prins le fort basti par les François, la Floride n'avoit jamais eu ung bon Jour, et que les Espaignolz leur avoient faîct la guerre continuelement , les avoient chassez de leurs maisons, avoient couppé leurs mils, avoient violé leurs femmes, ravy leurs filles, tué leurs petits enfans, et en^ cores que luy et les autres rois eussent soufiert tous ces maulx, à cause de l'amitié qu'ils avoient contractée avec les François, par qui la terre avoit esté habitée premièrement; touteffois ils n'avoient jamais cessé d'aymer les François, pour le bon traictement qu'ils en avoient reçeu lors qu'ilz y oommandoient.

Que après le massacre que les Espaigiiols avaient &ict des François^ il avoit trouvé ung enfant qui s'en estoit fuy dans les bois^ lequel il avoit tousjours depuis nourry comme son enfant propre; que les Espaignols avoient faict tout ce qui estoit possible pour l'avoir affin de le tuer^ mais il l'avoit tousjours garde pour le rendre quelque jour aux François, quand ils viendroient à la Floride^ et puis que VOU3 estes icy, (dist-il au cappitaine Gourgue) tenez^ je vous le rends. Le cappitaine Gourgue très aise de ce qu'il trouvoit les Indiens si bien disposez pour l'exécution de son desseing, et mesmes de ce que le roy Satiroua estoit de luy mesmes entré le premier au propos des Espai* gnols, le remercia bien aObctueusement de la bonne amitié qu'il portoit aux François^ et particulièrement de ce qu'il avoit conservé ce Jeune homme, les prie tous de persévérer tousjours en ceste bonne affection ; leur pro«posant la grandeur et la bonté du roy de France. Quand aux Espaignola que le temps

s'approchoit qu'ilz seroient punis des maulx qu'ils avoient commis tant contre les Indiens que contre les François, et si les rois et leurs sujects avoient esté maltraictez en. haine des François que aussi seroient-ils vengez par les Francois-mesmes. Comment? dist Satiroua, tressaillant d'aise , vouidriez-vous bien faire la guerre aux Espaignols? Et que vous en semble-t-il ? (dist le cappitaine Gourgue dissimulant son affection et son entreprise pour les mettre en jeu quant et soy). Il est temps meshuy de venger l'injure qu'ils ont faicte à nostre nation : mais pour ceste heure je ne m'estois proposé que.de ronouveller nostre amitié avecques vous et veoir comme les choses se passoient par deçà pour revenir incontinent après contre eulx, avec telles forces que je verrois estre besoing : touteffois quand j'entends les grands maulx quilz vous ont faicts^ et font tous les jours, j*ay compassion de vous , et me prend envie de leur courir sus , sans plus attendre, pour vous délivrer de leur

oppression plustost huy que demain. Hélas, (dist Satiroua) le grand bien que vous nous feriez ! hé que nous serions heureux ! Tous les autres s'escriérent de mesmes. Je pense (dist le cappitaine Gourgue) que vous seriez voulontiers de la partie, et ne vouldriez que les François eussent tout l'honneur de vous avoir délivrez de la tirannie des Espaignols. Ouy, dist Satiroua^ nous, et nos subjets irons avecques vous , et mourrons quant et vous si besoing est. Les autres roys firent aussi pareille responce. Le cappitaine Gourgue qui avoit trouvé ce qu'il chercheoit, les loué et remercie grandement, et pour battre le fer pendant qu'il estoit chault leur dist : Voire-mais si nous voulions leur faire la guerre^ il fauldroit que ce fust incontinant. Dans combien de temps pourriez-vous bien avoir assemblé voz gens prêts à marcher? Dans trois jours dist Satiroua, nous et nos subjects pourrons nous rendre icy, pour partir avec vous. Et ce pendant^ (dist le cappitaine Gourgue) vous

donnerez bou ordre que le tout $oit tenu se* ereet : afifin que les Espaignols n'en puissent sentir le vent. Me vous soulciez^ dirent les rois, nous leur voulions plus de mal que vous. Et voiant le cappitaine Gourgue que les fondémens de son entreprise estoient jectez assez bien et heureusement , pensa qu'il ne falloit difiTérer plus long-temps à ces bonnes gens ce qu'il leur vouloit donner ; et commence à leur deppartir de ce qu'il avoit faict porter à ceste fin expressément y choses dont nous ne faisons poinct de cas par deçà pour Thabondance tant de la matière que des maistres qui en scavent faire; et pour y estre accoustumez de tout temps. Mais eulx à qui ces choses sont nouvelles , et qui n'ont n'y matière^ ny artisans pour en faire ^ les estiment infiniment comme cousteaux^ dagues^ haches^ cizeaux^ poinsons^ esguillettes^ bources^ miroirs^ son^ nettçs^ patenostres^ de voire et autres telles choses. E^t après leur en avoir départi à tous selon ce qu'il pou voit Juger de la qualité et

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mérites d'qp chacun : il dist au roy Satiroua, et aux autres rois ; Advises; s'il y a quelqu's^ul tre chose que vous veuilliej^ avoir; ne l'espargnez poinct. Eulx^ encore qu'ils fussept pluis que contens de ce qu'ils avoient de^-ja; tou^ teffois voians la bonne volonté du cappitaine Gourgue, respondent qu'ils vouldroient bien avoir chacun une de ses chemises , lesquelles ils demândoient non pour les vestir ai (% n'est quelquefois par grande singularité^ mais pour c^préai leur trespas les faire enterrer avec eulx , comme aussi ils font de toutes les plus belles choses qu'ils ont peu amasser en Içur vie. Le cappitaine Gourgue^ tout aussi^tost en donna une à chacun des rois^ y a^joustant encores tout ce qui luy vint à la main qu'il pensa leur pouvoir estre agréable. Le roy Satiroua qui avoit deux cordes de grain d'argent au col, en donna l'une au cappitaine Gourgue, les autres roys luy donnèrent des peaùlx de cerf aceoustrées à la mode du pais* Pendant que les sauvaiges s'amusoient à

leurs présens^ le cappitaine Gourgue qui ne pensoit à aultre chose qu'à exécuter son entreprise et ne voulloit perdre une minute de temps, interroge le jeune homme François que le roy Satiroua luy avoit donné , et entendit de luy comme les Espaignols pouvoient estre environ quatre cens de nombre : et comment ils avoient basti deux petits forts à l'entrée de la rivière de May oultre le grand fort que les François avoient basty sur la mesme rivière une lieue au dessus. Ce jeune homme estoit natif du Havre-de-Grâce , de l'aage de seize ans , nommé Pierre Debré , lequel pour l'intelligence et usaige qu'il avoit des deux langues a esté fort utile au cappitaine Gourgue en ce voiage : au retour duquel il a esté rendu à ses parens. Le cappitaine Gourgue, délibérant d'envoier recongnoistre les forts , dist au roy Satiroua : Dans trois jours comme vous m'avez dit, vous serez de retour icv avec vos subjects. Dans pareil temps pourront aussi estre revenuz ceulx que renvoie-

ray pour recongnoistre les ennemis; mais pour les guider il est besoin de quelqu'un de vos gens homme fidelle et seur. Le roy Satiroua tout aussytost baille un sien nepveu nommé Olotoraca homme fort vaillant et loyal^ en la conduicte duquel ung gentilhome Gommingeoys nommé Estampes avec deux autres, s'en vont recongnoistre les forts. Après que le cappitaine Gourgue eust pris des ostages du roy Satiroua pour ceulx qu'il envoioit sous sa parole^ qui luy furent baillez tout aussitost que demandez. Je vous bailleray mon fils unique^ dist Satiroua^ et celle de mes femmes que j'ayme le mieulx, afiin que vous congnoissiez que nous ne sommes point menteurs n'y traistres, comme sont ces Espaignols^ qui nous trompent tousjours^ et ne font rien de ce qu'ils nous promettent. Le cappitaine Gourgue est bien aise de ce que ses affaires s'acheminent si bien, et pour envoier les sauvaiges, à ce que plustost ils feussent de retour, il leur dist : Ils vous ont bien faictdu

334 RECUEIL DE PlifiCES

mal les meschans^ mais nous en aurons la raison à ceste fois et affîn que nous les puissions mieux attraper^ je vous prie ne tarder plus que des trois Jours que m'avez dit , et tenir le cas bien secreet^ ce que le roy Satiroua f et tous les autres promisrent de faire et sur cela ils s'en allèrent chez eulx dansans et saultans d'aise^ et le cappitaihe Gourgue se retira en ses navires avec ses ostages; le fils du roy estoit tout nud comme aussi sont tous les autres hommes; la fbmme du roy estoit vestue de mousse d'arbre aagée d'environ dixhuictans. Ils f\irent trois jours es navires du cappitaine Gourgue^ attendant que l'on feust retourné de recongnoistre les forts^ et à trois jours de la presqu'à mesme heure, voicy d'un costë le gentilhomme Gommingeois qui faict son rapport de ee qu'il avoit veu, et d'aultre costé les rois avec bon nombre de leurs subjects, bien armez d'arcs et de fleschéS; tous prêts à marcher.

Avant que partii* de là , les sauvaiges feîrent

ung certain bruvage nomme par eulx cassivé qu'ils ont accoustumé de prendre touteffois et quantes qu'ils vont pour combattre en lieu où il y a du danger. Ce breuvage faict de certaine herbe et beu tout chault les garde d'avoir faim ni soif par l'espace de vingtquatre heures; ils en présentèrent premièrement au cappitaine Gourgue, qui feit semblant d'en boire ^ et n'en avalla point, puis le roy Satiroua en print et après luy tous les autres chacun selon son degré. Cela faict avec plusieurs cérémonies, ils lèvent tous la main, jurent et promettent qu'ils feront leur debvoir de bien combattre , et qu'ils n'abandonneront le cappitaine Gourgues.

Avant que tout ceci fust faict , la plus part du jour s'estoit passée. Néantmoings on n'arresta de partir ce jour mesmes, et dirent les sauvages qu'ils chemineroient bien toute nuict , priant le cappitaine Gourgues de les faire mettre de là la rivière de Tacatacourou < avec ses vàisseaulx , car le lieu où estoient les Espaignols estoit de là la rivière.

Le cappitaine Gourgue , les voiant ainsi délibérez^ leur assigne un lieu selon qu'il pouvoit juger par le rapport qu'on luy avoit faict pour s'y rendre tous ensemble ; qui fut à la bouche d'une rivière nommée par eulx Halimacanif et par les François qui avoient habité le pals estoit appelée laSomme^ puis il les feit tous mettre de là la rivière , excepté Olotoraca le nepveu du roy qu'il retint avec soy pour guide^ qui oncques depuis ne l'habandonna. Et pour ce que son arc ne luy avoit esté r'apporté depuis qu'il fut porté au village avec les autres , il demanda des armes , et lors luy fut baillée une picque de laquelle il se sceut bien ayder contre les Espagnols.

Quand les sauvaiges eulrent passé la rivière , le cappitaine Gourgue commença à enhorter ses gens, leur remonstrer la bonne disposition des sauvages , et l'ardeur dont ils marchoient contre les Espagnols, s'asseurant qu'ils feroient d'autant mieux que leur nourriture et aducation , leur police et religion est

SUA LA FLOhIDE. 337

meilleure que celle de ces pauvres Sauvaiges , et comme il vouloit continuer , ils se prindrent à crier, Allons , allons : Gomme ceulx qui y eussent vouUu estre desjà , et qui estoient tous resoluts d'y mourrir. A donc le cappitaine Gourgue , avec tous ses soldats et soixante mariniers s'en va par mer en deux barques qu'il avoit oultre les trois navires, la garde desquelles avec le reste des navires il laissa à François Lague Bourdelois , patron et maistre de sa Navire, homme aussi expérimenté au faict de la Marine qu'il en soit de ce temps, lui recommandant de les bien faire recalfeutrer et de tenir le tout prest pour eulx en retourner au plustost si Dieu leur donnoit bonsuccez; que si Dieu veult ( dit-il ) que je meure à une poursuicte si juste, je vous laisse tout ce que j'ay icy et vous prie de reconduire et remener mes soldats en France^ comme je me fie de vous , et en disant cela luy. bailla les clefs de ses bahutz et de tout ce

qu'il avôit là. Cecy attendrist fort le cueur de 20. 22

tous y et mesmement des mariniers qui demeuroient pour la garde des navires, lesquels ne peurenl contenir leurs larmes , et fut ceste départie plaine de compassion d'ouïr tant d*adieux d'une part et d'aultre , et tant de charges et recommandations de la part de ceulx qui s'en alloient à leurs parents et amis, et à leurs femmes et alliez au cas qu'ils ne retournassent. Car, au partir de leur pais, ils ne pensoient aller à la Floride comme dit a esté, et cependant parmy tout cela vous eussiez admiré l'allégresse de ces gens; lesquels encor' qu'ils pensassent aller à une mort presque certaine : touteffois ils ne craignoient sinon de n'y arriver assez à temps pour l'honneur qu'ils espéroient d'avoir seulement prétendu à ung si bel acte.

Quand ils furent à la bouche de la rivière de Halimacani où les sauvages les attendoient, qui estoit environ la poincte du jour , le vent de nord*est commença à souffler si fort qu'il s'en fallut bien peu qu'ils ne périssent, et cela

apporta tel retardement que les sauvaiges ne peuvent de ce jour là passer la rivière ; toutefibis le cappitaine Gourgue la passa à grand' difficulté environ les huict heures du matin , et laissant là ung de ses vaisseaux pour les aider à passer , print son chemin par terre pour les aller attendre à la rivière de Sarabay qui estoit à quatre lieues de là. Mais le chemin se trouva si mauvais, il y eut tant d'eaués et marescages à passer , tant de bois à traverser; qu'à faire ces quatre lieues ilz furent depuis les huict heures de matin Jusques à cinq heures du soir : le cappitaine tiourgue , aiant toujours son corps de cuirasse sur le doz, et ne trouvèrent rien à manger tout le jour, sinon quelques racines de palmiers sauvaiges , au moien de quoy ils estoient si las et si affamez qu'ils n'en pouvoient plus.

Quand ils furent à la rivière de Sarabay , ils y trouvèrent trois rois sauvaiges qui les attendoient^ conduisans chacun cent hommes.

Or depuis ccste rivière de Sarabay jusques au

lieu où estoient Ie& deux premiers forts, il y pouvoit avoir deux lieues. Le eappitaine Gourgue qui voioit que l'issue de son desseing concistoit en diligence et célérité, encores qu'il n'eust rien mangé de tout le Jour , pour ce que les mariniers n'avoient encor conduit la barque , où il avoit faict mettre de ses provisions partant de la rivière de Tacatacourou ; touteffois il partit avec dix de ses harquebouziers et sa guide pour aller recongnoistr e le premier fort, afiin de l'assaillir le lendemain au matin. Ce chemin se trouva aussi fascheux et difficile que l'aultre , la nuict estoit obscure et sombre, une petite rivière qui est joignant le fort, enflée ( pour ce que la mer commençoit à monter) ne peut estre passée, de sorte que le eappitaine Gourgue est contraint de s'en retourner à la rivière de Sarabay trouver ses gens , las du chemin et plus fasché de n'avoir rien faict. Ung des Roys nommé Hilicopile le voiant retourné tout pensif demande au truchement en son langage : Qu'a ton Roy ?

SUR LA FLOKIDE. 341

Le truchement luy respond, qu'il cstoit marri de ce qu'il n'avoit pu recongnoistrè le fort, Dis-luy dist Hilicopile , • que je le meneray le long de la mer sans trouver boue ny marest; mais le chemin en est plus long. Le cappitaine Gourgue entendant cela, voulut que l'on y allast incontinant, et accompaigné de ce roy Hilicopile, part avec tous ses gens , et envoyé les deux autres Roys par le bois pour se trouver au matin au passaige de la petite rivière qu'il n'avoit peu passer tout joignant le premier fort, il faict haster ses gens et marche en grande diligence pour estre là à la poincte du jour avant qu'il puisse estre apperçu. Et ainsi que le jour commençoit à poindre, il arriva à ceste rivièi^ qui estoit grosse et enflée pour la mer qui estoit montée: néantmoings il faict sonder le gué par quelques-ungs de ses mariniers, qui trouvent qu'elle ne se peult passer, dont il est bien fasché; car il estoit arrivé bien à poinct pour surprandre les Espaignols qui dorraoient en-

cores^ et pourtant il se délibère de se retirer dans le bois tout joignant la rivière, attendant que la mer fust descendue, et toutaussitost les aller assaillir. A peine estoit-il encores dans le bois qu'il commença à plouvoir si fort qu'ils dégouttoicnt de toutes parts , et les soldats eurent bien fort à faire à garder leur feu. Le jour s'estant esclarci le cappitaine Gourgue voioit le fort à son aise du lieu où il estoit , et aiant bien regardé de costé et d'aultre et recongneu le tout , il s'advisa qu'il n'y avoit que quelque commencement de fossez , et pourtant fut conformé en la résolution qu'il avoit faicte entrant dedans le bois, de l'assaillir aussi-tost qu'il pourroit passer la rivière. Cependant il voioit les Espaignols qui travailloient dans le fort, qui le mettoit en quelque double que sa venue ne fust descouverte j mais l'événement monstra qu'ils ne se doub-

toient de rien ; car après la prinse du fort on veit que c'.estoit mie fontaine à quoy ils travailloient.

Sur les dix heures la mer estant basse , il alla passer la rivière ung peu plus hault où il avoit veu ung petit bois entre la rivière et le fort , qui luy serviroit pour n'eslre point apperçeu tant à passer la rivière qu'à mettre ses gens en ordre, et pour ce que l'eaue de la rivière passoit la ceinture, il commanda aux soldats d'attacher leurs fournimentz aux morrions , et prendre en l'une main leur harquebouze avec leur mesche, et l'espée en l'aultrc.

Et au passage de la rivière il y avoit si grande quantité d'huistres que les souliers des soldats en furent couppezet la pluspart d'eulx blessés aux pieds pour ce que les huistres sont là plus grandes et leurs escailles plus tren* chantes que de celles que nous voions ordinairement par deçà. Touteffois on ne fut pas plustost de là la rivière qu'ils remettent leurs armes etd'eulx-mesmes s'apprestent au combat. Le cappitaine Gourgue bailla vingt soldats à son lieutenant et dix mariniers portans pots et lances à feu pour mettre le feu à la

porte ^ et derrière le petit bois où ilz ne pou- Yoient estre veuz ^ il rengea ses gens en bataille et les voiant bien disposez et aisseurez il congneut qu'il n'estoit besoing de grande exhortation : aussi lepoinct^ où il estoit^ requéroit plustost une prompte exécution qu'une longue harangue; et partout il le feit court. Je veoy bien mes amis (dist-il) que le cueur vous croist au besoing , aussi vous ay-je choisiz pour telz^ vostre contenance asseurée me prédit que nous vengerons aujourd'huy l'injure faicte au Roy et à nostre pais; et leur monstrant le fort qu'ils pouvoient entreveoir à travers les arbres , voilà (dist-il ) les voUcurs qui ont voilé ceste terre à nostre Roy, voilà les meurtriers qui ont massacré nos François* Allons, allons, revenchons nostre Roy , revenchons la France, monstrons-nous François ; et aussy-tost il commande à son lieutenant de donner à la porte avec sa trouppe ; et luy avec la sienne va contre une terrasse en forme de platteforme , fort basse qui estoit à

costé du fort^ où il n'y avoit qu'ung petit commencement de fossez. Les Espaignolz ne faisoient que venir de disnèr et curoient encores leurs dentz quand nos gens raarchans à grandz pas , la teste baissée furent apperceuz, à deux cens pas du fort, par le canonnierqui yenpit de monter sur ceste terrasse, lequel se raeit incontinent à crier en espaignol, arme, arme, voicy des François, voici des François; et quant et quant deslache sur eulx une grosse coullevrjne , qui estoit sur la terrasse et en tira par deux fois , et comme il vouloit charger pour la troisième Olotoraca plus vistea la course que nul autre, et qui n'estoit instruict à garder son reng, s'avança et monta sur la terrasse qui n'estoit gueres haulte et le transpercea de sa picque de part en part. Les Espaignols s'estans mis en armes au cri du canonnier , sortent hors le fort ou pour combattre, ou pour se retirer vers leurs compaignons selon ce qu'ils verroient quand ils seroient dehors. Le cappitaine Gourgue à leur

sortie estoit arrivé tout à poinct au pied de la platteforme y et son lieutenant près de la porte y et comme il montoit à la platteformc son lieutenant s'escrie que les Espaignols se sauvoient ^ et lors le cappitaine Gourgue retournant vistement vers la porte les enferme entre son lieutenant et luy, si bien que de soixante qu'ils estoient y il n'en eschappa pas ung qui ne fust mort ou pris y on en print en vie le plus qu'on peust par commandement du cappitaine Gourgue^ pour leur faire comme ils avoient faict aux François.

Le premier fort ne fut pas plustost pris que l'on s'en va assaillir le second , lequel estoit de l'aultre costé de la rivière de May vis à vis du premier pour s'entre secourir ; aussi ne cessa-t*il de tirer à grands coups de canon pendant qu'on prenoit le premier et incommodoit noz gens grandement : lesquels braquèrent contre trois pièces d'artillerie qu'ils avoient trouvés dans le premier fort^ et la coullevrine qui avoit esté trouvée sur la plat*

forme , qui estoit marquée tout au long des armoiries du feu Roy Henry, à quoy l'on congneut qu'elle avoit esté prise sur les François au temps du massacre, ce qui irrita encores plus nos françois, et de ces quatre pièces on ne cessa de tirer contre-eulx , pendant que le cappitaine Gourgue avec quatrevingts harquebouziers passoicnt vistement la rivière en sa barque qu'on venoit de conduire là tout à poinct. Lequel va descendre entre le fort et ung bois qu'il y avoit tout auprès, se doubtant de ce qui advint que les Espaignols s'enfuiroient dans les bois pour puis après se retirer au grand fort qui estoit à une lieué de là.

A peine le cappitaine Gourgue estoit de là la rivière quand les sauvaiges ne pouvant attendre qu'on leur r'amenast la barque pour passer saultent dans l'éaué et nageans d'un bras et tenans leurs arcs de l'aultre couvrent toute la rivière de bord à autre. Les Espaignols qui estoient en nombre de soixante voians une

si grande multitude et si délibérée , et pour l'estonnement dont ils estoient saisiz ne discernants entre François et sauvaiges , se cuidâns sauver es bois se vont précipiter entre les François qui deschargent sur eulx si dru que la pluspart en sont estenduz sur la place, les autres voulans tourner le dos se trouvent enfermez par les sauvaiges. Ainsi ne pouvans ne combattre , ny fuir ruent, les armes bas , et supplient pour la vie, qui leur est ostée plustost qu'ils n'ont achevé de la demander.

A grand' peine le cappitaine Gourgue en peult faire garder quinze en vie pour leur estre faict selon ce qu'ilz avoient faict aux François. Après ceste depesche le cappitaine Gourgue entra au second fort , d'où il feit incontinent transporter tout ce qu'il y avoit trouvé , et repassant la rivière avec ses prisonniers retourna au premier fort pour s'y fortifïier ne sachant quel cueur auroient les autres , ny en combien de temps il pourroit venir à bout du grant fort qui estoit à une

lieué de là sur la mesme rivière du costé où estoit le second fort. Parmy les prisonniers qu'il tenoit il y avoit ung sergent de bande vieux soldat duquel il sceut la haulteur des remparts du grand fort y et le lieu par où il luy seroit plus aisé de le prandre.

Ces deux premiers forts furent pris la veille deQuasimodo 1568. Le cappitaine Gourgue séjourna le dimenche et le lundy : et cependant faict faire huict eschelles de la haulteur qui luy avoit esté monstrée, et ung pourtraict de tout le fort en quoy ce vieux soldat s'entendoit bien. Au reste il avoit si bien pourveu à son cas que tout le pais estoit levé en armes contre les Espaignolz^ de sorte que ceulx du grand fort n'avoyent moien de sortir pour rien descouvrir , toutefiPois ils desguisèrent un Espaignol en sauvage ^ et Tenvoièrent le lundy pour recongnoistre quelles gens c'estoient et combien. Le cappitaine Gourgue estant à Fentour dudict fort avec Olotoraca qui tousjours le suivoit, c'est Espai-

gnol est recongneu par Olotoraca^ et quant et quant empoigné^ il voulut faire le fin du commencement 9 disant que il estoit ung de ces soldats qui gardoient le premier fort qui ne s'estant peu retirer au grand fort pour la multitude des sauvaiges, s'estoit ainsi déguisé de peur d'estre tué par eulx , et avoit mieux aymé se venir rendre à la mercy des François, que se mettre en danger d'estre massacré par les sauvaiges^ mais quand le sergent de bande qu'on feit venir tout incontinant luy eut maintenu qu'il estoit de la garde du grand fort , et espion , il confessa qu'il estoit envoie par le Gouverneur du grand fort, pour scavoir qui estoit ce nouveau venu et quelles gens il avoit. Le cappitaine Gourgue luy demanda ce qu'on estimoit de luy au grand fort ; il respond que l'on avoit donné a entendre au Gouverneur qu'il avoit deux mil françois dont le Gouverneur et ses gens en nombre de deux cens soixante estoient si estonnez qu'ilz ne scavoient ce qu'ils faisoient.

Le cappitaine Gourgue est bien aise de ces nouvelles et se déUbere de les aller assaillir le lendemain en cest efiroy ; et de faict ce jour là-mesme il faict tous ses préparatifz, ordonne de ceulx qu'il devoit laisser pour la garde de la bouche de la rivière et du fort, de quoy il donne la charge au cappitaine Mesmes son enseigne avec quinze barquebouziers. Et la nuict ensuivant il faict partir les sauvaiges pour s'aller embuscher dans le bois partie de çà partie de là la rivière. Et le lendemain au matin il part avec ses gens menant avec soy le sergent de bande et Tes-* pion attachez ensemble pour luy monstrer à l'œil ce qu'ils luy avoient dit de parole et faict veoir en paincture. En allant , Olotoraca, nepveu du roy Satiroua celuy qui avoit tué le canonnier au premier fort homme courageux et vaillant à merveilles dist au cappi** taine Gourgue duquel il ne s'esloignoit jamais^ qu'il l'avoit bien servi jusques là^ et qu'il avoit faict tout ce qu'il luy avoit prorois.

qu'il scavoit bien qu'il mourroit à la prinse du grand fort, raais pour la vie il ne voul— droict faillir à s'y trouver, et vous prie, dist— il , de donner à ma femme ce que vous me donneriez à moy si je vivois; affin qu'elle l'enterre avec moy et que j'en sois mieux venu quand j'arriveray au village des Esprits. Le cappitaine Gourguedist qu'il aymoit mieux le récompenser et honorer vif que mort, et espéroit le ramener vivant et victorieux.

Cependant ils descouvrent le fort, et tout aussi-tost que les Espaignols les voient, ilz commencent à tirer sur eulx de deux doubles coullevrines qui estoient sur ung boulevert, qui commandoit le long de la rivière. Le cappitaine Gourgues gaigne visteraent une montaigne couverte de bois et forests; au pied de laquelle estoit le fort , et qui s'estendoit depuis le lieu où il*avoit esté apperçeu, jiisques de là le fort bien loing. Et au moien des arbres qui le couvroient il s'approcha du fort aussi près qu'il voulut sans pouvoir estre

iDieiH

SUR tiA FLORIDE. 353

apriose offensé^ n'y veu. U s'arresta en ung lieu d'où

levoul- ^^ pouvoit veoir à son aise dans le fort^ et

jg dj^f n'avoit intention de Tassaillir de ce jour là :

,Q^^ jg; Mais de leur donner Tescalade le lendemain

^>g|{; aiu matin du costé-mesmes de la montaigne,

où le fossé n'estoit flancqué» et dont partie de ses gens pourroient battre ceulx qui voul-* droient deffendre le rempart pendant que les autres monteroient. Mais il advint que les Espaignolz feirent une saillie de soixante harquebouziers pour recongnoistre ses forces, il les vcoit ainsi qu'ils sortoient, et alloient courbez le long du fossé, et tout aussi-tost commanda à son lieutenant d'aller (avecq vingt harquebouziers ) de l'aultre costé se mettre entre le fort et eulx , et quand il veit son lieutenant en lieu d'où il pourroit les em* pescher de rentrer, il va droit à eulx, et cpmr manda à ses gens de ne tirer qu'ils ne fussent tort près pour incontinent après avoir tiré mettre la main à l'espée. Quand les Espaignols furent hors du fossé prestz à entrer en la montaigne, le oappitaine Gourgue avec

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ses harquebèuziers se trouvent au pied, qui les choisirent de si près qu'il n'y eut pasung coup de perdu, dont plusieurs furent portez par terre, et quant et quant mettans la main à Fespée commencèrent à chamailler ceulx qui restoient debout; et comme ilz tournoient le dos pour se retirer au fort , voicy le lieutenant qui charge sur eux de l'autre costé, de sorte qu'il n'y eut pas ung d'entr'eulx qui eust moien de r'entrer dans le fort, et flirent tous là tuez : Ceulx de dedans voians qu'ils avoient en ung moment perdu le plus beau et le meilleur de leurs gens, et pensans que ceulx qui avoient faict oeste def* faicte ne foussent qu'une petite partie d'un plus grand nombre, désespèrent de pouvoir résister : et d!ailleurs ne pouvans espérer aucune composition de ceulx qu'ils avoient injuriez si oultrageusement, abandonnent le fort , et sortent pour s'aller sauver dans les bois, qui estoient de l'autre costé du fort, où le cappitaine Gourgue avoit faict mettre une grande multitude de sauvaiges, qui tout aussi^

tost deacochérefnt leur$ flesches sur eulx, et entre autres il y en eut uqg qui d^un coup traversa la rondelle d'un cappitaine Effpai-gnol et luy entra la flesche bien avant dans le corps par le tétin gauche, et l'abattit mort par terre. Le cappitaine Gourgue qui les avoit veuz sortir et estoit accouru après eulx, les arresta entre les bois et le fort ainsi qu'ils fuyoient les traicts des sauvaiges, et là ils furent tous tuez et taillez en pièces, sinon ceulx qu'à grand difficulté il peust réserver pour les faire mourir en voUeurs.

Dans ce grand fort furent trouvées cinq doubles couUevrines , quatre moyennes et d'aultres petites pièces de fer et de fonte, avec dix*huict grosses cacques de pouldre, on y trouva aussy force armes comme barque-* bouzes, corcelets, rondelles, picques et au-* très. Le lendemain le cappitaine Gourgue aiant faict charger l'artillerie en deux vais-* seaulx, ung sauvaige faisant cuire du poisson meit le feu à une trainée de pouidre que les Espuigûols avoient faicte dont personne ne

s'estoit encores apperçeu. Le feu se print aux pouidres qui renversa les magazins de fbns en comble, et brusia entièrement les maisons qur estoient de bois de sappin, les hommes n'eurent poi net de mal pour ce qu'ilz estoient tous dehors çà et là : mais tout ce qui estoit dedaf is fut bruslé et perdu , en sorte que le cappitaine Gourgue n'en raporta rien sinon Tartillerie qu'il avoit ja faicte charger.

Les Espaignols qui avoient esté prins en vie en ce dernier fort, furent menez au lieu où ils avoient penduz les François, après que le cappitaine Gourgue leur eust rcmonstré l'injure qu'ils avoient faicte au roy, luy raassacrans ses subjects, et luy vbllans la terre que sa majesté avoit conquise, et le fort qu'il y avoit faict baslir : et qu'ilz dévoient avoir pensé qu'une si lasche trahison , et une si détestable cruaulté exercée contre ung si puissant roy et contre une nation si généreuse^ ne deméureroit impunie, que luy, qui estoit ung des moindres gentilshommes que le roy eust en son royaume en avoit entrepris la ven-

geanc€ à ses propres cousts et despèns. Quand les rois très chrestien et catholique eussent esté ennemis et en guerre mortelle^ encores ne se pourroient-ils excuser de trahison et cruauté extrême : Maintenant que leurs Majestez estoient amis et alliez si estroictcment » Jeur faict ne pouvoit trouver nom assez abominable^ et moins-enoores peine qui luy fust /correspondante^ Mais encores que vous ne puissiez (dist-il) endurer la peine que vous avez méritée^ il est besoin que vous enduriez celle que l'ennemy vous peult donner hon-^ nestement : afBn que par vostre exemple les autres appreignent à garder la paix et alliance que si meschammeat et malheureusement vous avez violée. Cela dit , ils sont branchez aux mesmes arbres où ils avoient penduz les François^ et au lieu d'un escriteau que Pierre Malendes y avoit faict mettre, contenant ces mots en langage Espaignol : Je ne fidcts cecj comme à Françojs mais comme à LuthérienSy le cappitaine Gourgue faict graver en une table de sapin avec ung fer chault : Je' ne

t358 RECUEIL DE PiteES

faicts cecy comme à Espaignok, n'y comme è Marannes; mais comme à traistres^ volleurset meurtrier».

CSeste exécution estant ainsi fiiiéte^ le cappitaine Gourgue qui avoit faict ce pourquoy if avoit entrepris le voiage délibéra de s'en re^ tourner^ et n'aiant assez dliommes pour laisser à la Floride qui peuissent tenir lesforts^ ii délibéra de les ruiner de peur que les Espai-gnols qui tiennent d'autre terre assez près de là, survenans ne s'en emparassent de rechef,, et mesme que ce ne flist une occasion pour les y attirer, ou que les sauvages mesme ne s'y fortifflassent, et que par ce moien Taccèz et rentrée en fust plus mal-*aisée au roy quand il plairoit à sa Majesté y envoier de ses subjects pour y peupler, ausquels seroit plus aisé de bastir de nouveau que de prandre les forteresses qui se trouveroient basties, bien emparées et bien munies contre eulx; mais affin que les sauvaiges ne trouvassent mauvais que les fortz fussent ruynez, ains qu'en estans bien aises ils lés ruynassent eulx-mésmes, il

SUK lA FLORIDE. 359

assemble les Rois et leur aiant l'emoDstré du commencement comment il leur avoit tenu promesse^ et les avoit vangez de eeulx qui les avoient tirannisez si criieHement^ il vint tomber puis après sur le' propos de ruiner les forts y emploiaut tout ce qui pou voit servir à leur persuader que tout ce qu'il en vouloit fiaiire estoit pour leur proffit et en haine 4^ tant de lïieschâncetez et cruaultez que les £spaignols y avoient commises* A quoy ilz prèstèrent si voulontiers l'oreille^ que le cappitaine Gourgue n'eust pas plustost achevé de parler^ qu!ils is'en coururent droict au fort , crians et appellans leurs subjects après eulx, où ûz feirent telle diligetiiie qu'en moings d'ung jour ils ne laissèrent pierre sur pierre. Après cela , on part pour ^tourner aux deux premiers forts, lesquels furent abbatuz de pareille ardeui^ que le pi^emier > et y pendit-on treuAe Espaignols prisonniers qu'on y avoit laissez; Tung desquels confessa avoir pendu cinq François de sa fndin^ et s'accusoit grandement^ disant en son langage que Dieu

cstoit véritable et juste, qui Favoit à laparfin i^nduict au supplice dont il menace les inhumains et crnelz.

Ainsi f ne restant plus rien à faire , le cappitaine Gourgue , voulant retourner à ses navires, qu'il avoit laissez à la bouche de la rivière de Tacatacourou , aultrement appelée la Seine, à quinze Heuesde là, il envoie par mer avec Tartillerie son lieutenant le cappi taine Casenauve, et luy avec quatre-vingts harquebouziers et quarante mariniers portans picques , s'en va par terre , menant tous« Jours ses gens en bataille à toutes adven titres pour les sauvaiges, desquelz il ne se vouloitfier trop. Par tout où ils passoient , ils trouvoient les chemins couverts de bonnes gens du pays qui luy venoient au devant de toutes parts comme à leur libérateur, portans du poisson cuyt et autres vivres pour les soldatz, et entre autres une vieille femme qui leur dist qu'elle ne se soulcioit poinctde mourir maintenant, puisqu'elle avoit veu une auUrefois les François à la Floride.

Quand le cappitaine Gourgue est arrivé à la rivière de Tacalacourou où estoient ses navires, il trouve que le maistre pilote avpit recalfeutré ses navires , changé les eaués , et appresté toutes choses, si bien qu'il ne falloit que s'embarquer. Icy donc il print congé des Roys, les admoneste de persister en la dévo^ tion qu'ilz ont tousjours eue au roy de France, qui les dejBTendra contre les Espaignolz et con^ tre;tous autres. Et attendant, que. sa Majesté y envoie ung bon nombre d'hommes pour leur protection et deffense ; qu'ilz se tiennent bien sur leurs gardes , et advisent de n'estre poinct surprins. Ces bonnes gens sont les plus marriz du Monde, et se mettent à pleurer quand ils veoient que le cappitaine Gourgue les veult laisser, et mesmes Olotoraca qui avoit mieulx combattu que pronostiqué de soy. Mais furent remis tout aussi tost quand il leur eust dit qu'il reviendroit à douze lunes de là ( car c'est ainsi qu'ilz content ) et leur porteroit force miroirs r haches et cousteaulx, qui, sont les choses qu'ils aymenC le

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^paignolIe,à l'islede Coube et à la rivière de Halmacani; c'est luy qui a ployé Je çueur des sauvaiges à s'associer avec nousj c'est luy qui a aveuglé l'entendement des Espaignola, en sorte qu'ils n'ont jamais peu descouvrir noz forces, ny cognoistre et emploier les leurs. Ils estoient quatre pour ung en places fortes bien remparées et bien pourveqes d'artillerie, de munitions, d'armes et de vivt^s.

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Après avoir remercié et prié Dieu, ung lundi , troisième jour de may ^ le rendez-vous fut donné comme Ton a accoustumé de faire sur mer, et les ancres levées firent voille et eurent le vent si propre qu'en dix-sept jours

362 REGUBIL DK PIÈCES

mieux, et dirent qu'ilz s'en alloient faire danser leurs femmes , qui est le plus grand signe de réjouissance dont ilz usent entre eulx.

Après que le cappitaine Gourgue eust prins congé des Roys , il feit appeler ses gens pour rendre grâces à Dieu tous ensemble de la victoire qu'il leur avoit donnée , et pour le prier de leur estre guide et conducteur à leur retour en France. Quand ils furent assemblez :

Mes amys ( dit^il ) , rendons grâces à Dieu du bon succez qu'il a donné k nostre entreprise ; c'est luy qui nous a préservez dix danger de la tempeste au cap de Finibus^^Terrie, & l'isle Espaignolle, à Tisle de Coube et à la rivière de Halniacani ; c'est luy qui a ployé le cueur des sau vaiges à s'associer avec nous ; c'est luy qui a aveuglé l'entendement des Espaignolz , en sorte qu'ils n^ont jamais peu descouvrir noz forces y ny cognoistre et emploier les leurs: Ils estoient quatre pour ung en places fortes bien remparées et bien pourveiies d'artillerie, de munitions, d'armes et de vivres.

Nous y pour toutes choses , n'avions que le bon droict; et touteffois nous les avons vaincue ei) moins d'un rien.

Par ainsi ce n'est à nos forcer ^ mais à Dieu seul que nous devons la victoire* Remercions-le donc , mes amys , et reoc^noissons toute nostre vi« le grand bien qu'il nous a faict et le prions de continuer tousjours sa faveur envers-nous, nous guidant à nostre retour^ et nous préservant de tous dangers.

Prions-le aussy qu'il lui plaise disposer le cueur de^ hommes^ en sorte que tant de dangers où nous nous sommes mis , et tant de travaulx que nous avons endurez ti'ouvent grAce et faveur devant nostre Roy et devant toute la Ff ancc. Comme aussi nous ne nous sommes proposez autre chose que le service du Roy et rhonneur de nostre pays»

Après avoir remercié et prié Dieu, ung lundi , troisième jour de may , le rendez-vous fut donné comme Ton a accoustumé de faire sur mer, et les ancres levées firent voille et curent le vent si propre qu'en dix-sept jours

364 HECUEIL DB I^IÈCES

ils feirent unze cens lieues de mer» et depuis continuantz leur navigation arrivèrent à Lia Rochelle le lundy sixième jour de juing^ qui estoit le propre jour de Penthecouste* Ainsi ils ne meirent au revenir que trente*quatre jours ; toutefibis une si grande navigation ne Alt sans quelques traverses ; car la patache avechuict hommesdedans fut perdue; comme aussi à la prinse des ports , et à la deffaicte des Espaignols en la Floride , estoient demeurez quelques gentilshommes de bon lieu et de bonne part, hardiz ctvaillans au possible; comme Lautome de Limosin , Bière , Carrau , Gachie, gascons; Pons de Xaintonge, et quelques soldats; tous lesquels moururent combattans vaillamment > après avoir faict des plus beaux exploitz et actes de prouesse que l'on eust peu attendre d'ung cueur noble et généreux dédié au service de son prince et à l'honneur de sa patrie.

Au retour, oultre la patache qui se perdit , la roberge où estoit ung cappitaine nommé Deux s'esgara à la haulteur d'qne isle qu'on

SUK LA FLORIDE. 365

JK appelle la Vermude , et ne vint d'ung mois

b après que le cappitaine Gourgue fust arrivé.

Ui Peu s'en fallut que ceulx qui estoient en ceste

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