‹ Recueil de poésies calvinistesChapitre 31 sur 72 · ROI DE NAVARRE · texte numérisé non relu

ROI DE NAVARRE

Marc Antoine, qui pouvoit estre (1) Le plus grand seigneur et le maistre De son pays, s'oublia tant Qu'il se contenta d'estre Antoine, Servant laschement une reine :

Possible en fera-t-on autant.

Esaù quitta l'avantage (2), Du grand honneur de son lignage

(1) Mémoires de Castelnau. Additions de Le Laboureur, 1731, t. I, p. 749. — Cette chanson fut rimée lorsqu'Antoine de Bourbon entra dans le triumvirat, peut-être par ambition : Catherine de Médicis lui promettait, soit toute la Navarre, que l'Espagne devait lui rendre, soit le trône de Sardaigne, ou même la couronne d'Ecosse. — Lorsque ce prince, quels qu'aient été ses motifs, revint dans le sentier du devoir, grande fut la colère dans le camp des huguenots. On l'accusa de trahison : chansons mordantes et libelles en colère de pleuvoir sur lui. Le texte que nous publions est une menace de mort en dix couplets contre le roi de Navarre et sa famille. La régente n'est point oubliée. — Les premiers vers rappellent l'amour effréné de Marc-Antoine pour Cléopâtre, reine d'Egypte.

(2) Genèse, 27. — Le roi de Navarre était l'ainé de la maison de Bourbon. Le prince de Gondé, son cadet, était

A tel, qui l'alloit supplantant, Et n'ayant sçu garder sa place, Fit destruire toute sa race :

Possible en fera-t-on autant.

Saùl àl'ennemy pardonne (1), Pour estre dit bonne personne; Dont Dieu marry et mal content.

Son règne rompt, et en avance Son prochain, qui en fait vengeance :

Possible en fera-t-on autant.

Abner ne connoist sa folie (2), Quand Joable réconcilie :

Mais il connoist qu'en le flattant, Le bras qui l'accolle, l'enferré, Pour venger Azaël son frère :

Possible en fera-t-on autant

entré dans le parti protestait, dont il fut le chef pendant quelques mois. Aussi l'auteur compare leur antagonisme à celui d'Esaù et de Jacob. Antoine de Bourbon perdra son droit d'aînesse.

(1) Ier livre des Rois. — Saùl était un prince généreux et clément. 11 fit la fortune de David : mais celui-ci ne fut pour rien dans les infortunes de son bienfaiteur. Saûl, pour n'être pas fait prisonnier par les Philistins, se donna la mort après avoir vu massacrer tous ses fils.

(2) IIe liv. des Bois, 3. — Azaël, frère de Joab, fut tué par Abner, 1053 ans avant l'ère chrétienne. — Plus tard, celui-ci fut assassiné par Joab, qui le trompa par de fausses apparences d'amitié. Plus tard encore, Joab, meurtrier d'Absalon, fut massacré par ordre de Salomon. —Ce fut Anne de Montmorency qui négocia la réconciliation du roi de Navarre avec MM. de Guise.

Chusaï fit tant par langage (1) Qu'il abusa le fils mal sage, Inconveniens racontant.

Et tandis le fils de Sarvie Luy ravit le règne et la vie :

Possible en fera-t-on autant.

Salomon servit tant de femmes (2), Qu'après plusieurs actes infâmes, A leurs dieux se vint soumettant :

Dont dix parts des siens le laissèrent, Et un autre règne dressèrent :

Possible en fera-t-on autant.

Jézabel pour Achab commande (3),

(1) IIe liv. des Rois, 17. -—Chusaï, fidèle serviteur de David, voulut, par ses conseils, empêcher Absalou de poursuivre son père : mais ce jeune prince, défait à la bataille d'Ephraïm, fat tué par Joab, fils de Sarvia, malgré les ordres exprès de David.

(2) IIIe liv. des Rois, 2. — Le roi de Navarre n'était pas alors fidèle à sa femme Jeanne d'Albret, et ses relations galantes avec Mademoiselle de Rouet scandalisaient les puritains que ne révoltaient nullement celles de leurs chefs. — Quant à Salomon, il eut sept cents femmes et trois cents concubines, et finit par sacrifier aux faux dieux. — C'est le déchirement de la France que les huguenots annoncent. Cette fois, ils étaient dans le vrai : mais ils savaient à qui s'en prendre.

(3) Ce couplet regarde Catherine de Médicis. — V. III« liv. des Rois, 4. — Jésabel, épouse d' Achab, gouvernait sous le nom de son mari et gouvernait mal. Nabot, ayant refusé de vendre sa vigne au roi Achab, Jésabel le fit condamner à mort pour crime de lèse-majesté. Il fut lapidé.—

Tient le cachet, aux juges mande, Que Nabot meure, contestant Pour son bien : mais les chiens les mandent Et l'injure du Seigneur vengent :

Possible en fera-t-on autant.

Mort Ochosie, sa mère enrage (1) Et meurdrit le royal lignage, Fors Joas, qu'on va latitant :

Jusque que l'Eglise amassée La tue comme une insensée :

Possible en fera-t-on autant.

Josias, qui purgea l'Eglise (2),

Plus tard, Jehu détrôna Achab, fit jeter Jésabel par la fenêtre : elle fut foulée aux pieds des chevaux et dévorée par les chiens. — La fin du couplet menace le clergé catholique, assimilé par l'auteur aux prêtres de Baal, que Jehu lit assassiner avec tous les princes de la famille royale.

(1) IV« liv. des Rois, 11.— Ce couplet menace encore Catherine deMédicis. — Athalie, filh d' Achab, femme de Joram, roi de Juda, fit égorger tous les enfants de son fils Ochosias, tué par Jehu à la bataille de Jesraêl. — Elle fut, à son tour, massacrée par le peuple, quand Joad fit proclamer roi son petit-lils Joab.

(1) Josias, roi de Juda (639 ans avant Jésus-Christ), régna sagement et renversa les autels des faux dieux. Ce fut sous son règne qu'on retrouva une copie des livres de Moïse. — Nechao, roi d'Egypte, voulut traverser la Judée pour aller faire la guerre à Nabopolassar, roi de Syrie. Josias crut devoir s'y opposer; mais il fut vaincu et lue à la bataille de Mageddo.— Le roi de Navarre périt des suites des blessures qu'il reçut au siège de Rouen; mais il satait très bien d'où venait la querelle qui déchirait la France, et faisait son devoir en marchant contre ceux qui livraient le Havre et Rouen aux Anglais.

Fit follement une entreprise,

Au vouloir de Dieu résistant,

Où il reçut playe mortelle,

Sans sçavoir d'où vient la querelle :

Peut-être en fera-t-on autant.

Les Juifs Jésus-Christ reçurent (1) :

Mais les prêtres tant les déçurent, Qu'ils crioyent tous en un instant :

— « Pilate ! qu'on le crucifie ! »

Va donc ! et à tels gens te fie, Et ils t'en feront tout autant.

(l) Dans ce couplet, l'auteur prédit au roi de Navarre que les catholiques finiront par le crucifier.— Comme on le voit, les poètes protestants se nourrissaient l'esprit des légendes les plus sanglantes racontées par la Bible. Toutes leurs allusions à la famille des rois d'Israël ont pour cause les liens du sang existant entre les princes français, que l'ambition armait les uns contre les autres. MM. de Cbàtillon étaient les neveux du connétable Anne de Montmorency et les parents du prince de Condé. MM. de Guise, par leur mère Antoinette de Bourbon, étaient cousins du roi de Navarre. — Cette chanson est le cri menaçant de la haine : elle est aiguë comme la lame du poignard. Elle sème le gland de l'assassinat politique : il ne va que trop vite germer, grandir et porter fruits.

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