DE POLTROT
Que te semble, Passant, de ce corps déha-
[ché (I)?
De ce corps tout sanglant, çà et là attaché ? Ce n'est ny d'un brigand, ny d'un meurtrier la
[monstre ; Àins du plus juste et saint, qui en ce temps se
[monstre.
C'est le corps de Poltrot, qui tant s'esvertua Que le Tyran tunur des chrestiens il tua, Voyre le fier Tyran, qui tcnoit en souffrance Le roy mineur, sa mère et tout le sang de
[France.
Ce Tyran endiablé, qui, avec les malins, Remplit de toutes parts la France d'orfelins, Cuydant par ce moyen charpenter une eschelle Pour monter sur le roy, qu'il tenoit soubs son
[aisle.
(l) Collection de RASM dk Nof.ux, t. I, p. 76. — Allusion au supplice cruel suhi par Poltrot II fut condamné a être tenaille-', tir»'' à quatre chevaux et écarlelé. Toutes ces tortures étaient de trop. L'horreur qu'elles inspiraient faisait tort a celle méritée par le crime.
Ja, ja sa main superbe attouchoit la couronne, Qui de Charles le chef aujourd'hui environne. Il avoit ja au poing son glaive tout trenchant Pour meurtrir sans pitié et la mère et l'enfant. Mais Dieu, dardant le bras de sa haulte puissance, Fist tantost tumber bas une telle arrogance, Quand il transmeist Poltrot, qui luy osta la vie, Et luy donna la mort, qu'il avoit desservie. A tous pervers remeist le glaive au fourreau : Alors veint sur les champs ce mot de paix tant
[beau :
Alors les ennemis à s'acoller se prindrent; Car le coup de Poltrot feit qu'amis ils devinèrent. Ainsi ce détranché meit, par son grand malayse, Le roy et tout son sang, et la France à leur
[ayse.
Rebelle parlement, tu cuydois bien cacher Et esteindre son nom, le faisant déhacher ; Mais, en despit de toy, son renom fleurira, Dieu en sera loué, et l'Eglise en rira (1).
(1) Les calvinistes et leur Eglise ont-ils beaucoup ri des suites de ce lâche guet-à-pens ? En tout cas, le parlement de Paris a fait son devoir en mettant à mort Jean Poltrot de Meré. Si tous les attentats aux lois avaient été punis aussi justement depuis trois siècles, nous serions plus avancés dans la voie de l'ordre et de la liberté.
Le nom de Poltrot est resté fameux : mais à qui doit-il cette triste célébrité ? N'est-ce pas aux poètes du calvinisme ? Au surplus, son renom est le châtiment des hommes dont il était l'instrument, des littérateurs qui ont chanté son crime.
Parmi les poètes qui trouvèrent plus agréable de rimer
ses louanges que de partager ses périls et ses tortures, il do:is faut citer uu docteur Ilollutius, habitant d'Orléans si on en croit Le Laboureur. Il est l'auieur d'un poème en l'honneur de Poltrot, dont nous nous bornerons à citer ces vers :
Vixisscs utinam, Poltrote, sed absque periclo !
Procelarum facinus difficile est facere.
Quas laudes, quos amplexus. quœ gaudia ferres !
Qvias grales cœtus solveret iste tibi
(Jna Politrô'ms nuuc diceris atque Merœus,
Yulnera multa fereus, piacmia multa nicrens.
Ce panégyrique parait avoir été lu dans une réunion de calvinistes, où l'on persistait à louer, à chérir la mémoire de Poltrot. — Les deux derniers vers contiennent à la fois une allusion à son supplice et un jeu de mots érudit. — Le nom de Politrôtus est composé des mots grecs — 7toAu«, beaucoup, — et T/sau/za, rpau/iaros, blessure, — ou encore rpoTOi, blessé. — Nous avons tiré ces vers de l'édition des Mémoires de Castklnau, avec les additions de Le Laboureur, 1659, II, p. 231.