INTRODUCTION LUI
qualité dont je ne puis vous dire le nom ; mais qui me connaissait, disait-elle, pour m'avoir vu et entendu dans une maison particulière. Je revis pour lors la princesse telle que je l'avais toujours connue, c'est-à-dire pleine d'amitié pour moi, me parlant avec bonté, cordialité et franchise et riant avec moi de la méprise où l'avait jetée l'erreur de nom huit jours auparavant. On parla de l'incendie de mes œuvres : cette dame qui était avec elle le regretta beaucoup et madame Du Barri voulut m'engager à fausser un peu le serment en confidence. Je la priai de m'en dispenser ; je lui dis qu'ayant prêté serment à Sa Majesté entre les mains de son ministre, c'était une chose si sérieuse, si fort tenant au devoir de la probité, de l'honneur et de la religion qu'il n'y avait pas moyen de badiner avec, que d'ailleurs j'avais à peu près tout oublié. Madame Du Barri vint à mon secours et dit à cette dame qu'il ne fallait pas me presser davantage, que tout ce que je représentai était juste et sans réplique. Je lui en sus grand gré ; après une demiheure de conversation pendant laquelle elle m'avait fait asseoir près de son lit, on vint lui dire qu'il était tard, que devant souper le soir avec le Roi, elle avait une longue toilette à faire. Là-dessus on leva le siège et mademoiselle Du Barri me reconduisit dans la pièce précédente où elle me dit de m'asseoir ; un quart d'heure après on me fît descendre dans l'appartement de la plus jeune des Du Barri que je n'avais pas l'honneur de connaître, et avec laquelle je dînai. Je vis une fille fort aimable et de beaucoup d'esprit et qui a avec cela un grand fonds de religion ; j'en juge par les louanges qu'elle
LIV LES ROBBE
me donna sur 1© sacrifice que j'ai fait de mes vers licencieux. » (i)
L'esprit et le « fonds de religion » de la plus jeune des Du Barry, tout cela est fort joli. Mais, dans l'intérêt de son cabriolet, Robbé eût beaucoup mieux fait de fausser un peu §â promesse et de servir à la petite comtesse et à sa compagne les vers polissons qu'elles avaient envie d'entendre. Il ne faut jamais résister au caprice d'une femme. Ce jour-là, le poète avait fait du zèle à rebours.
Madame Du Barry fit bien rétablir sa pension (juillet 1770) d'où une gratitude qui s'épanche aussi bien en vers qu'en prose, ''< pour cette grande dame et femme d'esprit, sans morgue ni hauteur. ^
Une ode ne suffisant pas, Robbé va composer un poème en son honneur :
<■< Le comte de Bissi (2) prétend que la comtesse m'aime toujours beaucoup, et que, de tous Ceux qu'elle a connus, je suis de celui dont elle s'occupe le plus souvent, et qu'aux soupers du Roi elle ne laisse passer aucune occasion sans lui parler de moi. Aussi pour la tenir toujours ainsi en bonne
(i) Lettre à Deàfricheâ de tû&ti Î770. G. D'HëYlU, ôp. cit.,
p. LX-LXII.
(2) Claude de Thiard, comtd de Bissy, (i/ai'iSio), « le plus indiscret des hommes, car c'est de lui qu'on sait qu'il est tout au mieux avec M™*^ la duchesse de la Vallière et avec Mme la marééhàle dd Luxembourg >). {Paris sous Louis XV, rapports des inspecteurs de police ati Roi, publiés et artnotés par Camille Piton. Paris, Mercure de France, 1906, in-12, L p. 300-391).
Gouverneur des Villes et chàteîtu d'Auxerre, lé comte de Bissy avait été élu en i/go membre do l'Acbdémie franç&ise en fem^pl&coment de l'abbé Tcrrasson,