INTRODUCTION LV
disposition pour mes intérêts, je viens de composer une ode en son honneur, et je médite même un poème dont cette aimable femme serait l'héroïne. » (i)
Il n'eut pas à l'écrire. Il avait eu tort, vraiment, de se refuser à réciter devant le lit de la Comtesse la Chaise à éprouver le nouveau Saint-Père ou la Pierre à casser les œufs. Ces dames comptaient sur cette petite audition gaillarde. Du moment qu'il ne disait plus ses vers, il n'était plus drôle. C'était un quémandeur comme tant d'autres et, bientôt, avec un bâillement, la favorite lui refusa sa porte.
Aussi, le ton de ses lettres à Desfriches changea. Jeanne Bécu n'était qu'une « parvenue » qui « n'a point de cœur et qu'il a d'abord jugée trop favorablement. »
Le cabriolet était décidément manqué.
Pierre-Honoré avait d'autant plus mal choisi son moment pour s'armer de ces scrupules, que sa crise janséniste touchait à sa fin. Plus que jamais, entremêlant agréablement les vers de huit et dix pieds, 11 composait des pièces licencieuses qui lui permettaient de faire figure dans le monde. Ses anciens amis du cimetière Saint-Médard ne trouvaient même pas grâce à ses j^eux : il les associait à des souvenirs de famille bien particuliers en dédiant les Gants de ma tante à la mémoire de cette respectable personne.
Congédié par la comtesse, il ne perdit pas
(i) G. d'Heyli.i, op. cit., p. i.xii-r.xm.
LVI LES ROBBE
courage et eut tôt fait de trouver une nouvelle protection. Plus souvent à Paris qu'à Montargis, il avait été présenté au duc d'Orléans, — il faut vivre ! Le duc de Chartres était, personne n'en sera surpris, « l'homme le plus immoral qu'il y ait jamais eu » (i).
Les vers de Robbé vieilli le firent tressaillir d'aise, et les soupers de succéder aux soupers :
« Au moment de retourner à Montargis, je reçus un billet d'Aubert qui me marquait que le duc de Chartres m'invitait à souper le soir même, et moi de courir vite au coche retirer ma malle et de faire toilette pour m'y rendre. Le prince nous attendait dans sa petite maison de Mousseaux dont vous connaissez les jardins anglais (2); Il me mit tout de suite à l'aise et je fus d'une gaieté folle pendant tout le souper; mes vers prirent avec une fureur dont il n'y a pas d'exemple : le duc extasié, enthousiasmé, disait continuellement qu'on ne s'atten-
(i) Mémoires sur les règnes de Louis XV, de Louis XVI et sur la Révolution, par J.-N. DuFORT, comte de Cheverny, introducteur des ambassadeurs, lieutenant-général du Blaisois (1731- 1802), publiés avec une introduction et des notes par Robert de CrÈvecœur. Paris, Pion, Nourrit et C'^ 18S6, 2 in-S, I, p. 247. Le manuscrit original de ces mémoires est conservé à la Bibliothèque de Blois.
(2) Le village de Mousseaux et plus généralement Monceaux. La construction de la folie et les dessins des jardins par Carmontelle ne remonteraient cependant qu'à 1778. Un rapport de police de 1759 fait déjà souper M™e de Sénac à Monceaux. — Lire à ce sujet la déposition de M. de Sénac. (C.-L. Piton, op. cit.,
Voir la description que donne Thiéry du « Jardin anglois de S. A. S. Monseigneur le duc de Chartres, à Monceaux ». ( Gtiide des étrangers voyageurs à Paris, t. I, p. 64-73).