‹ Recueil de poésies diversesChapitre 92 sur 100 · LA TOISON D'OR · texte numérisé non relu

LA TOISON D'OR

Ne me croyois si fort pourvu d'attraits, pour qu'en élu me traitât cet apôtre qui dans Paphos prêche à l'espèce notre son évangile étayé de ses traits.

Bien je croyois ma figure enlaidie en cramoisi depuis ma maladie.

Toutes les fois que mon œil curieux de mon miroir interrogeoit la glace, je ne retrouvois plus la trace

de ce feu qui, jadis, rayonnoit de mes yeux.

La mort depuis longtemps qui me couchoit en joue avoit cave l'embonpoint de ma joue :

vous eussiez dit à me voir si défait que je sortois du chaud laboratoire où Côme, armé d'un purificatoire,

frotte de vif argent jeune homme satisfait à qui Vénus a su donner son fait.

Je n'étois plus qu'un squelette, en effet, aussi léger qu'âme pour qui la gloire prend son essor, après qu'au purgatoire elle a vidé son ennuyeux décret.

Bref me croyois dans l'amoureux empire homme au rebut et garçon confisqué.

J'aurois sifflé, je me serais moqué de qui m'eût dit : elle pour vous soupire, mais qui l'eût cru qu'un fantôme ambulant, qui d'un Lazare avoit l'œil et la mine eût eu de quoi tenter un seul instant le cœur naïf d'une gente blondine.

jeune, charmante et plus riche en appas que la moitié du fameux Ménélas.

Souvente fois mon égrillarde Muse en a tiré de ces rares portraits où vous diriez que dame Nature use tout ce qu'elle a de plus piquants attraits. Mes tableaux vifs aux salles de Cythère ont exposé maint et maint caractère, j'ai vu cent fois sous mon libre pinceau

éclore, en me jouant, des beautés singulières où j'étalois les grâces régulières que l'on exige en un parfait morceau.

Mais tout cela n'est rien auprès de celle que j'ai conquise et jamais le sultan dans son sérail n'en montreroit autant.

Point ne dirai de la gente pucelle tous les appas qui surent m'éblouir, contentons-nous seulement d'en jouir.

O douce nuit ! je me rappelle encore les plaisirs dont tu m'enivras, quand entre mes mains tu livras

cette charmante fleur pour moi prête d'éclore. Six fois de la sainte liqueur j'arrosai la tendre victime,

jamais convalescent dans l'amoureuse escrime n'avoit montré tant de vigueur !

j'étois content comme un saint dans sa niche

et je comptois tenir le trésor le plus riche

qui fut jamais tombé dans la main d'un mortel. Quand au lever de la brillante aurore

je voulus contempler cet adorable autel en holocauste où je m'offrois encor.

Oui, par saint Jean, c'étoit un beau trésor

dont Cupidon m'avoit fait fête :

nouveau Jason, j'avois fait la conquête,

cette nuit, de la Toison d'or!

Dès que j'eus vu l'oiseau qui sur sa crête filoit en ligne courbe un brillant similor, de ma belle à l'instant tous les appas tombèrent, mes feux mutins d'eux-mêmes s'apaisèrent

et mon ange consolateur dès qu'il eut vu le beau collier de l'ordre, jura bien de ne plus y mordre.

En vain de mes amours l'objet si séducteur pour me rapatrier avec cette couleur, me remontroit que l'Ecriture donne au bon Dieu pareille chevelure.

Je lui dis : — Belle, serviteur, si désormais vous voulez que mon page se grimpe encor devant votre équipage, commencez par draper de noir.

Cela dit, doucement je gagnai mon manoir, regrettant bien d'avoir fait la dépense au détriment de ma convalescence.

LA RAPE Cofite.

One ne jugez d'un fait légèrement,

c'est ma manière, en deux mots je l'expose.

Souvent l'apparence en impose et fait avoir un très faux jugement,

venez-vous en au Parlement,

je vous y prouverai la thèse que je pose. A la Grand' Chambre un avocat parloit

pour une orpheline si belle que sa présence elle seule valoit les plus puissants moyens qu'en sa cause étaloit notre orateur, pour le soutien d'icelle. Quel juge n'est pas convaincu par deux beaux yeux mouillés de larmes éloquentes qui relèvent encor des grâces plus piquantes ? Toutes preuves alors paroissent concluantes et, passez-moi mes rimes peu décentes : on juge moins de tête que de eu.

Pour revenir à notre affaire, un vieux ribaud de sénateur, juge moins bon au Palais qu'à Cythère, ne cessoit de fixer cet objet séducteur. On lui passe la chose et ce qui scandalise, ce ne sont pas deux yeux sur l'adorable Lise

à chaque moment attachés, mais ce sont certains doigts sous sa robe cachés qui, d'un mouvement brusque agitant sa simarre, sembloient effigier cette beauté si rare. Tout le Sénat qui le fîxoit, pensant à part soi, rit sous cape et gage bien que c'est priape que le Messire tracassoit.

Mais notre conseiller montre, en tira sa râpe, que le cas dont il s'agissoit n'est point du tout ce qui d'abord les frappe. Sur quoi le président lui dit : — Maître Barras, [ah !j vous tirez la Cour d'un très grand embarras.

LA CHAISE A EPROUVER LE NOUVEAU SAINT-PÈRE (i)

Conte.

Chez l'Anglois, le patriarcat comme la royauté peut tomber en quenouille,

mais le Romain, plus délicat, croiroit que volontiers ses clefs prendroient la rouille

si de son diadème saint

un front de femelle étoit ceint.

Aussi depuis que Jeanne la papesse du fauteuil de saint Pierre a souillé le coussin, il n'est mortel dont la ruse et l'adresse pût mettre au siège un pape féminin.

Aussitôt que la brigue au fond de son cilice des sacrés bulletins a ramassé les voix

et que des cardinaux en lice

elle a déterminé le choix,

de peur d'une nouvelle attrape,

(i) La fameuse chaise « stercoraire », — seUa stercoraria — de Saint-Jean-de-Latran, « où l'on faisoit asseoir le nouveau Pape élu pour faire allusion au passage du psaume : De stercore erigeiis pauperem, et non pas pour aller indiscrètement manier sa sainte virilité ». (Ch, DE BROSSES : Lettres familières écrites d'Italie à quelques amis en ly^g et 1740; édition Poulet-Malassis, Paris, 1858; in-12, tome II, p. 225.)

Ce siège de marbre ou de porphyre rouge à dossier provenant des bains de Constantin et conservé aujourd'hui dans le cabinet des masques, au Vatican, était une ancienne chaise de bain, « sorte de bidet à l'antique », comme dit assez plaisamment le président de Brosses.

Cf., Z)'' Caianès : Les Indiscrétions de l'Histoire; 2e série, Paris, Albin Michel, s. d. ; in-12, p. 61, 63-68, 70.

on fait poser à nu le cul du nouveau pape

sur une chaise faite exprès.

Puis l'examinateur du pontife de Rome passe en dessous la main, pour voir s'il a les traits

qui caractérisent un homme ; et d'ordinaire à cette œuvre est commis le plus cruel de tous ses ennemis.

L'un donc de ces faiseurs de bulles, que, pour l'honneur du siège, on ne peut pas nommer, s'étoit laissé par Vénus désarmer

des balanciers de sa pendule.

Monsieur saint Côme au cruel bistouri

avoit livré sa friandise

et de toute sa marchandise ne restoit qu'un tronçon encor demi-pourri. Par quoi nommé l'époux de l'église encor veuve,

il étoit fort embarrassé

comment sur le siège percé

il administreroit sa preuve.

Le cardinal qui ne vouloit rater

la catholique primatie

[lors] s'avisa d'empaqueter

deux œufs durs dans une vessie

qu'il se pendit au croupion,

puis fut se poster sur le trône

où le [bon] cardinal matrone

alloit faire sa fonction.

Mais notre contrôleur du pontifical germe qui sait qu'à soixante ans cela n'est pas si ferme

que lui paroissoit le paquet,

tire à lui la bourse postiche

du vieux candidat qui le triche, puis, s'adressant au papiste parquet :

— Messieurs, dit-il, je ne puis trop répondre, s'il est d'un sexe ou mâle ou féminin,

ce que je sais, c'est qu'en ma main, le coq de Pierre à l'instant vient de pondre.

LE DENOUEUR D'AIGUILLETTES Conte.

Croire aux sorciers n'est point une faiblesse Pour quelques esprits forts que ce sentiment blesse,

mille dévots vont avouant que ce point-là n'est rien moins que chimère. Croyons-en là-dessus l'Eglise, notre mère

et le Parlement de Rouen.

L'une contre eux lance force anathème, l'autre sans pitié les fait exécuter, après cela le moyen de douter

de la vérité du système.

De Satan l'antique pouvoir ne s'étend pas seulement sur nos âmes, contre nos corps il dresse aussi ses trames,

et par exemple, avec nos femmes il peut nous empêcher de faire le devoir. C'est ce qu'il fait en nouant l'aiguillette

et lorsqu'il jette un dévolu

sur un mari frais émoulu

qui d'une femme a fait empiète.

Mais à ce mal on peut remédier et des enfers bien fin seroit le doge si nos pasteurs ne pouvoient délier

le nœud fatal où le charme se loge, ainsi que fît maître Girard, le feu curé de Vaugirard,

homme sachant tout le fin du grimoire, comme on verra par cette histoire.

Un vieux berger, qu'on soupçonnait du cas,

avoit, dit-on, à son voisin Lucas qui venoit d'épouser une gente fillette

méchamment noué l'aiguillette :

Suzanne, ainsi l'on nommoit sa moitié, ne pouvant avec lui perdre son pucelage, s'en fut conter sa chance au curé du village qu'elle émut bientôt à pitié

et qui lui dit : Pour bien rompre le charme

il faut savoir sur qui tomba le sort?

Quand contre toi ton mari fait effort,

en bon état présente-t-il son arme?

T'aperçois-tu... qu'il... là... tu m'entends bien?

— Oui, dit-elle, mais quand il vient

pour s'introduire, il ne sauroit le faire. — Bon cela, reprit le curé,

par ce moyen je suis bien assuré

que c'est sur toi qu'il faut que l'on opère,

l'enchantement te regarde et ceci

l'esprit malin te l'aura rétréci.

Suzanne, allons, lève-moi cette jupe

que je procède à l'œuvre, tu vas voir

si Satanas, avec tout son pouvoir, du tour qu'il t'a joué ne sera pas la dupe.

Alors tirant l'efficace aspersoir qu'a bénir le saint lieu le Dieu d'amour occupe,

il en brida la gueule de Satan d'une telle roideur que le diable à l'instant

défit les cordons de la bourse et du plaisir fit entr'ouvrir la source.

Je ne suis que clerc tonsuré et je n'ai point encor ganté le manipule,

mais, ma foi, monsieur le Curé, j'en exorciserois comme vous sans scrupule.

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