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LE PRIVILEGE DE L'EVEQUE D'ORLEANS OU L'ANNEAU

Conte.

Après Paris, le vrai séjour de l'homme,

c'est Orléans que je voudrois choisir,

femmes y sont aussi gentes qu'à Rome

et l'on y mène encor mieux le plaisir.

Au dieu burlesque, orné d'un croissant double,

tranquille époux paie un tribut secret,

par quoi ce dieu qui cause tant de troubles

n'y traîne pas les soucis, les regrets,

de sa moitié chacun a des idées

telles qu'en ont les richards quinzicas

et cocuage a ses franches coudées

sans seulement qu'on soupçonne le cas,

Ce que j'en dis n'est par expérience,

jusqu'à ce point n'ai poussé la science

et, Dieu le sait, j'ai mon âme à garder ;

d'un grave auteur je tiens ce que j'avance

et sans cela n'iroit le hasarder.

Au demeurant, n'est ville où l'on s'amuse

comme en ces lieux, aussi jamais ma muse

ne se sentit de si gaillarde humeur,

du sombre ennui le pavot somnifère

y laisse entrer toujours un jour flatteur,

mélancolie à face maigre et blême

du coloris dont on peint le carême

n'a jamais teint le front des citadins ;

de tout bon goût cette ville est amie,

gens de tout art s'offrent à tous besoins

et là se voit savante Académie

qui ne dit mot, mais n'en pense pas moins.

Bien devroit-elle, au soin d'un loisir vaste,

de son savoir déployant tout le faste

nous en donner au moins quelques lambeaux

et jusqu'à nous étendre son flambeau

loin de laisser sa lampe lumineuse

sous le boisseau de la salle poudreuse.

Que ne va-t-elle, une sonde à la main,

du vieux destin de cette ville antique

percer le gouffre et de son parchemin

nous déchiffrer le langage gothique,

dire pourquoi l'orléanois prélat,

le jour qu'il prend la crosse épiscopale,

fait son entrée avec autant d'éclat

qu'à Rome fait la pagode papale,

et traîne après son superbe brancard

paré des mains de la miséricorde

un escadron scélérat et pendard qu'il a le droit de sauver de la corde. J'ai découvert dans un vieux manuscrit comment l'évêque acquit ce privilège et je croirois commettre un sacrilège de reculer plus longtemps ce récit.

Au temps jadis vivoit gentille veuve,

fraîche, en bon point et presque toute neuve,

car son époux touchoit à peine au Styx

qu'elle comptoit sept ans par delà dix.

Riche princesse, elle avoit un domaine

des plus puissants, on la vouloit pour reine,

en vingt endroits, mais ce n'étoit le point :

comme elle est faite, un sceptre peu la touche,

elle aimoit mieux admettre dans sa couche

Cyrus tout nu que César en pourpoint.

Voilà pourquoi dans toute sa province

fut par son ordre hautement publié

que qui seroit richement outillé

pourroit prétendre à devenir son prince

et son époux et qu'elle adjugeroit

le myrte à qui plus beau le porteroit.

Quand un chacun eut lu le manifeste,

vous eussiez vu de bourgeois troupe leste

et de manants d'empressement égal

faire jauger leur bourdon conjugal.

Là, sans pitié, l'arpenteur vous repousse

quiconque n'a quatre fois triple pouce

et diamètre à l'avenant aussi.

Vous me direz que dans ce siècle-ci

sept pouces sont fort honnête mesure,

oui, mais alors onze étoit le tarif

du vil fretin. Sait-on pas que Nature

par laps de temps perd son ressort actif.

Un paysan, que nommerons Mullière,

d'époux, de prince, eut le double brevet.

Voici comment : assez près d'Olivet,

charmant séjour, est une source altière

dont le cristal de trois urnes sortant

au moment même est un fleuve superbe

parant son onde et de roseaux et d'herbe

comme le font les fleuves du Sultan.

Là, demeuroit, dans une grotte obscure,

maître Merlin, enchanteur renommé,

par qui, souvent, le tonnerre sommé

obéissoit sans le moindre murmure,

l'enfer se taît alors qu'il le conjure,

bref, les agents de toute la Nature

lui sont soumis et font ce qu'il lui plaît.

Maître Mullière étoit lors son valet,

mince garçon et n'en ayant à peine

huit pouces pleins. Merlin un jour lui dit :

— Ami, tu sais ce que porte l'édit,

je veux te faire épouser dame Hélène,

prends cette bague, au petit doigt l'engaine,

va la trouver, aucun, sans contredit,

ne t'osera disputer l'avantage

quand tu voudras faire enfler le courage

à ton chétif, fais un signe de croix

avec le doigt qu'entoure cette bague,

tu verras lors ta monstrueuse dague

à chaque signe accroître de dix doigts ;

puis quand voudras que l'affaire allongée

redevienne humble et baisse au périgée,

il te faudra repasser cet anneau

dans le doigt gauche et cercler à nouveau

du sceau chrétien la v..ge infatigable.

Fier du présent qui le rendait égal

au dieu vanté pour la vigueur du râble,

il vient briguer ce poste conjugal

ou mériter a seul droit de prétendre.

Pas ne rata le trône notre gars,

quand on eut vu dans ses transports hagards

jusqu'à deux pieds son priape s'étendre,

les prétendants saisis d'un saint effroi,

se prosternant, adorèrent leur roi ;

de Pharaon, tel jadis le ministre

vit à ses pieds, abattus et soumis,

ceux que l'envie à l'œil sombre et sinistre

avoit rendus ses plus cruels ennemis.

Le compagnon plut très fort à la dame,

quand, fait au tour, sachant au mieux la gamme,

avec cela des talents infinis

au jeu d'amour, tant de dons réunis

firent bientôt qu'on couronna sa llamme,

parle saint nœud elle se l'attacha.

Le voilà donc, si vous voulez, pacha

à triple queue, orné du diadème.

Huit jours après, la belle veut savoir

d'oii lui venoit la vertu de pouvoir,

sans s'épuiser, verser ainsi le chrême.

Notre pitaut lui conta tout le cas

et le secret de cette bague insigne.

Madame Hélène en ses doigts délicats

passe l'anneau et fait le même signe,

lors eussiez vu son gentil clitoris

d'un vrai Chouard acquérir le mérite

et s'allonger si que vous eussiez pris

notre tendron pour un hermaphrodite.

Elle en sourit, n'en fit à son époux

moins bonne mine, il n'est femme entre nous

qui ne crut faire une très bonne emplette

de prendre un mâle avec telle recette.

Semblable anneau valait le Potasi

et le Pérou, voire encor davantage;

elle en va faire un bien plaisant usage

comme allez voir aux rimes que voici.

Orléans, lors, voyoit son diocèse

commis au soin du grand saint Guignolet,

prélat nerveux qui prêtoit le collet

sur un châlit de suite à quinze ou seize

nonnes, Oudard, en son Calendrier

des Saints Joyeux, Vergier, pour la grossesse,

dit que chez lui femmes vont le prier;

le sire alloit souvent chez la princesse,

à bonne fin comme on peut présumer,

et c'est le vrai : prélats n'y manquant guère,

quand les paillards en trouvent à plumer

n'en laissent pas le soin aux grands vicaires.

Au petit doigt, notre susdit pasteur

bague portoit faite sur le modèle

du gent anneau que Merlin l'enchanteur

avoit forgé pour l'époux de la belle.

Or, dame Hélène un beau jour fit si bien,

en badinant avec notre pontife,

qu'au lieu du sien elle lui passe es griffes

l'anneau trompeur sans qu'il s'en doute en rien.

Comme on alloit faire la ligature

de la trachée à quatre ou cinq bandits

à qui déjà pour le saint paradis

moines signoient deux lettres de voiture,

saint Guignolet passe par aventure

par cet endroit et voit ces pauvres gars

qui dessus lui jetant piteux regards

l'envisageoient avec un œil d'envie

et volontiers, dans leur commun malheur,

contre sa croix auroient troqué la leur

s'il avoit pu leur racheter la vie.

C'étoit le mieux, n'en ayant le pouvoir,

de les bénir le saint fait son devoir :

tant les signa de sa dextre sacrée

que sa flamberge au plaisir consacrée,

de l'anneau saint éprouvant l'effet prompt,

en s'allongeant va croiser le chevron

de la potence. On s'écrie au miracle,

on en conclut que du trépas affreux

le Ciel, vouloit sauver ces malheureux

et s'expliquoit par ce muet oracle,

qu'au temps jadis le Numa des Hébreux

avoit fait voir un semblable spectacle,

quand pour sauver les juifs dans le désert

il étendoit sa verge sur la mer...

Conclusion : on accorda la grâce

aux criminels, et depuis ce temps-là,

de siècle en siècle, en faveur de cela,

aux successeurs ce privilège passe.

Rien n'est si beau que de sauver ainsi

des malheureux, mais n'est prélat, peut-être,

qui volontiers ne troquât ce droit ci

contre un anneau qui lui feroit accroître

à volonté ce que je tais ici.

LA MESSE DES QUINZE-VINGTS Conte.

C'est bien à tort que d'un mauvais renom on a noté mon scrupuleux Pégase, ai-je jamais rien nommé par son nom

et n'ai-je pas, du moins, couvert de claire gaze ces nudités dont l'attrait dangereux pourroit gâter mon lecteur curieux?

Tours singuliers, périphrases uniques et métaphore aux deux sens identiques aux libertés qu'on blâme dans mes vers n'ont-ils donc pas prêté leurs mots couverts? J'en dis ma coulpe, il est bien vrai, beau sexe, i'ai même peint l'appas le plus secret, mais dans une ombre où le jour circonflexe

sembloit ne le laisser entrevoir qu'à regret.

Quel mal d'ailleurs quand en pleine lumière j'étalerois cet arsenal d'amour

que nos premiers aïeux exposoient au grand jour dans leur état d'innocence première.

Cuisse, gorge, téton, fesse ou tel autre lieu qu'on va traitant de membres deshonnêtes ne sont-ils pas beaux ouvrages de Dieu tout aussi bien que bras, jambes ou têtes?

Le Ciel, à mon avis, ne fit rien de honteux et n'en déplaise à la folle coutume qu'on ignoroit dans le monde nouveau pour la montrer Dieu créa notre peau comme l'oiseau pour étaler ses plumes, moi, je l'avoue avec naïveté,

rien ne me choque en fait de nudité, sur ce point là je pense en Diogène et, comme lui, je crois en vérité que la nature en soi n'a rien d'obscène et plût à Dieu que j'eusse aux Quinze- Vingts vu de mes yeux cette touchante scène 011 du plus beau des culs les charmes tout divins de l'assistance à la messe apportée vinrent troubler l'attention manquée.

Au maître-autel un moine dégourdi menoit au trot la messe de midi que répondoit, un beau jour de dimanche, un jeune aveugle à robe et longue manche, l'officiant dépêchant son missel déjà touchoit à ce moment terrible où quatre mots, par un charme invisible, font d'une gauffre un corps à l'Eternel. Une sonnette en langage sonore doit avertir quand le Dieu vient d'éclore; l'aveugle donc, à l'affût du moment, se ressouvint que dans la sacristie il a laissé le bru3^ant instrument qu'on va sonnant au moment de l'hostie, pour le chercher l'acolyte trottoit du lever-Dieu lorsque l'instant arrive.

A deux genoux, près de l'autel étoit jeune dévote à la messe attentive qui, bonnement, croyant essentiel afin que Dieu pût descendre du ciel, du célébrant qu'on troussât la jaquette pour la lever, au marchepied se jette.

Nouvelle Oza, comme la belle tient la main à l'arche et la châsse troussée,

sonnette en main notre aveugle revient et saisissant de sa dextre empressée de la dévote et chemise et jupon qu'il prend pour chasuble et pour aube il découvre, en sonnant, le cul le plus mignon la plus charmante accolade de globe qui se vit onc sur les bords du Lignon. Jamais les Grecs dans leurs formes austères,

n'avoient consacré tels postères

d'un contour aussi régulier, aussi Dieu sait comment maint désir séculier trotte à l'aspect d'un si gentil derrière,

Dieu sait comme maint œil distrait affectueusement y lance sa prière, comme le culte en fut changé d'objet.

Je ne suis pas fort curieux de messe : mais, de par Dieu, tous les jours je l'entends

si l'on me veut signer une promesse

au lever-Dieu de m'en montrer autant.

EPIGRAMME

Pour s'exciter chez des filles de joie, certain vieillard, et par en haut, et par en bas,

de maint tendron fourrageoit les appas.

Croyant déjà, grâce à la petite oie

à bonne fin amener ses ébats.

Dame Gourdan qui voit l'octogénaire

bien allumé pour brune de son goût

et la jugeant à peu près son affaire dit : — Passe avec dans la chambre où l'onf . .t.

— Fort bien, dit-il, mais avant qu'on s'y rende, fais donc passer dans la chambre où l'on b . . do.

L'ORIGENISME (i) Poëme.

Nul comme moi n'est chrétien achevé, j'ai bien de foi mon grain de sénevé tout comme un autre, et je dis anathème à qui n'admet notre chrétien système ; dans tous ces cas, il est pourtant un point qui, selon moi, ne se digère point, c'est ce charbon et ces grils où sans terme des réprouvés doit rôtir l'épiderme, ce sont enfin ces éternels cachots qui, par Satan entretenus plus chauds que les foyers de l'Etna, du Vésuve à nos damnés doivent servir d'étuve !

Je conçois bien que l'homme criminel dans le séjour du bonheur éternel

(i) « L'origénisme, écrivait Cochin à Desfriches, est selon Robe lui-même une hérésie ; cependant elle contient d'assés bonnes raisons. Le clergé crieroit-il ? ne crieroit-il pas ? c'est ce qu'il est assés difficile de deviner. Dans le cas où il crieroit, la Sorbonne ne viendroit-elle pas fourrer son nés dans cette affaire? Ils sont d'autans plus remuans que la plupart sont athées et que le bruit qu'ils font n'est que pour persuader qu'ils font bien leur métier, et la vérité est qu'ils craignent qu'on ne renverse leur soupe. »

(Lettre du 18 mai 1782. P. Ratouis de LiMAY, op. cit., p. 83-84.)

ne puisse voir son âme festoyée qu'elle ne soit pure et bien netto^'^ée et que d'abord elle n'ait acquitté ce qu'elle doit à la Divinité.

Rien de plus juste, aussi du Purgatoire d'où les pécheurs, grâce à cet élément, sortiront tous plus nets qu'un diamant.

Mais de penser que le bon Dieu se plaise à voir pester sur des couches de braise par la brûlure un mortel dépité pendant le cours de son éternité je l'avoûrai, cette cruelle idée ne peut saisir mon âme intimidée.

Tout châtiment est proportionnel sous un Dieu juste, à l'acte criminel et l'homme étant fini par sa nature chez lui le crime a la même mesure, donc, justement, d'un tourment infini le mal borné ne peut être puni.

Mais quoi ? déjà je vois mon syllogisme par la Sorbonne argué de sophisme :

L'outrage, dit ce sanhédrin fourré à l'offensé doit être mesuré, et si celui qu'ose attaquer le crime est infini, n'est-il pas légitime que le supplice au forfait annexé soit infini, comme l'est l'offensé?

J'adopterois l'argument de Sorbonne si j'en trouvois la conclusion bonne, mais, je soutiens que du mortel à Dieu la conséquence onc ne peut avoir lieu ; que la majeure en est hypothétique et prise enfin sur ce qui se pratique

quand un mortel d'un ordinaire aloi ose insulter un plus puissant que soi.

Qu'un Nogaret au front d'un Boniface de ses doigts grave insolemment la face, on vengera le pontife insulté différemment d'un prêtre souffleté.

De ce forfait, en ce cas là, la tare est en raison de bonnet à tiare, l'ordre le veut et les conditions se confondroient, sans ces proportions.

Thémis peut donc nous assigner la somme du châtiment mérité par un homme qui, sans respect, iroitdans ce bas lieu colaphisant le vicaire de Dieu; et Boniface, encore qu'il fût pape, n'étoit qu'un homme, ainsi que le satrape qui lui heurta le nez du gantelet, vous calculez ce que vaut le soufflet par les rapports tirés de la personne, du recevant à celle qui le donne ; du saint béguin le patient orné n'en est pas moins un être très borné avec lequel de plein droit se mesure, du plus au moins, l'agent qui fait l'injure. Mais, en est-il ainsi de l'Éternel auprès de l'homme envers lui criminel ? Plus éloigné des mortels qu'a fait naître sa volonté que du néant n'est l'être, tranquille au sein de sa divinité de passions il n'est pas agité :

l'homme ne peut troubler la solitude qui met un voile à sa béatitude et s'il enfreint, par ses actes, la loi

chez lui gravée il ne fait tort qu'à soi.

Par devoir juste et bon par son essence,

de nos forfaits si Dieu prend connaissance,

s'il les punit, c'est pour nous corriger,

et sa bonté ne peut que mitiger

infiniment les droits de sa justice.

Quel but auroit ce Dieu dans un supplice

qui, sans espoir d'acquitter les humains,

en tourmentant l'ouvrage de ses mains

n'opéreroit qu'un repentir stérile

au criminel à jamais inutile ?

Vors me direz que Dieu vengeant le mal

le venge en Dieu : l'homme est-il son égal

et veut-on donc qu'avec la créature

la foudre en main, le Très-Haut se mesure ?

Mais, dites-vous, les plaisirs absolus

dont l'Éternel enivre ses élus

sont éternels, il faut que les vengeances

marchent de pair avec les récompenses.

Vous en touchez la différence au doigt :

le créateur à lui-même se doit

de rendre heureux tous les êtres qu'anime

l'impulsion de son souffle sublime,

mais conçoit-on qu'un Dieu bon et clément

puisse aux horreurs d'un éternel tourment

dévouer ceux qui devant que de naître

à leur auteur ne demandoient pas l'être

et qui n'ont pu, cependant, résister

entre ses mains au malheur d'exister?

Ne dites pas que l'homme créé libre

du bien, du mal, conservant l'équilibre,

a pu toujours vers l'objet de son choix

faire pencher l'un ou l'autre des poids.

qu'ainsi de vice, ou de vertu capable, s'étant rendu, par sa faute, coupable, il a dicté, lui-même, le décret qui de son dam a prononcé l'arrêt.

Eh quoi ! ce Dieu si prudent et si sage n'a pas prévu le malheureux usage que d'un présent si fatal en leurs mains feroient un jour les fragiles humains, surtout après que le jus de la pomme auroit encor si fort affaibli l'homme?

S'il l'a prévu (puisque son œil ouvert embrasse tout, voit tout à découvert), un Dieu si bon a-t-il donc sans alarme pu confier à l'homme aveugle une arme dont de soi-même infaillible assassin il se devroit un jour percer le sein?

Sorti des mains de son auteur auguste, à lui semblable et partant créé juste, comment ce Dieu qui prévoyoit son sort n'a-t-il donc pas fixé l'homme d'abord dans cet état de grâce originelle que lui devoit sa bonté paternelle.

Mais il falloit, pour gagner cet état qu'avant, dit-on, l'homme le méritât et bien user du droit de libre arbitre pour l'acquérir étoit l'unique titre.

Eh! que nous fait ce malheureux honneur? moins de mérite avec plus de bonheur accommodoit bien mieux la créature qui, chancelante et faible, par nature, malgré l'effort que fait sa liberté, ne peut au bien plier sa volonté.

Le mal moral étoit-il nécessaire

et comment Dieu, son puissant adversaire,

a-t-il souffert qu'un ennemi si vain

pût vicier son ouvrage divin?

Aurions-nous donc méconnu sa puissance

si le péché n'eût pas donné naissance

à ces fléaux terribles et nombreux

dont sont frappés les hommes malheureux.

L'a-t-il permis pour le plaisir tragique

de déployer sur nous le mal physique

et son pouvoir eût-il moins éclaté

si nous n'avions qu'à louer sa bonté?

Eh! quelle est donc cette miséricorde

qu'on vante tant et dont chacun s'accorde

à faire en Dieu son plus bel attribut,

si les enfers sont l'éternel tribut

que sa justice impitoyable exige

de qui des sens a suivi le prestige?

Ce n'est pas là ce que pensoit ce roi,

commentateur de la divine loi,

qui, l'esprit plein du Dieu qui nous tolère,

nous assuroit que sa juste colère

n'étendroit pas jusqu'à l'éternité

le châtiment par l'homme mérité.

Ainsi jugeoient de notre destinée

le bon Justin, l'indulgent Irénée,

qui, pour avoir éteint d'éternels feux

n'en sont pas moins au rang des bienheureux.

Mais supposons que sa justice immense

dût emporter le poids de sa clémence,

qu'elle exigeât un insolvable droit,

n'avons-nous pas, pour acquitter la somme,

à la rigueur un Dieu qui s'est fait homme,

dans sa rançon tous les mortels compris

ne sont-ils pas, à ses yeux, d'égal prix?

En croirons-nous ces sectaires barbares,

du sang d'un Dieu cruellement avares,

qui, se croyant seuls en droit d'être heureux

seuls discernés, n'en veulent que pour eux

et dont, enfin, l'humilité superbe

à rien réduit la mission du Verbe?

Car des élus ce troupeau prétendu,

pour qui l'on veut tout son sang répandu

et pour qui seuls, dédaignant notre perte,

ces doux Messieurs tiennent la gloire ouverte

valoient-ils donc qu'un Dieu mourût exprès

et du rachat pour eux seuls fit les frais.

Conçoit-on bien qu'une aussi grande hostie

bornât ainsi sa suprême amnistie?

Ce Dieu, dit-on, immolé dans Sion

a de la mort émoussé l'aiguillon,

mais, sur la croix si la grâce qu'il scelle

de tout son sang, n'est pas universelle

et si l'enfer, contre nous excité,

n'a rien perdu de sa voracité,

s'il est encor, quels triomphes célèbres

remporte Dieu sur l'esprit de ténèbres?

Eh quoi! Satan, la faucille à la main,

moissonnera, lui seul, le genre humain

des malheureux partageant la révolte

il ne pourra supputer la récolte

et l'Éternel glanera, pour sa part,

quelques épis échappés au hasard.

Bon, dit Quesnel, cet interprète austère,

vous n'entendez rien à ce grand mystère,

du Dieu fait chair un seul cohéritier

vaut à ses yeux un peuple tout entier,

ceux qu'il destine aux brûlantes entraves

par millions, n'en sont que les esclaves ;

et sa bonté se manifeste plus

dans les dons faits au moindre des élus

que sa justice aux supplices qu'éprouve

le corps entier des pécheurs qu'il réprouve.

L'homme, d'ailleurs, du ciel ennemi né,

étant de droit dans Adam condamné,

quel tort a Dieu, quand réprouvant la masse,

au petit nombre il veut bien faire grâce?

Valoit-il mieux qu'en son juste courroux

ce Dieu vengeur nous eût embrassés tous?

Sans discuter la faute progressive

dont nous sentons l'influence passive

et, supposant ce crime anticipé,

auquel, sans être, on a participé,

ne voit-on pas qu'en posant ce séquestre

d'élus, dont Dieu doit remplir son orchestre,

de ces Messieurs le système odieux

fait du Très-Haut un Dieu capricieux

qui, sans raison, livre ou soustrait au glaive

les descendants de la malheureuse Eve?

Qu'a fait à Dieu cet enfant réprouvé

plus que cet autre aux saintes eaux lavé,

la même main, avec la même argile,

vient de pétrir leur machine fragile,

de ce venin dont leur germe est frappé

l'un n'en a pas plus que l'autre pompé,

et le forfait d'un semblable calibre

tient la balance en parfait équilibre,

du Dieu de paix le supplice souffert

est pour nous tous également offert,

quel nouveau poids, emportant la balance,

plonge au feu l'un, quand l'autre aux deux s'élance?

Quoi ! pour motif de cette élection

alléguez-vous la prédilection?

Mais qui ne voit que l'instinct qui nous porte

à nous aimer l'un l'autre de la sorte,

ne peut aller à cet Être parfait

en qui la cause est unie à l'effet,

et qui jamais, sans raison suffisante,

ne laisse agir sa volonté puissante.

Tout moyen sage ordonné prudemment

doit à sa fin répondre exactement :

or l'holocauste offert pour tous les hommes

devant suffire à tous tant que nous sommes,

que deviendra le fruit de son trépas

s'il est quelqu'un qui n'en profite pas?

Quoi ! pour laver cette tache ineffable

qu'imprime Adam à sa race coupable

et, pour rouvrir au genre humain les cieux,

Dieu de son fils verse le sang précieux :

il coule à l'ordre et la terre en est teinte,

et, cependant, sa clémence restreinte

au petit nombre, aura laissé sur nous

à sa justice exercer son courroux?

Ainsi bornant les droits de la victime,

à l'infini l'on étendra le crime,

quand la victime a pour nous satisfait

bien au delà des bornes du forfait.

Concluons donc qu'un éternel supplice

dégraderoit la suprême Justice

et qu'il répugne à l'être bon, qu'il rend,

au lieu d'un Dieu, le plus cruel tyran.

Tenons pour vrai ce que dit Origène

que les tourments de l'infernale géhenne.

l6o ROBBÉ DE BEAUVESET

OÙ les délits des mortels viciés

après leur mort doivent être expiés,

s'apaiseront, aussitôt que les flammes

auront purgé les taches de leurs âmes ;

d'un Dieu vengeur le courroux amorti

avec les crimes alors anéantis,

cédant la place à la miséricorde

rétablira la paix et la concorde

qui doit régner entre la déité

et le mortel par son sang racheté.

Tous goûteront alors l'apothéose

qui doit les rendre à leur première cause

et Dieu, versant tous ses bienfaits sur eux,

ne sera plus que le Dieu des heureux.

EPIGRAMME

Un petit maître impertinent dans le parterre académique alloit, hautement fredonnant son insupportable musique et toujours, prévenant l'acteur, étourdissoit le spectateur.

Certain fâcheux dans le parterre, las, excédé de ses bémols, lui cria pour le faire taire :

— Eh! foutre soit du rossignol!

— Est-ce à moi, dit avec rudesse ce petit apprenti de l'art,

que ce foutre obligeant s'adresse?

RECUEIL DE POÉSIES DIVERSES l6l

— Eh non ! répond le goguenard, qui peut, en effet, s'y méprendre?

c'est à ce foutu Tévenard qui m'empêchoit de vous entendre !

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