INTRODUCTION AU TOME PABMIBH LUI
La diplomatie, qui n'aperçoit pas dans l'arbitrage un rival, n'y voit encore qu'un instrument.
Mais bientôt l'arbitrage s'émancipe. La diplomatie, qui d'abord l'avait pris pour finir ce qu'elle avait commencé, mais ne voulait pas achever, y recourt pour finir ce qu'ayant commencé, elle ne pouvait pas achever. Dans l'affaire de Portendick, la France et la Grande-Bretagne confient leur litige à une Commission mixte diplomatique, qui, faute de s entendre j propose elle-même de s'en remettre à l'arbitrage de la Reine Victoria : c'est après l'échec constaté de la diplomatie que la procédure arbitrale déploie ses ellorts. Dans l'affaire franC/O-mexicaine de 1837-1839, c'est après l'échec de la diplomatie, puis de la guerre, que l'arbitrage apparaît : la France, qui, en 1837, le repoussait comme dérisoire, y recourt en 1839, après avoir vainement essayé de tous les autres moyens. Dans l'affaire du General Armstrongj trois fois la négociation s'attache vainement à résoudre le litige, et si, la troisième fois, elle réussit, c'est qu'elle s'adresse à l'arbitrage. Avec la souplesse, qui fait le fond de sa nature, la diplomatie comprend que l'arbitrage peut devenir, entre ses mains, un merveilleux instrument. Tantôt, elle s'en sert pour gagner du temps : c'est le cas du Mexique vis-à-vis de la France en 1837, vis-vis des États-Unis, en 1839. Tantôt, quand elle échoue dans ses revendications, elle s'en sert pour masquer l'insuccès de sa manœuvre et faire, à tout le moins, une retraite honorable, en se laissant imposer, par un tiers, comme une satisfaction à la justice, ce qu'il coûterait à l'orgueil national de concéder à l'adversaire, spontanément, comme une satisfaction personnelle: tel est le sentiment de la France, en accordant à l'Angleterre l'arbitrage de Portendick, à l'Espagne celui des navires Veloz-Mariana et autres ; tel est encore le sentiment du Portugal en accordant aux États-Unis l'arbitrage du General Armslrong. Tandisque ceux qui se croient sûrs de leurs droits (les États-Unis, dans l'affaire du General Armslrong ; la France, dans l'affaire du Mexique) déclarent leur droit trop sûr pour être soumis à l'arbitrage, leurs adversaires insistent pour l'obtenir : n'est-ce pas, de la part de la diplomatie, l'aveu que la justice arbitrale est, pour la nation, alors,
LIV POUVOIA PACIFIQUB DE L ARBITRAGE
beaucoup moins un moyen de réaliser son droit que de sauvegarder son amour-propre ?
De la tutelle diplomatique, à laquelle il s'était asservi, si bien qu'en de multiples traits il en portait la marque, l'arbitrage désormais ne peut manquer de s'émanciper. La diplomatie pensait y trouver un expédient. Elle s'apercevra bientôt qu'elle a devant elle un auxiliaire. Plus tard elle craindra qu'il ne se transforme en concurrent, et — qui sait? — peut-être, un jour, en maître. Mais, en 1855, l'arbitrage n'est encore, pour elle, qu'un moyen, beaucoup plus qu'une fin. Quand elle y recourt, ce n'est pas pour connaître la vérité ou la justice, mais parce qu'il n'y a pas d'autre manière de s'entendre. Quand elle l'emploie, c'est donc beaucoup moins pour lui que pour elle. Habituée à se servir du droit, plus qu'à le servir, la diplomatie met l'arbitrage à ses ordres, sans prendre aucunement conscience qu'elle devrait être aux siens.