‹ Recueil des discours prononcés au Parlement d'AngleterreChapitre 14 sur 40 · LES SUBSIDES A ACCORDER A L'EMPEREUR D'AUTRICHE · texte numérisé non relu

LES SUBSIDES A ACCORDER A L'EMPEREUR D'AUTRICHE

(Juillet 1800.)

M. Pitt fait la proposition qu'une somme de quinze cent mille livres sterling sera accordée à sa majesté pour les subsides à l'empereur d'Autriche.

M. Browne appuie la proposition.

Elle est combattue par M. Jones et M. par Tierney.

M. Canning prend la parole et dit :

D'après ce que j'ai pu comprendre du discours de l'honorable membre qui vient de parler (M. Tierney), cette proposition est repoussée par trois motifs distincts, savoir : i° Que l'aveu d'une intention de poursuivre la guerre avec vigueur n'est pas le meilleur moyen d'arriver a la paix ; 20 que l'empereur d'Autriche n'a pas agi, dans sa coopération avec nous, de manière à autoriser les ministres à entrer dans des arrangemens pareils à ceux qui sont proposés; et, 3°, que les ministres actuels ne sont pas clans une

situation k pouvoir procurer la paix ; qu'en conséquence , toute espèce de tentative k cet égard n'aura pas de succès tant qu'ils resteront en place. Quant k la première proposition, je dirai peu de chose, parce que je suis convaincu que la chambre sait elle-même que si son vote n'avait d'autre but que de mettre les ministres k même d'entrer en négociation pour obtenir une paix avantageuse, la seule déclaration qu'on en ferait publiquement suffirait pour la faire manquer. Elle sait que , pour obtenir cette paix d'une manière convenable , les ministres doivent être nantis des moyens de faire la guerre. Pour le second point, je diffère entièrement avec l'honorable membre sur la manière dont l'empereur d'Autriche nous a secondés et sur ce que nous devions attendre de lui. L'honorable membre raisonne seulement d'après le résultat d'une bataille qui a eu lieu en Italie , et il en conclut que ce que l'empereur d'Autriche a fait est non-seulement peu remarquable, mais il ajoute qu'il en sera ainsi dans l'avenir; qu'en conséquence nous devons non - seulement refuser les engagemens contractés envers lui, mais que les ministres auraient dû prévoir ce qui est arrivé ; que dèslors ils sont coupables d'avoir pris des engagemens qui ne pouvaient que produire d'aussi fâcheux résultats.

Quelle devait donc être la prévision des ministres ? Devaient -ils supposer que l'Autriche abandonnerait l'alliance dans cette même campagne , et qu'elle ne poursuivrait la guerre qu'en

^9 apparence et non en réalité? Dans ce cas, je concevrais l'accusation contre les ministres pour avoir manqué de prudence et de prévoyance parce qu'il était de leur devoir de bien sonder et connaître la véritable intention de leurs alliés. De même, si l'armée de nos alliés avait démontré dans l'action faiblesse et insuffisance pour répondre à l'attaque qui aurait été faite, encore là je concevrais l'accusation des ministres ; car on aurait droit de dire qu'il est nécessaire, avant de se lier avec une puissance quelconque, de bien connaître la nature de sa force, comme la vérité de ses intentions. Mais y a-t-il aucun reproche de cette nature a faire à l'Autriche? A-t-elle manqué de force et de courage? Prenons- en pour preuve la bataille de Marengo dont les efforts, de part et d'autre, sont sans exemple dans l'histoire , et qui prouve incontestablement que l'Autriche n'a rien perdu de son ancienne gloire. Mais , dit-on , ce sont les résultats de cette même bataille que les ministres auraient dû prévoir. C'est dans cette affaire même qu'ils auraient dû concevoir que la rencontre devait être malheureuse pour nos alliés. Ils auraient dû décider d'avance ce que ni le général Mêlas ni le vénérai Bonaparte n'auraient pu dire deux heures avant l'issue de cette affaire , car alors tout l'avantage était du côté de l'Autriche , et cependant un effort nouveau de la part de l'armée française a mis l'armée autrichienne dans une complète déroute. Sans doute si les ministres avaient été capables de prévoir un semblable évé-

nement , ils auraient eu un grand avantage ; mais pour n'avoir pas eu cette rare sagacité, sontils dans le cas d'être mis en accusation? Doiventils être soupçonnés d'avoir abusé des trésors de l'Etat , d'avoir compromis la dignité nationale , et d'avoir exposé sa sûreté ? Je suis si loin de penser ainsi, que j'avancerais, tout au contraire , que s'ils avaient été doués de cette sorte de prévoyance qu'on leur reproche de n'avoir pas eue alors , ils auraient dû sentir bien plus encore combien il était important de soutenir l'Autriche , pour obtenir le salut de l'Europe entière. Car, observez bien que la victoire ne couronnant pas les efforts des armées autrichiennes , il y avait de grandes pertes à réparer, et par conséquent l'Angleterre devait faire de grands efforts. Si, au contraire, Bonaparte avait été battu, est-il permis de douter que là finissaient et son règne et sa puissance? Pour nos alliés, la chance la plus défavorable était une défaite, un revers; pour la France , c'était un changement total , et peut-être la tranquillité et le repos du monde entier. Il est donc évident que loin de blâmer les ministres de n'avoir pas prévu les résultats de la bataille de Marengo, ils sont louables d'avoir couru une chance qui pouvait procurer tant d'avantages.

Je suis bien loin de penser, comme l'honorable membre, que nous pouvons maintenant nous dégager de notre union avec l'Autriche , par suite de sa position. On a dit , je le sais , que la somme proposée ne serait pas suffisante pour l'empereur

dont l'armée est détruite , dont les possessions sont envahies , et dont le pouvoir est anéanti ; que le traité n'étant pas encore signé, nous pouvions y apporter des modifications; et enfin, que l'empereur ne pouvait pas exiger l'accomplissement de conditions faites dans une situation toute différente, et qu'une demande d'argent, dans ce moment , méritait un refus : ce raisonnement me paraît aussi absurde qu'indélicat. Il est impossible de dire à un allié : w Nous compte tions sur votre force , sur vos succès, quand nous « nous sommes liés à vous; maintenant que vous « avez éprouvé des revers , il n'est plus question « d'alliance : c'était avec votre force que nous vouer lions avoir affaire. » Non, jamais cette manière d'agir ne pourra recevoir mon approbation.

Toutefois je ne puis cacher ma surprise sur la manière avec laquelle les honorables membres croient convenable de traiter l'empereur d'Autriche dans cette circonstance. Il est naturel sans doute d'être disposé a admirer un vainqueur, et je n'ai pas été surpris des expressions que j'ai entendues dans cette chambre en faveur du premier consul et de ses victoires ; mais j'aurais espéré , malgré la disposition où l'on est de ne pas reconnaître de mérite à celui qui ne réussit pas , que le courage et la magnanimité du vaincu auraient mérité aussi quelque portion de ces éloges. J'aurais pensé que , spectateurs comme nous le sommes seulement dans cette grande contestation , nous aurions l'impartialité convenable pour rendre justice au mérite et au courage d'un côté

d7ji comme de l'autre ; et je l'avoue , j'imaginais (et je vois que je me suis étrangement trompé) que le crime d'être notre allié n'était pas suffisant pour refuser à l'Autriche le respect et la compassion qu'elle mérite a tant de titres. Je croyais qu'après avoir été entraînées jusque dans la foule du peuple, enivré d'enthousiasme pour Bonaparte , certaines personnes que je regarde comme sensées reviendraient assez de leur entraînement pour rendre justice à l'empereur, et reconnaître la force de caractère avec laquelle il a soutenu tous ses revers , et qu'ils en donneraient la preuve en lui procurant le moyen de réparer ses pertes. Mais non , je me suis trompé , l'empereur ne mérite pas notre attention. Loin de lui accorder des secours , il faut l'abandonner a son propre désespoir, et considérer ses demandes d'appui comme celles d'un imposteur et d'un fourbe.

Il paraît certain que les honorables membres qui pensent ainsi ont une connaissance plus positive de la conduite de l'empereur que moi, car il me serait impossible de douter de la paroîe et de l'honneur de ce souverain ; et je ne considère pas cette nation comme entièrement détruite, malgré tout ce que les honorables membres cherchent à faire entendre.

Mais, dit l'honorable orateur, l'empereur a un intérêt à nous tromper; son seul désir est d'avoir notre argent. Cette assertion est sans doute fort ingénieuse, mais en vérité je n'en reconnais pas la justesse. D'après les conditions du traité qui nous occupe, la somme devait être

^33 fournie en plusieurs paiemens , dont le premier aurait lieu dans ce moment ; mais il est bien stipulé que si, après avoir reçu le premier paiement, l'empereur n'exécutait pas les clauses qui lui sont imposées , nul autre paiement ne lui serait fait. Quel est donc le grand danger pour le pays ? et que peut offrir de plus l'Autriche ? Si le général Mêlas avait réclamé le premier paiement dans les plaines mêmes de Marengo , l'honorable membre en aurait-il refusé le paiement sous le prétexte qu'il ignorait encore de quel côté serait la victoire?

Toutefois l'honorable membre a dit, lui-même, dans une partie de son discours, que le montant des subsides proposés n'était pas en proportion avec les dépenses que l'empereur était obligé de faire pour cette guerre ; il a ajouté qu'en sollicitant de nous ces subsides, il exposait tous les revenus de son empire , et n'avait d'autre but que d'extorquer de l'argent de l'Angleterre. Est-il un homme raisonnable qui puisse admettre cette proposition? est-il supposable qu'un gouvernement, comme un particulier, puisse courir un si grand danger dans une intention aussi perfide , aussi insensée , aussi coupable ? et d'ailleurs la condition de la division des paiemens n'est-elle pas une garantie contre cette crainte illusoire?

La dernière objection de l'honorable membre s'applique moins aux subsides qu'aux moyens a. accorder aux ministres de sa majesté, tant pour continuer la guerre que pour négocier la paix ; il déclare hautement qu'ils n'ont pas les qualités

convenables pour conduire les affaires , et nullement celles nécessaires pour négocier la paix avec un gouvernement à la tête duquel se trouve un homme qu'ils méprisent autant ; que jamais Bonaparte n'entendra a des négociations avec eux , à moins qu'elles n'aient pour résultat la honte et le déshonneur de l'Angleterre. Comme je ne suis pas panégyriste de Bonaparte , je ne chercherai pas à l'excuser. Cependant si , comme tant d'autres orateurs, je l'avais proclamé un héros , au-dessus de tous ceux que l'on admire dans l'antiquité , je ne pourrais pas abandonner ainsi mon enthousiasme pour lui : il me paraîtrait absurde de dire que ce grand homme , avec toute sa magnanimité , a néanmoins une petitesse ; qu'il ne peut pas souffrir qu'on lui parle sans que ce soit avec toutes les marques du respect ; qu'il ne traitera pas avec un gouvernement qui aurait parlé de son caractère et de sa conduite légèrement; qu'il aimerait mieux dans ce cas continuer les horreurs de la guerre, le malheur de son pays, et causer la détresse de l'intérieur des familles, que de traiter avec ceux qui auraient paru le mépriser.

J'ignore si telle est en effet la disposition de cet homme dont on parle avec tant d'admiration ; mais je ne suis pas fâché , puisque l'occasion s'en présente, de dire quelque chose à cet égard , principalement en voyant l'embarras où se trouvent maintenant les personnes qui ont si souvent parlé d'une manière aussi outrageante contre lui, et qui aujourd'hui croient nécessaire de changer leur langage ; pour moi qui n'éprouve aucune

sorte de remords ni de honte d'avoir partagé eette première opinion , je désire expliquer pourquoi et comment je ne me fais aucun scrupule de ne pas changer mon opinion. J'ignore si l'honorable membre comprendra bien ce que je dis; car, je le sais, nos opinions a cet égard ne partent pas des mêmes principes , et dès-lors il est difficile que nous puissions nous entendre. J'ai pour principe , avant tout , de dire la vérité et de n'être jamais honteux de l'avouer. Sans doute si ce qui a été dit de Bonaparte n'est pas vrai , il faut alors l'attribuer a une cause particulière qui ne peut me concerner; mais si c'est la vérité, je ne concevrais pas comment on regarderait nécessaire de se contredire aujourd'hui : les circonstances et les événemens subséquens ne peuvent changer la vérité quand elle a existé. Je ne vois rien qui puisse changer l'opinion que je m'étais formée de cet homme. Ainsi si, par exemple, l'invasion de Bonaparte en Egypte a été le résultat de la ruse et de la duplicité, si sa conduite dans son propre pays a été marquée par des actes de cruauté , si dans l'acceptation qu il a faite du turban on ne voit qu'un acte d'hypocrisie, si j'ai blâmé cette conduite, je continuerai de la blâmer encore, et je dirai qu'elle a contribué a souiller son caractère à un tel point que les lauriers qu'il a conquis à Marengo ne peuvent effacer cette honte. Je conviens qu'aux yeux de plusieurs il existe un principe de fausse moralité qui force à vivre avec un ennemi comme si un jour il devait être votre ami : je ne suis pas de cette doctrine ,

par crainte d'être amené à faire un jour le contraire , par une sorte de conséquence , c'est-àdire de vivre avec un ami comme si un jour il devait être mon ennemi. Si ce principe est ce qu'on appelle de la moralité, je n'en possède aucune , car j'aimerais mieux avoir nombre de ces ennemis qu'un seul ami de cette sorte.

Mais abandonnons la partie morale de cette question pour ne nous occuper que des résultats positifs. Les honorables membres pensent-ils que pour avoir une telle opinion de la personne de Bonaparte, les ministres ne voudront jamais traiter avec lui? il n'y aurait certainement rien de plus ridicule. C'est à la nation française à choisir son chef, et si elle a déposé dans les mains de Bonaparte le pouvoir , il ne peut y avoir aucun doute qu'il faille traiter avec lui, quelle que soit l'opinion qu'on ait de sa personne; il en a toujours été ainsi, surtout lors de l'existence de ce directoire si cruellement qualifié ici, et avec lequel, cependant, on a souvent entamé des négociations. Il en a été de même du temps de Louis XIV, si souvent maltraité par l'une et l'autre de ces deux chambres, comme aussi même par la personne sacrée du roi , et avec lequel il me semble que jamais on n'a reculé de traiter. Toutefois il est peut-être convenable de faire une distinction entre la dignité qu'inspire un souverain légitime et celle que peut occasioner un usurpateur.

Jamais, du moins, le caractère de Bonaparte n'a été cause de ces sortes de difficultés. Quand il

nous a demandé de reconnaître la stabilité de son gouvernement, existant depuis quelques jours seulement, nous avons pu douter de cette stabilité; pour nous convaincre, il en a appelé à son caractère personnel pour motiver sa puissance , et nous a parlé de l'emploi qu'il en voulait faire. Qu'avions-nous a faire? fallait-il acquiescer sans examen à ce que nous savions n'être pas exact ? ou devions-nous examiner la nature des garanties qu'il voulait nous donner? c'est le dernier parti que nous avons jugé préférable. Nous examinâmes ses actions , son caractère , se fautes , et nous les montrâmes au monde entier , comme une explication de notre conduite. Si plus tard les événemens sont venus contredire nos appréhensions , si le succès de ses campagnes a affermi son pouvoir, enfin si la victoire de Marengo a pu subjuguer la France , sans toutefois renverser l'Autriche, sans contredit, ces événemens ont été de nature a autoriser un changement dans notre politique , et je serai le premier à dire qu'ils ont apporté de grandes facilités a nos négociations.

Il n'est nullement surprenant que quelques honorables membres désirent faire entendre qu'il existe des obstacles insurmontables à la paix entre Bonaparte et les ministres d'Angleterre , et que dès-lors le seul moyen de parvenir à la faire serait de les changer ; on dit même que la chambre s'est occupée des moyens d'opérer ce changement. 11 me semble que dans cette circonstance un membre devrait en faire la proposition , mo-

z58 tivée sur tout ce qui lui paraîtrait le plus juste et le plus déterminant, en ayant soin toutefois de déclarer que ce n'est pas une question qui lui soit personnelle, et qu'il reste en dehors du choix que sa majesté pourrait faire de nouveaux ministres; dans ce cas la chambre, si elle approuve la proposition, peut la prendre en considération : mais il me semble aussi que jusqu'ici la chambre n'a rien manifesté k cet égard. Cette proposition tombe donc d'elle-même, et pour l'instant au moins, il n'est nullement question du changement des ministres.

Il ne s'agit donc, en ce moment, que de savoir si la chambre consent à mettre les ministres actuels k même de poursuivre la guerre vigoureusement, ou de faire une paix convenable; si, en refusant de soutenir nos alliés qui ont combattu vaillamment pendant cette campagne , et qui déclarent être disposés k poursuivre la contestation et k continuer de nous rester unis , les ministres auront les moyens de continuer la guerre activement, ou de négocier la paix avec avantage. Il faut décider quels sont les véritables intérêts de ce pays, si la paix est préférable k tout , et si , pour l'obtenir , il faut rompre nos traités. Enfin, il faut faire en sorte de conserver, dans cette circonstance , la consolation que nous n'avons pas manqué a ce que nous nous devons comme k ce que nous devons aux autres Etats de l'Europe, pour les mettre a même d'obtenir leur indépendance et leur tranquillité.

Je n'ajouterai plus qu'un seul mot : l'honorable

25g membre nous a dit que l'Angleterre est la dupe de ses ministres et la risée des puissances de l'Europe. Heureusement j'ai entendu cet honorable membre dire, dans un autre moment, que ce pays excite une telle envie parmi les puissances de l'Europe, que nous courrons le danger de voir une ligue se former pour entreprendre de réduire notre grandeur et notre puissance. J'ignore si ces deux propositions peuvent être vraies à la fois l'une et l'autre; mais, si la mauvaise conduite des ministres a pu procurer cette puissance et cette prospérité, quoique l'honorable orateur se plaise à nous représenter comme un objet de risée pour les autres nations, nous devons, dis-je , nous glorifier de notre position, et prier sans cesse pour la continuation de cette attitude humiliante ï

La proposition est mise aux voix et adoptée.

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