‹ Recueil des discours prononcés au Parlement d'AngleterreChapitre 15 sur 40 · DE L'ILE DE LA TRINITÉ · texte numérisé non relu

DE L'ILE DE LA TRINITÉ

(Mai 1802.)

L'administration était ainsi composée :

M. H. Addington, chancelier de l'échiquier.

Lord Eldon , chancelier.

Le comte Hardwick , lieutenant d'Irlande.

Lord Hawkesbury , ministre des affaires e'trangcres.

Lord Pelham , mitiistre de l'inte'rieur.

Lord Hobart, ministre de la guerre.

Leduc de Portland, pre'sident du conseil.

Le comte de Westmorland , garde des sceaux.

Le comte de Saint- Vincent , lord de l'amirauté'.

M. Canning se lève pour faire la proposition qu'il avait annoncée relativement à la culture de l'île de la Trinité, et dit :

Je n'entrerai pas dans les causes qui m'ont empêché de prendre part aux débats du parlement, relativement au traité de paix qui a eu lieu , ce traité ayant reçu la sanction du parlement. Quelle que soit mon opinion à ce sujet, il ne

nie reste qu'un devoir, comme à tous les autres membres de cette chambre , ainsi qu'à tous les sujets fidèles à sa majesté ; celui de se conformer a la nouvelle situation des choses, et de tirer parti de notre position , qui , malgré les circonstances , est encore accompagnée de gloire et d'honneur pour notre pays.

Je puis donner l'assurance à la chambre que c'est uniquement dans cette disposition d'esprit que j'ai osé réclamer son attention sur ce qui concerne l'île de la Trinité. Je ne dissimulerai pas que mon intérêt sur cette île tient, en quelque sorte, à un autre motif, qui, depuis long-temps, m'occupe. Je veux parler d'un moyen de la cultiver par un mode différent de tous ceux qui ont été employés; je veux parler enfin de la traite des noirs -d'Afrique , dont l'augmentation est telle , que si toute l'île de la Trinité était cultivée par ce seul moyen , il y aurait de quoi dépasser de beaucoup les besoins que l'on a de ces esclaves. Mais quoique ce point soit le premier que j'aie eu en vue en prenant la parole sur la Trinité, je rendrais un mauvais service à cette cause si je n'avançais pas qu'en examinant cette question de plus près, j'ai eu lieu de me convaincre que la culture de la Trinité , comme je viens de la représenter, n'est pas entravée par la crainte ou la honte de ce honteux trafic; que cela tient au système adopté dans les colonies et à la politique de notre gouvernement dans les circonstances présentes.

Ce que je viens de dire ne remplira pas sans i. 16

doute l'attente de ceux qui croyaient me voir entamer une longue discussion au sujet de la traite des noirs. Cet, objet est loin de ma pensée; tout ce que je voulais dire est prouvé par une autorité bien plus importante que moi, le vote de la chambre des communes ; je ne pourrais rien dire de plus que ce qu'elle a dit elle-même. Si on pouvait penser que j'aie eu l'intention de déprécier le mérite de la Trinité , ou d'en arrêter les progrès , on serait dans une grave erreur. Mon désir est, au contraire , de favoriser ces propres dans cette île comme dans toutes nos possessions de cette partie du monde. Que si, d'un autre côté, on imaginait que je veuille entraver la marche de l'administration par la proposition que j'ai l'intention de faire , je m'empresserai de déclarer que , si les mêmes circonstances se présentaient pour une amélioration de culture de toute autre île que la Trinité , je n'aurais pas laissé écouler une session du parlement sans faire la proposition qui me préoccupe. J'ose penser que cette déclaration de ma part sera suffisante; autrement je ne pourrais plus faire valoir que le devoir que je suis appelé à remplir comme membre de cette chambre.

On me dira sans doute qu'il n'y a pas lieu à cette sorte de justification qui nécessite l'intervention de la chambre sur cette affaire; mais je crois convenable d'entrer dans quelques explications sur les motifs qui me portent à faire cette proposition. Peu de temps après la signature des préliminaires de paix , une note a circulé non-seulement

ici , mais dans toutes les colonies , concernant le moyen de vente des terres de la Trinité , de manière à exciter la cupidité des capitalistes et à détourner ainsi une quantité très - considérable de capitaux anglais vers cette île.

Je ne nrétends pas dire que cette pièce fût de l'aveu du gouvernement ; mais, de quelque source qu'elle provienne, elle se trouve conforme aux documens remis à la chambre, de manière à paraître un extrait d'un plan général.

Dans le même moment, une note a été répandue dans cette chambre par le chancelier de l'échiquier, pour opérer un emprunt reposant sur les terres non cultivées , dans les possessions de sa majesté dans les colonies : ces deux circonstances réunies me frappèrent, et je profitai de la première convocation de la chambre pour demander s'il existait un projet semblable pour l'île de la Trinité , et si le parlement en serait bientôt informé. On ne me répondit pas positivement a ce sujet, mais seulement on me dit que si un projet semblable existait , il n'y avait pas de nécessité de le soumettre au parlement. Il me parut, dèslors , nécessaire de solliciter l'attention de la chambre , et j'ose penser qu'elle ne refusera pas d'accorder l'examen que je réclame.

Ce droit pour la chambre est incontestable. Elle doit examiner le traité par lequel la Trinité nous est cédée, moyennant certaines conditions. Déjà elle en a reconnu la valeur, et en a approuvé l'acquisition. Elle a donc le droit d'examiner aussi le meilleur moyen d'en tirer avantage, bien plus

encore celui de réclamer de la couronne que rien, dans son administration , ne vienne s'opposer aux décisions déjà prises dans cette chambre , et qui ont été acceptées par la couronne. Dans cette circonstance, notre intervention est nécessaire, pour obtenir d'attendre la vente des terres.

C'est ainsi que je suis amener à préciser ma proposition ; je pense qu'il faut empêcher la vente trop précipitée des terres de la Trinité , jusqu'à ce que le parlement ait prononcé. Je ne propose donc pas de prendre une décision immédiate, mais de bien examiner la question avant d'agir; il ne s'agit pas ici de la traite des noirs , en tant qu'elle est nécessaire à l'existence de nos colonies. Je ne veux nullement entraver l'intérêt des propriétaires colons ; bien au contraire , mon but est d'assurer leur sort. Je prie donc les honorables membres de ne pas s'occuper de la question de la traite , mais d'examiner la mesure dont il s'agit sous le rapport d'un nouvel état de choses dans le monde colonial : quelle que soit la décision par rapport à la traite, il s'agit ici d'une nouvelle traite des noirs , pour faciliter la culture de terres nouvellement concédées dans les nouvelles colonies , et de savoir si ce mode peut augmenter le revenu de la Trinité. Enfin il faut décider si les personnes qui ont spéculé sur les terres de la Trinité , connaissant l'existence de la traite , n'auront pas droit de se plaindre d'un manque de foi de la part du gouvernement. Mon désir sincère est que jamais ce reproche ne soit autorisé , que la chambre conserve ses droits ; mais , pour cela,

il est nécessaire d'examiner si la Trinité doit rester en notre possession.

La question étant ainsi posée, il faut la diviser ainsi , savoir, jusqu'à quel point la chambre est engagée pour repousser tout ce qui aurait rapport à la traite , et comment la culture de la Trinité peut être opérée sans cette traite. Viendra ensuite l'examen de la position de cette colonie sous le rapport politique.

Pour suivre ces questions, je demanderai avant tout que la décision de la chambre, prise en 1792, pour l'abolition de la traite, soit représentée en ce moment , ainsi que l'adresse de cette chambre au roi , en 1797? concernant la nécessité d'abolir graduellement cet horrible trafic , et la réponse de sa majesté, disant qu'elle donnera des ordres en conséquence de cette décision.

Si je demande la lecture de ces pièces , c'est afin que les membres de cette chambre, qui n'étaient pas présens à cette époque , puissent avoir une connaissance exacte de ce qui a été fait. Ils reconnaîtront par là que l'auteur de cette proposition (M. Dundas) , loin de vouloir propager cette traite par la culture de nouvelles terres , demandait qu'une commission fût formée pour déterminer la perte que chaque colon devait éprouver par cette mesure : ainsi il n'avait pas en vue l'augmentation de la culture de cette île.

L'adresse de 1797 Était proposée dans un moment d'enthousiasme excité par mon honorable ami, Ch. Ellis, propriétaire colon, et agissant en cela dans l'intérêt bien réel de tous les colons,

et comme leur représentant au parlement : son objet était de prouver a la chambre, comme à la nation entière , que les colonies ne réclamaient la continuation de la traite que jusqu'à ce que leur moyen de culture pût admettre un autre système , mais toujours exprimant le vœu que cette traite fût abolie un jour. Telles étaient les principes de cette adresse. Mais , j'en appelle à la conscience de l'honorable Ch. Ellis, auteur de la proposition de 1 797, ainsi qu'à ses amis , et je leur demande de déclarer ici comment ils entendent entreprendre la culture d'une nouvelle île sans une nouvelle importation de nègres , et comment, après avoir voté l'extinction de la traite, ils peuvent favoriser son rétablissement avec une vigueur nouvelle.

J'ai annoncé que ma proposition reposait sur des bases qui, jusqu'ici, n'ont pas été soumises à la délibération du parlement; et en effet il en résulte que les personnes qui ont été les plus opposées à la destruction de la traite sont aujourd'hui forcées de soutenir cette mesure. Je veux parler des gens modérés et des colons. Pour ceuxci, je me contenterai de leur prouver que c'est évidemment dans leur intérêt que je fais cette proposition. Il reste encore deux classes de personnes qui peuvent différer d'opinion , mais dont je n'attends pas une grande opposition : la première est une partie très-faible des membres de cette chambre , qui regardent la traite des noirs comme une chose belle et généreuse, et qui en parlent comme Cicéron faisait de la vertu, en

?Â1 disant qu'il suffirait de l'envisager pour l'aimer : Quœ si modo vider et ur , incredilrilem amorem excitaretsui. Avec ces personnes je ne puis raisonner; jamais je ne pourrais les entendre , et je conçois qu'elles ne puissent jamais me comprendre.

L'autre classe dont j'ai parlé est plus embarrassante pour moi , car elle se compose de ceux qui, dès le commencement, ont toujours pensé comme moi-même qu'il y avait nécessité absolue d'abolir la traite. Pour ceux-là , j ose espérer qu'ils sentiront que modifier la proposition , ce n'est pas la détruire. Je sais que pour certains esprits trop ardens, rectifier seulement une partie dune erreur, c'est, selon eux, adopter le principe de cette erreur : mais cette doctrine n'est pas celle de tout le monde. Revenons plutôt à l'objet qui nous occupe, et examinons jusqu'à quel point la traite pourrait être augmentée par la culture de l'île de la Trinité, conformément aux pièces déposées sur cette table.

Je commencerai donc par établir quelle est la quantité de terre encore inculte dans cette île , afin de déterminer quelle serait la quantité de nègres nécessaires pour cette culture.

Il paraît qu'il y a environ 800,000 arpens à concéder encore , dont 400,000 propres à la culture du sucre. Il est nécessaire de faire cette distinction, parce que cet objet est celui qui requiert le plus de nègres. D'après la même autorité, c'est-à-dire les pièces ici déposées sur cette table, il parait que les terres déjà concédées (par le gouvernement espagnol, car aucune conces-

sion n'a été faite depuis que l'île est au pouvoir de l'Angleterre) s'élèvent à environ 54,ooo arpens , c'est-à-dire environ la vingt - cinquième partie de ce qui reste à concéder. Dans cet état de culture , on emploie sur cette île environ 1 0,000 nègres. D'après cette proportion il en faudrait donc 25o,ooo pour cultiver tout ce qui reste inculte. Ce calcul approximatif est néanmoins audessous de celui qui existe à la Jamaïque. D'après les derniers recensemens faits en 1 791 , il y avait 1 million sterling d'argent consacré à la culture de la Jamaïque, dont 55o,ooo liv. sterling en sucre, et le nombre des nègres s'élevait a 3oo,ooo. Ainsi on voit que la comparaison n'est pas forcée. Je ferai observer que j'ai pris ces renseignemens dans les rapports de M. Bryan Edwards, qui, s'il existait encore, soutiendrait, je n'en doute pas, ma proposition.

Il résulte donc de ce que je viens de dire qu'il faudrait ^5o,ooo nègres pour achever la culture totale de l'île de la Trinité. Mais ce n'est pas tout. A la Jamaïque l'état de culture , et conséquemment l'importation des nègres, ont été opérés graduellement et en plusieurs années. Il n'en serait certes pas ainsi pour la Trinité , en ce moment où tant de capitaux parmi nous cherchent de l'emploi , et où les spéculateurs ne manqueraient pas pour opérer subitement cette nouvelle importation de nègres. Maintenant, il faut ajouter a ce calcul l'obligation d'avoir toujours de quoi remplacer la mortalité ; et quelle mortalité ! Elle est telle que l'on voit dans les mêmes

^9 renseignemens que je viens de citer, qu'à la Jamaïque il a fallu toujours plus de 600,000 nègres pour maintenir le nombre de pertes qui existaient. Quel calcul effrayant ! quel dévouement à mes devoirs ne faut-il pas pour me déterminer à m'occuper d'un semblable calcul ? Voilà donc la nécessité d'arracher de la population d'Afrique plus d'un million de nègres pour les transporter à la Trinité , et pour satisfaire quel intérêt ! Par quelle obligation un acte pareil peut -il être autorisé ?

Toutefois, j'ai dit que j'en appelais aux colons mêmes qui ont présenté une adresse en 1797; je pourrais aussi en appeler à leur intérêt. Je crois pouvoir ajouter que je connais leur disposition, et qu'ils viendront appuyer ma proposition. Ce n'est donc pas pour eux que je raisonne, mais pour les personnes qui n'ont pas de rapport direct avec les colonies, et qui ont toujours mis en avant l'intérêt des colonies pour favoriser le système de la traite des noirs. Quel peut donc être le motif qui les dirige ? Veulent-ils soutenir un mal qu'ils abhorrent seulement parce qu'il tient , selon eux , à un intérêt qui leur est étranger ? Ne voient-ils pas que procurer les moyens d'augmenter cette traite , c'est procurer celui d'augmenter la culture de la Trinité? qu'alors ils agissent contre l'intérêt de ceux qui déjà possèdent , en créant une rivalité dangereuse? Y a-t-il une nécessité d'augmenter le nombre des denrées envoyées sur nos marchés? Le sucre déjà est aussi bas que possible. Partout où nous le

s5o portons, on le refuse pour ainsi dire ; que deviendra la position des colons? faut-il qu'ils cultivent et fabriquent pour ne pas trouver à vendre leurs denrées ? Je conviens toutefois que cette situation peut changer, qu'un jour peut arriver où nos sucres reprendront la valeur qu'ils doivent avoir ; niais je parle pour le moment actuel et dans l'intérêt immédiat des colons. La question est donc de savoir si on consentira a augmenter cette traite dans le but d augmenter la culture , et conséquemment les produits dune denrée pour laquelle il y a déjà surabondance? Ce serait , selon moi , non-seulement une faute sans intérêt , mais il y aurait la plus cruelle de toutes les injustices.

Mais ne pourrait-on pas demander à ceux qui méprisaient l'intérêt des colonies quand il était mis en avant en faveur de la traite , comment il se fait qu'ils sont aujourd'hui les avocats des colons? Ne serait-ce pas parce que nos efforts ont toujours été dirigés contre la traite uniquement? Dans ce cas , je m'estimerais heureux d'avoir l'occasion de prouver la sincérité de mes intentions. Je déclare donc qu'il n'y a pas de classe d'hommes que je respecte plus que celle des colons en général ; mais quand leur intérêt particulier se trouve mis en balance avec un bien-être général, de ce moment il n'est plus rien pour moi. Dans le cas dont il s'agit , la cause des colons m'a fait presque renoncer au désir que j'avais de réclamer impérieusement la suppression de la traite; mais aujourd'hui ces deux causes sont

s5i séparées. Quelle est la meilleure à suivre, serace l'intérêt des colons ou bien celui de la traite? Ne dira-t-on pas qu'il y a hypocrisie, si mon vote semble être en faveur des colons contre l'abolition de la traite? ou au moins ne m'accusera-t-on pas d'avoir changé ou modifié mon opinion , en n'ayant pas vu d'avance où pouvait entraîner ce vote?

Je considère l'acquisition de la Trinité sous un point de vue bien différent; il me semble que la Providence a voulu mettre à l'épreuve notre humanité en mettant dans notre pouvoir une colonie, où, si notre ancien système est maintenu, c'est entièrement sans le motif que nous avons avancé.

Maintenant j'examinerai la seconde partie de la proposition , sous le rapport de la stabilité et de la sécurité de notre système colonial , et je demanderai jusqu'à quel point il peut être convenable de transformer l'île de la Trinité en une colonie de fabrique de sucre , cultivée par les mêmes moyens que les autres colonies et exposée aux mêmes dangers. Ne doit -on pas envisager l'état actuel des colonies avec respect et crainte? Les troubles de Saint-Domingue les exposent toutes. L'état des nègres est effrayant tant qu'ils ne seront pas soumis, et on doit entrevoir, en outre, la puissance des armes de la France. Dans cette circonstance , que devons-nous désirer pour cette nouvelle colonie ? Le danger sera-t-il diminué en introduisant dans cette île une nouvelle importation d'Afrique ? Cette nouvelle po-

pulation ne sera-t-elle pas plus effrayante encore ?

Je n'entrerai pas dans cle plus longues recherches à ce sujet, parce que je suis convaincu qu'il y a du danger à le traiter publiquement , et que tout homme sensé sentira qu'il s'agit moins de sucre que de moyens de force , et, qu'avant tout, il est d'une bonne politique de s'occuper des moyens de conserver nos colonies , soit pour elles-mêmes , soit pour l'Angleterre. 11 est donc évident que nous devons augmenter la force de la Trinité ; que nous devons en faire un poste militaire , une station navale , un moyen de recrutement pour notre flotte et pour notre armée. Les capitaux sans doute sont un moyen de force, -puisqu'ils fournissent la possibilité de créer la résistance. Mais il faut, avant tout , assurer l'emploi de ces capitaux. Une fois la force bien établie , l'argent donnera de l'extension aux avantages que nous pouvons retirer de cette colonie ; mais si, au contraire , par une cupidité mal entendue, nous cherchons à augmenter les produits de nos colonies sans avoir assuré auparavant leur sécurité , le résultat serait probablement de perdre ce que nous possédons.

Si , il y a quelques années , prévoyant le danger auquel sont exposées les colonies , j'avais voulu prédire ce qui leur était le plus utile, je n'aurais jamais pu désirer plus que ce que la guerre actuelle peut nous procurer. Une île comme la Trinité , fertile , offrant une bonne station navale , et située par rapport aux autres colonies de ma-

2Ô5 nière à en obtenir promptement secours et assistance , et par-dessus cela n'ayant pas été trop en avant dans le système de la traite , de manière à ce qu'un nouveau mode de colonisation puisse y être introduit avec la presque certitude de succès, c'est réellement plus qu'on ne pouvait espérer. Dans la supposition que je viens d'établir je lue serais écrié : « Le gouvernement ne restera « pas aveugle sur les vrais intérêts des colonies « et du monde entier. Il reconnaîtra que la force « intérieure est la seule chose qui manque à son « système colonial; il s'empressera de l'obtenir, « en jetant dans ses nouvelles colonies les bases ce d'un nouveau système d'assurer naturellement (( la population , comme le plus grand gage de « sécurité contre les malheurs présens et ceux à « venir , dans cette partie du monde. )>

Voila aussi , en ce moment , ce que je réclame de la décision de la chambre , en m'opposant a une aliénation immédiate des terres de la Trinité.

Si on me demande par quel moyen une nouvelle population peut se perpétuer, je répondrai, d'abord en ne jetant pas une population africaine dans les forêts de la Trinité pour y périr tous les ans, et y être remplacée par une nouvelle importation; j'ajouterai qu'il faut faire une attention scrupuleuse à la vente des terres de vos colonies ; et loin d'accepter les offres de ces capitalistes ambitieux, cherchez des acquéreurs parmi les colons disposés à résider dans l'île, parmi les membres des régimens coloniaux, par-

mi les nègres libres et les créoles des autres îles ; accordez-leur des primes qui les mettent en état, eux et leurs familles, de vivre dans 1 indépendance. Et si ion me dit que des cultivateurs européens ne pourront pas résister au climat , je répondrai, sans doute pour les travaux pénibles, mais non pour la culture des objets de la vie , pour l'éducation des bestiaux , moyen d'agriculture qui peut rendre la Trinité l'asile le plus convenable pour les soldats et les matelots anglais, employés à la défense de cette colonie comme de toutes les autres.

Mais il y a mieux : si je suis bien informé, il existe une espèce de cultivateurs particuliers à cette île , venant annuellement s'y établir du continent voisin , et y travaillant en locations aux objets les plus pénibles. Ils se nomment Peons ; forts, robustes, ils peuvent venir en grand nombre à la Trinité, eux et leurs familles, si les moyens d'existence leur sont assurés. Cette race serait propre à créer une milice qui ferait la force de cette île. Les ministres ici présens peuvent en savoir a ce sujet plus que moi; mais si je n'ai pas été trompé , ce serait une source de colonisation que je me regarderais comme coupable de n'avoir pas indiquée.

Il est encore une autre race d'Indiens , bien connus à la Trinité, qui, je crois, mérite l'attention , comme étant les restes de nations parmi lesquelles le fer et le feu ont fait tant d'horribles ravages. Ces hommes que, par une imprévoyance extraordinaire , les Espagnols ont négligé d'exter-

miner, pourraient faire aussi une population native.

Loin de moi de prétendre que la colonie pourrait être ainsi établie; mais je prétends que ce serait un moyen d'obtenir une population paisible , et bien préférable a celle importée d'Afrique avec tous ses dangers et toute sa misère.

J'entends dire que l'expérience prouve que jamais une colonie ne peut être cultivée que par des nègres ; je ne crois pas a cette décision, et je ne pense pas que la Providence ait décidé que les propres babitans d'une île ne pourraient pas la cultiver, et qu'il faut pour cela introduire de malheureuses victimes d'une autre partie du monde. Je nie que cet arrêt soit exact, et je n'admets pas que l'expérience l'approuve. Qu'on me dise que l'essai en a été fait , et qu'il a manqué ; que vous me disiez que les produits coloniaux peuvent n'être pas les mêmes pendant quelques années, que la douane en éprouvera une diminution, j'en conviendrai. Mais de quoi s'agit -il? est-ce de trouver plus ou moins d'argent , ou de fonder une colonie? Cette fondation se fait-elle en une année, ou par la succession des temps? Les moyens que j'ai indiqués sont convenables sous ce rapport. La Trinité, d'ailleurs, a d'autres moyens d'être évaluée que par la quantité de sucre qu'elle peut faire. Considérez sa situation par rapport à l'Espagne. En nous cédant cette colonie , il est impossible que ce pays n'ait pas envisagé sa position commerciale et l'attrait qu'elle offre à des trafics clandestins. Sans doute

notre gouvernement a eu en vue de rendre le commerce plus régulier , et de faire de la Trinité une sorte d'entrepôt entre l'Angleterre et le sud de l'Amérique. Un autre motif pour nous a été sans doute de résoudre la question établie depuis bien des années sur les moyens d'agriculture coloniale par un nouveau système qui' tendrait a diminuer l'importation des nègres d'Afrique. Les colons , doutant de cette possibilité , ont désiré voir l'application de ce système ; mais ils ne pouvaient pas s'exposer au hasard de voir leur récolte diminuer. L'occasion s'en présente ici , non pas aux dépens des particuliers , mais du public en général. Qui ne connaît les ruses employées pour diminuer le travail du nègre? La conséquence d'un pareil essai sera la preuve d'amélioration pour les autres colonies, sans les exposer aux pertes que procurent souvent les innovations ; et ensuite une diminution graduelle de l'exportation des noirs. Il doit en résulter diminution dans la population , et conséquemment dans les capitaux anglais , mais surtout économie dans la vie des hommes : certes ce sont des avantages qui méritent bien que l'essai soit fait à la Trinité. Toutefois ma proposition n'est pas de faire cet essai immédiatement ; je ne demande que du temps , que de la réflexion , que de ne pas déterminer qu'il n'y a que la traite des noirs qui puisse convenir. Si vous êtes forcés de la continuer après ces tentatives , l'Afrique est toujours là ; observez que ces idées ne viennent pas de moi, mais de personnes parfaitement à

même de déterminer la possibilité" d'un pareil système.

Je terminerai, en disant comme moyen d'explication de l'adresse que je me propose d'envoyer à la chambre , que le gouvernement peut , dans sa justice , rendre aux habitans , compris dans le traité fait avec les républiques française et hollandaise, leur propriété; mais il pourrait y mettre la condition expresse que la culture n'en sera pas faite par des nègres venant d'Afrique. Libre à eux d'importer leurs nègres, déjà habitués à cette culture , sans en faire venir d'autres.

Mon intention est donc de demander que cet objet soit présenté au parlement à l'époque où il pourra s'en occuper. Je propose donc qu'une adresse au roi soit présentée , pour faire observer à sa majesté « que, pour éviter les dangers que « renferme une trop grande importation de « nègres d'Afrique , il ne soit donné aucune con- « cession nouvelle à la Trinité , sans la condition « expresse ( sous peine d'amendes ) qu'aucun « nègre importé ne pourra être employé à la « culture de ces terres, jusqu'à ce que le parlera ment ait pris une décision relativement à Fim- « portation des nègres d'Afrique dans ladite île ; « demandant a sa majesté de vouloir bien faire « déposer sur le bureau de cette chambre , à la « prochaine session, les pièces qui constateraient « les transactions ; et la suppliant de vouloir faire « examiner la question de culture de cette colo- « nie par tout autre moyen que celui d'importa- « tion de nègres d'Afrique , de manière à ce que i. 17

« le parlement puisse, avec mie pleine connais- « sance, prendre une détermination à ce sujet, (( qui ne puisse altérer en rien l'intérêt des colo- (( nies et le commerce de ce royaume. »

M. Sturges appuie la proposition.

Le chancelier ArMington exprime le regret qu'une pareille proposition soit l'aile en ce morne ni ; il pense qu'il y aurait des inconvéniens à prendre une mesure particulière pour la Trinité seulement ; qu'il ne conçoit pas comment on a pu proposer cetle exception , car alors les rieWes viendraient des autres îles à celle de la Trinité, et il pourrait en résulter de graves difficultés. Il espère que l'abolition de la traite des noirs sera présentée à la discussion de la chambre dans la nouvelle session , et n'entrevoyant pas les dangers du système actuel aussi prochains que le pense l'honorable auteur de la proposition, il demande la question préalable.

M. Canning répond et dit :

Si l'honorable ministre s'était contenté de l'argument avec lequel il a terminé son discours , je me serais déterminé à retirer ma proposition , parce que j'ai lieu de croire entièrement aux promesses et aux bonnes intentions de lui et de ses collègues. Il nous a dit que non-seulement de nouvelles concessions ne seraient pas accordées à la Trinité , mais encore que le gouvernement est bien déterminé à examiner et approfondir cette grande question qui, depuis douze ans, est en discussion et dont nous attendons encore la solution ; je n'insisterai donc pas davantage; cependant, qu'il me soit permis de dire que si ma pro-

25g position a été la cause des assurances qu'il vient de nous donner, je dois m'estimer heureux , et je ne puis alors concevoir le reproche qu'il a bien voulu me faire d avoir présenté ma proposition dans un moment si inopportun. Je me crois donc autorisé au contraire ? et uniquement par ce seul motif, de persister dans ma proposition, et de demander qu'elle soit au moins insérée dans le procès-verbal.

Le général Gascoyne s'oppose à la motion ; il pense que, pour la prospérité de nos colonies, la traite des noirs devrait, au contraire, être augmentée.

M. "Wilberforce déclare qu'il est satisfait des promesses du chancelier de l'échiquier. Il pense que le gouvernement devrait immédiatement entamer des négociations avec les puissances étrangères pour l'abolition de la traite d'un commun accord.

La proposition est mise aux voix et adoptée.

DEBATS

SUR

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