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LA SITUATION DE L'ARMÉE

(Décembre 1802.)

Dans une commission réunie pour examiner l'état de l'armée , le ministre de la guerre donne des explications sur le chiffre de l'effectif, plus considérable qu'il n'a jamais été en temps de paix* Il s'agit que la chambre décide si les circonstances motivent cette augmentation. Le ministre fait observer que les forces de la France dépassent ce qui a jamais existé du temps de Louis xiv. L'attitude menaçante de ce pays et l'ambition du présent gouvernement doivent suffire pour convaincre la chambre de la nécessité de ce surcroît de force dans l'armée , nonobstant l'état de paix. La marine, si formidable qu'elle soit , est insuffisante pour garder toutes les possessions britanniques disséminées sur toutes les parties du globe. Il retrace les conquêtes de la France, telles que les Pays-Bas, la Hollande, les bords de la Meuse et ceux du Bas-Rhin , ayant des forteresses sur toutes ces rivières; et dit que jamais le parlement n'a eu à voter que l'armée reste sur un pied de paix lorsque les forces opposées sont aussi considérables. Il les estime à neuf cent vingt-neuf mille hommes , effectif susceptible d'être sous les armes. Dans tout autre moment, dit-il, vingt-quatre mille sont suffisans pour le pied de paix; mais, aujourd'hui, il pense qu'il n'y a rien d'inconstitutionnel que de demander d'élever cette force à cent mille pour assurer la sécurité de

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l'Angleterre. Il entre clans un long détail nécessaire sur toutes les forces de l'Irlande, les colonies et l'Inde, et prouve que le total de milice s'élève à deux cent mille; il conclut en proposant une levée de soixante- six mille hommes pour leservice de l'Irlande pendant Tannée 1 8o3. Une discussion animée s'engage à ce sujet ; la proposition est repoussée par MM. Fox et Whitebread, et appuyée par le comte Temple, le générai Maitland, le général Tarleton , M. Addington, et aussi par M. Sheridan qui prononce, à cette occasion, un discours spirituel du plus haut mérite comme du meilleur goût.

M. Canning prend la parole et dit :

Je sens, en me levant, tout le désavantage de ma position, lorsque je prends la parole dans un moment où les oreilles de ceux qui vont m'entendre sont encore remplies du discours de l'orateur auquel je succède (M. Sheridan), et, si ce discours n'avait pas quelques particularités qui semblent dirigées contre moi , j'aurais certainement , dans mon propre intérêt , gardé le silence ; toutefois , je m'estime heureux d'être le premier à pouvoir rendre hommage au talent de l'honorable membre mon ami, et je suis convaincu qu'en cela je serai l'interprète de la chambre entière. C'est, non-seulement, une satisfaction particulière pour moi , mais c'est aussi une expression de reconnaissance pour la part que mon honorable ami a prise dans cette affaire ; il n'est pas nouveau de l'avoir entendu parler ainsi sur les affaires qui intéressent le plus le public , et trop souvent il a été repoussé, découragé,

mais , toujours le champion de la cause publique , il a souvent aussi réuni les opinions de la nation. Dans ce moment, ses efforts ont été encore plus importans. Jamais, sans doute, il n'a été aussi nécessaire de présenter une situation vraie des dangers qui nous menacent et de l'énergie qu'il nous faut pour les éviter. Ce n'est plus le moment d'employer ces moyens faux et trompeurs avec lesquels on cherchait à soulever la nation ; il s'agit de prendre les seules mesures propres à détourner le coup qui nous menace. Ce n'est plus le moment de nous présenter les chances qui peuvent être en notre faveur, telles que la mort de Bonaparte avant que son plan combiné contre nous puisse recevoir son exécution , les changemens qui peuvent s'opérer dans le gouvernement de France de manière a effectuer sa destruction totale ; toutes ces idées spéculatives sont autant de déceptions et de tromperies avec lesquelles on nous a bercés dans notre espoir fantastique.

La Providence ne peut rien faire pour ceux qui ne veulent rien faire eux-mêmes dans leur propre intérêt : elle ne peut même pas sauver un peuple qui ne fait rien pour sa propre défense. INon , ce système qui nous a été présenté par une des plus grandes autorités (Fox) , savoir : « que nous n'avons à craindre de la France que « sa rivalité sous le rapport du commerce, » est un système dénué de fondement. J'en appelle à mes honorables collègues ,* qu'ils jettent les yeux sur le monde entier! n'y trouveront-ils pas la réponse? « Nous pouvons être tranquilles et heu-

« reux, » a dit M. Wilbcrforce, dont je ne puis prononcer le nom sans respect et admiration. Oui, sans doute, si nous ne nous mêlons d'aucune affaire de l'Europe, si nous nous éloignons de tout le monde entier ; enfin , si on ne nous attaque pas. Mais sommes-nous à ce temps de tranquillité , et oii chacun puisse rester chez soi inoiFensif ? Heureux temps , sans doute , où chacun pouvait rêver son indépendance et sa sûreté personnelle ; où il n'y avait de barrière que les montagnes et les rivières ! alors la guerre était peu à redouter. Alors nos matelots n'avaient pas besoin de traverser des mers pour remplir leur devoir , et il suffisait de naviguer sur des étangs ou sur de paisibles canaux. Mais avant que ce temps ne reparaisse , examinons attentivement notre position, voyons le monde tel qu'il est, et non comme nous voudrions qu'il fût. Ne nous dissimulons rien de la vérité, voyons le danger là où il est, dans le pouvoir croissant et réel de notre ennemie ; ne nous abusons pas sur notre position et d'après les belles phrases que l'on peut nous offrir sur notre force et nos moyens. 11 est temps de parler vrai et de voir juste; et comme l'a très-bien dit mon honorable ami M. Sheridan, il n'y a plus de refuge dans les illusions. 11 faut que nous soyons ce que nous devons être pour conserver notre existence politique.

Tels sont les objets qui doivent nous occuper; et mon honorable ami a droit à ma reconnaissance pour avoir cherché à nous sortir de cet état d'illusion dans lequel nous avons été, d'après tous

les discours que nous avons entendus jusqu'ici. Si j'avais quelque chose à regretter, c'est qu'un tel discours que celui de mon honorable ami n'ait pas été prononcé par un ministre. Un semblable langage dans la bouche de l'administration aurait mieux valu que des flottes et des armées pour repousser les attaques de l'ennemie, et pour relever l'énergie de la nation. Venant de lui, ces déclarations ne peuvent produire le même effet. Qu'il me soit donc permis de relever quelques idées que je ne puis adopter de mon honorable ami. Il nous a dit comme un grand grief contre ceux qui comme moi sont disposés à voter pour les mesures de défense et de préservation, que tandis que nous approuvons les mesures , nous oublions la désapprobation que nous avons montrée pour le système politique de ceux qui les proposent. Cette réflexion serait un reproche sans doute , mais je suis d'une opinion tout opposée ; et comme un de mes honorables amis, M. Cartwright, qui a parlé un des premiers dans cette discussion, je pense qu'il serait plus mal de cacher sa propre opinion dans le moment même où on approuve une mesure. Il est bien connu que la conduite de ceux qui ordinairement votent ensemble opère une influence sur toutes les questions; et que si dans des cas particuliers cette influence se trouve suspendue , ce n'est qu'accidentellement , et le sentiment de désapprobation ou d'appui reste toujours compacte. Telle a été l'opposition ancienne pendant le cours de la dernière guerre , et je ne me rappelle pas une seule

circonstance où ils aient trouvé que le ministre n'était pas dans l'erreur. Mais si aujourd'hui ce système a éprouvé des changernens, si chacun est appelé à donner son avis particulier sur une mesure , faut-il qu'un membre de cette chambre , délibérant d'après sa propre conscience, soit blâmé dans sa conduite? Faut-il, par exemple, qu'en approuvant l'armement parce qu'il le trouve nécessaire dans son âme et conscience, mais désapprouvant la manière dont cette nécessité est démontrée, ou plutôt n'est pas démontrée aux yeux du parlement et de la nation entière , il ne puisse pas exprimer librement son opinion ? Que voudrait-on donc? que nous désapprouvassions l'armement quoiqu'il nous paraisse nécessaire, sous le seul motif que nous ne nous accordons pas avec la manière dont il est proposé. Dans ce cas, ce serait la même conduite que l'ancienne opposition. Non , personne dans cette chambre ne voudrait nous savoir gré de cette conduite; non , personne ne nous saurait gré de laisser notre pays sans défense et dans le cas de tomber au pouvoir de l'ennemie.

Mais, mon honorable ami prenant sous sa puissante protection un ministre , qu'il dit luimême être si mal traité , se plaint de ce que tandis que l'approbation de leur mesure est positive , les expressions contre eux sont vagues , ne renfermant aucune accusation positive sur aucuns faits particuliers de leur conduite , mais seulement une mauvaise disposition pour eux. Chacun doit parler franchement ici ; pour moi , je dirai

que jamais il n'est sorti de ma bouche une seule expression désagréable contre le chancelier de l'échiquier, ici présent , ni contre ses collègues ; j'ai fait plus , car j'ai exprimé ma satisfaction d'un discours prononcé par le ministre d'état Hawkesbury, en disant que je n'avais jamais encore entendu un aussi beau discours de la part d'un des ministres de sa majesté. J'ai représenté quelques-unes des fautes que j'ai cru apercevoir dans la conduite de l'administration des affaires étrangères , mais je n'ai pas accusé sans exposer les faits. Mes argumens peuvent avoir été bons ou mauvais , mes observations justes ou fausses ; mais toujours est-il vrai que je n'ai dit que ce dont j'étais intimement convaincu. Il y a mieux, jusqu'ici aucun des faits que j'ai allégués n'a été démenti. J'ai donc dit ( et je supplie la chambre d'être persuadée que , si je le répète , il faut que j'aie de grands motifs pour le penser) , que nos affaires ont été mal dirigées en Russie ; que les ministres ont détaché l'empereur de Russie de l'alliance avec l'Angleterre, pour se jeter dans les bras de la France ; que pour avoir refusé de s'intéresser à la Sardaigne , ils lui ont fait perdre le Piémont ; que cette conduite a été une des principales causes du changement de la Russie, de telle sorte qu'ils ont perdu les domaines d'un allié et l'amitié d'un autre.

J'ai dit qu'après avoir fait ces sacrifices par peur de la France , et afin d'éviter aucune contestation avec Bonaparte , ils ont abandonné subitement cette politique pour adresser des remontrances

par rapport à la Suisse ; qu'ainsi ils ont exposé l'intérêt de l'Angleterre sans autre résultat que celui d'aggraver la misère du peuple pour lequel ils intervenaient , et que jusqu'ici ils n'ont obtenu aucune satisfaction.

J'ai dit tout cela comme de prima facie contre les ministres, d'après les circonstances soumises à la notoriété publique , et tel que tout homme qui lit les journaux aurait pu le dire ; j'en ai appelé à ces mêmes ministres et je les ai sommés de dire si quelques circonstances, inconnues de moi, pouvaient expliquer leur conduite. Aucune réponse ne m'a encore été faite , et je dois en conclure que je n'ai pas été induit en erreur.

Je déclare donc que cette conduite de leur part n'est pas faite pour m'inspirer de la confiance ; que je considère la position où nous sommes comme le résultat de leur politique, et que nonseulement ils en sont la cause , mais que c'est par suite de leur conduite que nous avons perdu le respect de nos ennemis et de nos rivaux, la plus grande de toutes les garanties de sécurité pour un pays.

J'ose espérer qu'après cette déclaration, mon honorable ami ne m'accusera pas de ne donner contre les ministres que des plaintes vagues et non précisées ; mais qu'au contraire , il avouera que , si je suis fondé dans mes reproches , j'ai bien le droit de dire qu'il m'est désormais impossible de leur accorder ma confiance.

Mais je veux répondre a une autre accusation, portée contre moi par mon honorable ami. Il

m'a reproché d'avoir établi une sorte de comparaison entre M. Pitt et les ministres actuels et principalement avec le chancelier de l'échiquier, M. Addington. Je répondrai d'abord que c'est une erreur, et que jamais je n'ai fait une chose pareille ; j'en appelle à la chambre , je pourrais même dire à la propre mémoire de M. Sheridan. J'avouerai toutefois qu'à une des premières séances de cette session , entendant une sortie virulente de l'honorable M. Fox, contre l'administration dont mon honorable ami M. Pitt faisait partie, je n'ai pas pu garder le silence ; j'ai pensé que je serais le plus ingrat des hommes si ( parmi le silence de tant de personnes, plus capables que moi de prendre cette défense) je n'avais pas représenté ce que mes faibles moyens me permettaient de dire a ce sujet. Ainsi, entendant avancer que l'état dans lequel la dernière administration a laissé le pays était non-seulement déplorable mais sans ressources , j'ai pris la liberté de faire apercevoir les chances et les facilités laissées à leurs successeurs. J'ai parlé de l'armement de la Baltique et de l'expédition d'Egypte, non comme des entreprises dont le succès était assuré , mais comme des entreprises que le succès a justifiées depuis , et offrant à la nouvelle administration le grand avantage que , si elle n'avait pas réussi , la responsabilité ne pouvait lui en être attribuée. Ainsi ils ont recueilli le mérite, sans courir le danger du blâme. Je réponds cela à tout ce que j'ai entendu dire concernant le dévouement qui faisait accepter une place dans le mi-

nistère , pour y être responsable des actes d'autres ministres. Ce n'est pas ma faute si les anciens ministres ne peuvent pas être justifiés , sans diminuer quelque chose du panégyrique exagéré de leurs successeurs. Je ne provoque pas ce sujet, mais tant qu'il sera soulevé devant moi je me lèverai pour y répondre , comme je le dois. C'est ainsi que l'on m'a entendu prononcer le nom de mon honorable ami M. Pitt et nullement, comme on vient de le dire , avec l'intention de le mettre à même de rentrer au ministère. Jamais un mot à cet égard ne pourrait venir de moi. Mon témoignage et mes vœux seraient bien peu de chose auprès de son mérite réel. Je dis cela pour prouver à mon honorable ami que jamais je n'ai eu l'intention qu'il a semblé m'imputer.

Toutefois , poussé comme je le suis dans mes retrancheniens, je me vois forcé de dire toute ma pensée. Il est certain que, dans la position critique où nous nous trouvons, l'administration doit être confiée h des mains habiles; et que \e ne pense pas que celles qui la dirigent en soient capables. Je considère que le premier devoir d'un membre de cette chambre est de prononcer librement l'opinion qu'il peut avoir sur tel ou tel homme d'Etat; qu'il est des circonstances où le caractère et l'énergie des individus peuvent assurer la tranquillité d'un pays. Je ne prétends pas décider de quel côté peut se trouver cette capacité , mais si j'étais consulté à ce sujet , je n'hésiterais pas a le dire. Comme un autre je sais que ce ne sont pas les harnais , mais bien les chevaux

qui font marcher la voiture ; que les hommes sont tout, et les mesures comparativement rien. Nous sommes dans un temps qui n'est pas ordinaire; il faut donc des hommes , de l'énergie , du talent. C'est par ces qualités que les royaumes s'élèvent, ou tombent quand elles n'existent pas. Voyez la France, examinez sa position, recherchez ce qui l'a rendue ce qu'elle est : un homme, un seul homme. Vous me direz qu'elle était grande et puissante avant le gouvernement de Bonaparte , qu'il n'a fait que profiter de ses ressources,* c'est vrai, mais il l'a bien fait. Comparez Fétat dans lequel il a trouvé le pays , et ce qu'il en a fait. Loin de moi de vouloir être le panégyriste de Bonaparte, mais je ne puis fermer mes yeux à la supériorité de ses talens et a l'ascendant de son génie. Ne me parlez pas de sa politique ; c'est son génie qui est tout à mes yeux, c'est lui qui tient le monde entier dans le respect et l'admiration. Pour lutter contre ce torrent, il nous faut des armes de la même espèce. Je suis loin de m'opposer a la demande faite pour augmenter notre armée, mais il nous faut un chef qui puisse se mesurer avec notre ennemie. Sans doute l'honorable membre ne me fera pas le tort de penser que je veuille amener cette question sur un terrain qui me soit personnel. Comme lui je me crois au-dessus de ce soupçon.

Je n'entreprendrai pas davantage de venger mon honorable ami, M. Pitt, d'une semblable imputation. Pourrait-on trouver dans sa vie entière un seul motif juste d'accusation? Jamais il

n'a recherché la popularité et la faveur; et si des circonstances se sont présentées récemment pour établir une barrière entre elles et lui , jamais on n'oubliera tous les services qu'il a rendus à son pays, jamais il ne pourra diminuer la reconnaissance que lui doit toute une nation capable d'apprécier des services. 11 serait donc superflu à moi de prendre sa défense , même pour la part qu'on lui donne des fautes commises par l'administration. C'est aux ministres eux-mêmes à dire la vérité , et j'espère qu'ils s'empresseront de le faire ; car il y aurait une sorte de honte de part et d'autre a gouverner ou à se laisser conduire par celui qui n'aurait pas la responsabilité des actes qu'il aurait conseillés.

Je vote pour la proposition, sans vouloir entrer dans de plus longs détails pour motiver mon vote.

La proposition est adoptée.

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