A UN MESSAGE DU ROI
CONCERNANT LES DISCUSSIONS AVEC LA FRANCF. (Mai i8o3.)
Le chancelier de l'échiquier présente le message suivant du roi :
« Sa majesté a jugé convenable de faire connaître à la « chambre que les discussions qui existaient entre elle et « la France viennent de se terminer; que la conduite du « gouvernement français a forcé sa majesté de rappeler « son ambassadeur, et que l'envoyé de la république fran- « çaise a quitté Londres.
« Sa majesté a donné les ordres pour que les papiers « qui ont rapport à cette discussion soient soumis à la a chambre dans le plus bref délai possible.
w La chambre reconnaîtra que toutes les tentatives ont « été faites de la part de sa majesté pour prévenir la • rupture d'un arrangement qu'elle espérait terminer à « l'avantage de ses sujets.
« Sa majesté compte sur le secours de la nation pour « la mettre à même de repousser l'ambition démesurée « de la France, de soutenir la dignité de son trône, et « pour assurer les droits et les intérêts de son peuple. »
Lord Hawkesbury propose de prendre le message en considération.
Peu de jours après, les pièces annoncées sont déposées sur le bureau, et ce ministre propose une adresse au roi pour le remercier de la communication faite à la chambre, et pour déclarer qu'elle reconnaît tous les efforts que sa majesté a faits dans cette circonstance pour garantir les intérêts de la nation ; qu'en conséquence , la chambre s'empresse de lui donner l'assurance de la coopération qu'elle prendra pour mettre sa majesté à même de soutenir la dignité de sa couronne , comme aussi pour préserver les libertés et l'indépendance de la nation.
M. Grey reconnaît la nécessité de résister aux exigences de la France; mais néanmoins, dans le but de conserver un moyen d'accommodement, il propose l'amendement suivant :
« La chambre apprend avec plaisir que sa majesté ne « négligera rien pour faciliter un arrangement compa- « tible avec l'honneur de sa couronne et l'intérêt de son « peuple. »
M. Canning prend la parole :
Mon vote , que je suis disposé à donner en faveur de l'adresse ., se trouvera totalement opposé a l'amendement proposé. Mon motif est que cet amendement réunit sous un seul point de vue la conduite des ministres et l'intérêt du pays , et tend a déclarer que celui qui vote l'adresse originale, exprime en cela son approbation de la manière avec laquelle cette négociation a été conduite.
Si cet amendement n'avait pas été proposé , et qu'une semblable interprétation n'eût pas été donnée à l'adresse, je n'aurais pas cru nécessaire
d'expliquer le motif de mon vote pour l'adresse, car je pense que la chambre sera unanime sur ce vote ; j'aurais donné mon vote dans le silence , satisfait du raisonnement que nous a présenté mon honorable ami, M. Pitt. Toutefois j'ai entendu un honorable membre, M. Whitebread, dire que le vote de l'adresse était le panégyrique des ministres ; cette assertion me force à prendre la parole. Si , en soutenant la cause de mon pays, j'approuve la conduite des ministres , alors aussi , en blâmant leur conduite , je ne pourrais voter pour une mesure que je crois utile à mon pays ; je pense le contraire, et quoique je me réserve le droit d'examiner la conduite des ministres , nonseulement dans cette circonstance, mais même depuis la paix d'Amiens, je me bornerai, en ce moment , à expliquer les motifs et l'importance du vote qui nous est demandé , dans le but d'arriver par une détermination unanime au résultat que nous désirons tous, sans doute, l'existence et l'indépendance de la nation.
En examinant les causes de la guerre , comme nous y sommes appelés en ce moment , la question me paraît simple. Il s'agit de savoir si cette guerre est juste et nécessaire.
Elle est nécessaire, sans doute, a moins que nous ne soyons disposés à abandonner l'intérêt national, et, sous ce point de vue, il n'y a pas de doute que la chambre ne soit disposée à dire a sa majesté , en face de l'ennemi et de l'Europe entière , qu'elle secondera ses mesures par tous les moyens en son pouvoir, dans le but de venger
l'honneur de sa couronne ; il ne peut y avoir sur ce point différence d'opinions.
Je conviens , toutefois , que les papiers déposés sur cette table peuvent provoquer d'autres questions, susceptibles de discussions parlementaires d'un haut intérêt. On voudra décider si on n'a pas trop tardé , si cette démarche faite plus tôt n'aurait pas retenu l'ennemi; si l'honneur national n'a pas été compromis; et tant d'autres questions sur lesquelles il peut y avoir divergence d'opinions. Mais il me semble que nous ne devons pas nous en occuper en ce moment. 11 s'agit de décider si notre cause est bonne , et si , dans la contestation établie entre nous et Bonaparte, nous avons raison.
Relativement au motif de la guerre qui commence , je conviens que c'est Malte ; non , comme on Fa justement observé , pour sa valeur intrinsèque, mais, comme on la dit, comme boulevard de l'Egypte , et comme point d'appui contre toute attaque qui pourrait nous être faite dans notre empire de l'Inde. La guerre doit donc avoir lieu pour Malte ; il y a toute espèce de justice dans cette guerre. ESîe eût été raisonnable si nous n'avions eu pour la motiver que de garder les intérêts dont Malte est la défense. Il suffît de se reporter au rapport du colonel Sébastiani , publié dans le Moniteur français, pour démontrer que l'intention positive du premier consul était d'obtenir Malte pour l'exécution de ses futurs projets. Cette guerre eût été juste encore sous le point d'honneur; il était naturel que nous défendis-
sions une possession qui était la cause de l'irritation de la France envers nous.
Il n'est pas une pièce, parmi celles déposées sur cette table , qui ne prouve la disposition hostile de la France , qui ne démontre quel prétexte elle cherchait pour agir contre nous.
Plusieurs autres circonstances de provocations injustes se sont présentées, avant même cette époque , et les ministres ont toujours différé de montrer qu'on n'insultait pas en vain l'Angleterre. Dans mon opinion ils ont été coupables , et ont trompé la confiance du pays à leur égard. Je ne concevrai jamais qu'aujourd'hui, pour expliquer leurs motifs de provoquer la guerre, ils croient nécessaire d'aller rechercher ces griefs antérieurs qu'ils n'ont pas cherché à venger alors. C'est cependant ainsi qu'ont raisonné les partisans de la paix d'Amiens , et il paraît prouvé que parmi tous les reproches que nous avons à faire à la France, et dont le discours de sa majesté nous donne rénumération , plusieurs ont été causés par des actes qui ont eu lieu peu après que cette paix a été conclue, d'autres même avant que le traité n'eût été signé. Dans ce cas, sans doute, jamais la paix d'Amiens n'aurait dû avoir lieu.
Il est donc clair, a mes yeux , que les ministres n'ont rien perdu du droit qu'ils avaient de demander des réparations , quoiqu'ils aient omis de le faire quand les torts ont eu lieu. Il est donc bien certain que les intentions perverses de la France nous sont bien connues , et que la guerre est motivée plus qu'il n'est nécessaire de le faire;
en général nous avons le droit de réclamer justice. Et sans rechercher toutes ces causes, n'avons-nous pas celle de Malte? Je le demande, si toute autre nation était à la place de la France, je dirai même sans toutes ces provocations, enfin si la Russie, l'Autriche, le royaume de Naples demandaient Malte, uniquement comme système d'agrandissement , ne refuserions-nous pas l'évacuation de cette île? Peut-être cependant ce refus n'irait-il pas jusqu'à une déclaration de guerre, parce qu'il n'y aurait pas dans cette supposition les autres provocations, toutes suffisantes pour nécessiter la guerre. Dans ce cas, cette demande de Malte n'aurait pas le même caractère d'hostilité.
Mais nous n'avons pas a nous occuper de ce point seul ; examinons la réunion des agressions énumérées dans le discours du roi, agressions dont il n'y a pas une seule qui ne soit susceptihle d'animer tout véritable Anglais. Voyons le Piémont, Parme, l'île d'Elbe, la Suisse, l'Allemagne , les émigrés, la confiscation des propriétés anglaises, les diverses missions des commissaires français , chacune de ces causes d'agressions , je le demande, peut -elle se représenter dans les annales de notre histoire? ( Ici je m'abstiens de parler du système qui a porté à négliger ces insultes.) Et cependant, ici , il ne s'agit pas de les envisager comme hostilités, ou même provocations, puisqu'on ne les a pas redressées. N'y voiton pas la preuve d'un système d'oppression? maintenant pourra-t-on jamais concevoir que des
2&a ministres , après toutes ces preuves , puissent se méprendre encore sur la demande d'évacuation de Malte ? qu'ils n'aient pas vu que s'ils y avaient acquiescé , ils se seraient privés d'un moyen de défense , en donnant à Bonaparte une arme terrible ? qu'au lieu de conserver la paix par cet acte, ils auraient autorisé de nouvelles agressions , et amené insensiblement une guerre qu'ils espéraient éviter? conséquemment qu'ils auraient augmenté la force de l'ennemi en paralysant nos moyens de défense?
Je ne puis donc , malgré toutes ces considérations , que donner mon assentiment au refus que les ministres font d'évacuer Malte, et je pense que le parlement comme la nation entière approuvera cette mesure , et qu'il exprimera sa disposition de la soutenir par tous ses pouvoirs. Je dirai, comme un de mes bonorables amis ( M. Grenville ), que si Malte n'avait pas été à nous , nous aurions été autorisés, par tous les motifs dont je viens de parler, à faire des tentatives pour en obtenir la conquête. Mais je pense, a ce sujet, que M. Wbitebread a fait une méprise quand il a avancé que cette opinion amènerait à établir le droit d'envahir les possessions d'une nation neutre dans la querelle entre la France et l'Angleterre. Il est certain que si la France s'est regardée comme autorisée a entrer en Egypte, il y avait des raisons suffisantes pour nous de nous emparer de Malte , et que nous devons refuser les demandes de la France pour restituer cette île à ses premiers possesseurs,
Je dirai encore un mot sur ce sujet : on a douté de l'importance réelle de cette île comme la clef de l'Egypte et de cette partie de la Méditerranée. Il me semble qu'il ne faut pas même de connaissances militaires pour convenir de l'utilité de ce rocher de défense. Bonaparte l'avaitbien considéré comme tel ; ce qu'il regardait comme nécessaire a son ambition peut bien être considéré comme utile a la nation dans le but de s'opposer a cette ambition . Malte a prouvé son importance dans le moment de l'expédition en Egypte, et même quand cette expédition a été arrêtée dans ses progrès. Quand Bonaparte fit voile pour l'Egypte, la première victoire qui nous a fait connaître ses projels a été l'occupation de Malte. Plus tard, quand cette armée , envoyée pour arrêter ses conquêtes et ses victoires , a entrepris cet audacieux projet, elle a dû sa vigueur et ses moyens d'agir au repos qu'elle avait pu prendre a Malte. Elle arriva en Egypte fraîche et en bon état, et put agir de manière à décider le succès de cette entreprise, entreprise que rien n'égale dans notre histoire , et dont les résultats nous ont été si avantageux.
Nous pourrions ajouter à tous ces motifs de nouvelles considérations pour prouver l'utilité de la possession de Malte. Toujours ce point a été regardé comme la clef des débouchés de l'Europe sous le rapport commercial. Les projets gigantesques de Bonaparte ont rendu, de nos jours, les côtes de la Méditerranée le théâtre de guerres opiniâtres, comme elles l'avaient été dans des
temps plus reculés. L'intérêt de la Grande-Bretagne est de pouvoir profiter, dans la suite des temps , de ces dissensions, et le moyen est d'avoir un port important dans ces mers, capable de nous procurer l'avantage de la victoire si des guerres se renouvelaient dans ces parages.
Toutefois, je serais mal compris si on pensait que la possession de Malte est a mes yeux le seul avantage que la guerre puisse nous procurer. Malgré tous les motifs que j'ai allégués pour prouver l'utilité de Malte, je ne suis pas du nombre de ceux qui croient que les intérêts séparés de ce pays-ci doivent être tout ce qui nous dirige, et que la guerre ne doit être conduite que par rapport a eux. Je ne suis pas le partisan d'un système isolé et insulaire ; cette opinion , je le sais, a fait beaucoup de progrès, principalement depuis la paix d'Amiens. On a beaucoup parlé des avantages de cette paix, comme ayant été essayée avec loyauté. J'en conviendrai, mais je l'ai toujours dit et je le répéterai encore en ce moment, cette nature de paix n'est pas celle qui peut être utile à l'Angleterre. On a dit même, dans cette cbambre , qu'un système insulaire et isolé de ceux du continent était le plus avantageux pour nous, situés comme nous le sommes. On a donné beaucoup de motifs pour appuyer ce système , et parmi les orateurs qui l'ont soutenu se trouvent d'bonorables membres pour lesquels je professe le plus profond respect. On s'est donné beaucoup de peine pour arriver à cet axiome, que la force d'un état n'était pas la seule cause
de sa prospérité. Non, sans doute, la grandeur et le bonheur ne sont pas toujours réunis tant dans les États que dans l'existence des particuliers. Mais il me semble que la question a été mal posée ; il s'agit de savoir si , quand les deux qualités ont été long-temps réunies , on peut opérer leur séparation sans s'exposer à des révolutions ou à des destructions d'empire? Sans doute un individu peut être fort heureux sans être souverain ; mais quel est le souverain qui se trouve heureux dans son abdication? De même une nation peut être heureuse sans être grande; mais, quand elle a réuni la grandeur à la prospérité, elle ne peut perdre l'une de ces qualités sans compromettre grandement l'autre.
Nous avons essayé de ces deux systèmes après des siècles d'une politique qui se rattachait aux intérêts de l'Europe, à l'assistance de ses besoins, et qui souvent nous a entraînés dans des guerres difficiles; nous avons, depuis dix-huit mois , fait abstraction de toute espèce de rapport avec le continent , nous avons laissé l'Europe se défendre elle-même sans vouloir imposer en rien notre intervention, dans l'espérance de rester tranquilles et respectés des autres nations. Nous pouvons comparer le rang où nous avait élevés le précédent système , avec celui que nous avons adopté récemment. Examinez les insultes et les agressions auxquelles nous avons été exposés depuis dix -huit mois, et comparez -les avec la nature des causes de guerre que nous avons eues avant cette époque.
Il me paraît bien prouvé, et la paix d'Amiens nous en donne la preuve, qu'un pays comme celui-ci ne peut pas facilement changer son système de politique, et abdiquer le rang; qu'il tient parmi les nations; qu'un tel pays, abaissé, n'est plus sûr de son existence : ce serait en vain que nous bornerions notre ambition à être dans une humble sécurité.
Neque enim miser esse recuso ; Sed precor ut possim tutius esse miser.
Ce modeste désir nous a même été refusé. Je ne prétends pas dire que ce système, à lui seul , nous aurait occasioné la guerre; mais je dis, qu'une fois engagés dans la guerre, nous devons nous conduire d après ces considérations , et j'ose espérer qu'il en sera ainsi , tant pour la conduite de la guerre , que pour la conclusion de la paix , que nos efforts et notre énergie peuvent seuls nous procurer. J'ai la conviction que nous sentirons la nécessité de revenir à l'ancien système de politique des nations , et , qu'instruits par l'expérience , nons nous efforcerons de terminer cette contestation, d'après des principes plus larges et plus élevés; que nous nous rapprocherons du système de l'Europe dont les circonstances nous ont fait nous écarter, et, qu'en définitive, nous reprendrons cette attitude et ce rang imposant en Europe , dont nous n'aurions pas dû nous écarter.
L'adresse proposée est mise aux voix.
Le résultat du scrutin est : pour, 398 ; contre , 67.
DÉBATS
SUR