‹ Recueil des discours prononcés au Parlement d'AngleterreChapitre 19 sur 40 · CONCERNANT LÀ CONDUITE DES MINISTRES · texte numérisé non relu

CONCERNANT LÀ CONDUITE DES MINISTRES

(Juin i8o3. )

M. Patten propose de déclarer :

i° Que, d'après les pièces déposées sur le bureau de la chambre, la conduite de la république, depuis la conclusion de la paix, a été' envisagée par les ministres de sa majesté comme contraire aux règles de la bonne foi, de la modération et de la justice ; comme réunissant une série d'oppressions, de violences et d'insultes, et comme démontrant la détermination d'avilir le gouvernement de sa majesté ;

20 Que les ministres n'ont jusqu'ici fait connaître en aucune manière le blâme que doit leur inspirer la conduite du gouvernement de France, et qu'en encourageant dans la nation entière l'idée de la stabilité de la paix, ils ont exposé le commerce et augmenté le malheur de la situation présente.

Après d'autres articles encore détaillant les divers griefs à reprocher aux ministres, il termine par proposer de déclarer :

« Que les ministres n'ont pas la confiance de la nation, »

Le colonel Bastard, M. Browne et lord Kensington supposent à cette proposition , comme tendant à entraver la marche du gouvernement.

Le chancelier de l'échiquier Addington défend la conduite des ministres, en disant que le seul désir de maintenir la paix les a forcés à adopter un système de patience et d'indulgence.

M. Pitt dit que si l'examen de la conduite des ministres prouvait leur culpabilité et leur incapacité pour les affaires, il serait le premier, malgré le respect qu'il porte à leur caractère individuel, à appuyer une adresse à sa majesté pour leur changement ; que personne plus que lui ne reconnaissait le danger d'une trop grande précipitation dans cet examen , et que, pour arriver au résultat proposé, il fallait d'abord avoir une conviction positive des reproches qu'on se croit en droit de leur adresser. Dans l'impossibilité où il est encore de se former une opinion exacte , il demande l'ordre du jour.

Lord Hawkesbury dit qu'il refuse l'ajournement proposé par M. Pitt , et insiste sur l'examen de la conduite des ministres, tant dans son intérêt que dans celui de ses collègues.

M. Canning prenant la parole :

Je suis appelé , dit-il , à faire connaître mon vote sur la proposition, et j'éprouve une sensation aussi pénible que celle que vient de nous manifester mon honorable ami , lord Hawkesbury. Et si, d'un autre côté, je reconnais les motifs qui ont animé mon très-honorable ami, M. Pitt, en demandant l'ordre du jour, j'éprouve un nouvel embarras , que l'obligation seule de remplir mon devoir peut balancer ; d'après ce sentiment de

mon devoir, je me trouve forcé de différer d'opinion avec lui pour la première fois. Toutefois qu'il soit bien entendu qu'en ne m'accordant pas avec lui, je n'ai nullement l'intention de lui attribuer le moindre blâme pour l'opinion qu'il professe. Tout au contraire , je pense que toute personne qui n'est pas parfaitement convaincue de la vérité des reproches que l'on propose d'adresser aux ministres , ou qui peut envisager des conséquences fâcheuses à l'adoption de la proposition , et désirer conséquemment qu'elle ne reçoive pas son exécution , mais qu'elle soit mise en oubli , doit exprimer son opinion librement au sujet de ladite proposition ; pour moi , il m'est impossible de suivre cette marche. Je suis intimement convaincu de la vérité de tous les reproches exprimés dans la proposition , et je déclare dans mon âme et conscience que la continuation d'une administration aussi incapable est un mal bien plus grand que celui que peut procurer, dans les circonstances présentes, une déclaration du parlement sur la conduite des ministres. Je suis donc prêt à voter sur la proposition , et cela d'après l'examen que j'ai fait des pièces déposées ici sur ce bureau. Ce que je n'avais que présumé se trouve vérifié , il est de mon devoir de le prouver. Je remplis donc ce devoir en acceptant la demande de mon honorable ami de prendre cette proposition en considération la plus sérieuse.

M. Canning entre dans le détail de la proposition, qu'il examine article par article. Il s'écrie ensuite :

Peut-il se présenter un seul membre de cette chambre qui ne reconnaisse avec la plus profonde indignation la duplicité avec laquelle le parlement, comme la nation, ont été si long-temps trompés par les ministres ? Peut-on se rappeler sans irritation toutes les professions de foi faites pour le maintien de la paix et de la bonne intelligence que l'on prétendait exister entre les deux nations ? Déclaration prononcée encore tout récemment, et quelques jours avant la déclaration de puerre, dans un moment ou il est maintenant prouvé que les ministres savaient le contraire de ce qu'ils annonçaient ! Peut-on s'expliquer ce système de déception et en entrevoir toutes les conséquences? Comment se refuser a censurer une semblable conduite? Et cependant il est certain crue nombre de membres de cette chambre se sont empressés, pendant la prorogation, de répandre ces assurances données par le ministère dans leurs comtés. H y a dans cette conduite quelque chose d'étrangement coupable. Toutes ces espérances , données comme des certitudes, ont rendu la vérité plus pénible encore quand tout à coup on l'a connue. On se demande si c'est par suite d'un plan , ou si c'est l'ineptie qui a pu causer tant de fautes. A-t-on voulu obtenir plus facilement ce qu'on demandait en en montrant subitement l'obligation , semblable à celui qu'on réveille dans son sommeil pour requérir son

énergie et sa force en lui montrant le danger ? Que dire des maux que cet état de fausseté a procurés dans le commerce où des spéculations sont souvent entreprises d'après la confiance que l'on a dans le gouvernement ? Les ministres donneront-ils pour excuse qu'ils ont fait illusion à l'Angleterre , parce que la France les avait euxmêmes trompés ? Non , je ne puis m'expliquer cette conduite.

Et cependant il n'y a pas d'alternative , ou ils ont été trompés, ou bien ils ont voulu sciemment tromper le parlement et la nation.

Je n'entreprendrai pas de répondre à ce qui a été dit par le chancelier, pour expliquer les assertions qu'il a émises. Certes, quand il a parlé d'une profonde paix , si toutefois il s'est servi de ce mot profonde , c'est parce que souvent ces deux mots se trouvent liés ensemble ; alors il a pu faire la méprise. Quelle explication ! quel refuge pour un liomme d'Etat ! En honneur, je ne puis prendre la peine de répondre à de pareils moyens de déception.

Rien ne me paraît plus positif, il y a incapacité chez les ministres ; mais encore , si nous suivions de près leurs explications , nous reconnaîtrions qu'il y a eu dessein et dessein perfide. Leur conduite tient à un système qui les a amenés à accumuler leurs torts, et dans quelle idée ? Parce qu'ils ont considéré que le gouvernement de Bonaparte méritait une indulgence particulière, qu'il ne devait pas être soumis aux règles ordinaires qui ne sont faites que pour les gouverne-

mens réguliers et légitimes. Au moins cet aveu est clair, et personne n'en peut plus douter : quant à moi , j'avais prévu qu'ils adopteraient ce système , et , depuis long-temps , j'ai annoncé la situation fâcheuse où ils nous ont mis. J'avais dit que loin de cette indulgence il fallait, et cela dès le commencement des négociations , montrer beaucoup de fermeté et d'énergie , afin de lui faire connaître que la Grande-Bretagne ne peut pas être traitée comme les petites puissances qui , par un effroi inconsidéré , sont tombées sous sa domination ; qu'elle était disposée à respecter une puissance avec laquelle elle avait fait la paix, mais qu'elle demandait, et au besoin exigerait, le même respect pour elle.

Loin d'avoir précipité la guerre par cette conduite , je pense que vous l'auriez reculée et peutêtre évitée. Souffrir une première insulte est en autoriser une seconde ; et si Bonaparte avait reconnu notre ferme disposition de ne pas les souffrir, il eût réfléchi et hésité à suivre la même conduite. Traité comme il l'a été , il a bien fait d'exiger, puisqu'on le regardait comme une personne privilégiée ; je l'en approuve.

Quelle honte cependant pour l'Angleterre de voir à la tête de l'administration des personnes assez dans l'erreur pour imaginer que la violence sera plus facilement réprimée par la soumission que par la force ! et, nous venons de l'entendre, l'honorable ministre appelle cela la preuve de sa sagesse et de sa modération î

Après avoir repassé toutes les fautes de l'admi-*

nistration , soit par faiblesse , incapacité , ou toute autre cause , il ne me reste plus qu'à approuver dans toutes ses expressions l'adresse proposée, regardant comme indispensable de déclarer à sa majesté que les ministres actuels n'ont ni la confiance du parlement , ni celle de la nation , et qu'ils sont incapables d'être à la tête de l'administration dans un moment de crise aussi difficile. En conséquence , je le dis hautement dans cette chambre, que je ne regarde pas mon pays en sûreté tant qu'ils resteront à la tête des affaires.

On met Tordre du jour aux voix.

Le résultat du scrutin est : pour, no; contre, 277.

Aussitôt ce rejet de l'ordre du jour, M. Pitt et ses amis quittent la chambre.

On met la question préalable aux voix.

M. Fox dit qu'il s'abstiendra de voter, quoiqu'il lui soit impossible d'approuver la conduite des ministres ; mais , dans l'espérance que ce qui vient de se passer leur servira de guide dans leur conduite future , il ne veut pas concourir à un vote de censure , dans la crainte que les successeurs des ministres ne soient encore plus coupables à ses yeux.

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