‹ Recueil des discours prononcés au Parlement d'AngleterreChapitre 20 sur 40 · INSURRECTION D'IRLANDE · texte numérisé non relu

INSURRECTION D'IRLANDE

(Mars 1804.)

Sir John Wortlesley demande qu'il soit formé une commission d'enquête sur l'insurrection de l'Irlande, et dans le but d'examiner la conduite du gouvernement à cet égard.

Lord Castlereagh s'oppose à la proposition. Il dit que les ministres de sa majesté ne consentiront pas à ce qu'une enquête générale soit faite comme on le propose, pensant, comme ils le font, qu'aucun membre de l'administration d'Irlande, tant civile que militaire, ne mérite de blâme. Il avance que le devoir des ministres n'est pas de mettre le public à même de reconnaître que personne n'est blâmable dans sa conduite.

Il entre dans de longs détails sur la marche qu'a tenue le lord lieutenant d'Irlande , lord Hardwick, et l'absout, lui et tous les autres agens du gouvernement, des reproches qu'on s'est plu à leur attribuer.

Il explique que, pendant la première insurrection d'Irlande , il existait un tel système de terreur, qu'il était à peine possible de recevoir des nouvelles de ce pays. Dans cette dernière insurrection , ce n'était pas la même cause ; mais le secret était dans les mains de si peu de personnes, qu'il était difficile de s'en emparer. On sut cependant que le gouvernement irlandais était en mesure de connaître les mouvemeus des rebelles , et qu'il prenait des mesures pour s'y opposer'.

Il conclut par assurer la chambre qu'au moment même où le gouvernement a eu connaissance du danger, il a

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poursuivi la trahison jusque dans ses ramifications; qu'on a découvert les coupables , et que la clémence a été employée là où il était prudent de le faire.

M. Canniug, en réponse , dit :

Avant de donner les motifs qui me portent a voter en faveur de la motion , qu'il me soit permis de présenter quelques observations sur ce que vient de nous dire mon honorable ami sur la conduite de l'administration. Il a adopté un moyen de mettre à couvert le gouvernement qui a été souvent employé par toutes les administrations exposées aux attaques de cette chambre. Je ne pense pas qu'il y ait lieu a établir des règles générales pour répondre aux diverses attaques d'un parlement; chaque objet a un motif particulier, et peut être désapprouvé aussi en raison de la différence qui existe. C'est à tort qu'on prétend que les enquêtes de la chambre sont toujours inconvenantes; c'est à elle à décider ce fait , en raison de son jugement , si une accusation est faite à juste titre ou non.

Mon honorable ami ( lord Castlereagh ) , qui s'oppose à la proposition d'une enquête, n'a pas épargné tous les moyens pour prouver qu'elle était inutile; il a surtout assuré que ce serait perdre le temps précieux de la chambre. Mais je lui demanderai ce qu'il y a de plus important pour un parlement , si ce n'est pas exercer la plus belle de ses fonctions? examiner la conduite du

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gouvernement , n'est-ce pas remplir le plus précieux de ses devoirs? savoir si la nation est bien ou mal gouvernée ? si enfin ceux qui gouvernent méritent sa confiance? comment ce devoir se remplirait-il sans s'enquérir de la vérité? comment la confiance pourrait-elle se perpétuer sans voir si on la mérite? Non, je ne puis le cacher, Jes motifs qui ont été avancés pour se refuser à une enquête viennent surtout mal de la bouche de mon honorable ami.

J'ai voté, moi aussi, pour l'union de l'Irlande avec l'Angleterre ; j'étais alors membre du parlement anglais; depuis cette union adoptée , j'ai siégé dans cette chambre comme un représentant de l'Irlande, et je demande comment il est possible de refuser une enquête qui intéresse l'empire, mais plus particulièrement encore l'Irlande? n'aurais-je pas l'air de m'être joué de ce pays quand j'ai voté pour son union avec celui-ci? sans l'union, cette enquête eût été faite il y a longtemps par le parlement d'Irlande qui a été témoin, pour ainsi dire, et jusque dans les avenues de la chambre, des actes dont on cherche h connaître les véritables causes. Si le motif allégué pour s'opposer à l'enquête était l'inutilité de prendre le temps du parlement pour un objet si peu important, alors je regretterais d'avoir voté pour l'union ; car sans cela la chambre d'Irlande n'aurait pas manqué de requérir cette enquête du gouvernement; et comme membre de l'Irlande, je protesterais contre l'apathie de la chambre d'Angleterre. Telles sont mes opinions sur le

refus d'une enquête , que je me repentirais d'avoir voté l'union comme je l'ai fait, et, comme membre d'Irlande, je me plaindrais du peu d'intérêt que l'on montre pour ce pays.

On a dit aussi que si l'enquête avait lieu , alors , le lord lieutenant serait forcé de venir ici pour répondre , et on s'est demandé alors comment le gouvernement d'Irlande pourrait continuer son administration. Je n'ai aucune intention de m'attaclier aux personnalités. Je -n'ai jamais vu lord Hardwick, je ne le connais pas, je ne parle de lui que sous le rapport des fonctions qu'il remplit comme lord lieutenant. Mais quand il s'agit de savoir s'il a bien ou mal gouverné l'Irlande , je dois être libre d'exprimer ma pensée, et je ne puis accepter pour réponse , comme l'a dit mon honorable ami, que le gouverneur n'a pas le temps de venir se défendre. Comment il ne pourrait pas être remplacé ! il ne manque pas de personnes aussi capables que lui. Je ne puis admettre aucune nécessité pour qu'il reste en Irlande. S'il a occasioné les soupçons du parlement, c'est devant cette chambre qu'il doit se disculper et non en restant en Irlande.

On a dit que cette marche ne serait pas convenable à suivre envers le noble lord ; mais je demande si on n'a pas agi de la même manière à l'égard du général Fox? Il est bien reconnu aujourd'hui qu'il n'y a aucun reproche à faire à ce brave militaire, mais il n'en a pas moins été rappelé. Il en serait sûrement de même à l'égard du lord lieutenant; à moins qu'il n'y ait des causes

particulières pour l'empêcher de quitter son gouvernement, je n'entrevois pas la différence.

Mais je reviens aux motifs allégués par mon honorable ami pour s'opposer à l'enquête. Il a d'abord dit que le gouvernement avait des renseignemens suffisans; que le danger n'était pas aussi pressant qu'on le représente ; enfin que depuis les événemens le gouvernement veillait attentivement. Je ne puis regarder cette dernière réponse que comme une simple assertion de mon honorable ami; car une des causes de la demande de l'enquête est, au contraire, que le gouvernement n'a pas surveillé avec l'activité convenable et nécessaire ; on se plaint surtout de la manière fausse dont l'état réel de l'Irlande a été représenté. Mon honorable ami dit qu'il fai;t entendre ses paroles comme il les prononce , et avec les modifications dont elles sont susceptibles. Cela me rappelle un discours prononcé l'année dernière, par le chancelier de l'échiquier, relativement à la paix profonde qu'il disait régner en Irlande. Il a répété que quand il avait prononcé le mot profonde avec celui de paix, il n'avait pas l'intention de le faire; mais que ces deux mots se trouvant si souvent ensemble , il n'avait pu se décider à les séparer. Pour moi, je ne vois d'autres motifs à cette association que ces deux mots commencent par la même lettre.

11 faut que le parlement puisse compter sur la vérité de ce que les ministres annoncent. Il faut qu'ils réfléchissent avant de parler, et nous ne pouvons admettre l'idée qu'est bien fou celui*-

là qui se fie a la parole d'un ministre. Nous avons entendu , parmi les détails que nous a donnés mon honorable ami, une énuniération du nombre de personnes qui ont pris part à l'insurrection d'Irlande ; et comme pour détourner notre attention de l'objet principal, il nous a dit que le nombre de piques au pouvoir des insurgés n'était pas de huit mille, comme on l'a dit, mais seulement de trois à quatre mille , il doit tâcher d'être correct a ce sujet , car il a tous les moyens de bien connaître la vérité. Loin de moi de l'accuser de vouloir induire la chambre en erreur, mais j'avance qu'il n'a pas eu des renseignemens bien exacts. Je tiens dans mes mains un pamphlet avoué par tous les partis , dans lequel il est affirmé que le nombre de piques, au lieu de n'être que de trois ou quatre mille, est bien différent; je demande la permission de lire ce passage :

« Les rebelles avaient , dans cette circonstance , « environ trente mille cartouches, échelles, pi- « ques et uniformes ; il y a eu huit mille excm- « plaires distribués d'une proclamation du gou- « vernement provisoire ; la populace s'étant « emparée des armes, il restait encore six à « sept mille piques, »

Mais puis-je soumettre à la chambre un document de cette espèce en opposition avec l'assertion d'un des ministres de sa majesté? Oui, je pense que la chambre m'absoudra ,- et dans le but de lui donner confiance dans ce pamphlet , je lui dirai que cette phrase est prise dans le discours

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de l'avocat général d'Irlande, M. O'Grady , à l'occasion du procès d'Emmett. Certes, les ministres ne pourront pas nier l'autorité de cette pièce.

Je sais que depuis quelque temps on a renié les décisions d'un avocat général ; mais je ne pense pas que les ministres veuillent nier les faits avancés par un avocat général , surtout quand il les dit devant un jury, et pour prouver qu'il était instant d'agir, puisque le nombre des insurgés, avec des piques, était de 6 à 7000. C'est a mon honorable ami à prononcer s'il a été dans l'erreur sur ce qu'il a avancé , ou bien si un coupable a été condamné et pendu d'après une allégation erronée de l'avocat général. Sans avoir l'avantage de connaître ce magistrat, sa réputation prouve qu'il est incapable , dans une matière aussi grave , et quand il s'agit de l'existence d'un de ses semblables , d'avancer des faits qui ne seraient pas exacts. Mais il est vrai qu'il existe toujours deux manières d'établir des faits dans un argument, que mon honorable ami connaît plus que personne; l'une, de statuer et prouver , l'autre , de statuer un fait général et de ne rien prouver. Il a choisi dans cette circonstance ce dernier moyen comme plus convenable à sa tactique.

Je ne suivrai pas mon honorable ami dans la mention qu'il a faite de papiers et minutes; mais ce que je dirai, seulement, c'est qu'il ne m'a pas paru qu'ils renfermassent des choses importantes. Je puis être dans l'erreur, et mon honorable ami avoir raison ; mais personne ne sait jamais

3oi v de quel côté est la raison ; c'est pourquoi je demande une enquête afin de ne pas m'en rapporter à des assertions sans preuves, vinssent-elles de ministres que je respecte comme ils le méritent. J'ai prouvé que mon honorable ami avait été trompé par les renseignemens qu'il avait reçus et qu'il avait crus exacts. C'est à la chambre a juger, après avoir vu par elle-même, la vérité des faits.

Mais mon honorable ami a dit pour sa défense une chose qu'il m'est impossible de ne pas relever. Il a avancé que, le fameux jour du 2 5 juillet, jour où l'on accuse l'imprévoyance de l'administration , il faisait une nuit très-noire. S'il s'agissait de savoir comment les préparatifs ont été faits, j'entendrais que l'obscurité de la nuit pût faire quelque chose ; mais il s'agit de savoir si le gouvernement a été préparé : ainsi l'obscurité peut avoir empêché les ministres de voir , mais non de prévoir les événemens. Ils ont dit que , dans cette même nuit, les rebelles étaient au moins quatre - vingts ; mais comment le saventils? ont-ils pu les compter dans l'obscurité de la nuit? j'avoue que tout cela passe mon intelligence. Cependant, si nous en croyons l'autorité d'une personne dans la sommité des places , lord Redesdale , chancelier d'Irlande , les rebelles venaient de toutes les parties de l'Irlande ; il en a même accusé les trois quarts de la population. Tous les catholiques sont naturellement impliqués dans cette accusation , si j'en crois les documens que j'ai lus avec indignation.

Grand Dieu ! que ce soit au xixe siècle qu'un homme de grand talent, placé dans la position la plus distinguée comme premier magistrat, puisse se soumettre a une doctrine si ancienne que personne n'y croit plus! non-seulement, je le déclare, c'est une faute, mais c'est aussi un grand malheur. Je ne puis rien attendre d'un gouvernement dominé par de semblables idées , et jamais l'Irlande ne peut être en paix tant que cela existera.

Au surplus , que ce soit l'opinion ou non du gouvernement, la personne à laquelle j'ai fait allusion est un homme d'un rang élevé , et est membre du gouvernement irlandais; et un gouvernement auprès duquel une opinion pareille prévaut , ne peut jamais être conciliant et de nature à procurer un jour le bonheur de l'Irlande.

Je me résume , et je dis que les affaires d'Irlande ont été négligées et que cette négligence a été telle , que les personnes les plus importantes n'ont pu rester en place.

Par tous ces motifs , je ne vois aucun inconvénient à l'investigation demandée. J'ai sans doute la plus grande estime pour mon honorable ami , comme la meilleure opinion de ses talens; mais je suis si peu satisfait des raisons qu'il nous a données dans cette circonstance , que je vote pour la proposition.

La proposition est mise aux voix.

Le résultat du scrutin est : pour, 82 ; contre, 178.

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