‹ Recueil des discours prononcés au Parlement d'AngleterreChapitre 34 sur 40 · EXPEDITION DE L'ESCAUT · texte numérisé non relu

EXPEDITION DE L'ESCAUT

( Janvier 1810.)

Lord Porchester propose la formation d'un comité, à l'effet d'examiner les causes de l'expédition de l'Escaut et la conduite des ministres qui l'ont autorisée.

M. Canning dit que dans les circonstances actuelles, il pense qu'il serait plus convenable de différer cette investigation, jusqu'à ce que la chambre ait reçu les pièces qui ont rapport à cette affaire. 11 lui paraît que c'est une déférence que la chambre doit au gouvernement. Il fait observer néanmoins que quelle que soit la nature de ces pièces , elles ne doivent pas empêcher l'enquête demandée. Selon lui , elle doit toujours avoir lieu ; il ne peut y avoir qu'une opinion a. cet égard; et, à ce sujet, il demande la permission de répondre a une accusation portée contre lui, tendant a établir qu'il n'a jamais été disposé a fournir les documens qui ont rapport à cette malheureuse expédition. Il n'y a pas de renseignemens qui puissent atténuer la conduite blâmable des commandans de cette expédition ; mais pour celle des ministres qui l'ont ordonnée, si le but de la proposition est d'examiner leur conduite, il est loin de s'y opposer, et il réclame

5g i sa part de la responsabilité qui pèse sur le gouvernement de sa majesté. Il ne voit donc, dans la proposition soumise au parlement , que l'inconvénient d'admettre un nouveau mode d'enquête , qui n'est pas , selon lui , bien calculé pour obtenir le but qu'on se propose; ce délai, qu'il demande , sera de peu de jours. Cependant , il convient que ce retard n'aurait pas dû avoir lieu, et que la réunion des pièces à fournir à la chambre aurait pu être faite plus tôt; il désire, comme tous les membres de cette chambre , que cette investigation puisse avoir lieu le plus tôt possible. Si donc il vote en ce moment contre la proposition du noble lord, ce n'est pas dans le but d'empêcher l'enquête qu'il demande et que le pays a le droit de réclamer.

La proposition, mise aux voix, est adoptée à une majorité de 9 voix.

Le 2 février, lord Porchester propose une seconde fois que les pièces relatives à l'expédition de l'Escaut soient déposées sur le bureau.

M. Canning dit qu'il pense que cette investigation doit avoir toute la latitude dont elle est susceptible ; il a , en conséquence , cru devoir en référer a un autre tribunal qu'à celui de l'armée pour juger cette expédition , et il croit qu'il aurait été mieux de prendre d'abord cette marche ; il demande à expliquer en peu de mots comment il lui parait que l'enquête de la chambre doit principalement être faite. H y a deux points, se-

5gi Ion lui, très-distincts, savoir : le but politique de l'expédition ; et , pour cela , il faut entrer dans les détails de la situation de l'Angleterre par rapport à l'Europe. Ce point est celui sur lequel pèse plus particulièrement sa responsabilité , tout ce qui se rapporte au service militaire ne le regardant pas; en conséquence, il ne se regarde pas comme responsable de l'évacuation de l'île de Walcheren , sans toutefois vouloir, par cette déclaration , décider en rien la question : loin de lui de vouloir se décharger aux yeux de la chambre aux dépens d'aucun de ses collègues ou de toute autre personne.

11 mettra donc la plus grande attention pour assister à toute cette discussion, et s'efforcera de donner tous les éclaircissemens qui pourront être demandés sur sa propre conduite, en évitant, toutefois, de prendre part aux objets qui ne peuvent le regarder.

La chambre se forme alors en comité pour procéder à l'examen de l'expédition de l'Escaut; les étrangers se retirent et la galerie est évacuée.

On procède à l'examen des témoins pendant les séances qui ont lieu depuis le 2 février jusqu'au 10 mars; après quoi lord Porchester fait, le 26 mars, la proposition suivante :

« Que, d'après l'examen des pièces, il paraît qu'une « expédition , composée de trente mille hommes et de « trente sept vaisseaux de ligne et frégates , a fait voile « le 28 juillet pour se diriger vers l'Escaut, ayant pour « but la destruction de la flotte ennemie , comme aussi « celle d'Anvers, Flessingue et les bàtimens de l'Escaut,

« la prise de l'île de Walcheren, et de prendre les moyens « convenables pour empêcher à l'avenir les vaisseaux de c guerre de cette nation d'entrer dans l'Escaut;

« Que l'île de Walcheren s'est rendue le 1 5 août ; mais « que , le 27 août , toute espèce d'attaque sur Anvers « comme sur la Hotte a été déclarée impraticable;

« Que la destruction du bassin , des calles , arsenal , « magasins , et généralement tous les moyens de défense « de la ville de Fléssingiie , ayant été opérée le 1 1 dé- « cembre, l'île de Walcheren a été évacuée le a 3 du même « mois ;

« Qu'il ne paraît pas à la chambre que le mauvais suc- « ces de l'expédition soit imputable à l'armée , ainsi qu'à « la marine ;

« Qu'une maladie contagieuse ayant eu lieu le 19 août, « il existait , le 8 septembre, environ dix mille neuf cents « malades, et que , d'après l'opinion des médecins, la « guérison laissait toujours les personnes ayant été at- « teintes de ce mal dans un état peu propre au service « militaire ;

« Que l'expédition de l'Escaut a été entreprise dans « des circonstances de saison qui ne laissaient aucune 0 chance de succès, en raison de cette maladie contait giense qui est ordinaire à cette époque de l'année ; que « la perte éprouvée par les troupes de sa majesté attire « sur les auteurs de cette expédition une responsabilité « que la chambre déclare reconnaître ;

« Qu'en dépit de toutes les représentations adressées « aux minisires par les officiers commandant cette expé- « dition , ainsi que ceux destinés à garder l'île de Walche- « ren, ils n'ont pris de détermination à cet égard que le « 4 novembre, de manière que l'évacuation n'a pu avoir « lieu que le 23 décembre suivant ;

« Enfin qu'une semblable conduite de la part des mi- « rustres de sa majesté réclame la plus sérieuse attention, « comme la censure la plus sévère de la chambre. »

Après quatre séances prolongées dans la nuit, et employées à la discussion de ces articles, M. Canning prend la parole pour répondre à un discours des plus éloquens et des plus virulens de M. Grattan. Il s'exprime ainsi :

L'honorable orateur , qui vient d'occuper si brillamment notre attention , a conclu par déclarer que les calamités qui ont été la suite de l'expédition malheureuse de 1 Escaut, doivent nécessiter la juste sévérité de la chambre contre les auteurs de cette expédition. Gomme l'un de ces auteurs , je prends la parole non-seulement pour justifier cette expédition ? mais pour démontrer, qu'en la conseillant à sa majesté , les ministres ont été guidés par le juste sentiment de leur devoir,* qu'ils ont agi, en cela, de manière à ce que, si je n'étais pas du nombre de ces ministres, j'élèverais ma voix pour faire connaître mon approbation sur cette mesure. Il est des principes qui doivent toujours être suivis, quels que soient les hommes qui forment l'administration.

Nous ne devons pas examiner cette affaire sous le seul point de vue de l'opération , mais comme une branche du même système de politique, poursuivi depuis le commencement de la guerre , et qui a toujours eu pour but de préserver les autres nations de la domination de la France, et d'assurer en même temps l'intégrité et l'indépendance de l'empire britannique.

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'avoir recours aux argumens pour prouver nos véritables intentions à cet égard, quand, a l'appui de

nos opinions connues, on peut ajouter l'intérêt que nous avons à employer tous les moyens pour parvenir à les voir triompher, aussi long-temps que l'Angleterre conservera sa prééminence parmi les autres nations de l'Europe. Elle doit à sa dignité de protéger les nations faibles contre l'oppression , non-seulement sous le rapport de son propre intérêt, mais aussi autant qu'il lui est possible de le faire sans exposer sa propre sûreté. 11 n'est que trop vrai que celles de ces nations qui ont voulu montrer de la résistance à la France , et à qui nous avons jusqu'ici prêté notre appui, ont toujours succombé sous la puissance de l'ennemi , et souvent se sont vues forcées de faire cause commune avec lui. Nous avons donc ici à combattre , non-seulement la France , mais aussi les nations mêmes auxquelles nous avions accordé nos secours ; mais il est vrai de dire que, par suite de la contrainte où elles étaient, nous avons eu pour nous leur secrète disposition. Ce n'est pas un motif, toutefois, de blâmer le principe des opérations continentales , ou de dire que notre générosité a été nuisible à nos intérêts.

Il est de notre premier devoir d'envisager l'avenir et de prévoir le cas (non probable il est vrai) où la France continuerait d'exister comme elle est, et où tous les efforts de cette nation, comme des autres à sa suite , seraient dirigés vers nous. Le gouvernement doit penser à la sécurité du pays avant tout ; toutefois , ces sages précautions ne doivent pas diminuer les effets de notre protection envers les autres ; nous devons tou-

5cj6 jours reconnaître les efforts qu'ils font pour soutenir notre cause, et si quelquefois on les a vues agir contre nous, c'a n'a jamais été qu'après avoir éprouvé d'abord une ruine complète. Ainsi, il est bien entendu qu'il est d'une bonne politique pour nous de combiner nos mesures dans l'intérêt des autres peuples , quand toutefois notre intérêt est a l'abri. 11 est juste et grand d'être généreux, mais il est de notre devoir de penser k notre préservation.

C'est d'après ce principe que les ministres de sa majesté ont conseillé l'expédition ; et c'est d'après ce même principe que je demande qu'ils soient jugés. La chambre reconnaîtra que je laisse de côté 1 idée que cette expédition a eu pour but une diversion en faveur de l'Autriche. Il est certain cependant que tel en a été le résultat ; il est certain aussi que quand l'Autriche a levé les armes contre la France, en occupant toutes ses forces, l'Angleterre était obligée d'arriver à son aide , non pas seulement en raison d'alliance passée, mais dans son propre intérêt. Il ne s'agit plus que de déterminer quelle assistance il nous était convenable d'accorder, et quel emploi de nos forces pouvait être le plus utile k l'Autriche , en ayant soin de ne pas dégarnir notre pays. Telle nous semble être l'expédition de l'Escaut, et, si on veut la juger d'après le principe que je viens de poser, j'ose espérer qu'on reconnaîtra qu'elle a été sagement combinée.

On voit , dans les pièces déposées sur le bureau, que cette expédition n'a pas été conçue pendant

la guerre d'Autriche ; une attaque sur l'île de Walcheren n'est pas un nouveau projet du gouvernement , toujours le cabinet l'avait méditée. Ce n'est donc pas l'œuvre entière de la présente administration, elle a été combinée par plusieurs ministères; de plus en plus on en a senti l'importance, surtout en voyant l'accroissement de la puissance navale de la France, et jamais sans doute une occasion plus favorable et plus urgente ne s'était offerte. La chambre se souviendra, j'espère, que le noble lord auquel j'ai eu l'honneur de succéder dans le poste que j'occupe, a démontré alors , avec son habileté remarquable , l'extrême nécessité de porter l'attention du gouvernement vers la puissance navale , toujours croissante, de l'ennemi dans l'Escaut; qu'il a développé le nombre de moyens que Bonaparte possédait là pour nous nuire, et qu'il signala principalement l'arsenal d'Anvers comme un objet qui devait attirer toute notre sollicitude. Cet avis, qu'il a légué à la présente administration, a été pour elle une nouvelle preuve de son patriotisme et de sa sagesse. Je ne puis donc pas craindre de n'avoir pas pour appui l'honorable lord lui-même , je ne dirai pas pour le détail de cette expédition, mais pour son principe et son objet, dans le but de détruire, s'il est possible, l'arsenal et les forces navales de l'ennemi dans l'Escaut ; et ce noble lord ayant eu l'honneur de remplir les deux postes de l'amirauté et du ministère où je me trouve placé , a dû connaître, mieux que tout autre , l'importance de l'entreprise et ses moyens

d'exécution ; et cependant , à cette époque , quelle était la position d'Anvers ? quelle était son importance, comparée à celle d'aujourd'hui? Il est inutile de reproduire à la chambre l'attention que Bonaparte y a apportée , et la vanité qu'il affectait de l'accroissement de sa marine. Il était sûrement digne de l'Angleterre de détruire ces motifs de gloire , mais il lui fallait risquer tout ce que demande une grande entreprise de cette sorte. Tout se trouvait réuni dans ce projet, avantage, gloire, et sécurité pour nous. La destruction d Anvers nous évitait l'obligation d'avoir constamment une flotte dans les Dunes, il y avait donc aussi un principe d'économie. Ainsi, indépendamment de la considération de l'Autriche, l'expédition de l'Escaut était calculée de manière à devoir procurer a l'Angleterre les résultats les plus marquans.

J'ai établi brièvement les motifs qui ont déterminé l'expédition de l'Escaut , il me semble inutile d'en dire davantage maintenant. Si a ces motifs nous ajoutons la guerre d'Autriche et les demandes réitérées de cette puissance pour des secours , il ne restera plus qu'à déterminer quel était le moyen de répondre à cet appel dont l'honneur nous faisait une loi. L'importance de l'expédition de lEscaut nous a paru si palpable que si le secours a accorder à l'Autriche n'avait pas pu se combiner avec l'opération projetée, nous aurions encore conservé l'espoir de procurer cet avantage à notre pays. Quelle a donc été notre détermination quand, après l'examen le

plus scrupuleux , nous avons reconnu que de tout ce que l'Angleterre pouvait faire en faveur de l'Autriche, rien ne pouvait être comparable k la destruction d'Anvers? De tous temps il y a eu deux moyens d'aider un allié, soit par l'envoi d'une armée à son secours , soit aussi en opérant une diversion en sa faveur. Je n'entreprendrais pas de répondre k ce premier moyen si je n'avais pas entendu un honorable membre dire que nous aurions dû diriger l'expédition vers Tri este , dans le but d'opérer de concert avec l'Autriche. Je dois supposer que l'on a voulu dire en pénétrant en Souabe a travers le Tyrol : cette idée me paraît tellement extravagante et absurde, que je n'ose m'y arrêter. On n'a pas envisagé les difficultés et les dangers d'envoyer ainsi des vaisseaux de transports encombrés de troupes , pour faire un semblable voyage , passer le détroit de Gibraltar, la Méditerranée et remonter l'Adriatique pour arriver trois ou quatre mois après le départ au lieu de leur destination , les dépenses d'une opération de cette nature , et l'inconvénient de placer ainsi une armée dans un pays si peu préparé k la recevoir. Et que serait-il arrivé après tout cela? Notre armée aurait trouvé Trieste dans la possession des Français, et n'aurait pas rencontré un soldat autrichien a plus de trois cents milles du rivage.

Je dois toutefois k la vérité de dire que jamais l'Autriche n'a partagé un semblable projet ; quoique , comme il était bien naturel , elle eût présenté plusieurs plans pour l'emploi de notre as-

4oo sistance , jamais elle ne nous a proposé une expédition vers Trieste.

Cette puissance nous avait proposé de faire une tentative en Italie , de continuer nos opérations sur la Péninsule , et enfin d'opérer une diversion en débarquant des troupes dans le nord de l'Allemagne. On a vu déjà ses motifs que l'on a eus pour ne pas effectuer ce premier plan. Pour le second, on sait que nous avons continué nos efforts dans la Péninsule. Il ne reste donc qu'à examiner la troisième proposition concernant le nord de l'Allemagne, pour laquelle les honorables membres ont dit tant de choses , dans le but de prouver que les dispositions de ce pays sont telles que l'apparition d'une force anglaise devait procurer un soulèvement général contre les Français. J'ai eu souvent l'occasion de dire et de rappeler que faire naître des insurrections semblables , exciter les peuples à la révolte sans avoir le moyen assuré de les soutenir dans cette entreprise, est l'action la plus cruelle et la plus impolitique.

Sans doute cette tentative aurait forcé Napoléon à diviser ses forces pour répondre à une attaque , mais l'expédition de l'Escaut avait le même avantage. Il ne s'agit donc plus que de savoir laquelle des deux expéditions offrait plus de chances de succès , dans la supposition d'une défaite en Allemagne.

Les honorables membres ont blâmé le projet de la destruction de l'arsenal d'Anvers et la prise des vaisseaux ; comme étant d'un intérêt trop di-

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rect et trop exclusif pour l'Angleterre. C'est un bon principe qu'ils poussent trop loin. Négliger son propre intérêt pour ne s'occuper que de celui des autres serait véritablement par trop romanesque. D'ailleurs où étaient les chances de succès? Il n'y a pas long-temps que l'Angleterre a envoyé une armée dans le nord de l'Allemagne , pour agir contre la France , et l'issue de la bataille d'Austerlitz en dit plus que je ne pourrais ni ne voudrais le faire. Toutefois les honorables membres doivent faire la part du temps et de la différence des circonstances. Alors une armée russe combattait pour le maintien de la monarchie autrichienne , l'empereur était à la tête de son armée une autre armée suédoise devait se joindre à l'expédition , le Danemark était neutre ainsi que la Prusse , et sa neutralité n'était qu'apparente et plutôt pour conserver son territoire. Comparez maintenant la position du nord de l'Allemagne à l'époque où l'Autriche nous proposait d'y faire une diversion en sa faveur. La Russie alliée de la France , le Danemark contre nous , la Prusse entamée par des batailles désastreuses et l'Allemagne couverte d'Etats indépendans ou composés de gouvernemens usurpés : tel était l'état des choses ; et on voulait que nous envoyassions une armée dans cette partie de l'Allemagne !

La mesure adoptée par le gouvernement de sa majesté a été tout opposée, elle a été calculée dans l'intérêt de nos alliés comme dans le nôtre , de manière à être a l'abri de tout reproche.

Un journal français a mis dans ma bouche qu'à i. 26

l'époque où l'expédition de l'Escaut a eu lieu , je comptais sur une coopération de la Flandre et de la Hollande. Les paroles d'un homme aussi insignifiant que moi ne valent pas la peine d'être mal rapportées, et je ne veux pas abuser du temps de la chambre pour rectifier ce qui a eu lieu. Cependant , en considération du poste que j'ai l'honneur de remplir, on pourrait supposer, si je ne relevais pas ces paroles mensongères, qu'il y a quelque autorité dans la supposition qu'on en a faite. Je déclare donc que jamais je n'ai ouvert la bouche à cet égard; je dirai plus, et donnerai l'assurance que jamais on n'a eu une semblable espérance , et que l'expédition de l'Escaut n'a été entreprise que parce qu'il n'y avait aucune vue à ce sujet. Nous n'étions pas en mesure d'entreprendre une opération continentale ; les mêmes raisons que j'ai données contre une expédition dans le nord de l'Allemagne auraient encore bien plus de force pour celle contre Anvers , si j'avais dû compter sur des insurrections. J'ai consenti à l'expédition de l'Escaut , comme opération militaire et nullement politique ; je n'ai jamais eu l'idée de faire la conquête de la Flandre en dépit de la France, ou de libérer la Hollande en y pénétrant par l'Escaut ; mais j'ai pensé , et je pense encore , qu'il était possible de frapper un grand coup contre Bonaparte par la destruction de sa flotte et de son arsenal. 11 est de fait que la ville d'Anvers est peut-être le point de l'Europe subjuguée où la tyrannie de la France a eu le moins d'empire. Avant la révolution, Anvers était dans un état

de langueur et de dépérissement , en le comparant à ce que cette ville était autrefois , comme centre de l'industrie et du commerce. C'était le résultat de traités. Elle est sortie de cette affligeante position par sa jonction avec la France. Il n'y est resté aucun attachement pour son ancien gouvernement , et c'était contre sa nouvelle prospérité et contre sa puissance croissante que l'entreprise était dirigée. On ne pouvait donc attendre aucune espérance de coopération de la part de ses habitans : ce sont peut-être les seuls qui auraient eu à souffrir en se retrouvant dans leur ancienne position. Sur quoi pouvions-nous donc fonder nos espérances ? Indubitablement nous espérions prendre Anvers par surprise , et les renseignemens que nous possédions sur l'état de dénuement de cette place étaient de nature à nous donner cette espérance. De plus , le Moniteur lui-même , qui , comme on le sait , renfermait la correspondance de Bonaparte avec son ministre de la guerre , est manifestement arrangé pour faire croire au peuple français que ce n'était pas sans raison qu'Anvers était dans un état d'abandon. Ce journal dit que notre expédition est destinée pour l'Espagne , mais qu'en raison de l'armistice conclu avec l'Autriche , nous en avons changé la destination : assertion évidemment fausse et faite seulement pour motiver la négligence que l'on devait se reprocher envers la ville d'Anvers. Plus loin il est dit , dans le même journal : Les gendarmes et la garde nationale viennent de recevoir l'ordre de marcher sur Anvers , pour mettre

cette ville en état de défense. Certainement cet ordre prouve assez la position où était Anvers avant cela. On pouvait opérer une surprise , et tel était le but de l'expédition : c'est l'ennemi luimême qui donne la preuve de la sagesse de notre plan.

Mais on a dit avec emphase que les ministres de sa majesté n'avaient pas prévu ces difficultés, et qu'alors leur expédition n'étant pas de nature à les surmonter, ils devaient répondre de la nonexécution du plan. Je répondrai qu'ils n'ignoraient pas ces difficultés , mais qu'elles n'étaient pas de nature à s'opposer aux suites qu'ils avaient droit d'attendre de l'expédition ; sans doute les honorables membres ne veulent pas dire que des ministres doivent toujours être sûrs d'un succès complet quand ils entreprennent un plan, et qu'ils doivent tracer au commandant chaque opération qu'il lui est enjoint de faire : alors jamais il n'y aurait d'expédition possible ; car quel est celui qui peut prévoir les événemens de la vie , et les causes qui peuvent venir renverser des projets? Quel est le ministre qui voudrait tracer à un général la marche qu'il doit suivre , sans lui laisser la libre disposition d'agir selon les circonstances qui viennent se présenter?

On a beaucoup parlé néanmoins de l'insuffisance des moyens employés pour le siège d'Anvers , et alors on calcule sur le cas d'un siège régulier, tandis que le gouvernement avait l'espérance que cette place pourrait être prise par surprise.

On a aussi beaucoup blâmé les ministres d'avoir entrepris cette expédition contre l'opinion du général en chef, et particulièrement du colonel Gordon, que l'on dit avoir annoncé que c'était une entreprise désespérée. Je ne pense pas que cette expression ait été employée dans le sens qu'on lui suppose , et qu'il ait voulu dire quelle était mal combinée.

On a reproché au gouvernement de n'avoir pas pris l'avis de lord Chatam. Mais que signifie ce reproche? lord Chatam a une double responsabilité , et comme ministre , et comme commandant en chef. Il n'y a donc pas de motif à ce reproche.

En parlant de la difficulté de prendre Anvers par surprise, j'ai entendu lord Castlereagh parler de Copenhague , et dire , avec ses amis , que cette ville avait été prise par trop de surprise , et que l'indignation des habitans

contre nous était telle que Quoi? Que ces

mêmes habitans se sont rendus sans se défendre ! Certes, ce sont là de nouvelles preuves d'indignation .

S'il était nécessaire de présenter des exemples de places aussi fortes qu'Anvers prises par un coup de main, je parlerais de la campagne de Dumouriez, dans les débuts de la révolution, et de la manière dont les places du Brabant et de la Hollande ont été enlevées. Mais, dira-t-on, c'est l'effet des principes révolutionnaires, et ces places étaient prises avant d'avoir brûlé une amorce. Mais alors , que dira-t-on de Prague , se rendant

après sept jours de bombardement; de Schweidnitz, en Silésie, forteresse considérée comme imprenable , prise cependant par un coup de main , et reprise plusieurs fois depuis 1747 jusqu'en 1761, et enfin , en 1762, après un siège régulier? J'en dirais de même de Lérida , en Catalogne , investie par le grand Condé, et se rendant ensuite au duc d'Orléans.

La seule conséquence que je veux tirer de ces exemples est que , dans les chances de la guerre , les forteresses les plus formidables peuvent être prises par suite d'un coup de main. Il n'est donc pas vrai de dire qu'une expédition calculée pour prendre une place forte à l'improviste , est nécessairement une opération mal combinée.

Mais admettons un instant que les choses soient totalement différentes , et que l'ennemi ait été l'assaillant; qu'au lieu d'avoir à se justifier pour avoir pris l'île de Walcberen , les ministres aient à se défendre pour avoir laissé prendre l'île de Wight , et d'avoir souffert qu'une armée française séjournât trois mois dans un lieu d'où elle

j il

menaçait notre principal arsenal de Fortsmouth. Que dirait-on contre les ministres alors? Que de motifs d'accusation contre eux ! Combien on vanterait l'entreprise de l'ennemi d'avoir ainsi opéré par surprise ! Et cependant l'occupation de Walcberen par nos troupes est aussi importante pour nous que la supposition que j'ai faite le serait pour les Français.

Cette occupation de Walcberen portait un coup

4°7 terrible a Bonaparte ; il me semble qu'il était important de lui montrer qu'il ne pouvait pas garnir toute l'étendue de ses côtes de troupes, et qu'une invasion dans ses domaines était possible.

Je conviens que ces avantages ont été perdus par le mauvais succès de l'expédition; mais plus nos regrets sont grands , et plus la ebambre reconnaîtra quels avantages on aurait pu retirer d'une combinaison de cette nature. Conséquemment elle sera loin de blâmer les ministres qui l'avaient conçue dans l'intérêt général et particulier de leur pays.

J'ai montré les avantages qui pouvaient résulter de cette expédition , et l'effet qu'elle devait produire sur la marine française; j'ajouterai que le revenu de la douane d'Anvers est environ le tiers de celui que produisent les douanes de toute la France à Bonaparte. Si on ajoute à ces motifs celui de l'économie pour nous de n'être plus obligés d'entretenir une flotte pour surveiller l'Escaut, et la gloire de posséder la clef du pouvoir naval de notre rivale , on sera forcé de reconnaître de quelle importance était l'expédition dont il s'agit pour l'Angleterre.

Je ne puis rien ajouter à toutes les considérations que je viens de présenter. Je répéterai que je regarde les ministres comme acquittés de toute imputation , tant sur l'expédition que sur l'abandon qu'on a fait, en raison des circonstances, de l'île de Walcheren; et je pense que la chambre , dans son esprit de justice > ne refusera pas

4o8 de repousser ia proposition de censure des ministres. Il me sera permis, j'espère, d'ajouter que nous avons à lutter contre un ennemi qui agit par lui seul , qui ne demande de conseil a personne, et qui n'est pas obligé de rendre de compte de ses opérations. Il dispose à sa volonté des ressources d'une grande nation ; ses succès sont représentés avec enthousiasme , ses défaites cachées, tandis que nous sommes obligés d'agir avec le désavantage d'un gouvernement mixte et compliqué ; désavantages amplement payés par le bonheur d'une constitution jusqu'ici sans imitation dans le monde entier. Enfin, tout en jouissant d'institutions qui garantissent la sécurité de la nation, nous n'en avons pas moins à lutter contre un pouvoir affranchi de toutes les entraves de responsabilité. Je ne concevrais pas que, dans une circonstance pareille, on voulût augmenter encore les entraves , de manière à rendre impossible toutes tentatives dont le résultat serait douteux.

Je me résume et conviens qu'une enquête sur cette expédition est l'usage d'un droit constitutionnel que nous sommes trop heureux de conserver , et je suis prêt à déclarer que cette investigation a été conduite avec une réserve et une modération admirables. Je crois que l'on admettra que les personnes accusées n'ont pas refusé de donner toutes les explications que l'on a pu désirer, et quelles attendent en ce moment avec confiance la décision de la chambre. Elle sera de

4o9 nature, j'espère, a recevoir la sanction de la nation entière.

La chambre met aux voix la proposition de lord Porchester.

Le résultat du scrutin est : pour, 227 ; contre, 27^. Majorité en faveur des ministres , 48.

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