VOTE DE CRÉDIT
(Juin 1810.)
Le chancelier de l'échiquier demande la troisième lecture du vote de crédit, s'élevant à trois millions de livres sterling.
M. Whitebread entre dans un long examen de la position intérieure et extérieure, dont on retrouvera les développemens et les motifs dans la réponse de M. Canning.
M. Canning dit :
J'hésiterais de prendre la parole en ce moment, et je n'empêcherais pas mon honorable ami , le chancelier de l'échiquier , de répondre à un objet qui le concerne plus particulièrement, si l'honorable orateur, M. Whitebread, n'avait prononcé dans son discours quelques personnalités à mon égard. Je saurai toutefois être bref et avare des momens de la chambre, en déduisant les motifs que j'ai pour voter en faveur de la mesure que l'honorable orateur combat.
Je ne relèverai pas les expressions qu'il a employées pour donner la preuve de sa désapprobation des membres du ministère ; d'autres que moi sauront relever ces assertions. Tout ce que je dirai ; est qu'une administration qui se main-
tient jusqu'à la fin d'une session comme celle que nous venons d'avoir, mérite qu'on lui accorde ia même confiance pendant l'intervalle jusqu'à la session nouvelle, afin de profiter des changemens heureux qui peuvent s'opérer en Europe, et qu'elle a nécessairement les moyens de connaître.
Le ministère actuel peut donc dire qu'il est honoré de la confiance de sa majesté , comme aussi de celle de la chambre. Je pense , dans ce cas, que si 1 honorable orateur avait des motifs pour réclamer le changement de ce ministère , il aurait dû franchement en faire la proposition, au lieu d'apporter des obstacles aux opérations de celui qui existe. Il conviendra que cette marche n'est ni raisonnable ni loyale.
Si donc le ministère obtient le vote de crédit demandé pour répondre aux besoins pendant l'intervalle des sessions, il ne restera plus qu'à en fixer le montant; car chacun sent qu'il est indispensable d'accorder un crédit quelconque à un ministère , fût-ce même à celui que l'honorable orateur voudrait voir remplacer celui-ci.
L'honorable orateur ne fixe rien à cet égard , parce qu'il ne voit pas la nécessité d'accorder un crédit; il n'entrevoit aucunes mesures à prendre, aucunes opérations possibles par le ministère actuel ; enfin , il n'entrevoit que malheur et désespoir.
Toutefois je ferai observer , et sans doute la chambre en sera surprise comme je l'ai été moimême, qu'il n'a pas terminé son discours cette fois,
comme il est habitué de le faire a la fin d'une session , par la déclaration de la nécessité de la paix , et en assurant qu'on peut l'obtenir. J'aurais désiré au moins qu'il voulût démontrer la possibilité d'une paix honorable, et de nature a garantir notre sécurité; alors , malgré la différence d'opinion qui existe entre nous , j'aurais été le premier à dire qu'il avait présenté des vues sages et utiles au pays. C'est alors qu'il aurait eu droit de s'opposer au vote demandé; mais comme il n'a rien dit sous ce rapport , et qu'il paraît en avoir abandonné l'espérance... (Je n'ai nullement abandonné cette espérance , dit M. Whitebread , seulement j'ai oublié d'en parler. ) Eh bien! soit, c'est seulement une omission. Cependant si cette omission était volontaire , alors l'honorable membre aurait bien changé dans ses opinions; dans le cas contraire, et si c'est par inadvertance, il prouve au moins qu'il n'est pas aussi ardent sur ce sujet qu'il l'était autrefois , car on n oublie pas l'objet qui occupe exclusivement. Dans tous les cas , il paraît être bien convaincu que notre opinion est que la guerre est interminable.
Cependant il convient qu'il est arrivé de grands et notables changemens en Europe : cet aveu devrait le porter à penser qu'ils peuvent aussi nous être favorables; sans doute les événemens de l'année dernière pourraient lui en fournir la preuve .
L'honorable membre nous a dit, dès le commencement, qu'il n'augurait pas bien de la guerre que l'Autriche venait d'entreprendre ; mais pou-
vait-il imaginer, dit-il, qu'un seul mois après sa prédiction , des événemens surviendraient de nature non - seulement a arrêter les progrès de l'ennemi , mais aussi a rendre douteuse l'issue de la campagne , et a réveiller l'espérance de l'Europe entière?
Mais , malgré ces événemens , l'honorable membre n'abandonne pas pour cela ses espérances. Le parlement suivra-t-il son exemple? et voudra-t-il refuser les moyens de profiter de ces circonstances inopinées? la cause de l'Espagne est-elle donc désespérée? et faut-il , afin d'agir contre l'administration actuelle , laisser le gouvernement sans moyens de profiter des événemens qui peuvent amener la délivrance de ce pays? Au surplus, l'honorable membre, en désespérant de l'Espagne , ne fait que suivre la même marche qu'il a adoptée depuis quinze ans qu'il désespère de toutes les puissances de l'Europe.
Mais quelle était la nature de ces guerres, et le caractère des nations subjuguées parla France? Je parle ici du commencement de la révolution , et je me reporte au langage de l'honorable membre et de ses amis. La France avait obtenu la république , et les autres nations étaient gouvernées par la faiblesse et le despotisme militaire, il est vrai, mais s' appuyant sur de mauvaises institutions ; en France une philosophie éclairée et libérale avait établi l'esprit de liberté révolutionnaire. Sa force n'était que le résultat de la faiblesse dont elle sortait.
Maintenant tout est changé, la France est de-
venue elle-même un despotisme militaire; elle est en face de la nouvelle indépendance d'Espagne , et il est probable que la victoire abandonnera des armes qui ne sont plus employées en faveur de la liberté , et qui ne servent désormais qu'a la tyrannie et a l'oppression.
Sans doute l'Espagne ne peut pas encore parler de la victoire, et la puissance militaire de la France dompte la théorie que ce pays possède; mais enfin la résistance de l'Espagne est totalement différente de celle qu'a éprouvée la France dans toute l'Europe. Partout, quand les armées françaises avaient envahi un pays à la suite de victoires , le vaincu était forcé de rester à la disposition du vainqueur; il n'en a pas été ainsi en Espagne , la France y a-t-elle établi sa domination? partout le même esprit, la même énergie a continué soit dans des armées vaincues , soit dans des villes rasées ; la vengeance sortait des flammes, et nulle part le pouvoir n'a été conquis. Un peuple animé d'un esprit pareil peut être exterminé, mais jamais soumis. Il ne serait donc pas surprenant de voir un jour la cause des Espagnols vengée , et nous ne pouvons voir sans admiration et sans estime ce peuple conserver une énergie , un zèle , une persévérance inconnus dans toute autre partie de l'Europe.
Je ne puis me refuser à penser que l'honorable membre , en reconnaissant les grandes qualités de cette nation , a jugé prudent et convenable de ne plus parler de la paix. Sans doute il aura pensé que tant qu'il existe une seule espérance
de retirer ce peuple de l'usurpation tyrannique de la France , il serait imprudent , et d'une mauvaise politique , de refuser nos moyens d'assistance à la Péninsule. Nous ne pouvons pas le faire, en effet, sans nous exposer à voir cette Péninsule occupée par la France, et ses ressources employées immédiatement contre nous Nous sommes trop engagés dans cette cause pour l'abandonner.
Mais , dit l'honorable membre parmi toutes ses récriminations;, il n'y a eu en Espagne ni plan, ni ordre , ni combinaison militaire. Et comment aurait-il pu en être autrement dans un pays oii la vengeance est le seul esprit qui dirige, et ou il n'y a que l'espoir de conserver ce qu'on a qui fait agir? comment espérer trouver au milieu de cette explosion nationale l'esprit d'ordre et de tactique que l'on rencontre dans toutes les guerres d'une autre nature? Au milieu de ces inconvéniens, l'Espagne conserve cependant l'avantage de se dire que si elle a été subjuguée par l'énergie de la France régénérée , et par cet esprit de liberté capable de produire tant de prodiges, les mêmes causes n'existant plus aujourd'hui , elle peut se relever et laisser agir son sentiment de vengeance capable de lui permettre de conquérir son indépendance aux dépens de la tyrannie et de l'oppression.
Je ne prétends pas nier que si l'objet de cette guerre ne concernait que l'Espagne seule, et qu'il ne fût question que d'une demande de secours en faveur de ce pays, nous n'ayons suffisamment de causes de plainte pour ne pas y
accéder. Les pièces déposées sur ce bureau , et la correspondance de Wellington particulièrement, prouvent que l'armée anglaise aurait à se plaindre de la réception que l'Espagne lui a faite; mais , ici , il s'agit de l'existence de l'Espagne , et de l'asservissement de l'Europe entière. Nos ressentimens particuliers doivent se taire pour ne penser qu'à l'intérêt général, et non à ce qui nous regarde personnellement. Quelle serait la conséquence de notre abandon de la cause de l'Espagne? l'avantage que nous ferions a la France. INotre propre intérêt demande donc que nous défendions la Péninsule jusqu'à la dernière extrémité. L'Espagne et le Portugal sont nos postes avancés. Il doit être de notre politique d'entretenir la guerre partout où la France a porté ses armes.
Je dis que c'est d'une bonne politique , quand bien même nous oublierions la grande maxime d'une grande et forte puissance comme l'Angleterre , qui est de protéger le faible contre l'abus de la force.
Continuons donc d'aider l'Espagne en dépit de son ingratitude.
Mais on acccuse le ministère de ce pays-ci d'être la cause de la faiblesse du gouvernement d'Espagne, en ne lui ayant pas procuré des institutions plus convenables.
J'avoue que j'irai au devant de ma part de la responsabilité de cette accusation. L'honorable membre peut voir dans les papiers déposés sur le bureau , que nous n'avons cessé de recommander à l'Espagne l'établissement d'un gouvernement
4*7 suprême et central, où toutes les autorités des provinces, juntes, et autres, seraient réunies; nous en avons même fait la condition de notre continuation de la guerre ; c'était notre sine quâ non du maintien des forces britanniques.
Il est bien vrai que nous n'avons pas été jusqu'à prescrire la forme de gouvernement à établir, et je suis prêt à donner les motifs de cette réserve.
Mais non , afin de ne pas abuser des momens de la chambre, je prierai l'honorable membre de compulser la correspondance de M. Stuart; il verra la plus que je ne pourrais lui en dire, et quant a l'accusation qu'il me fait d'avoir contribué au choix des personnes composant le gouvernement suprême , il lui sera facile de reconnaître que je n'ai pu connaître les individus que par la correspondance de l'agent britannique. C'est ainsi que les noms de Flovida Elança , de Saavedva, de Jovellanos , reconnus, par tout le monde, comme les hommes les plus capables, ont été choisis pour former le gouvernement , et que j'ai appris qu'ils formaient la junte; m'étaitil permis de balancer sur le jugement que j'avais a porter sur ces hommes ? Ce n'est donc pas moi qui ai formé ce gouvernement, et encore moins qui l'ai imposé a la chambre. C'est l'Espagne elle-même, et j'ai dû le reconnaître comme un pouvernement respectable .
Si plus tard cette junte n'a pas rempli les espérances qu'on s'en était formées ; si elle a manqué d'énergie, indubitablement c'est très-fàcheux , i. 27
mais il n'y a auetfn reproche h faire au ministère, à moins de prouver que l'on pouvait choisir une autre forme de gouvernement, et l'établir avec les mêmes facilités.
Il faut se souvenir que le moment était précieux , qu'il ne fallait pas perdre l'occasion ; il fallait que le mouvement de l'Espagne fût combiné par une seule autorité, et qu'en même temps l'ennemi fût frappé inopinément de cette insurrection générale. On n'avait pas le moyen de choisir, il fallait agir. Que dirait mon honorable ami, M. Sheridan, que je regrette de ne pas voir ici , s'il entendait l'accusation de l'honorable membre contre l'administration pour avoir agi trop promptement, lui qui, il y a deux ans, reprochait a cette administration de ne pas épouser la cause de l'Espagne ; sans doute il ne nous blâmerait pas dans les deux hypothèses; il ne pourrait nous reprocher d'avoir cédé au vœu général de toute la nation.
Les opinions sont bien variées sur la conduite que nous devions tenir. Quelques personnes auraient voulu que nous ne fissions rien , d'autres que nous eussions exigé la réunion des cortès, d'autres enfin que nous n'eussions pas fait reconnaître Ferdinand du tout ; enfin ils disent que nous n'aurions pas dû stipuler rétablissement d'une constitution monarchique en Espagne.
Dans le but de répondre à ces accusations, je dirai d'abord que quoiqu'on ait prétendu que reconnaître Ferdinand VII comme roi d'Espagne au lieu de son père, c'était sanctionner la con-
duite révolutionnaire de la France , la position était bien différente à cet égard que dans tout autre royaume : il faut se rappeler qu'il y avait l'abdication de son père qui était bien suffisante pour autoriser la reconnaissance de son fils, qu'en Espagne c'est une mesure très-fréquente dont on trouve la preuve dans l'histoire. L'abdication de Charles V, leur plus grand monarque, de Philippe Y, le fondateur de la dynastie de la maison de Bourbon en Espagne, qui a repris cette couronne a la mort de son fils en faveur de qui il avait abdiqué, sont des faits connus de toutes ies personnes qui m'entendent; il était naturel que le gouvernement regardât l'abdication de Charles et l'accession de Ferdinand comme une des choses auxquelles l'Espagne était accoutumée. Il faut ajouter que le nom de Ferdinand était dans toutes les bouches ; c'était le mot d'ordre du patriotisme , l'objet de l'enthousiasme général, le lien national de tous les partis. Il n'y avait en cela aucune illusion de notre part , c'était l'Espagne qui se prononçait : ainsi il ne nous fut pas donné de décider si Ferdinand Vîï serait le souverain ; si nous eussions hésité, on nous aurait forcés; si nous eussions proposé tout autre gouvernement qu'une monarchie, l'Espagne se serait soulevée.
Ce n'est pas comme défense que je dis cela, c'est seulement par respect pour la vérité. Nous n'avions aucune responsabilité sur ce point, parce que nous n'avions aucune décision à prendre ; nous devions donc considérer Ferdinand VII comme le souverain légitime de l'Espagne, d'à-
près les constitutions de ce royaume , et , de plus , le souverain d'après le choix de la nation .
Mais, dit -on, nous aurions dû insister sur rassemblée des cortès, comme composant les états anciens et réguliers du royaume. Je répondrai , de quel droit aurions-nous pu nous opposer aux institutions de ce pays ? n'était-ce pas assez pour nous de savoir qu'elles étaient sanctionnées par la nation? et la junte ne devait-elle pas représenter a nos yeux l'autorité du souverain légitime pendant sa malheureuse captivité ? Reportons-nous à l'époque mémorable de notre propre révolution de 1688, et voyons si on voudrait critiquer ce qui est arrivé alors, parce que les formes n'ont pas été observées dans un moment où la nouveauté des circonstances demandait l'adoption de mesures extraordinaires , si Guillaume III avait refusé de prendre les rênes du gouvernement avant la réunion de la convention, simplement parce que l'adresse qui lui indiquait de le faire provenait d'une autorité irrégulière , c'est - à - dire de quelques membres seulement de l'ancien parlement , réunis à la hâte au lord maire et au conseil de la cité de Londres ; s'il avait déclaré qu'avant de se considérer comme souverain il attendrait la réunion d'un parlement régulier et d'après les règles de la constitution.
La situation de l'Espagne était encore plus pressante , parce que , pendant les délibérations et les formes de cette marche régulière, l'ennemi s'était approché et avait pris possession des for-
teresses. A cette époque, il eût été difficile de trouver un endroit de l'Espagne où le drapeau de l'insurrection aurait pu être planté, et, par suite , impossible de procéder à l'élection des cortès. Il faut se souvenir que ce système des cortès était tombé en désuétude ; que les dernières fois qu'elles avaient été assemblées , le motif était seulement d'enregistrer les édits de la couronne ; que nombre des provinces soulevées contre la France n'avaient même pas le droit d'envoyer des représentais, et que si nous leur avions dit: Assemblez les cortès , elles nous auraient répondu : Nous n'avons rien à faire avec les cortès ; qu'alors une représentation aussi inégale aurait été pire qu'une absence de représentation; qu'en outre il eût fallu un temps considérable; et, tandis que nous nous serions occupés a bien observer les formes, l'ennemi se serait emparé du pays tout entier.
L'expérience prouve que la division des autorités était la seule marche à suivre; ainsi d'un côté un régent, de l'autre les cortès, ont dû former l'autorité de la junte. Mais comment choisir un régent? d'après quel droit? où étaient les personnes pour le choisir? et tout cela, je le répète, dans une circonstance telle, qu'un moment de retard décidait de l'existence de toute l'Espagne, Le gouvernement a agi d'après ces principes, et notre intervention a été ce qu'elle avait le droit d'être avant de faire entrer une armée anglaise en Espagne.
Je dois répondre à des objections de l'honorable membre sur les opérations de l'été dernier; il a
4^2 condamné , et même regardé comme une folie , comme il la appelée , l'idée d'envoyer une autre armée en Espagne après ce que nous avons déjà éprouvé. Mais il n'a pas été exact dans ses citations : l'armée de lord Wellington n'a pas été envoyée pour pénétrer en Espagne, mais bien pour retirer le Portugal du jougquelui imposaient les Français, et, dans le cas oii cela se pourrait, de coopérer avec les forces espagnoles sur les frontières du Portugal. Sans doute, l'honorable membre n'aurait pas voulu que le général restât inactif en Portugal , après avoir réussi a chasser l'ennemi de ce pays. Il ne peut blâmer lord Wellington d'avoir usé de la latitude qui lui était laissée, encore moins d'avoir remporté la brillante victoire de Talavera , faite , à elle seule , pour couvrir de gloire l'armée anglaise et le général qui Fa si vaillamment commandée. C'est cette victoire qui a dégagé Cadix, et qui, par suite, nous a ouvert les ports de l'Amérique espagnole; ce qui est, à mes yeux, un avantage bien audessus du gain d'une simple bataille , quelque brillante qu'elle soit.
Mais on ne se borne pas à accuser les ministres sur les opérations d'Espagne et de la péninsule, on nous présente comme coupables relativement aux colonies espagnoles. On nous a dit que nous aurions dû faire une condition au gouvernement espagnol pour qu'il eût à abandonner la traite des noirs dans ses colonies. M. Brougham, qui a fait cette observation , doit bien savoir cependant qu'il est plus facile de déclarer nos
4s3 intentions et nos désirs k ce sujet, que de les mettre à exécution ; comme lui et au moins autant que lui, je suis désireux de voir enfin l'extinction de cet horrible trafic, et je suis prêt a dire avec lui qu'il faut tout sacrifier pour l'obtenir , toutes les fois que ces sacrifices pourront favoriser le principe.
Mais il me reste k savoir si , en mettant trop tôt cette condition en avant, nous n'aurions pas jeté les colonies espagnoles dans les bras de la France, sans intérêt pour l'humanité. L'Angleterre, avec son système d'abolition de la traite, eût rencontré, comme compétiteur, Bonaparte et la traite illimitée des noirs dans l'intérêt des colons. J'ai traité ce sujet accidentellement, et pour prouver seulement les difficultés contre lesquelles ont eu k lutter les ministres de sa majesté, que l'on accuse en ce moment d'une manière si acharnée.
On a dit, et cela est parfaitement vrai, que l'Espagne était un pays de préjugés et de bigoterie. Cependant les préjugés exaltent l'esprit de patriotisme par la préférence qu'ils accordent aux anciennes institutions , et la bigoterie , quoiqu'elle mène k l'intolérance , produit néanmoins la persévérance ; et de ce principe vient la résistance contre l'oppression. Je ne sais si, prenant le bien et le mal de chacune de ces qualités, je voudrais en priver le peuple espagnol dans les circonstances où il se trouve.
Mais, en revenant k ce qui nous occupe, je le demanderai, quel est l'homme qui ne sentirait
pas un intérêt particulier à la position de l'Espagne ? Personne , dans cette chambre , ne peut douter qu'elle doit changer, et si, après tout ce qu'elle a eu a souffrir , elle a conserve son énergie contre le gigantesque pouvoir de la France, je demanderai aussi comment nous pourrions désespérer pour nous-mêmes? et cependant j'en appelle aux honorables membres qui m'écoutent, qu'ils se questionnent , et qu'ils disent si la ville ou ils habitent était attaquée de la même manière que l'Espagne, y trouverait -on la même persévérance qu'on a vue à Saragosse? Si les mêmes personnes qui ont confiance dans les ressources de leur propre pays pour se défendre contre l'ennemi, hésitent cependant à répondre à cette question de ce moment , elles n'ont pas droit de désespérer du triomphe de l'Espagne.
La contestation n'est pas terminée , les Français augmentent leurs avantages comme les Espagnols leurs souffrances; mais la forteresse de Cadix , renfermant le plus bel arsenal de l'Espagne, avec sa nombreuse garnison, composée en partie de troupes anglaises, a devant elle une armée française considérable. Cette force est harassée par la population de la campagne , dont l'énergie ne diminue pas ; ses moyens d'existence ne sont pas assurés; tout semble annoncer de grands événemens , et c'est h ce moment même que l'on voudrait que nous retirassions nos troupes pour laisser la Péninsule à la merci de l'en-
nemi !
Je ne disconviens pas r toutefois , que le gou-
verneur de Cadix s'est opposé à l'admission de troupes anglaises dans sa garnison; mais j'ai regardé comme (Je mon devoir d'insister, et, après les revers de la première campagne , d'en faire une condition sine quâ non, et je rendrai la justice duc à ce gouverneur en disant qu'il m'a donné la preuve que son refus ne provenait pas de causes d'inimitié. 11 est bien naturel qu'il dût craindre la jalousie qu'inspire la présence de troupes étrangères à la nation , et qu'il ne se soit rendu qu'à la nécessité. Cadix est donc maintenant occupée par des Anglais, conjointement avec des troupes espagnoles.
Tant que cette ville sera intacte , l'Espagne n'est pas perdue, et, quand tout n'est pas perdu, on peut un jour retrouver ce qu'on a été forcé d'abandonner.
Les Français prennent les provinces les unes après les autres, mais ils ne peuvent les conserver, parce que l'influence du conquérant ne s'étend pas plus loin que les postes militaires. Combien ne doivent-ils pas souffrir eux-mêmes dans une semblable guerre, qui leur coûte plus que tout le reste de l'Europe! Elle peut, néanmoins, durer encore long-temps; déjà une armée française a été usée et détruite en Espagne, et je ne puis désirer la continuation d'un pareil sort à ceux qui sont en ce moment l'instrument de la tyrannie. La guerre a ses calamités comme sa gloire , mais ici cette seconde qualité est souillée par la nature et les causes de la première. Je crains bien d'avoir abusé des momens de la
4s6 chambre , et cependant je ne puis m'arracher de cette guerre d'Espagne ; on m'excusera sans doute, en raison de la part que j'ai dans le ministère et du désir naturel que j'éprouve de bien expliquer les vues et les intentions du gouvernement.
Toutefois il me reste encore à répondre à une observation de l'honorable membre concernant la Sicile ; il nous a dit que les hahitans voyaient les troupes anglaises avec peine; qu'il y avait du mécontentement et des apparences d'un changement de politique dans le gouvernement de Sicile : je regarde ses appréhensions comme n'étant nullement fondées. Je ne crois pas qu'il y ait une correspondance entamée entre Bonaparte et la reine de Naplcs ; du moins je n'ai pas vu la lettre dont il parle, et je doute de son authenticité. Je n'entrevois pas la politique de l'alliance autrichienne projetée avec la cour de Païenne, mais je ne prétends pas obliger l'honorable membre de m'expliquer les motifs qu'il y voit; je me loue seulement de n'avoir pas été présent à la chambre quand il a fait l'allusion du mot Félix, car je craindrais d'y entrevoir un ridicule qui deviendrait une insulte pour le cœur paternel de l'empereur d'Autriche , qui certes ne peut trouver dans cette alliance beaucoup de félicité.
L'honorable membre déclare qu'il ne voit aucune raison pour allouer le vote de crédit tel qu'il est demandé , et donne pour motif qu'il n'y a plus a craindre une guerre avec l'Amérique ; j'espère qu'il ne se trompe pas; le congrès ayant accordé et effectué ce que le gouvernement de sa majesté
4^7 désirait , il est présumable que toute difficulté est levée. Personne plus que moi ne désire qu'il règne un bon accord entre nous et cette puissance ; mais je crois que le changement de politique des Etats-Unis n'a pas été opéré par le moyen de concessions inconvenantes de notre part, concessions qui n'ont pas été demandées tant que j'ai été au ministère ; j'espère bien plutôt qu'il est la conséquence de ce système que l'on a tant et si souvent blâmé dans cette chambre, mais dont l'avantage pour le commerce a été prouvé a la nation entière.
L'honorable membre a parlé d'instructions données à notre ministre aux États-Unis (M. Erskine) ; je n'en aurais pas fait mention sans lui , parce qu'il me répugne de parler défavorablement d'un homme pour lequel je professe de l'estime. Il est donc vrai que M. Erskine , dans les arrangemens qu'il a faits avec le gouvernement américain , a violé l'esprit et la lettre des instructions qu'il avait reçues. Il a été forcé lui-même d'en convenir d'après les faits arrivés. Malheureusement ce n'est pas tout; il a violé l'esprit de ses instructions , parce qu'étant autorisé à faire des concessions, par suite d'autres que devait nous faire le gouvernement américain , il a fait d'abord ce qu'il n'était autorisé à faire que conditionnellement, et par là il a diminué l'avantage de notre position : j'entrerai dans les détails de cette discussion quand l'honorable membre le voudra; sans sa provocation je n'en parlerai plus.
J'ajouterai que le bill demandé à la chambre
/p8 n'est nullement en raison d'une chance de guerre avec l'Amérique ou par suite de l'évacuation de la Sicile , mais pour mettre les ministres a portée de pousser la guerre de Portugal et d'Espagne, et aussi pour profiter des chances favorables qui peuvent se présenter; et je puis assurer l'honorable membre que si ses amis et lui étaient en ce moment à la tête du ministère pour le même objet , et avec la même responsabilité , je ne leur refuserais pas la confiance que ce vote impose.
Le bill est mis aux voix et adopté.
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