EN RÉPONSE AU DISCOURS DU ROI
A. l'0UVERTURE DE LA. SESSION du 3o décembre 1794.
Sir Ed. Knatchbull exprime les regrets de ce que toute espérance de paix semble évanouie, et qu'il ne soit question, en ce moment, que des moyens de poursuivre la guerre avec vigueur ; il conclut cependant par voter des remercîmens à sa majesté pour les communications qu'il lui a plu de faire à la chambre , tant pour prouver la nécessité de préserver le pays des dangers que présentent les nouveaux principes de la France , que pour aviser aux moyens de fixer l'établissement de S. A. le prince de Galles avec la princesse Charlotte de Brunswick.
M. Canning se lève et s'exprime ainsi :
Quelle que soit la différence d'opinion qui existe parmi les membres de cette chambre, j'ai lieu d'espérer qu'il y aura unanimité sur les points principaux du discours de Sa Majesté. Je ne pense pas toutefois que cette conformité du vote existe pour l'objet qui , a la dernière session , a rencontré tant de divergence d'opinion; mais il n'y a pas un membre de cette chambre qui n'ait en- 1. 8
tendu avec plaisir, dans le discours de Sa Majesté, qu'un traité d'amitié et de commerce a été conclu avec les Etats-Unis d'Amérique; et, certes, les détails que l'on nous a donnés sur le mariage de S. A. le prince de Galles doivent faire naître un sentiment de joie dans le sein de tout véritable Anglais. 11 nous est donc permis d'espérer que les orateurs de l'opposition dans cette chambre s'empresseront , dans cette circonstance , de concourir au vote de l'adresse proposée , et que nous montrerons, si ce n'est une unanimité entière, au moins une immense majorité.
Déjà il m'est permis de dire que les personnes avec lesquelles je me suis trouvé à la dernière session dans une concordance d'opinion, peuvent examiner tout ce qui a été adopté par cette chambre depuis le commencement de la guerre , et s'empresseront sans doute de justifier leurs votes par la continuation des mêmes sentimens.
Je ne disconviens pas toutefois que quelques changemens ont eu lieu dans les causes de leur opinion , et j'admets que nos ennemis ont eu de grands succès depuis cette époque; qu'ils ont, par des efforts inouïs , envahi une immense portion de territoire en forçant l'armée des alliés de se retirer devant eux. Je dirai plus même : il est certain que les opérations de nos alliés n'ont été ni heureuses , ni sagement combinées , et que par suite nous souffrons de leurs fautes. Mais en disant cela , est - ce dire que nous devons nous relâcher sur nos moyens de résistance ? Qu'il me soit permis de présenter quelques motifs pour
n5 prouver qu'il est de notre devoir de poursuivre la guerre avec encore plus de vigueur.
Personne sans doute ne peut imputer au ministère les fautes que nous signalons comme ayant eu lieu dans la dernière campagne. Elles sont audessus de toute espèce de prévoyance : la désunion de nos alliés entre eux et la vigueur de notre ennemi en sont les seules causes. Mais on dira que le gouvernement aurait pu éviter ces malheurs , s'il s'était conformé aux prévisions de l'autre côté de cette chambre. Je conviens qu'ils ont prédit ces événemens ; mais est-il si difficile de prophétiser les revers ? Si on se trompe , on a pour soi l'avantage qui résulte pour le pays de n'avoir pas prédit juste ; et si , au contraire , on a annoncé juste, alors on triomphe de sa supériorité et de sa sagacité. Il en a été de même pour certaines prédictions du ministère qui se sont réalisées. Le gouvernement de la France était représenté par certains orateurs comme stable, tandis que nous disions de notre côté qu'il était impossible , d'après son organisation , qu'il pût durer quelque temps. Quand Piobespierre était au faîte de sa puissance , quand il gouvernait la France avec le despotisme le plus complet, et que ses moindres volontés étaient admises comme des lois, alors même sa chute a été prédite, et effectuée par la providence. 11 en a été de même du jacobinisme , dont l'humanité a enfin été affranchie. Cependant je pense que, quels que soient les adoucissemens apportés dans le gouvernement de la France ; les motifs qui doivent nous déter-
n6 miner à la guerre , n'ont pas pour cela disparu. L'impossibilité de traiter est plus grande encore : peut-être la différence qui existe entre les nouveaux membres du gouvernement et les jacobins, c'est qu'ils en possèdent les intentions sans en avoir les moyens. Leur hostilité envers l'Angleterre est toujours la même, mais ils n'ont pas la force de mettre leurs projets h exécution comme les jacobins. Si on veut examiner combien tous leurs efforts les épuisent , on verra dans le rapport de Cambon, le financier français , que les dépenses de la France , depuis la guerre , s'élèvent à plus de trois cents millions sterling , et depuis que l'Angleterre a pris part à cette guerre, à deux cent soixante millions sterling de plus. Cette énorme somme a été trouvée en s'em parant des propriétés du royaume , en créant par le système de la terreur les assignats , et dépréciant par cela même le prix des objets usuels.
Qui pourrait douter encore des cbangemens qui auront lieu parmi les modérés ? qui voudrait dire qu'ils auront les mêmes ressources que leurs prédécesseurs , puisqu'ils ont renoncé au système de la terreur qui les avait procurées ? Non , ce n'est que dans le pouvoir seulement qu'il y a différence entre le pouvoir modéré et le jacobinisme ; et s'il était possible d'effacer des pages de l'histoire les horreurs de la révolution française , et qu'il ne restât que celles qui parleraient de ces principes modérés , quelle opinion auraiton encore dans l'avenir de cet esprit de modération ?
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Mais en supposant, comme je suis disposé à le faire , qu'il y ait une différence matérielle entre le système existant en ce moment et celui qui l'a précédé ; en admettant qu'en jetant ses regards vers Paris, on ne puisse plus y découvrir les scènes d'atrocités qui révoltaient il y a encore quelques mois; qu'au lieu de cette suite de proscriptions et de massacres , on peut y voir un gouvernement sage cherchant à réparer les fautes et les crimes de ses prédécesseurs , établissant la répartition de ces crimes en catégories qui , loin d'absoudre certaine classe , prouvaient la culpabilité générale ; enfin , en admettant comme positives ces diverses suppositions , je le demanderai encore , comment peut-on vouloir la paix , et comment espère-t-on l'obtenir ? Je dis qu'il est impossible d'y songer ; je dis plus , qu'il n'est pas nécessaire de le tenter. Il est impossible ; car ce gouvernement n'offre pas plus de stabilité que le jacobinisme, pas plus de garantie au dehors qu'au dedans ; et certes , il n'y a aucune nécessité pour nous de nous humilier au point d'aller demander à ces hommes sur quelle base on pourrait traiter, puisque nous aurons bientôt l'occasion de voir , parmi les nations qui ont été plus avant que nous, quelle confiance on peut mettre dans leurs promesses et dans leurs engagemens.
La Hollande négocie en ce moment de son côté, pour avoir la paix. Il ne nous regarde pas d'examiner les motifs de cette démarche , mais il est de notre devoir d'en apprécier les résultats. Si nous examinons les débats de la Convention ,
ïi8 nous verrons qu'ils divisent leurs ennemis en deux classes , ceux qui ont provoqué a la guerre et ceux qui ont été forcés de la faire. Nous sommes sans doute dans la première position et la Hollande dans la seconde. J'ai dit que la Hollande sollicite la paix ! le grand espoir des avocats de la paix est d'obtenir le statu quo ante bellum; eli bien ! nous allons supposer qu'en faveur des circonstances qui placent la Hollande dans une position favorable, en admettant qu'elle soit regardée comme une puissance qui a été forcée à des hostilités contre son propre vœu , et aussi comme étant la nation qu'ils désirent le plus détacher de notre alliance , nous admettrons que la Hollande obtiendra le statu quo : pouvons-nous espérer, nous, que, dans une situation toute différente , nous obtiendrons le même avantage? Non, certes, il serait déraisonnable de l'avancer.
Mais encore s'il en était ainsi, les positions sontelles les mêmes ? La Hollande n'a conquis aucune portion territoriale et n'a pas reçu beaucoup d'émigrés. Mais nous , il faudrait rendre nos conquêtes , et abandonner notre système d'humanité pour livrer a la vengeance des hommes qui se sont liés a nous et se sont mis sous notre protection ! Sans doute personne ne consentirait à rendre les acquisitions que nous avons faites pour nous indemniser des frais de la guerre ; mais , certes , jamais il n'y aura un seul homme qui voudrait donner son assentiment à l'acte barbare qui livrerait de sang-froid à la mort des
ï*9 hommes qui ont réclamé notre protection. Qu'il me soit permis de rappeler ici les sentimens que nous avons tous éprouvés dans Ja dernière campagne , quand un nombre considérable d'émigrés ont été forcés de se rendre , et quelle fut l'indignation générale qu'inspira l'horrible trahison qui occasiona cet abandon. Voudrait -on que l'Angleterre méritât un jour ce juste reproche ? Voudrait -elle donner à ces sauvages modérés l'occasion d'ordonner de nouveaux supplices ? N'entend-on pas ces malheureux sollicitant notre appui et demandant qu'on épargne leurs vies innocentes? Non, personne ne répondra à cette question.
Mais en examinant la seule idée de faire la paix, il sera facile de voir qu'il n'y en aurait que le nom. La paix n'est vraiment désirable que quand, en se confiant à sa durée , on peut jouir du repos, mais non quand on sait que de nouvelles injures viendraient bientôt la troubler de nouveau. La paix que nous devons désirer est celle qui ferait rentrer dans leurs foyers nos soldats , nos matelots , qui permettrait de nouveaux efforts à notre industrie, qui nous fournirait de nouvelles relations commerciales, qui nous porterait enfin à nouer des liens d'amitié avec les autres nations ; et quelle espérance aurions -nous d'obtenir ces bienfaits par une paix avec la France, dans les circonstances actuelles ? Sûrement il n'en résulterait pas de sentiment de conciliation , ni un système d'harmonie sociale , bien moins encore des rapports commerciaux ; car qui pourrait dire le
temps qu'il faut pour qu'un nouveau gouvernement s'établisse sur les ruines de celui qui existe en ce moment en France ? Dès-lors peut-être de nouvelles hostilités. Ce ne serait donc, a vrai dire , qu'une sorte d'amnistie que nous obtiendrions , sans pouvoir diminuer notre état de guerre, sans pouvoir espérer la tranquillité de l'intérieur ; enfin sans jouir des avantages de la paix, nous conserverions tous les inconvéniens de la guerre ; nous resterions dans un état d'indécision qui alarmerait nos voisins , provoquerait des questions de leur part , lesquelles , dans le cas de réponses insuffisantes, amèneraient une rupture ; et quel danger n'offrirait pas alors pour nous cette guerre imprévue? Ne faudrait-il pas remettre bientôt sur pied nos forces de terre et de mer? La même ardeur, le même esprit qui anime nos troupes en ce moment pourrait-il se reproduire encore ?
Si donc on me demandait quel bien j'attends de la continuation de la guerre, je répondrais que, me fondant sur l'expérience du passé , j'attends du temps un changement indispensable dans Je gouvernement actuel de la France. Cet événement on doit le regarder comme certain , non par le calcul d'un choix pour telle ou telle forme de gouvernement , mais parce qu'il est certain qu'un jour ou l'autre ils en établiront un solide et invariable , afin d'obtenir la confiance des autres nations. J'envisage la continuation de nos efforts vers ce but comme nécessaire , non dans le dessein d'envahir la France par nos armes,mais parce
que s'il est vrai , comme certains orateurs l'ont avancé si souvent, que ce sont nos hostilités qui ont occasioné les changemens qui ont eu lieu en France , tels que le gouvernement actuel à la place du jacobinisme , nous aurons mérité en les continuant de voir encore des changemens qui amèneraient encore de nouvelles modifications. 11 est sûr que si nous avons été cause de toutes les cruautés opérées par Robespierre , nous avons aussi été cause du changement qui les a suivies. Nous avons procuré un mal pour arriver a un bien. Nous n'avons pas eu en vue la moindre conquête , nous n'avons pas imposé la moindre des conditions , mais nous les avons forcés d'adopter un système qui leur procure un avantage et qui forme notre sécurité.
J'attends tout , je le répète , de leurs faiblesses , non de celle de leurs armées , mais des moyens de leur gouvernement ; notre force à nous provient moins de nos armes que de notre prospérité , de cette activité , de cet élan qui existe dans la nation entière , de cette loyauté du peuple en général , comme de la justice de notre cause.
Convaincu de ces vérités, je crois remplir mon devoir envers mon pays et coopérer à l'avantage de l'Europe entière , en appuyant comme je le fais la proposition de l'adresse.
M. Wilberforce s'oppose à l'adresse. Il pense que la paix est le point le plus désirable, et persiste à croire que cette adresse ne montre pas assez de disposition pacifique, et semble faire entendre que l'Angleterre ne traitera ja-
mais avec la France Jusqu'à ce qu'une contre-révolution ait eu lieu. Il propose un amendement qui indique que, prenant en considération les changemens récens du gouvernement français, et conformément aux dispositions de la Hollande pour obtenir la paix, la chambre engage Sa Majesté à entamer à ce sujet des négociations qui puissent amener à obtenir la paix.
M. "Windham s'oppose à l'amendement, et dit que si la guerre n'a pas été suivie des succès que l'on pouvait espérer, la faute en est d'abord au peu d'accord entre les alliés de l'Angleterre, et aussi à la manière dont on a rendu la guerre impopulaire par les démarches et opinions des sociétés politiques qui existent en Angleterre. 11 ne nie pas que les jurys ont acquitté des membres de ces sociétés traduits devant les assises , mais que leur innocence est à ses yeux celle d'un vrai coupable.
M. Robinson rappelle l'honorable membre à l'ordre pour soupçonner le jugement d'un jury.
M. Windham explique sa pensée en disant que l'absence d'une évidence de crime n'empêche pas la culpabilité.
M. Pitt exprime sa surprise de voir la différence d'opinions de certains membres depuis le commencement de la guerre. Tl nie que le discours du roi ait une tendance à la continuation de la guerre jusqu'à ce que la France ait adopté un gouvernement monarchique. Il convient qu'il peut y avoir beaucoup de modifications susceptibles de procurer la paix avec la France, même avec le système républicain. Cependant il pense, lui, que jamais une paix ne sera solide avant que le gouvernement français soit redevenu monarchique. Il s'accorde avec M. Canning sur la nécessité de continuer la guerre, et sur les ressources que possède l'Angleterre pour la faire avec succès.
M. Fox appuie l'amendement dans un discours de la plus grande éloquence. Il pense qu'il est inconvenant, dans une adresse à la couronne, d'engager le parlement à ne jamais faire la paix avec la France tant que le gou-r
vernement républicain existera. « Mieux vaudrait, dit-il, que le ministère s'expliquât clairement et dît : « Cette « guerre est entreprise pour obtenir la deslruction de la « France ; qu'il arrive ce qui pourra, jamais nous ne fe- « rons la paix tant que le gouvernement actuel existera. » Il est vrai qu'alors il n'aurait pas autant d'amis complaisans pour le soutenir. Jamais , continue-t-il , désastres et conséquences fâcheuses n'ont eu lieu plus complètement que dans cette campagne. Non, jamais les Goths et les Vandales n'ont eu plus de revers, et n'ont abandonné autant aux conquêtes de leurs ennemis. »
Il termine son discours en disant que le Danemarck, la Suède, 1'A.mérique, ont fait la paix avec la France sans qu'ils aient éprouvé tous les malheurs que l'on présage; et quant à la difficulté des émigrés, elle existe réelment , mais c'est pour le ministre qui les a encouragés à cette mesure. «Nous devons nous occuper, dit-il, de l'honneur de la nation , et non de celui des ministres. » Il conclut en demandant au ministre d'entamer des négociations de paix, avant qu'il n'y soit forcé par de nouveaux revers.
L'amendement est mis aux voix.
Le résultat du scrutin est : pour l'amendement, j3 ; contre , 246.
L'amendement est rejeté et l'adresse est votée.