LA PAIX AVEC LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
( Décembre 1798. )
Le ministère e'prouve quelque changement ; mais M. Pitt est toujours chancelier de l'échiquier, avec lord Chatam , président du conseil.
M. Tierney dit qu'il se voit forcé de faire cette motion par la comparaison de la position des affaires avec ce qu'était la situation de l'État il y a peu de temps. Il croit de son devoir de s'élever contre cet esprit de coalition générale sur le continent. Il regrette de voir les dispositions manifestées pour obtenir la paix s'évanouir entièrement. Il convient que sa proposition peut être envisagée comme une atteinte portée à la couronne sur le droit de paix et de guerre ; mais il espère que cette objection n'en sera pas une, quand on réfléchira au droit incontestable de la chambre d'accorder ou de refuser Tarirent nécessaire. Il fait observer que la Prusse, ayant fait la paix depuis trois ans avec la république française , a , dans ce pays , un ministre qui y est traité avec tous les égards que peut accorder un gouvernement régulier. L'empereur d'Autriche, tout en n'ayant pas encore traité , a consenti à un congrès à Rastadt pour établir les droits des bords du Rhin, a II est vrai, dit-il , qu'en jetant ses regards sur
la Russie on n'y voit que des professions de foi, et il en est de même de la Porte-Ottomane; et, certes, ce n'est pas de cette dernière puissance qu'il faut attendre la délivrance de l'Europe. Et cependant que doit-on attendre raisonnablement d'une confédération qui ne serait pas générale? Toutefois elle était ainsi quand le malheureux roi de France était dans les fers, et quand il n'existait pas encore de gouvernement fixe dans ce pays, et quand son armée indisciplinée n'avait à opposer à nos efforts que son énergie et son ardeur naturelle. Mais voyez l'étendue de son territoire aujourd'hui , et comparez-le avec ce qu'était la France à l'époque de cette coalition générale. Elle a fini , cette confédération, soit par l'adresse des Français à la déjouer, soit par la jalousie des parties, et je ne pense pas que jamais elle puisse se renouveler. »
M. Tierney représente la conduite trompeuse de l'Autriche et de la Prusse, et dit qu'il est impossible désormais de s'y fier. Il pense que jamais les souverains de l'Europe n'ont eu autant un juste motif de haine contre la république française que lors de la barbarie de sa conduite envers Louis xyi; jamais la noblesse d'un pays n'a pu être plus fortement irritée que quand el!e a vu son ordre et ses privilèges anéantis; jamais enfin prières du clergé n'ont dû être plus ferventes que quand on a renversé les autels. Et cependant nous semblons encore compter sur ces motifs de haine et de vengeance pour rétablir le repos en Europe; c'est sur les mêmes hommes privilégiés que nous fondons nos espérances !
M. Tierney commente le discours du roi, et dit que Sa Majesté annonce formellement qu'elle attend avec la plus grande anxiété le moment d'entamer des négociations de paix ; il est donc indispensable que les honorables membres qui s'opposeraient à sa proposition en expliquent clairement les motifs.
Il finit en représentant la déplorable situation des finances , et dit que dans l'espace de six années la dette s'est accrue de cent cinquante millions sterling ; Yhabeas-
corpus suspendu, et néanmoins l'impossibilité d'apaiser les troubles d'Irlande; dans l'Est, des établissemens dont les dépenses deviennent incalculables; dans l'Ouest, l'évacuation de Saint-Domingue et une armée de nègres de cinquante mille hommes; en Europe, l'ennemi conduit par des généraux habiles. Enfin, par toutes ces considérations, et en reconnaissant qu'on a déterminé une guerre sous le prétexte de la cause commune , sans que néanmoins aucun but réel puisse être prouvé , il finit par demander que la chambre déclare :
« Qu'il est du devoir des ministres de sa majesté de lui « représenter que , dans la situation présente des choses , « il est urgent de saisir la première occasion d'entrer en « négociation avec la république française. »
M. Canning se lève et dit :
Si je dois juger de l'impression que vient de faire le discours de l'honorable orateur par l'espèce de langueur et d'apathie qui règne dans les bancs où il siège , j'aurai droit de conclure que mes honorables amis et moi ne devons pas avoir une grande difficulté pour y répondre. Je serais loin d'avoir demandé la parole en ce moment , si je n'avais reconnu combien il est facile de rétorquer les argumens dont il s'est servi. On ne peut se dissimuler que la motion de l'honorable membre est d'une nature toute particulière , et certes , il l'a développée d'une manière encore plus extraordinaire ; je pense que la chambre ne voudra pas la sanctionner sans que l'urgence d'une mesure aussi étrange lui soit bien prouvée. J'attendais de sa part des explica-
lions qui auraient pu nous mettre dans le cas d'apprécier ses motifs, mais il s'est borné à répondre à des bruits qui ont couru dans le public, et qu'il croyait entendre répéter dans cette chambre ; et il a oublié de nous rendre compte des motifs qui l'ont porté à faire cette proposition, pour ne s'occuper que d'établir toutes les objections qu'on pourrait y faire, A cet égard, je conviendrai que l'honorable membre a complètement réussi dans cette énumération , mais il n'en a pas été de même de sa réponse pour obvier aux obstacles. J'espère pouvoir prouver à la chambre que l'inconvénient dépasse de beaucoup le remède. Je vais le suivre : la première réponse qu'il attend de moi, et pour laquelle je n'insisterai pas particulièrement , est le point de constitutionnalité; je ne prétends nullement dire que la motion de l'honorable membre est sans précédens, encore moins nier le droit de la chambre des communes de faire connaître à S. M. son opinion sur aucun sujet, tel que la guerre ou la paix; je sais que souvent elle est intervenue dans cette prérogative de la couronne. Ce qui m'étonne, c'est que l'honorable membre n'ait pas cité des exemples a cet égard, peut-être at-il l'opinion ( qu'il n'exprime pas cependant) que toujours ces interventions ont été sans effet, que depuis notre révolution jusqu'à ce jour, elles n'ont jamais produit que du mal. Je pourrais citer deux de ces exemples, l'un pour prolonger la guerre, l'autre, plus rapproché de nos jours, pour accélérer la paix. Le premier, tout militaire, a été
i3o le vote de la chambre des pairs en 1707, statuant qu'il n'y aurait jamais de paix sûre et honorable, tant que l'Espagne et ses colonies resteraient dans la maison de Bourbon. Il est, je pense, inutile d'ajouter que cette motion, enfantée par la chaleur et la violence des partis , n'a pas eu de suite, et qu'il n'en a été nullement question dans les négociations de paix qui ont eu lieu plus tard. Le second exemple, auquel je me réfère, est la résolution votée par la chambre des communes a l'occasion de l'indépendance de l'Amérique. Cet événement est encore si récent, qu'il est à peine possible d'en parler avec la liberté de l'histoire. Je parle ici sans doute devant plusieurs personnes qui ont pris part à cette révolution, et à d'autres qui s'y sont opposées. Je suis loin de vouloir déterminer qui a eu raison : mais l'un et l'autre des deux partis conviendront que le vote qui a fait adopter cette résolution , n'a pas eu un résultat heureux pour ce pays-ci par la conclusion de la paix qui s'en est suivie; il me semble que personne ne voudra nier cette vérité.
Mais quelle que soit la force des précédens, l'honorable membre ne niera pas non plus qu'il faudrait encore pour rendre sa motion acceptable , qu'il ait bien voulu nous démontrer la nécessité de l'intervention de la chambre des communes dans le cas dont il s'agit. Cette nécessité, à ce qu'il me semble, ne peut naître que dans ces deux cas, ou que des négociations de paix auraient été entamées sans que les ministres se mon-
i3i trassent disposés à les suivre, ou pour censurer des ministres qui se seraient prononcés contre toute espèce de négociations. L'honorable membre sait comme moi qu'il n'y a pas de négociations entamées ; je dois en conclure que le but de sa motion est plutôt la censure des ministres , que toute autre chose. Je m'imagine qu'il a eu dans sa pensée ce qui a eu lieu à Lille, et s'est attaché aux difficultés qui ont fait rompre les négociations entamées : le malheur veut que , dans ce cas, l'honorable membre fait une grande méprise , puisque les difficultés sont provenues de la part des alliés de la France et non de ceux de l'Angleterre ; il a donc offert un remède poulies fautes de notre ennemi ; mais non , je me trompe , puisque l'honorable membre a exprimé son approbation sur la rupture des ouvertures faites à Lille , en disant qu'elles avaient servi à montrer les dispositions pacifiques des ministres de sa majesté.
Toutefois, qu'il me soit permis de faire observer la singularité de la conduite de l'honorable membre dans cette circonstance. 11 nous a dit, en présentant sa motion, qu'il agissait isolément et sans être d'aucun parti; il s'ensuit qu'en adoptant sa proposition , l'avantage que nous aurions serait sa coopération personnelle. Certes , il ne pourrait pas être plus convaincu de la disposition pacifique des ministres si sa proposition était adoptée , qu'il ne l'a été après la rupture des négociations à Lille.
Cependant, quel a été le premier effet de sa co-
i3a opération à cette époque? il a voté contre le ministère.
Ainsi , il était convaincu que les ministres voulaient la paix, que la rupture des négociations à Lille a été occasionée par notre ennemie ; que la continuation de la guerre était l'effet de l'arrogance , de la faiblesse et de l'orgueil de l'ennemi; que S. M. n'avait pas de choix; qu'elle devait continuer la guerre que l'ambition seule de l'ennemi rendait nécessaire, et, dans ces diverses convictions, pour mettre à même S. M. de continuer la guerre , que fait-il ? il vote contre l'allocation des fonds demandés !
Je ne veux pas blâmer l'honorable membre dans sa conduite, sans doute il a eu ses raisons; mais je veux soumettre au jugement de la chambre s'il y a un avantage réel à adopter la proposition qui lui est faite; pour moi, je n'y vois que celui d'obtenir sa coopération individuelle, et nous aurons pour résultat son vote contre l'allocation des fonds nécessaires pour continuer la guerre; je ne pense pas que l'avantage compense l'inconvénient qui en résulterait.
Si l'honorable membre avait cherché à prouver l'utilité qu'il pourrait y avoir pour le pays de faire la paix, je tâcherais de partager son opinion; mais comme il n'en a présenté aucune , je n'ai pas à lui répondre.
Il y a cependant une manière d'être utile à son pays, et j'avoue que j'y tiens beaucoup, d'autant que ce moyen n'entre pas dans la nouvelle marche philosophique du jour. Je conviens que
i3j5 c'est une doctrine qui a des rapports avec les opinions actuelles , et qui doit remplacer les principes de l'ancienne école; savoir, qu'il ne suffit pas de considérer ce qui est utile à son pays , mais qu'il faut encore chercher k être utile k l'humanité , attendu que nous sommes tous frères et d'une même famille. Ceci est un principe philanthropique qui, je l'avoue à ma honte, passe les bornes de mon intelligence : comme un véritable Anglais , et comme un loyal membre de ce parlement, je ne connais d'utile que ce qui peut l'être à mon pays; et toutes les fois qu'une nouvelle mesure est présentée, si je n'y rencontre pas cet avantage , j'examine en quoi elle peut être utile à la France , et, dans ce cas , je conclus, avec une logique très-peu libérale, j'en conviens , que tout ce qui est bon pour notre ennemi ne peut être bon pour nous.
Toutefois je prie l'honorable membre, a qui je serais bien fâché de manquer de respect , de bien entendre que je suis loin de lui refuser l'intérêt que tout Anglais porte a son pays. Je crois qu'il sera toujours disposé k lui dévouer et ses talens et sa personne. Je ne prétends donc en appeler qu'a son jugement en le priant d'examiner si jamais il y a eu un moment plus favorable pour la France, pour faire admettre sa proposition actuelle ? Je lui demande si un membre de cette chambre , le plus dévoué aux intérêts de la France (si toutefois il peut en exister un seul) aux dépens de l'Angleterre , pourrait demander une mesure qui fût plus favorable a ses intentions per-
ï34 verses , que je n'ose même pas supposer ? Le directoire français ne redoute que le renouvellement de la coalition; leur conduite , leurs écrits, leurs journaux le prouvent assez ; ils craignent que l'Angleterre ne parvienne à l'établir. Pourquoi donc agirions-nous comme eux? pourquoi redouterions-nous la même chose ? Qu'avons-nous de commun avec eux ? quel intérêt trouverionsnous a laisser l'Europe entière participer aux principes du directoire français ?
Mais qu'il me soit permis de poser la question différemment et de supposer que nous sommes k l'époque des derniers temps de la monarchie française, à ce moment du despotisme abominable dont on nous a tant parlé , comme opprimant la France par toutes ses cruautés; qui insultait l'Angleterre et l'Europe entière par des crimes et des calamités , comme jamais il n'y en a eu sous la république française , une et indivisible ; je supposerai encore que cette monarchie vient de recevoir un revers pareil a celui que le directoire a éprouvé par la bataille du Nil ; que son armée est en insurrection ; que ses finances se trouvent dans un état tel qu'il n'y a de probable qu'une banqueroute; que contre cette monarchie, ainsi représentée , l'Europe entière se lève en masse pour arrêter tant de malheurs , quel serait le lanp-sare des honorables membres qui siègent de l'autre côté de cette chambre , si les ministres venaient proposer à cette chambre la mesure dont il est question en ce moment? Ne leur répondraient-ils pas, qu'aile?. - vous faire? Pourquoi
i35 offrir votre intervention k cette horrible tyrannie? observez la France seulement, et ne vous opposez pas k la destruction d'un pouvoir qui est devenu si hostile au repos de l'Europe.
Sans doute tel serait le langage des honorables membres, et je ne veux pas ici présenter la moindre personnalité ; mais je ne puis résister k leur demander si le gouvernement français tel qu'il est mérite plus de considération de leur part , et si en adoptant leur nouveau langage on peut dire qu'ils ont bien mérité de l'humanité, devons-nous les en récompenser par l'appui et la force que leur donnerait l'adoption de la mesure proposée ?
Maintenant admettons , par forme d'argument, que l'objet de la motion de l'honorable membre ait un but utile à ce pays-ci , je lui demanderai de nous expliquer de quelle manière il comprend bien cet avantage.
L'honorable membre ne nous a pas défini quelle est l'espèce de paix qu'il regarde du devoir des ministres d'engager sa majesté a négocier. S'il eût dit, voilà tel ou tel moyen de conclure cette paix d'après ces bases, ce serait aux ministres à déterminer le meilleur parti k prendre ; mais non, il veut la paix sans en définir la possibilité. Quel avantage peut-il résulter pour notre pays de demander la paix a tout prix ? de ne pas dire aux ministres, voila ce que je vous conseille de faire ; mais seulement, je vous conseille de ne pas faire telle ou telle chose ? quel contrôle vous réserves vous donc sur les ministres ?
Mais vous parlez de faire la paix ; le moyen d'y arriver sera-t-il plus avantageux quand la France aura augmenté sa puissance de celle des autres nations de l'Europe , quand l'Angleterre restera seule et presque impuissante ? Et ne doit-on pas convenir que sa situation serait bien différente , s'il existait une confédération générale contre la France ? La déclaration que vous faites dans la proposition même de votre motion , en disant que nous sommes déterminés a traiter isolément, ne doit-elle pas enflammer leur orgueil et augmenter leurs forces? En prouvant que nous renonçons à faire cause commune avec les autres nations, ne mettez-vous pas , par cela même, les autres nations du côté de votre ennemi ?
Il est certain que l'effet de cette proposition doit être de diminuer les avantages probables d'une paix , en la rendant mille fois plus difficile.
Je pense que si nous avions bien compris la pensée intérieure de l'honorable membre , nous saurions qu'au lieu de prendre une circonlocution pour parler d'une paix convenable aux intérêts du pays y il voulait s'occuper d'une paix isolée. J'avoue que c'est là ce que je m'attendais à entendre dans son discours. Ma mémoire me retrace une opinion d'un honorable membre , dont le mérite et l'âge inspirent le respect , qui en parlant dans une autre occasion de la nécessité de continuer la guerre , voulait néanmoins qu'elle fût inoffensive et modérée. 11 me paraît que l'honorable membre , dans la proposition qui nous
,37 occupe , voudrait une paix de cette même nature, et je ne puis m'empêchcr de dire qu'une guerre si ressemblante à la paix mènerait infailliblement à une paix qui ne serait qu'une guerre, parce que , à mon avis , nous aurions l'air de ne pas oser montrer notre force ; et si je me trouve ainsi en opposition avec l'autorité dont je viens de parler, c'est que je m'appuie sur une vérité absolue , savoir, que l'objet du désir des hommes ne peut être obtenu que par leurs efforts individuels, et que jamais l'inaction ou l'absence d'énergie ne peut procurer une tranquillité bien stable.
Je n'ignore pas tout ce qui a été dit de la conduite de nos alliés , comme la cause des atrocités de la république française. Pendant le règne de Robespierre on n'a cessé de comparer ses noyades , ses exécutions, ses fusillades , a l'arrestation et à l'emprisonnement de Lafayette, au partage de la Pologne (mesure toutefois que je suis loin de vouloir justifier) : combien d'atrocités n'a-t on pas mises en parallèle avec cet acte ! Il est temps de parler plus clairement et plus vrai. Car, après tout, à quelle conséquence arriverions-nous ? à reconnaître que le monde est bien pervers , et que conséquemment il faut en sortir le plus tôt que l'on peut. Mais , comme le moyen n'est pas praticable , je pense qu'il est mille fois préférable de s'en tirer le mieux possible , de nous contenter de ce que nous avons , et de tâcher de rendre notre existence la plus heureuse qu'il nous soit possible. Certes ce principe est meilleur que celui que
renferme la motion de l'honorable membre , qui tendrait à nous déprécier, à montrer la faiblesse de notre nation , enfin a perdre toute espérance pour notre existence. Tant que nous avons du courage et de la force il est de notre devoir de faire valoir nos talens , pour conserver les biens qu'il a plu a la Providence de nous accorder. Nous sommes loin , grâce a Dieu , de devoir rougir de notre partage. En nous occupant d'une paix solide pour notre pays, nous avons la noble ambition d'entrevoir la paix du monde. Cette guerre qui nous occupe na pas été entreprise dans l'espoir d'obtenir des agrandissemens de territoire ; nous n'avons pas montré une ardeur surnaturelle pour la gloire de nos armes , l'ambition et l'agression de l'ennemi nous y a entraînés seulement et malgré nous ; il s'agissait de notre honneur comme aussi de notre existence, et en défendant l'un et l'autre nous n'avons eu en vue que le bien-être de l'Europe entière.
Tel a été le but de nos actions comme de nos pensées ; pour moi, je le déclare, je ne vois dans nos efforts que la délivrance de l'Europe. Je sais qu'il y a des personnes qui affectent de ne pas entendre cette phrase, prétendant qu'il y a un sens caché. Je ne veux pas me charger de définir la compréhension des honorables membres ; la carte de l'Europe est devant eux, et j'imagine que, comme moi , ils ne pourront éviter en jetant les yeux dessus de comprendre ce que signifie la délivrance de l'Europe* Nul d'entre eux? «ani
i3g doute , ne voudra examiner les souffrances de la Suisse, sans reconnaître ce que veut dire la délivrance de l'Europe. Nul ne verra les malheurs de l'Italie, pillée, insultée, dévastée, sans avouer que cette délivrance est bien désirable. Que dirai-je encore des Pays-Bas insurgés et se débattant pour conserver leurs libertés ; de la Hollande écrasée par une oppression épouvantable ; de l'Espagne tremblante de tomber sous le joug d'un maître étranger? Peut-on méconnaître le besoin de délivrer l'Europe quand on considère le royaume de Naples sauvé si miraculeusement par l'apparition de notre flotte triomphante?
Je suis loin de prétendre que nous serons assez heureux pour l'effectuer cette délivrance de l'Europe , mais je pense que nous ne devons poser les armes qu'après l'avoir obtenue. Il y va de notre propre sûreté , nous devons tout employer pour l'obtenir. INe nous décourageons pas, et surtout n'allons pas anticiper par des prévisions insensées tous les malheurs qui pourraient nous arriver si nous n'y parvenions pas.
Il reste à examiner si nous pouvons opérer cette délivrance par nos seuls efforts. Il me semble qu'il est prouvé que sans le concours des autres puissances , l'entreprise serait extravagante et folle. Mais alors je dirai, si en effet nous sommes abandonnés des autres puissances dans ce vaste projet, quelle est l'utilité de la motion de l'honorable membre? pourquoi le parlement viendrait-il offrir son intervention pour empêcher les ministres d'opérer l'effet d\me coalition P si en
résultat les puissances refusent leur coopération? et si au contraire quelques-unes d'entre elles y sont disposées , pourquoi s'y opposer? Comment refuserons-nous notre assentiment aux actes qui pourraient s'opérer contre la France ? Est-il de notre devoir de la sauver de ce danger, devonsnous prévenir sa destruction ?
Faut-il que les reproches que nous pourrions raisonnablement faire à certaine puissance pour la conduite qu'elle a tenue dans la première coalition , et l'abandon dont elle a été coupable envers nous , nous fasse préjuger de la loyauté des autres ? Je ne le pense pas , pour mon compte ; et si l'Autriche et la Prusse ont fait la paix séparément et sans avoir égard a nous, devonsnous en conclure que la Russie et la Porte feront de même ? J'ai trop de respect pour l'honorable membre pour dire qu'il ne raisonne pas juste, mais je puis bien affirmer que si jamais j'étais entraîné à un argument de cette nature , je me condamnerais moi-même de manquer de logique. 11 semblerait , en vérité , que parce que le Grand- Seigneur a une grande barbe, une longue robe, et des habitudes différentes des nôtres, il est pour cela hors d'état de raisonner, pour moi je ne partage pas ce préjugé ; il me paraît que la déclaration de ce cabinet expliquant les motifs de sa conduite est tout aussi raisonnable que celle d'aucuns cabinets de l'Europe , et si le costume particulier des Turcs avait été cause du blâme que l'honorable membre porte sur la conduite du Grand-Seigneur, je ne vois pas pourquoi les
habits à l'antique, ornés des trois couleurs du directoire de France , n'auraient pas fait sur lui quelque impression. Mais, dira-t-on, le Grand- Seigneur est mahométan , il ne peut devenir l'allié d'une puissance chrétienne. Moi, je pense qu'une alliance de cette nature vaudrait bien la paix que l'on ferait avec une puissance alliée. Ses engagemens peuvent être au moins aussi sacrés.
Mais, ce qui est plus fort encore, les Turcs, dit-on , sont des ennemis naturels de la Russie , et cependant nous les voyons ici alliés dans un commun intérêt. Il serait singulier que toutes les convenances , jusqu'ici admises pour conserver la balance de l'Europe , soient écartées quand il s'agit de l'avantage de la France , et qu'on y tienne si rigoureusement quand il est question d'agir contre elle. Cela prouve au moins que les agressions de cette puissance ont été si vives et si répétées , que l'intérêt commun des nations de l'Europe a passé par - dessus toute espèce de considération pour s'en préserver. Non, je ne vois aucun motif d'établir que notre ancien allié ne sera pas maintenant aussi fidèle à ses engagemens, qu'il l'a été dans la première coalition.
Toutefois, les événement peuvent apporter quelques modifications dans les opinions particulières qui ont rapport à la France, et je pourrais le demander aux honorables membres de cette chambre, s'ils n'ont pas eux-mêmes été révoltés du traitement que la Suisse a dû subir de ce gouvernement ? Peut-être , dans un autre sens, le cabinet autrichien, comme celui de
Berlin , a-t-il eu l'occasion de saisir quelques circonstances qui ont modifié leur opinion sur la France. Je ne pourrais admettre la rigidité du raisonnement contraire, et comme il est reconnu que la vertu elle-même, si on pouvait la personnifier en un être parfait, serait encore soumise à un grand défaut , le manque d'indulgence que lui occasionerait l'admiration de ses perfections, de même, sans doute, les honorables membres de l'autre côté de cette chambre ont aussi fort peu d'indulgence pour les erreurs de nos alliés. Convaincu que jamais l'artifice et l'astuce des Français ne peut les tromper, ils ne peuvent croire a ce qu'ont éprouvé les autres. Pour nous qui n'avons pas la même confiance dans notre infaillibilité , nous sommes naturellement plus disposés à l'indulgence pour les autres, et je le déclare pour ma part, s'il était possible de supposer que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse eux-mêmes fussent appelés à la barre de cette chambre , et qu'ils y déclarassent que le gouvernement de France est le plus loyal , le plus doux , le plus légitime de tous les gouvernemens ; que le directoire est un composé de candeur et de loyauté , et que cette opinion avait été formée chez eux parles rapports particuliers qui avaient existé entre eux , j'avoue que, malgré mon grand étonnement, je ne pourrais me dispenser d'une disposition à croire a la vérité de leurs assertions; je pense néanmoins jusqu'ici que les mêmes témoignages pourraient bien être suivis d'explications qui prouveraient comment la France ayant
i43 changé de conduite depuis , leur opinion a aussi fortement changé. Tels sont mes sentimens par rapport à nos alliés, et je ne concevrais pas que l'honorable membre pût se méprendre sur ma pensée. Mon but a été de prouver que la conduite passée de nos alliés ne peut nous faire établir celle qu'ils peuvent tenir dans l'avenir. Toutefois il est encore une autre espèce d'argument sur cette question. Il n'y a pas de doute que nous , Anglais , peuple sage et réfléchi , nous avons été choqués de la conduite barbare que la France a tenue sur le continent, mais on avance que les puissances de ce continent n'ont pas reçu la même impression que nous; est-ce probable? est-ce possible? est-ce dans la nature des choses? Peut-on dire que les souffrances que l'on éprouve vous font moins d'impression qu'à ceux qui en sont témoins ? Le pillage de l'Italie entière nous a fait horreur, mais les peuples d'Italie n'auraient , dit - on , éprouvé aucun ressentiment ! Nous avons vu avec mépris Bernadotte arborer son drapeau aux trois couleurs dans la capitale même de l'empereur d'Autriche, et le peuple de Vienne n'en aurait ressenti aucun désir de vengeance ! La perte de l'Egypte a été opérée sans provocation , sans cause , et par suite de l'hypocrisie du directoire , et la Porte ottomane serait contente !
Et que dirai-je de la Suisse ! Toutes les horreurs dont elle a été victime soulèvent assez l'esprit de vengeance et de haine , et ce n'est pas le cœur d'un véritable Anglais qui restera indiffé-
rent au récit de ces cruautés. Cependant on noua dit que les Suisses , d'un caractère froid et tranquille , n'en conservent aucun sentiment de vengeance : cependant les fils , les veuves de ceux qui ont été si cruellement massacrés à Sion , à Soleure , existent , et il est bien difficile que les mânes de leurs païens ne parlent pas à leur esprit. Je veux bien adopter que leurs larmes ne coulent plus , mais c'est parce qu'elles sont rentrées : leur rage doit être unanime, toute concentrée qu'elle est ; ils ne peuvent agir, mais ne devons-nous pas compter sur leur coopération ? Il m'est impossible de m'appesantir davantage sur cette horrible partie de la question.
Toutefois si , malgré toutes les causes qui doivent nous assurer de la sincérité et des vœux de nos alliés a prendre part à notre détermination , on nous dit encore qu'il n'y a pas de sécurité dans le parti que nous suivons , alors il faut examiner quelle confiance pourrait nous inspirer une paix séparée, si on pouvait la supposer possible. Je n'abuserai pas long -temps des momens de la cliambre à cet égard , car je n'ai entendu rien dans le discours de l'honorable membre qui établisse la possibilité d'une paix quelconque dans cette circonstance.
Et d'abord , si on avance que l'on ne peut se fier à la bonne foi de nos alliés, je ferai observer qu'il est encore bien plus difficile de croire à celle de la France; il me suffira de citer, parmi les actes diplomatiques, la manière dont les préliminaires de Leoben , accordés par l'empereur pour se débar-
i45 rasser de l'intrépide audace du général Bonaparte , ont été honteusement rompus par le directoire , sous le prétexte que l'exécution de ce traité blessait la générosité de la république; comment le traité de Campo-Formio a été substitué à celui-ci, et comment les conditions en ont été rompues dans les conférences de Rastadt. Parlerai-je de la manière dont Venise a été prise , et de l'injustice avec laquelle cette ville a été remise dans la possession de l'empereur ? Non, il est impossible de penser a cette conduite de notre ennemi et de conserver encore l'espoir d'une paix solide.
Mais examinons la conduite de la France envers ses propres alliés. Sans parler de ces singeries de républiques cisalpine , romaine et ligurienne, voyons la position du roi de Sardaigne. Il n'a pas été renversé de son trône, il est vrai, mais l'épée de la garnison française qui est chez lui est suspendue constamment sur sa tête ; il conserve le titre de roi , mais un général français est vice-roi auprès de lui. Prisonnier dans sa propre capitale, il est forcé d'écarter d'auprès de lui ses serviteurs les plus fidèles , de prêcher la modération et la patience, d'en donner journellement l'exemple , enfin de réprimer toutes les démonstrations de ses sujets qui ont pour but de lui montrer leur dévouement. Cette situation estelle de nature a mériter la sincère reconnaissance du roi de Sardaigne ? Non, sans doute. Il est impossible de ne pas croire qu'à la première occasion oii il pourra sortir de ce joug il se lèvera, et I. 10
ï46 rappelant les droits de ses ancêtres il se montrera digne du nom qu'il porte.
Toutefois il est d'autres puissances que la France tient dans une position moins abjecte. La Hollande est honorée du titre d'amie , l'Espagne de celui de voisin indépendant ! Et c'est ainsi que l'on semble croire que la France veut faire la paix ! Quelle est la protection accordée à ces malheureux pays ? La Hollande autrefois possédait des richesses, du commerce, de l'industrie ; où est tout cela maintenant ? Dévorée par son prétendu ami , elle avait des colonies ; la France lui a permis de les garder, mais pour en faire son profit : heureusement le pavillon de l'ennemi de la Fiance flotte encore à Ceylan et au cap de Bonne-Espérance.
La Hollande avait une marine célèbre et qui a souvent rivalisé avec la nôtre ; tout est détruit , la fraternité française a changé le courage et l'esprit d'entreprise de cette nation. Cependant si les qualités nationales de la Hollande sont en ce moment assoupies , espérons qu'elles ne sont pas totalement perdues , et qu'une occasion seulement lui manque pour reprendre son ancienne énergie et mériter encore la valeur de ses ancêtres.
On dit que l'Espagne est encore puissante comme monarchie; malgré ce qu'on en a dit, l'amitié de la France a donc dû être la suite d'une égalité de position ; mais l'alliance avec un Bourbon cimentée par le sang d'un Bourbon , peutelle être sincère? Cependant jusqu'ici elle n'a pas
encore joui du bienfait d'un directoire et de deux conseils , mais je n'y vois pas non plus ces traits caractéristiques de la monarchie espagnole ancienne. Sans doute elle a pu être engagée dans une guerre inconsidérée ; mais quelle est la nation qui n'est pas sujette à se voir dirigée par l'ambition , par l'orgueil , enfin par une suite d'erreurs ? Dans une monarchie absolue comme l'Espagne, il arrive souvent que le prince, guidé par un favori, ou par de petites intrigues , adopte des mesures contraires au bonheur de ses sujets. Une noblesse haute et puissante , un clergé nombreux et influent, peuvent entraîner un souverain hors de la voie qu'il avait suivie. Il en est de même souvent de la fureur populaire ; les excès sont plus rares dans un état vraiment indépendant. Telle est néanmoins la situation de l'Espagne ; le roi , les ordres privilégiés , le peuple luimême sont entraînés dans une guerre qui ne peut qu'être fatale a tout le monde. Elle n'ose envisager son ennemi, et elle est arrivée au point que l'amitié de son allié est devenue encore plus redoutable pour elle. Enfin le vote qui eut lieu dans cette chambre, en 1707, dans le but d'enlever la couronne d'Espagne et ses puissantes colonies des mains de la maison de Bourbon , ne peut que finir par se réaliser. Telles sont les conséquences de l'amitié que lui porte la république française ; toutefois il reste encore au roi d'Espagne un calice plus amer à boire.
Quand Louis XIV aima mieux rompre les conférences de Gertruydenberg que de se sou-
i48 mettre à la proposition qui lui était faite de marcher contre son petit-fils , quelles que soient les impressions que nous ayons reçues de cette conduite fière , nous ne pouvons néanmoins qu'applaudir à cette preuve d'énergie et d'élévation de sentiment. Déchu de sa splendeur comme il l'était alors, et pour ainsi dire a la merci de son ennemi , il rejeta la paix qui lui était offerte avec ignominie. Nous blâmons la conduite peu généreuse de son ennemi , mais enfin c'était un vainqueur; ici, c'est un ami qui offre sa protection. Le directoire , après avoir imposé la force de ses armes au roi d'Espagne , exige encore qu'il l'aide à faire la conquête du Portugal , dont sa propre fille était héritière. Peut-on se représenter ce qu'a dû éprouver un père et un roi à une demande de cette nature ? N'est-ce pas un acte pareil à celui de Guillaume Tell? Il n'est pas étonnant que le roi d'Espagne se soit soulevé pour défendre sa fille jusqu'à la dernière goutte de son sang , et que dans son désespoir il ait dirigé sa fureur vers le tyran qui avait ordonné cet acte.
11 me semble inutile d'entrer dans de plus grands éclaircissemens sur la nécessité de continuer la guerre , même en supposant que nous ayons le choix de faire la paix. Tous les membres de cette chambre doivent être frappés de Y importance de la situation qui nous occupe. L'Angleterre ne peut pas craindre la France , et si cette puissance a le moyen de séduire nos alliés, nous pouvons rester convaincus que nos intérêts
i49 ne peuvent être indifférens aux alliés de la France, et que les hommes qui se battent sous leurs bannières doivent adresser des vœux en secret pour que la victoire soit de notre côté.
Et déjà ne voyons-nous pas l'exaltation générale causée par notre dernière victoire? est-il un cœur anglais qui ne batte pas avec plus de force depuis ce mémorable événement? Toutes les nations , même celles qui ont conservé la neutralité, sentent que notre cause est la leur; découragées comme elles le sont , forcées de fléchir, leur énergie reparaîtra quand elles verront qu'il s'agit de leur indépendance. Plus elles ont été maltraitées et plus l'esprit de vengeance doit exister chez elles ; elles ont à venger les plus violens outrages. La France aura beau en appeler à nos alliés , et vouloir les séduire par de vaines paroles et des promesses trompeuses, les fondations de notre union avec les alliés de la France sont plus fortes encore , car ils sont guidés par leur ressentiment. Je suis loin de vouloir prédire l'époque où cette contestation se terminera , mais sûrement la France n'a rien fait encore pour que la Providence fasse pencher la balance de son côté.
Cependant quelques personnes demandent si , même avec toutes les forces imaginables de notre côté , l'objet que nous nous proposons d'obtenir sera d'un avantage reconnu pour l'Angleterre : je n'ai pas eu l'honneur de siéger dans cette chambre depuis un espace de temps assez long pour pouvoir préciser une époque, mais elle a
i5o existé où une pareille question , quand il s'agissait de l'intérêt de toute l'Europe , aurait paru déplacée et ridicule. J'entends dire que tout est changé maintenant , que les personnes qui autrefois m'auraient le plus blâmé d'avancer un tel doute ont abandonné leur ancien système. Dans ce cas , il faut que je me tienne sur mes gardes , et que j'en appelle aux honorables membres qui siègent de l'autre côté de cette chambre, pour savoir deux si tel ou tel objet intéresse l'Europe et même mon pays.
Ces honorables membres disent que l'expédition d'Egypte a menacé nos possessions dans les Indes; dans ce cas la délivrance de l'Egypte serait un objet avantageux pour nous. Croit-on cependant que si la paix avait été conclue à Lille, cette expédition en Egypte n'aurait pas eu lieu ? Et si c'est un avantage pour nous de l'empêcher, il reste à savoir si nous aurions été aussi capables de le faire après cette paix ; la coopération de la Turquie , au contraire , ne serait-elle pas importante pour cela ? Ne pourrait-elle pas nous servir en ce moment ? et ne pourrions-nous pas par ce moyen chasser de ce pays un ennemi qui menace nos possessions , ou , ce qui vaudrait mieux encore, voudrait les cerner de manière à pouvoir tranquillement les exterminer? Certes ce serait un avantage pour l'Angleterre , et cependant la motion de l'honorable membre s'opposerait à l'exécution de ce plan. Toutefois si , au moyen de l'assistance de la Russie et de la Porte , nous pouvions parvenir a débarrasser le Levant et la Méditerra-
i5i née de cette expédition piratesque ; si les côtes de l'Italie se trouvaient garanties par cette même mesure, et que celles du midi de la France fussent offertes à nos tentatives ; si enfin les ports et le commerce de la Méditerranée nous étaient livrés , croirait-on encore qu'il n'y aurait pas un intérêt direct pour l'Angleterre?
J'ai souvent entendu dire que la dépendance de la Belgique envers la France était tellement préjudiciable à notre pays, qu il n'y avait pas de chose plus importante a nos intérêts que de nous y opposer ; la cause de la Belgique est donc aussi d'un intérêt réel pour l'Angleterre. Je ne voudrais pas affirmer que cette proposition soit totalement exacte; mais enfin si, par la coopération de l'Autriche et de la Prusse, nous pouvions obtenir d'enlever cette soumission de la Belgique à la France , l'honorable membre , ou toute autre personne de cette chambre , oserait-il se lever et dire : oui , nous pouvons parvenir a ce résultat , mais néanmoins je m'y oppose. Il en serait ainsi de la Hollande si , de concert avec la Prusse , nous pouvions délivrer ce pays de la servitude humiliante où il est pour le rétablir ce qu'il était , une des puissances les plus riches et les plus florissantes de l'Europe.
Nous ne pouvons méconnaître l'avantage qu'il y aurait pour l'Angleterre dans l'union de la Hollande avec elle. Il me semble même me rappeler que cette chambre a approuvé, dans un temps déjà reculé , la conduite de l'administration de mes amis quand elle a eu cet objet pour but , en
1787. Cet avantage est tellement prouvé que je crois fermement que si la chambre avait a décider le cas où , pouvant faire la paix sur tout autre point , la continuation de la guerre effectuerait ladélivrance de la Hollande , il n'y ait pas un membre qui hésitât a ce sujet , et quand cela ne serait que pour être conséquent aux principes qu'il a déjà professés a cet égard. Pour me prouver que je puis me tromper sur ce point , il faudrait qu'on voulût m'expliquer quand et comment le changement de leur politique a pu s'opérer. La France prouve-t-elle en ce moment moins de désir d'agrandissement? Son ambition est-elle moins réelle ? Sa puissance a-t-elle diminué de force ? S'il en est ainsi , je le demande à ceux qui peuvent nous instruire ; qu'ils parlent, et nous disent comment ce miracle a pu s'opérer; qu'ils nous apprennent si c'est à une date de ce nouveau calendrier, si c'est un prùnidi, duodi ou décadi. En quelle année a expiré l'ancien système ? est-ce en finissant en septembre ou en commençant en fructidor ? J'ai vraiment besoin d'informations à ce sujet. Je ne suis pas trop âgé pour ne pouvoir plus m' instruire. Je dois me borner a mon ancien catéchisme , jusqu'à ce que je sois suffisamment illuminé pour entendre les articles du nouveau.
Je continuerai donc à demander si les avantages que je viens d'énumérer peuvent s'obtenir au moyen de quelques alliances avec les puis-» sances du continent ; j'irai même plus loin dans mes voeux, et je solliciterai d'effectuer la réduc-.
i53 tion de la France dans ses anciennes limites , en replaçant l'Europe dans la position où elle était avant tous ces grands événemens ; et certes je suis loin de dire : Oui , les avantages peuvent s'obtenir, mais par une seule motion dans cette chambre f y mettrai obstacle.
Toutefois je ne prétends pas dire que si la motion de l'honorable membre était rejetée , ces objets de mes vœux seraient accomplis. Nous ne débattons ici que la question de savoir si nous devons renoncer à la chance qui nous reste pour accomplir ce but. L'honorable membre ne dit pas qu'il est impossible de sauver l'Europe , il voudrait seulement que nous n'employassions pas nos moyens pour y parvenir. Je n'ai donc pas à m'occuper de prouver la possibilité du résultat , mais de savoir si nous devons en tenter l'entreprise.
L'honorable membre nous a dit qu'il ne voulait pas en assumer la responsabilité, et quils'en lavait les mains (ce sont ses expressions). 11 a sans doute l'habitude, cet honorable membre, d'en appeler dans ces sortes de circonstances à sa propre conscience, et je suis loin de le désapprouver; mais je ne pense pas qu'il puisse être indifférent au tableau des maux que j'ai représentés, et je suppose que si la Suisse se débarrassait du poids qui l'écrase , il ne dirait pas : « Grâce à « Dieu , je n'y suis pour rien ; car je l'ai dit , et «Je m'en lave les mains. » ]Non, sans doute, il ne voudrait pas faire dire a son pays : « Conti- « nuez, directoire sanguinaire; écrasez la pauvre
« Suisse , et surtout ne craignez pas que l'inter- « vention de l'Angleterre vienne s'opposer à vos « actes. »
Cependant tel est le sens de la motion de l'honorable membre; mais, j'en suis bien convaincu, telle n'est pas la manière dont elle a été comprise par la chambre : le vote unanime de l'adresse à sa majesté m'en donne l'assurance ; chacun s'en rappelle ici , chacun par son vote a exprimé son désir que les armes de sa majesté puissent obtenir la délivrance de l'Europe , en Rengageant d'appuyer de ses efforts personnels cet honorable but. Non, sans doute, personne ne voudra manquer à cet engagement sacré ; on prendra en considération les grands intérêts de l'Europe, comme ayant des rapports directs avec les nôtres propres, et l'on se dira : a Jamais l'Angleterre ne « peut être parfaitement tranquille tant qu'il n'y « aura pas garantie et sûreté pour l'Europe en- « tière. »
En examinant la question dans ce qu'il y a de direct avec nos propres intérêts, je me demande quelles sont les nouvelles circonstances qui auraient pu se présenter. L'Angleterre a-t-elle moins de pouvoir qu'elle n'en avait avant? La tyrannie de la France semble-t-elle vouloir changer ? A-t-elle manifesté le désir d'entrer en négociations de paix ? Y a-t-il enfin un obstacle à ce que nous poursuivions nos opérations militaires? ou faut - il attendre que les intentions de notre ennemie soient plus positives? Je n'ai rien entendu dire de cette nature encore , et l'honorable
i55 membre ne s'est pas expliqué a ce sujet. Il n'a pas parlé du désir de la France d'entrer en négociations; il n'a pas dit que nous devions nousmêmes faire des propositions : seulement il a avancé que , dans son opinion , la paix était désirable , en prenant pour preuve la situation de l'Irlande , de nos possessions dans l'Inde , enfin de Saint-Domingue. Je ne le suivrai pas davantage en ce moment dans tous les argumens qu'il a avancés ; il sera temps d'y revenir plus tard , a moins que la motion de l'honorable membre ne soit comprise comme une proposition de paix.
S'il en était ainsi, je la trouverais encore plus blâmable que je ne lai dit jusqu'ici ; car , comment faire une semblable proposition sans espoir de pouvoir parvenir à un résultat? Si l'honorable membre pense que le moment est convenable pour faire des ouvertures , pourquoi n'en fait-il pas la proposition positive , de manière a en discuter la convenance et la possibilité ? Je n'hésite pas à dire , quant à moi , que je pense d'une manière totalement opposée.
Peut-être l'honorable membre croit-il qu'il est de la dignité de notre caractère de ne pas faire le premier pas ? peut-être croit-il que la France doit faire la première ouverture. Pour moi, je le déclare, si j'entrevoyais le moment convenable , je n'aurais pas la même délicatesse , et je m'empresserais d'en faire la proposition. Il paraît donc que cette réserve fait qu'il ne veut pas s'adresser à îa France , mais qu'il voudrait que le ministère dît
i56 au directoire : Voulez-vous faire la paix ? ou tout au moins que nous dissions, assez haut pour que le directoire pût l'entendre , que nous voudrions que l'on nous fît des propositions de paix. Est-ce bien là , en conscience , conserver la dignité de notre pays?
Mais je pense que je me trompe encore sur les véritables intentions de l'honorable membre ; j'aime a croire que sa proposition ne va même pas si loin. Il dit sans doute : « Nous devons conti- « nuer la guerre ; mais il faut que ce soit une « guerre bien différente des autres , que nous « mettions de côté toute espèce d'esprit d'hosti- « lité ; enfin il faut que le directoire s'aperçoive « de notre changement de système, et qu'il finisse « par nous demander de faire la paix : ainsi , « vous voyez bien , dit-il , que ma motion est « une motion de paix. »
L'honorable membre reproche aux ministres d'avoir repris le sentiment de haine et de vengeance contre la France depuis la victoire remportée par le noble amiral Nelson ; il pense qu'il est de nouveau encouragé a la guerre par les suites de ce succès. Je lui répondrai que nous n'avons jamais désiré que Nelson fasse la conquête de Bonaparte , mais que le général n'ait pas le triomphe de lui échapper ; nous n'avons pas fait de vœux pour le gain d'une bataille, mais nous désirions que notre flotte rencontrât l'ennemi : car, dans ce cas, nous étions sûrs de la victoire. L'honorable membre pense qu'il faut profiter de l'avantage de notre position , par suite de ces
i5j succès , pour obtenir notre sécurité ; et nous , nous disons qu'il est une marche politique encore plus grande et plus certaine.
« Mais, dit-il, les nations du continent vous re- « gardent en conservant leur tranquillité et sans « faire attention à vos intérêts. » Sans doute il en est ainsi , et c'est pourquoi nous devons penser à notre propre vengeance : non pas pour attirer sur les nations si indifférentes pour nous la réciprocité des souffrances qu'elles nous ont causées par leur abandon , mais pour un plus noble but. Il est digne d'une chambre des communes d'Angleterre de leur dire : « Vous nous avez « abandonnés ; mais le premier usage que nous « faisons de l'avantage de nos succès est de vous « offrir d'y participer : venez , à l'abri de notre (( sécurité, jouir de celle que nous voulons vous « procurer. »
Par ces considérations , et en m'appuyant de l'autorité d'un grand homme d'État qui prétendait, dans des circonstances semblables ., que plus l'ennemi acquérait de territoire , et plus il se créait de forces pour combattre un jour, je déclare m'opposer à la proposition en délibération, parce que je la crois inutile et dangereuse sous le rapport politique. Si le but est de faire la censure des ministres , elle est injuste; si c'est un simple contrôle , elle est insuffisante, et ne tendrait qu'à nous ôter les moyens de poursuivre la guerre avec vigueur, et, par là, diminuer nos moyens de faire la paix avec dignité et sécurité. Cette motion étant opposée aux principes sacrés qui
i58 ont dirigé nos ancêtres , et ne pouvant que nous dégrader aux yeux des autres nations 9 en augmentant les forces de la France , je la repousse de tous les moyens en mon pouvoir.