POUR L'ABOLITION DE LA TRAITE DES NOIRS
('"' mars 1799.)
M. AVilberforce, dans un discours très -éloquent, appelle l'attention de la chambre sur l'abolition de la traite des nègres , et propose que la chambre passe un bill à ce sujet.
Sir W. Young ne veut pas défendre cette traite ; mais il représente le sort des esclaves comme bien différent de ce qu'on le croit généralement. 11 dit que les soins qu'on leur prodigue et l'éducation qu'on leur donne ont procuré parmi eux beaucoup de sujets distingués. Il pense qu'il faut abolir la traite graduellement, et demande à la chambre de prendre en considération l'état réel des choses. Une armée de noirs existante sous les ordres de Toussaint de Saint-Domingue , et les principes de la révolution française parvenant dans toutes les colonies, nécessitent la nlns Grande attention avant de déterminer le moindre changement.
M. Dundas, secrétaire d'Etat, pense que l'abolition de la traite ne doit pas être adoptée sans avoir, avant tout , consulté les colonies, et avoir obtenu leur concours pour l'effectuer. Il représente l'insuffisance d'une flotte de vingt-huit vaisseaux de ligne , envoyée pour empêcher la communication entre Sainte-Lucie et la Guadeloupe, et affirme que les rapports avec les colonies ne peuvent pas être interceptés si les colons le veulent. Prenant en con-
sîdération l'état d'amélioration de la législation coloniale, il pense qu'il serait dangereux de voter immédiatement l'abolition de la traite des noirs.
M. Canning prend la parole et dit :
La question qui nous occupe a été, depuis nombre d'années, constamment soumise aux délibérations de la chambre, sans néanmoins être arrivée à aucune solution. Toutefois, plusieurs orateurs viennent de nous présenter de nouveaux motifs pour s'opposer à l'abolition de la traite des noirs ; mais je n'hésiterai pas à faire entendre ma voix pour m'élever contre cet horrible trafic. Je serai forcé de reprendre les anciens argumens employés pour prouver que le mal est moins de répéter ce qui a été dit , que de tolérer des abus invétérés. Ce n'est pas la beauté du langage qu'il faut employer dans cette circonstance, ce n'est pas l'éloquence qu'il faut chercher, il s'agit de prouver le mal de ce qui existe et d'essayer de redire ce qui déjà a été dit ; tant qu'il n'y aura pas eu de réfutations claires et positives à ces anciens argumens , je renouvellerai leur emploi.
Parmi les nouvelles assertions avancées par mon honorable ami, M. Blindas, il a parlé d'une pétition adressée par l'assemblée de la Jamaïque; La chambre se rappellera sans doute d'une motion qui lui a été présentée , il y a deux ans , par un de mes honorables amis, M. C. Ellis, dont le but était aussi louable que généreux. L'idée de
cette proposition était d'arriver graduellement, et avec du temps, a ce que mes honorables amis et moi désirons obtenir immédiatement. Il demandait que sa majesté lut suppliée de s'adresser aux conseils généraux des colonies pour prendre des mesures qui, tout en améliorant la situation des nègres, leur assurassent la juste protection des lois contre les traitemens injustes de leur maître, de manière à obtenir, par l'effet du temps , l'abolition totale de la traite. Cette motion a été accueillie par la chambre ; nous avons cru , nous , partisans de l'abolition , qu'on pourrait en effet arriver à rendre la traite inutile. Les grands propriétaires des colonies, qui siégeaient dans cette chambre , ont concouru a l'adoption de cette adresse au roi , et tout portait à croire que l'on obtiendrait ainsi l'abolition de cet affreux trafic. Il ne restait "plus, pour les avocats du maintien graduel de la traite, qu'à douter de la sincérité des propriétaires a coopérer a cette mesure. Dans ce cas, si ce doute avait lieu d'être fondé , et que l'on fût incertain de la vraie disposition des assemblées coloniales, alors l'argument d'une abolition immédiate restait dans toute sa force ; et , comme il n'y avait , pour obtenir le résultat que chacun prétendait désirer, que deux moyens , savoir, un acte du parlement pour effectuer l'abolition , ou bien une déclaration avec garantie donnée par les assemblées pour prouver que la traite n'était plus nécessaire, ce dernier moyen étant mis en doute, il devenait alors instant de réclamer la force du premier; car
*79 tout le monde convient que la traite doit être abolie. Certes, si les assemblées coloniales prouvent qu'elles ont le pouvoir et la volonté d'arriver a cette détermination , alors le parti opposé à l'abolition de la traite reprendra la force de ses argumens ; mais si , au contraire , ces assemblées déclarent leur insuffisance et leur opinion que la mesure est inexécutable , quelle sera la position de ceux qui sont convenus de la nécessité de l'abolition , qui l'ont dit en plein parlement ? comment pourraient-ils refuser leur vote en ce moment?
Telle est la question en cet instant. Il s'agit d'examiner , d'après les pièces déposées sur le bureau, si effectivement les assemblées agissent de bonne foi , et comme on a droit de l'espérer après la recommandation qui leur en a été faite par sa majesté, en conséquence de l'adresse de la cbambre, en avril 1797 ; et, si le fait se vérifie , alors ceux qui ont voté l'adresse seront autorisés à poursuivre leur désir de voir s'effectuer l'abolition de la traite.
Mais examinons quelle a été la conduite de l'assemblée de la Jamaïque, et par quel motif mon honorable ami M. Dundas cherche à l'excuser. Cette assemblée a passé deux actes : l'un pour augmenter les salaires du clergé , l'autre pour prohiber l'importation de tous nègres audessus de vingt-cinq ans. Ils ont envoyé ces actes à sa majesté comme preuve de ce qu'ils faisaient pour soutenir la mesure qu'elle avait indiquée. Rien jusque-là n avait rapport à l'abolition de la
i8o traite. Us ont avancé qu'ils avaient agi sous le rapport de l'humanité , et nullement pour atteindre le but proposé de l'abolition. Rien n'est plus clair assurément , et ne demande moins de commentaire pour être expliqué. Or, comme nous avons vu qu'il n'y avait que deux moyens de terminer cette question, l'un par le vœu de la chambre , l'autre par la bonne disposition des assemblées coloniales, si donc ces dernières disent qu'elles ne partagent pas le désir de l'abolition de la traite, il faut, pour l'obtenir, que ce soit la chambre qui exerce son pouvoir : moyen , selon moi, préférable, mais que l'expérience nous démontre être le seul pour arriver à l'abolition de la traite.
Mais , dit mon honorable ami , vous vous méprenez sur le sens de ces assemblées; elles ne disent jamais ce qu'elles désirent qu'on entende. En est-il ainsi? ou bien n'est-ce pas la facilité d'esprit de mon honorable ami qui le porte à interpréter dans le sens où il désire qu'on parle? Souvent j'ai eu l'occasion d'admirer les qualités d'homme d'Etat avec lesquelles il est toujours prêt à répondre à toutes les questions. Il n'y a pas de détour dans son langage , c'est la franchise même. Il est cependant certain que dans cette circonstance il attribue aux délibérations de ces assemblées un sens tout différent de celui qu'elles semblent avoir. S'il était question de choses de peu d'importance, cette interprétation vicieuse serait a peine remarquée; mais quand il s'agit de porter la chambre des communes à agir d'après
i8i cette manière de voir , il me semble que malgré la grande autorité de mon honorable ami, le secrétaire d'État , la chambre doit examiner la question de plus près afin de connaître bien l'exacte vérité.
C'est après avoir réfléchi sur la matière que j'ai fini par avoir une opinion fixe, et il me semble que la chambre partage ma propre opinion , c est-à-dire que l'adresse au roi de l'assemblée de la Jamaïque prouve que cette colonie ne désire pas l'abolition de la traite , et si on avait besoin encore d'une nouvelle preuve à cet égard, j'en appellerais aux expressions dont ils se sont servis, en parlant du droit d'obtenir des laboureurs de l'Afrique : le mot droit est clair et positif. Toutefois il me semble que le mot comporte avec lui un principe d'insurrection, qui toujours est hostile au repos du genre humain. Tels sont les sentimens que j'ai puisés dans les droits de l'homme. Cependant, à mon avis, jamais ce mot de droit, par suite des dangereuses doctrines qui sont admises, n'a renfermé autant que dans ce cas un système de dévastation et de meurtre, d'efforts contre l'indépendance publique et le bonheur individuel; jamais le mot droit n'a été employé d'une manière aussi effrayante. Au surplus , il n'est pas étonnant que l'esclavage d'Afrique soit représenté par un terme consacré à la liberté française.
Mais , dira-t-on , c'est le droit d'importer des laboureurs et non des esclaves. Il y a mieux ; dans leur adresse au roi , ils disent que , confians dans
i8a la bonté paternelle de sa majesté, ils espèrent que le droit restera intact aussi long-temps qu'ils resteront fidèles à leur souverain. J'ai copié exprès ce passage , car personne plus que moi ne croit à la fidélité des colons de la Jamaïque , et n'est persuadé que dans toutes les circonstances on les verra toujours dans de semblables dispositions. J'aurais désiré que les expressions de fidélité ne se trouvassent pas avec le mot droit, cela est vrai, car ces mots me paraissent en contradiction ; mais je ne doute pas de la sincérité de leur attachement au trône, de même que je pense que ce n'est pas en favorisant leurs anciens préjugés , mais en consultant leur intérêt , leur honneur, leur existence , que l'Angleterre méritera leur reconnaissance et leur sincère attachement.
Nonobstant la disposition où je suis de croire à la sincérité de la législature de la Jamaïque, pour le soin que le parlement d'Angleterre prend de leurs intérêts , quand j'entends citer les documens qui sont sur cette table comme preuve de leur volonté à se soumettre a l'opinion du parlement, pour effectuer l'abolition de la traite des noirs, je ne puis, connaissant la vraie disposition de la Jamaïque , me défendre d'un sentiment d'étonnement et d'indignation. Mais, dit l'honorable membre, agent de la Jamaïque, ne faites pas attention à leurs déclarations, voyez leurs actes. J'examine ces actes et n'y vois qu'une amélioration pour le sort de leur clergé; puis, plus loin, un acte de prohibition d'esclaves importés
au-dessus de vingt-cinq ans. Certes, cela ne fait rien a l'abolition de la traite; cela prouve seulement que les réglemens n'étaient pas tels qu'ils doivent être pour l'avantage de la colonie , voilà tout. Et, en examinant cet acte , ne se demandet-on pas quel sera le moyen de l'exécuter? Est-ce en Afrique que Ion pourra savoir l'âge d'un nègre ? De qui viendra la déclaration ? Les malheureux esclaves se marquent-ils comme les chevaux ? Non , tout me paraît illusoire dans cette mesure, pour ne pas dire quelque chose de plus de l'appui que certaines personnes veulent y trouver pour effectuer l'abolition de la traite.
On nous a dit souvent cependant que les malheureuses victimes arrachées de leur pays par les personnes qui font la traite étaient par cela sauvées d'un traitement bien plus horrible encore chez eux; qu'ils étaient prisonniers de guerre , ou souvent mis à mort; que l'on ne prenait que ceux qui devaient mourir; enfin, on a vanté l'esprit de bonté qui présidait à ces opérations. Et c'est sérieusement que l'on a osé avancer cet argument en faveur de la traite ! La décision de la Jamaïque dément cette prétendue bonté, puisqu'elle veut qu'on ne lui amène pas de nègres au-dessus de vingt-cinq ans. Ainsi, il faut laisser ceux qui vont être massacrés comme prisonniers de guerre, parce qu'ils ont plus de vingt-cinq ans. Il en est de même des femmes; mais comme elles ne sont pas prisonnières , il paraît que leur crime est d,être sorcières. Comment alors distinguer celles
qui le sont avant ou après vingt-cinq ans? cependant il y a là comme ailleurs des sorciers de tout âge.
Vraiment je suis honteux d'avoir l'apparence de vouloir faire une plaisanterie en parlant d'une chose qui me fait horreur; mais il est impossible de ne pas entrer dans tous ces détails pour prouver quelles sont les véritables intentions de la colonie.
Mais si ce qu'on avance est exact, le parlement aura beau intervenir dans cette question, prendre des déterminations , la traite n'en continuera pas moins. En effet, tous les genres de commerce faits en Angleterre avec des capitaux anglais, par des Anglais , sont soumis a un contrôle , et celui-ci ne pourrait être atteint par un acte du parlement. On dit : si la traite est défendue à des Anglais, elle sera faite par d'autres nations. Il est cependant bien connu que la traite est presque nulle chez les autres nations; c'est l'Angleterre qui en a seule pour ainsi dire le monopole. Mais, ajoute-t-on, si l'Europe ne fait plus la traite, les colonies la feront elles-mêmes. Oii sont leurs flottes, leurs moyens de défense? Il serait a souhaiter que la Jamaïque eût une marine organisée; car alors, depuis long-temps , cette pratique horrible d'apporter parmi des peuples civilisés de misérables esclaves qui ne doivent qu'attendre le moment de la vengeance et de la révolte , aurait été abolie. Il est temps que l'Angleterre se lave de l'ignominie de tolérer
i85 par ses propres vaisseaux un commerce de cette nature.
Je conviens que pour rendre la mesure de l'abolition de la traite effective , il faut que les colonies partagent avec l'Angleterre le désir de l'opérer. C'est aussi ce que j'espérais trouver dans les pièces soumises à notre examen. Si j'avais vu dans Mes documens de la Jamaïque une loi pour prévenir a culture de nouvelles terres , ou pour rendre le nombre annuel d'importations de nègres égal à celui de leur mortalité et du décroissement de la population , alors j'aurais entrevu un désir bien réel dans la législature de la colonie d'arriver graduellement à l'abolition ; et quoique mon vœu le plus ardent soit qu'il n'y ait pas un seul vaisseau qui fasse voile vers l'Afrique , pas un seul homme assez barbare pour entreprendre encore un semblable trafic , j'aurais au moins entrevu le terme de la traite des nègres.
Il me semble que jamais on n'arrivera h l'abolition de la traite sans employer les moyens que j'ai supposés devoir être présentés dans les pièces soumises à notre investigation. Ne pas permettre de nouvelles cultures est prévenir d'abord un plus grand nombre d'esclaves; et quant au décroissement de la population, malgré les difficultés qu'on y trouve , je dirai que , puisque le fisc perçoit un droit par tête de nègre, il est facile de connaître le montant de la mortalité. Sans ces mesures, rien ne pourra effectuer ce qu'on se propose, et tout ce qu'on dira à cet égard sera faux
i86 et mensonger, et avancé dans le but de tromper la chambre.
J'arrive maintenant à un argument bien plus grave. On ne s'est pas contenté d'avancer que la Jamaïque avait fait tout ce qu'elle pouvait pour favoriser l'abolition de la traite , en prohibant l'importation de nègres au-dessus de vingt-cinq ans ; on a dit que la traite était nécessaire à l'état de l'Afrique. 11 est vrai que l'on a accompagné cette assertion de tous les lieux communs en faveur de l'humanité, moyen qui certes aurait dû être réservé pour les amis de l'abolition. Enfin un honorable membre, M. Pétrie, a dit que comme colon il était très - désireux d'obtenir l'abolition de la traite, mais que comme homme et comme ami du genre humain , il s'y opposait , en raison de ce que serait le sort de l'Afrique si la traite était abolie. Réellement si un étranger avait assisté a cette séance , il eût pu croire que les colons présentaient des pétitions pour être affranchis de l'importation des nègres, comme cause de dangers, de révoltes et d'insurrections , et que l'honorable membre, comme agent de la compagnie d'Afrique, démontrait à la chambre la nécessité de conserver ce moyen d'éviter la surabondance de la population de ce pays.
Le parlement d'Angleterre se rendra-t-il à de semblables motifs? permettra-t-il que ce commerce de chair humaine se continue? Alors il méritera de partager, avec cet évêque espagnol qui, le premier, a ordonné d'importer de l'Afrique des nègres aux habitans d'Amérique, le titre
qu'on lui donna d'ami des Indiens. Toutefois l'honorable membre mérite encore plus de reconnaissance que le prélat, car son but était, à lui, de soulager les habitans de l'Amérique dans leurs pénibles travaux ; tandis que celui de l'honorable membre serait de soulager l'Afrique, quoique, assure-t-il, les colons désirait l'abolition de la traite.
Deux autres honorables membres ont employé d'autres argumens : le premier, sir W. Young, nous a dit que l'on comprenait mal le mot d'esclaves, que cet état n'était pas tel qu'il nous est représenté , et voulant favoriser le commerce de la traite qui se fait particulièrement dans la ville qu'il représente , il nous a assuré que la plupart des grands hommes de l'antiquité avaient été des esclaves. J'avoue que cette pensée m'a rappelé l'analogie qui existe entre le mot droit employé par l'assemblée de la Jamaïque , et celui de philosophie, si nouvellement en faveur. Les droits et la philosophie sont , d'après le vocabulaire de la liberté française , les surnoms de tyrannie et injustice, et la transition de ce système de prétendue liberté à celui d'esclavage absolu n'est presque pas sensible.
Le second orateur, M. Dent, blâme beaucoup M. Wilberforce d'avoir avancé qu'il existait des localités en Afrique où la civilisation avait fait de tels progrès qu'il y avait des habitans qui possédaient des livres; des livres ! dit-il; de là il trouve un motif pour ne pas les exporter comme des esclaves. Cependant, si l'honorable membre
i88 avait réfléchi au mal que les livres ont produit , particulièrement depuis peu de temps , il nous aurait épargné son exclamation. Ainsi la chambre des communes n'empêchera pas la traite afin que les habitans de l'Afrique puissent rester chez eux avec leurs livres. Ainsi, comme on le voit, il y a divergence entre les deux orateurs ; l'un dit : Exportez les Africains , autrement ils deviendront des savans chez eux; l'autre , exportez-les , pour qu'ils deviennent autant de philosophes en Amérique.
L'honorable baronnet va encore plus loin, et dit : « Ne me parlez pas du code noir des Français comme supérieur au code d'un gouvernement libre. » Il reconnaît donc qu'il y a quelque rapport entre le despote et l'esclave qui doit rendre nuls et illusoires tous les actes qui émanent du premier. Je pense comme lui , et je lui demanderai si, dans ce cas, c'est la chambre des communes ou l'assemblée coloniale de la Jamaïque qui doit chercher à abolir la traite ? Mais il a dit que la chambre des communes est la seule qui puisse agir convenablement , et pour cela il a ajouté : « Ne consultez jamais les maîtres : quelque importantes que soient les lois, jamais ils ne pourront les envisager sous un jour qui soit dégagé de tout intérêt personnel. Que le malheur du sort des esclaves soit pris en considération par une assemblée d'hommes libres, par le gouvernement d'un peuple libre, et non par ceux qui y sont intéressés si directement. » Il n'est donc pas sage, selon l'honorable baronnet , de trop compter sur
i89 la sincérité des vœux exprimés par l'assemblée coloniale de la Jamaïque , dont copie est sous nos yeux -y donc aussi la chambre des communes doit seule prendre des mesures à cet égard , et proposer des lois.
Mais on dit : il est de l'intérêt des propriétaires que leurs esclaves soient traités avec modération, afin de favoriser leur population. Cette proposition est certaine, mais elle ne prouve pas que ces misérables nègres aient toujours été bien traités. Je sais et je conviens que dans nos colonies , en ce moment , les planteurs , guidés par leur propre intérêt, ont abandonné cette ancienne méthode de les conduire , mais je dis que rien ne me prouve qu'il faut absolument que ce soit ainsi. N'y a-t-il pas plusieurs cas où cet intérêt ne parle pas d'une manière aussi puissante? n'existe-t-il pas des propriétaires absens dont les gérans ne partagent pas leur esprit de bonté? d'autres qui se pressent de réaliser une somme pour venir en Europe la dépenser, ou la placer en propriété? dans ces cas qui pourraient être accompagnés de beaucoup d'autres encore, on force le travail des nègres, et s'ils refusent, alors la sévérité si long-temps en usage se rétablit.
Mais un dernier argument qui a beaucoup de force à. mes yeux , c'est le danger qui existe dans un temps d'innovations comme celui où nous sommes , innovations si fatales à beaucoup de nations , de renverser un ordre de choses existant depuis un aussi long espace de temps. Je répon-
igo drai que ce respect , dont j'admire le principe , ne doit s'appliquer qu'aux choses qui sont utiles et nécessaires; car en poussant ce respect trop loin, et en l'appliquant a tout , même à la traite des noirs, il n'y aurait jamais d'institutions vraiment profitables ; car leur but doit varier selon les circonstances. Ici la chose est bien différente, l'esclavage est ce qu'il a été. L'Afrique éprouve en ce moment ce qu'elle a dû éprouver lors de l'apparition du premier vaisseau pour la traite; les oppresseurs et les opprimés ne sont pas plus réconciliés qu'ils ne l'étaient dans les premiers momens. Non, il n'est pas possible qu'un homme raisonnable se refuse au moyen d'améliorer le sort de tant d'individus , et j'espère que la chambre partagera mes sentimens a cet égard.
M. Wyndham, en complimentant M. Canning sur son esprit, dit que souvent les questions abstraites entraînent dans des erreurs. « Sans doute, dit-il, quand on reconnaît une erreur, il faut s'empresser de la détruire; mais il faut prendre garde de n'en pas créer une plus forte encore. » Il considère que la question de l'abolition delà traite demande la plus grande modération : le mal ne peut pas être arrêté soudain. Il pense enfin que le meilleur moyen de le réparer est d'en laisser le soin aux assemblées coloniales.
M. Pitt dit qu'il a été et qu'il sera toujours un zélé' partisan de l'abolition de la traite des noirs. Il croit qu'il est du devoir de l'Angleterre d'employer tous les moyens pour y parvenir, et dit que la chambre doit en provoquer l'exécution. Il répond à son honorable ami M. Wyndham, qui a avancé que le moyen de guérir un homme tombé d'une fenêtre, et s'étant cassé les membres , n'est pas de le re-
jeter de nouveau , et dit que , bien loin de proposer de jeter ces misérables noirs, déjà fracturés par toutes les tortures de leur traitement, une seconde fois par la fenêtre, il demande qu'on n'y jette personne, et qu'on les empêche de s'y jeter eux-mêmes.
On met la proposition aux voix.
Le résultat du scrutin est : pour , 54 ; contre , 84.
Elle est rejetée.
«-VWX (W^*-»lVWWV^