SECONDE LETTRE
Communément appellé lord Onslo'W»
Londres , le 21 juin 1792.
Quand je vous écrivis la lettre que M. Home Took me fit le plaisir de vous remettre , comme président de l’assemblée tenue à Epsom* le 18 du courant, je n esperois guère que vous seriez assez juste envers moi pour la faire lire publiquement.
J’imagine que la signature de Tuomus Paine a quelque chose de fâcheux pour les gens à. pensions et a emplois inutiles 5 et quand à l’ouverture de la lettre vous informâtes l’assemblée qu’elle étoit de Thomas Paine , et que vous ajoutâtes par exclamation I — — ce l’ennemi de nous tous! — — vous dîtes assurément une des plus grandes vérités que vous ayez jamais pu prononcer, si vous n^avez entendu parler que des
Kommes qui vous ressemblent particulièrement , des hommes prodiguant dans l'indolence les dépouilles et le pain du peuple.
Ma lettre a été depuis imprimée dans l’Argus , et probablement dans quelqu’autre gazette. Elle se justilîe elle-même ; mais si elle avoit besoin d’'une plus ample excuse, votre conduite dans l’assemblée d’Epsom la lui fourniroit. Vous avez prouvé suffisamment que je ne m etois point trompé, en supposant que l’assemblée étoit appellée à donner indirectement un appui à la procédure commencée contre leliyveàesDroitsdeFho7nme^ livre qui survivra sûrement long-temps â l’a mémoire du pensionnaire à qui j’adresse cette lettre.
Lorsque dés partisans de la cour , mon- S'.eur, convoquent des assemblées pour exclure la nation du droit d’étudier les systèmes et les principes du gouvernement , et d’en montrer les erreurs et les défectuosités , et ceia sous le prétexte de poursuivre un individu , ils donnent une nouvelle preuve qu’il doit être sacré le droit qu’ils violent.
Les principes et les argumens du livre dess-
Droits de V homme ^ ont été , sont et seront à jamais, je pense, à l’abri d’une réfutation. Ils sont présentés d’une manière simple et franche^ et les hommes distingués par leurs vertus et par leurs lumières , de toute religion et de tout rang , ( excepté le rang des gens à pensions et à places inutiles , ) qui leur ont donné publiquement leur approbation, sont en plus grand nombre que tous les jurys qui pourront s’assembler en Angleterre, dans l’espace de dix ans. Je dirai plus; j’ai de bonnes raisons de croire , que les approbateurs de mon livre, tant secrets que publics, sont déjà plus nombreux que tous les électeurs actuels de la nation.
Il n’a été publié guère moins de quarante pamphlets, dans lesquels on prétendoit réfuter mon ouvrage , et ils ont aussi - tôt disparu. On se souvient à peine du titre d’un seul, quoiqu’ils aient été pendant plus de dixhuit mois chaleureusement soutenus par toutes les calomnies journalières que les gazettes ministérielles pouvoient débiter et contre le livre et contre l’auteur ; et maintenant que tout cela a échoué , on a formé le dessein d’appeller le livre un libelle, et le parti vaincu s’en tient à une procédure par jury ét à d’obscures adresses.
( ai5 )
Comme je sais bien qu’une longue lettre de moi ne vous seroit point agréable^ je yeux vous en sauver l’embarras , et je la ferai aussi courte qu’il me sera possible. Je me bornerai à quelques réflexions sur le sujet quetraitoitM. Home Tooke, lorsqu’il fut interrompu à l’assemblée d^Epsom.
JH. Home Tooke disoit qu’il ne vous étoit pas permis de vous meler d’une affaire où vous aviez un intérêt personnel ^ parce que vous etiez lord de la chambre du roi, à mille guinées d’appointement par an , et en outre pensionne de trois mille livres sterlings. Aussi-'tot il fut arrête par le cercle peu nombreux , mais très-bruyant , qui vous entouroit. Permettez-moi donc, monsieur, de donner ici , en faveur de vos raisons ^ l’explication des paroles de M. Home Tooke.
L on rapporta , il y a peu de temps, dans les gazettes angloises, que l’impératrice de Russie avoit donne à un de ses iavorisune grande etendue de pays , avec plusieurs milliers de j)^ysans'; et presque tous ceux qui lurent ce trait en furent indignés. Mais si nous comparons ce qui se pratique en Angleterre, et l’usage établi en Russie , nous
C Si6 )
verrons que cela revient à - peu - près au même.
Tous les revenus en Angleterre proviennent des taxes qui sortent de la poche du peuple ; et c’est sur ces taxes qu’on paie ce qu’on appelle des dons , des présens , parmi lesquels on peut comprendre toutes les pensions et les places inutiles. Ainsi , la seule différence qu’il y ait entre l’usage russe et l’usage angloîs , c’est qu’en Angleterre l’argent est perçu par le gouvernement qui le donne aux pensionnaires, et qu’en Russie les pensionnaires sont chargés de le percevoir e ux-mêmes.
La plus pauvre famille d’un comté aussi près de Ijoudres que celui cie Surrey, ne peut pas payer moins de cinq livres sterling d’impôts. Ainsi, comme votre place inutile de mille livres sterling et votre pension de trois mille comprennent les impôts de huit cents pauvres familles , c'est tout comme si ces huit cents familles vous avoient été données en servitude , comme en Russie , et que vous perçussiez l’impôt vous-même.
Direz* vous que vos pensions ne sont pas prises sur les habltans du Surrey^ en particulier^ mais sur ia nation en général f L’ob-
jectîon est frivole ; car comme il y a plus de pensioimaires que de comtés , chacun de ces messieurs peut regarder la levée de sa pension , comme circonscrite dans le comté où il réside.
Jouissez deTlionneur ou du bonheur d’être le PRINCIPAL pauvre du lieu où vous êtes , et de coûter plus au gouvernement , que les pauvres avancés en âge et les infirmes ne coûtent à dix milles à la ronde. Je ne suis point étonné que vous fassiez vos efforts pour obtenir la suppression d’un livre qui frappe tous ces abus dans leur racine. Je ne suis point étonné que vous soyez opposé aux réformes , à la liberté de la presse , à rinstruction. Ces choses-là sont funestes pour vous et pour tous ceux qui sont comme vous : mais vous devriez aussi considérer que les mêmes motifs qui vous ont Nporté à agir ^ auroient dû vous engager à rester tranquille.
J e viens de vous rendre vos complîmens ; je viens de lasser suffisamment votre patience: il est temps que je prenne congé de vous. J’ajouterai pourtant que si vous n’aviez pas empêché qu’on lût ma première lettre à rassemblée d’Epsom ^ vous n’auriez
point eu la peine de lire celle-ci. Je vous prierai aussi, lorsque vous m’appellerez encore — «l’ennemi de nous tous», de dire: « de nous tous, gens à places et à pensions >* inutiles » !
Je suis , etc.
Thomas Paine.