‹ Recueil des divers écritsChapitre 11 sur 14 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

L^un des ministres du roi d^ Angleterre^ Calais J le i5 septembre 1792.

MoNSlEtJB.,

Je crois qu’il est necessaire que je vous înibrme de ce qui vient de se passer à mon égard.

Le département du Pas-de-Calais m’ayant élu membre de la convention nationale de France , je partis de Londres , le i3 du courant , avec M. Frost de Spring-Garderi y et M. Auclibert , l’un des ollieiers municipaux de Calais , lequel étoit venu m’apporter le certificat démon élection. A peine y avoit-ü cinq minutes que nous avions mis piedàterre à rhôtel d’Yorck , à Douvres, que la scène que je vais vous rapporter , commença. Nous fîmes décharger nos elfets , et on les porta dans une chambre où nous nous retirâmes. M. Frost ayant besom de sortir, fut arrêté au passage par un homme , qui le pria de

rentrer àam la chambre où il vint avec lui, et ferma la porte.

J’étois demeuré seul, parce qtie M. Audlbert étoit allé s’informer du départ du paquebot. L’homme q i étoit entré avec M. Frost , nous dit alors qu’il étoit commis de la douane ; qu’il avoit reçu avis que nous avions dv s marchandises prohibées, et qu’ih vouloit visiter notre bagage. En même temps ii nous montra sa patente. M. Frost demanda h voir l’avis dont il avoit parlé ; mais le douanier refusa et persista obstinément dans son refus. Il appelia alors plusieurs autres commis, et ces messieurs cominencèrent à fouiller dans nos poches. M. Audibert étoit déjà revenu : on commença par lui. On tira !c ses poches tout ce qu’il y avoit, et on le mit sur une tablcï On en fit autant à M. Frost y qui avoit entr’autres choses , dans ses poches , les clefs de nos malles. Enfin>. on vint ensuite à moi.

M. ost ayant besoin de sortir, en prévint et s’avança vers la porte : mais le douanier se mit au-devant , en disant que personne ne sorîircit. Après qu’on eut pris les clefs des mains de M. Frost, car il s’en étoit chargé avant d’arriver , afin d’aller à la

douane , en cas qu’il fût nécessaire de visiter nos effets ; après, dis-je, qu’on lui eut pris les clefs , le douanier nous les présenta, en nous disant d’ouvrir nos malles; à quoi nous ne voulûmes pas consentir, à moins qu’il ne nous montrât s «î avis , ce qu’il refusa de nouveau. Alors il ouvrit lui - même nos malles ; et il en tira toutes les lettres , tous les papiers , cachetés ou décachetés. Nous lui remontrâmes combien une pareille conduite étoit illégale ; nous lui dîmes queles commis de la douane n’avoientpasle droit de saisir les papiers, ni même de les toucher: mais il nous répondit que la proclamation lui donnoit ce pouvoir.

Parmi les lettres que cet hc^me prit dans ma malle, il y en avoit deux cachetées qui m’avoient été remises par le ministre des Etats-Unis de l’Amérique auprès delà cour de Londres , et dont une étoit adressée au ministre des Etats-Unis à Paris. L’autre étoit pour un simple particulier. Il prit aussi diverses lettres à mon adresse ; une écrite par le président du congrès , une autrepar un des secrétaires d’état en Amérique, toutes deux ne contenant que des témoignages d’amitié, et m'ayant été transmises

( aaa )

par notre ministre à Londres. Une troisième, du corps électoral de Calais , qui m’appre* noit ma nomination pour ce département ; enfin , une quatrième du président de l’assemblée nationale de France , qui m’apprenoit aussi ma nomination pour le département de l’Oise.

Toutes nos remontrances auprès du douanier sur l’illégitimité avec iaquelle il saisissoitnos papiers, etretenoit nos personnes, sous prétexte de chercKer des marchandises prohibées, furent absolument vaines. Il s’autorisoit de la proclamation et de l’information qu’il avoit reçue à notre sujet , et qu’il ne voulut jamais nous montrer. Alors nous nous contentâmes de l’assurer qu’il auroit à répondre de ‘ce qu’il faisoit, et nous le laissâmes continuer à sa fantaisie.

Nous crûmes nous appercevoir que le douanier n’agissoit que par les ordres de quelqu’autre personne , qui étoit alors dans l’hôtel , n?ais qu’il ne vouloit pas nous faire voir , ou qui ne vouloit pas elle-même se laisser voir par nous ; car le douanier sortit à diverses reprises , et on le fit aussi plusieurs fois appeller.

Quand ce commis eut tiré de nos malles les papiers qu’il voulut, il se mit à les lire. La première lettre qu’il ouvrit fut celle du président du congrès. Je lui dis alors qu’il ne sembloit bien extraordinaire que le géléral Washington ne pût pas m’écrire une ettre d’amitié , sans qu’elle fût lue par un )fficier de la douane. Sur cela, M. Frost nit la main sur la lettre , et l’arrachant an louanier, il lui dit qu’il ne la liroit pas. d, Frost jetta alors les yeux sur le dernier )aragraphe de la lettre , et il reprit : je veux ous lire ce passage. Le passage fut en effet U tel qu’il est écrit et tel que je vais le ranscrire. — « Et comme personne ne prend un plus grand intérêt que moi au bonheur du genre humain , le premier vœu de mon cœur est que les lumières de ce siècle se répandent sur tous les hommes , qui tous ont droit à ce bonheur, et qu’elles préparent la félicité des générations futures

Toutes les autres lettres , tous les autres lapiers restoient sur la table : le douanier es prit et voulut sortir de la chambre avec ux. Jusqu’alors je m’étois contenté de iemearer spectateur presque muet de ce qui

se passoît : mais voyant que le douanier emportoit les lettres , je lui dis que ces lettres m’appartenoient ou m’étoient confiées , et que ne pouvant les perdre de vue^ je voulois absolument le suivre.

Alors ii fit une liste de toutes les lettres , et les donnant à garder ,à un de ses subalternes, il sortit de la chambre. Mais il revint Ifientôt ; et après quelques propos inutiles , la plupart sur la proclamation , il nous dit qu’il voyoit bien que cette proclamation étoit mal fondée. Puis il nous demanda si nous voulions remettre nous-mêmes nos papiers dans nos malles ; mais nous le refusâmes, parce que ce h’étoit pas nous qui les avions ôtés. Il les remit donc lui-même , ferma les malles et nous rendit les clefs.

En vous rendant compte de cette affaire, ; je ne me plains point particuliérement du douanier , ni d’aucun de ses camarades. Ils se sont conduits avec autant de politesse qu’ils le pouvoient dans une affaire aussi I extraordinaire.

Mon principal motif, en vous écrivant , i est de vous engager à prévenir désormais ! de pareilles scènes, non-seulement par rapport anx ijxdividus , mais parce que des j

querelles ^

tjüéi’eÜes entre les nations ont eu souvent lieu pour des choses aussi peu importantes. Je me borne à une simple mention de cette affaire potir de qui me concerne ; mais comme ines deux compagnons de voyage y ont été aussi compromis, il y a apparence qu’ils prendront quelque moyen plus efficace de ee faire rendre justice*

Je suis , etCé

Thomas Paine*

P. S. Parmi les papiers saisis , se trouvoit une copie de rinformàtion du procureurgénéral contre le livre des Droits de V homme , et une épreuve de ma lettre imprimée aux signataires des adresses laquelle sera bientôt publiée.

LETTRE

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