‹ Recueil des divers écritsChapitre 2 sur 14 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La traduction qui a été publiée à Londres de 1 ouvrap de l’abbé Raynal sur la révolution de l’Amérique, ayant été réimprimée à Philadelphie et dans quelques autres parties du continent, et la distance à laquelle cet écrivain se trouve placé du théâtre de la guerre, ne lui ayant permis ni d’avoir

bien connu les faits principaux ^ ni d’avoir conçu les véritables causes ou . les principes, d’après lesquels s’est opérée cette révolution , je crois devoir essayer de relever ses erreurs, ét empêcher que l’histoire ne consacre des faussetés.

L’éditeur de l’édition de Londres a décoré le pamphlet, de l’abbé Raynal du titre pompeux de Réi'plution de tAmiriqtie ^ et les imprimeurs américains ont suivi cet exemple. Mais je crois savoir de bonne part que ce morceau, qui ne contient que des réflexions sur notre révolution , a été volé à l’imprimeur de l’abbé Raynal, ou du moins séparé de son manuscrit, et faisoit partie d’un ouvrage considérable que cet écrivain étoit prêt à publier. Celui, par qui l’écrit nous est parvenu, paroît être un Anglois J et quoiqu’il ait mis à la tête de l’édition de Londres un avertiffement, qui contient beaucoup de protestations de patriotisme et de grands éloges de l’abbé Raynal, son action n’en est pas moins condamnable à tous égards*

« Dans le cours de ses voyages, dit-il, >» le traducteur eut le bonheur de se pro- » curer «ne copie de cet excellent écrit, » gui n’a pas encore vu le jour. Il le pu! w blie en françois, en faveur de ceux qui »» voudront connoître l’éloquente manière » de raisonner de l’abbé Raynal dans sa « langue naturelle et il en donne en » meme-temps une traduction angloise , » dans laquelle il a essayé, quoique peut- » être en vain, de rendre toute la chaleur, » la force, la dignité, la grâce de l’ori-’ ginal. Il se flatte que l’illustre auteur ne »» verra point sans indulgence lentreprife » d’un homme, qui a pris la liberté de publier son ouvrage , dans la ferme per- » suâsion qu’il seroit utile , dans ces déli-

»» cates conjonctures, à un pays qu’il chérit

>» avec une ardeur, qui ne peut être surpassée que par ce noble amour , dont

» lecœurphilanfhfopiquedel’hiftorien du

» Commerce des deux mondes brûle pour » la liberté et le bonheur de toutes les con- >» trées de la terre ».

Cette manière d’excuser une actiou malhonnête peut passer pour du patriotisme , et paroître bien fondée à ceux qui n’y font pas beaucoup d’attention, et dont le bonheur ni l’intérêt n’y sont compromis. Mais il est probable que, malgré ses belles protestations , l’éditeur n’a eu en vue que le profit qu’il pouvoir retirer de l’ouvrage à la tête duquel on verroit un nom célèbre.

il est bon de remarquer que dans tous les pays où les lettres sont protégées , et il est impossible qu elles profpérent jamais si elles ne le sont pas j il est bon de remarquer, dis-je, que l’ouvrage d’un auteur est une propriété sacrée. Traiter les lettres autrement , c’est vouloir les bannir à jamais ou du moins les étouffer dans leur naissance. Le vol fait à l’abbé Raynal a été, à la vérité, commis par un étranger et d’un pays dans un autre , et conséquemment peut échapper à la vengeance des loix : mais il n’en est pas moins contraire à la justice et à l’honnêteté. Quoique

1 Angleterre et la France soient en guerre, les gens de lettres n en doivent pas davanr» tage donner l’exemple du pillage (i).

Cependant le tort fait à l’abbé Raynal , en imprimant avant lui son écrit en anglois et en françois , et l’empêchant peut-être de vendre l’ouvrage dont il est détaché, et pour lequel il peut avoir déjà fait beaucoup de dépense , n’est que le moindre des maux que peut avoir occasionné la conduite de 1 éditeur anglois. Les opinions d’un homme, soit qu’il les écrive , soit qu’il les garde dans sa tête , lui appartiennent jusqu’au

(i) L’etat de la littérature en Amérique, peut deve \ ïiir un jour l’objet de la considération des loix. Jusqu’à présent elle y a servi en volontaire , et sans songer à •aucun profit, la cause de la révolution. Mais quand la paix permettra qu’on s’adonne à l’étude , il sera nécessaire de protéger les propriétés littéraires^ sans quoi la littérature et les sciences n’y feroîent jamais aucun progrès. Il est bon de remarquer que la Russie, qui étoit à ^eine connue , il y a quelques années , en Europe , doit en partie sa grandeur aux encouragemens donnés a toutes les sciences. La France nous fournit un exemple pareil «ous le règne de Louis XIV.

moment qu’il juge à propos de les publier} et il y a de l’injustice et delà cruauté de le déclarer l’auteur de pensées , que la réflexion ou des informations nouvelles l’auroient peut-être engagé à supprimer ou à corriger.

Il y a dans l’ écrit attribué à l’abbé Raynal, des sentimens que je ne me serois jamais attendu à y voir , et qu’il auroit vraisemblablement supprimés, s’il avoir revu ce pamphlet. Mais la piraterie de son éditeur l’a compromis , et le jette dans des embarras auxquels il n auroit sûrement point été exposé sans une pareille fraude.

Cette imprudence de publier l’ouvrage d’un auteur avant le temps , paroît encore plus criminelle , si l’on songe combien, dans tous les pays, il y a peu d’hommes qui puissent d’un seul jet et sans correction allier la chaleur de la passion avec un caractère froid, et les expansions d’une magination féconde avec le calme et la gravité d’un jugement sain , de manière à n’écrire que des choses bien pensées , et à

plaire au lecteur en is convainquant. Faire agir à la fois et sans interruption trois puissances fie Famé , et les diriger pour qu elles se renforcent mutuellement , est un don que la nature n’accorde qu’à un petit nombre de ses favoris.

Il arrive souvent que toute la force d’un argument est détruite par I esprit qu’on veut Y mettre, et que le jugement paroît altéré par la passion. Cependant un écrivain qui veut intéresser , ne doit pas être sans chaleur. Il faut , au contraire , que son imagination puisse bien se représenter les personnes, les caractères et toutes les circonstances qui ont rapport au sujet qu’il traite ; autrement son jugement restera froid , vague et imparfait: mais si son imagination et ses passions l’emportent trop loin , son jugement en est ébrânlé , et l’objet qu’il traite, quelle que soit son importance, dégénère en un roman fantastique, qui n’est propre qu’à amuser un instant.

Les écrits de l’abbé Raynal fournissent plusieurs preuves de cette extension, de

cette rapidité de pensées, et de cette senst^ bilité prompte, qui exige plus que tout autre défaut , un examen sévère , sur-tout quand l’auteur parle des nations et des individus contemporains qui sont en guerre. La moindre méprise sur les faits ou dans la manière dont on les envisage , conduit à de faux raisonnemens , et une erreur est toujours la source de beaucoup d’autres. L’abbé Raynal a eu des désagrémens dans sa patrie, pour s’être trompé fur quelques circonstances de la guerre d’Amérique, et sur le caractère de ceux qui la faisoient : mais ce qui peut l’excuser, c’est que son ouvrage a été publié par l’avidité d’un ennemi perfide.

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