A P II I LA X) £LP2I I E
quand il s’agit de combattre les sentlmeiis et les opinions d’un écrivain que l’âge, l’eiupérience , une réputation bien établie , ont placé au premier rang. Mais comme j’ai été à portée de faire des observations contraires aux siennes , Je crois ne pas devoir les passer sous silence.
Dans toute cette partie de Touvrage de l’abbé Raynal, j’ai trouvé plusieurs expressions qui me paroissent plus tenir du cinisme que de la vraie pliilosophie. Elles sont du moins placées de manière à perdre ce mérite qui distingue les autres parties de l’ouvrage de Tabbé Raynal. Cet auteur ayant conduit sa narration jusqu’à l’époque où le traité d'alliance entre la France et les États-Unis fut signé, continue par ces réflexions.
cc En un mot, dît- il^ la philosophie, dont le P premier sentiment est le désir de voir tous P les gouvernem^ens justes et tous les peuples P heureux , eh jettant les yeux sur l’alliance P d’une monarchie avec un peuple qui dé- •p fend sa liberté , est curieuse de conrLoître P ses motifs; et elle voit tout un coup P trop clairement que le bonheur du ^enre M liumçiinn^yapçintdeparts^^* -
Il Importe fort peu de savoir quelle étoît rimmeur de l’abbé E.aynal quand il écrivit ce passage ; cela ne pourroit rien ajouter ni à la valeur de son opnion, ni à son défaut. Si elle est bonne , il n’a pas besoin d’éloges ; si elle est mauvaise , le mérite de l’auteur ne l’excuse pas. Lancée dans le monde comme une idée philosophique , elle doit être discutée sans aucun égard pouf le nom de celui qui l’a produite.
Elle semble l’effet d’une ingénuité plus curieuse qu’utile. L’homme veut être, en quelque sorte , le conseiller secret du destin, ouïes choses ne vont pas tout-à- fait bien. Il veut connoître les causes de tout, les pourquoi , les comment, ou bien il est mécontent. J ’isnore si c’est un crime , ou une simple
bizarrerie attachée à la foiblesse humaine : mais je reviens au passage de l’abbe liaynal.
Ce sont moins les motifs de l’alliance des Américains avec la France , que les conséquences qu’elle a eues , qui doivent fournil matière à des idées philosophiques. Les uns nous conduisent dans la caverne ténébreuse du secret, où l’on ne peut appercevoir que peu de chose , et où l’on peut se méprendre
sur tout ce qu’on apperçoit: mais les autres nous ouvrent le champ des réflexions ; et là on contemple l’étendue de biens prêts à éclore, et de prospérités naissantes.
Mais la manière dont l’abbé Raynal s’exprime, même dans le sens qu’il veut donner à ses expressions, me semble répréhensible; car il avance une chose qu’aucun homme n’a droit d’avancer. Qui est- ce qui peut dire que le bonheur du genre humain n’entre pour rien dans les motifs de l’alliance des François et des Américains? Pour avancer une pareille assertion j il faudroit connoître a fond 1 ame des parties contractantes , et être sûr qu’elles avoient d’autres motifs que ceux qu’on leur dénie.
A mesure qu’on contenkple l’indépendance de l’Amérique , on voit que les avantages qui en résultent pour les Américains même, et tous ceux qu’elle promet au genre humain , croissent tous les jours. Elle n’est pas seulement un bien pour la génération présente, mais une source éternelle de bonheur que la postérité sentira mieux que nous. Les Américains avoient prévu cela * et ce fut le vrai motif qui les engagea à proposer et a conclure leur alliance avec la na-
tion Françoise. Ainsi l’abbé Raynal se trompe relativement à nous.
La France se trouvoit dans une position différente de l’Amérique. Elle n’étoit pointdans la nécessité de chercher des amis. Ainsi tout annonce qu’en devenant notre alliée , elle n’avoit que de bonnes intentions. Elle trouvoit d’abord dans cette alliance une foule d’avantages pour elle-même. Elle diminuoit la puissance d’un ennemi dont elle ne vpuloit pourtant ni la perte, ni le malheur, et elle s’assuroit un nouvel ami en se liguant à un pays accable d infortunes. La première pensée qui nous porte à agir de cette manière , quoiqu’ ensuite la politique y entre pour quelque chose, est toujours une pensée généreuse. Pour que nous nous mêlions d’une chose bonne ou mauvaise, il faut qu’il y ait en nous un certain rapport avec elle. On ne peut pas s’attacher à une mauvaise cause par un bon motif, non plus qu’à une bonne par un mauvais ; et comme personne n’agit sans motifs , il est certain que , comme en cette occasion, la France n’en pouvant avoir de mauvais , il falloit que ceux qu’elle avoit fussent bons. Mais labbe Raynal a une^ autre manière de raisonner. Il ne procède
J)oînt par gradation ; il franchît tout d^urt coup les intervalles , et ne voyant pas d'abord le bien , il conclût qu’il ne peut pas y en avoir.
Des mauvais motifs, il est vrai, peuvent jusqu’à un certain point , engager à soutenir une bonne cause : mais cela ne va pas loin , et il en est tout autrement de la France* Quand on a des motifs pervers eh poursuivant un projet juste, ce projet corrige les hiotifs I ou les motifs soüilleht le projet ; autrement les choses ne peuvent pas bieii aller , et on y renonce. C’est ce rapport si naturel , et si rarement distingué , qui est la véritable cause de la fidélité ou de là défection. Chaqüe projet que l’esprit conçoit est pour lui une espèce de maitresse. Que l’esprit soit bon ou mauvais, si son projet à dé l’analogie avec lui, il s’y attache ; mais dans le cas contraire , s’il n’y a point de changement dans l’un ou dans l’autre , le dégoût suit bientôt, et l’alliance est détruite.
Quand la cause de l’Amérique comiiiençà i être connue, beaucoup de gens vinrent iui faire la cour , et en style d’aventuriers et ie chercheurs de fortune, l’assurèrént dé leur attachement et de leur fidélité. Ils la louoienÉ
hautement , et montroient avec o.stentationj le désir delà servir* Tout reteutissoit de leur zèle pour sa défense , et de leur colère contre ses ennemis. Ils ressembloient véritablement
à des amans passionnés. Mais hélas! ce n etoit que des chercheurs de fortune. Leur espoir étoit excité , mais leurs âmes restoient insensibles ; et voyant bientôt qu’elle ne leur convenoit pas , et ne pouvant pas être changés par elle, ils cessèrent leur poursuite, et souvent la traliirent.
D’autres commencèrent par la voir.'avec indifférence ; et ne connolssant pas son caractère , ils craignoient ses liaisons. Ils croyoient que sous le beau nom de liberté elle pouvoit avoir la figure hideuse de 1 anarchie , ou du monstre ténébreux du despotisme. Ils ne savoient point , enfin , ce quelle étoit; ils ignoroient si sa beauté apparente étoit une beauté réelle. On la soupqoniioit ; et quoique née parmi nous , elle
avoit l’air d’une étrangère.
Mais, tantôt par hasard , tantôt par curiosité, ces gens raéfians firent connoissance
avec elle. Ils se hasardèrent à la regarder: ils eurent même envie de lui adresser la pa-
oie. Une première démarche en entraîna
tme seconde. Les soupçons s’évanouirent : un cliangemert d’opinion se manifesta par degrés . Ces personnes n’ayant point d’intérêt particulier, ni d’intentions malhonnêtes, devinrent amoureuses de son innocence ; et sans être découragées par ses malheurs , ni jalouses de ses succès^ elles partagèrent avec fidélité les vissicitudes de son sort.
L^issertlon de l’abbé Raynal m’a engagé presque malgré moi dans une suite de raisonnemens métaphysiques ; mais c’étoitsans douce le meilleur moyen de l’attaquer. Opposer la présomption à la présomption , les assertions aux assertions, produit toujours un mauvais effet. J’ai donc cru qu’il falloit démontrer clairement que ce qu’avance l’abbé Raynal est contraire à la marche naturelle de nos sentimens, et à l’influence qu’ils ont sur notre conduite.
Je vais maintenant suivre une autre méthode , et prouver que ce sont moins les motifs de l’alliance des Américains avec la France, que les conséquences qu’elle peut avoir, qui doivent ouvrir un champ aux méditations philosophiques .
J’ai observé dans une autre brochure , €|ue le cercle de la civilisation est encore
incomplet. Une réciprocité de besoins ^ engagé les individus de chaque pays à se rapprocher, à se former en corps, de nation , et c’est là que se sont arrêtés les progrès de l’art sociaL II est aisé de voir q^ueles nations , malgré le droit des gens , que chacun entend et explique à sa fantaisie^ sont encore entr’elles comme des individus dansi l’état de nature. Elles n’ont aucun principe fixe , aucune loi qui puisse les contraindre :
chacune fait librement ce qui lui plaît ou
ce qu’elle peut.
S’il étoit possible que nous eussions connu le monde da,ns son état de b.arbarie primitive , nous en aurions sans doute conclu que jamais on n’y verroit l’ordre qui y règne maintena,nt. L’esprit individuel étoit plus difficile, sinon davantage, à se prêter à la sociabilité , que ne l’est maintenant l’esprit nationa,!. Cependant nous avons vu le succès de l’un : pourquoi douter de celui de l’autre ?
Certes , les nations sont plus propres aujourd’hui à former une civilisation complette, c’est-à-dire , une association parfaite entr’elles , que ne l’étoîent d’abord des in- ^vidus qui n’avoient aucune liaison. Ou
peut comparer cela à une machine quelconque , dont il est plus aisé d’assembler les diverses parties quand elles sont taillées , que de les tirer de la matière brute avec laquelle on les a faites. L’état actuel du inonde , si différent de ce qu’il étoit dans son origine , a fait naître dans nos âmes des idées dont elles ne paroîssoient pas capables. Les besoins qu’un individu avoit des autres qui ont d'abord produit la société , sont aujourd’hui augmentés des besoins qu’on a d’une autre nation , et il faut aller chercher dans des pays étrangers , ce qu’on trouvoit auparavant chez son voisin.
Les lettres ont fait faire aux diverses nations une espèce de connoissance, et leur utile extension occasionne chaque jour de nouvelles amitiés. Par leur moyen , les peu* pies les plus éloignés peuvent converser ensemble , et perdent insensiblement l’ambarras , la défiance que les étrangers s’inspirent naturellement ; ils apprennent à s’entendre et à se connoître. La science , qui n’est point l’esclave d’une nation , mais la bienfaisante protectrice de toutes ^ a généreusement ouvert un temple où toutes peu^
vent se réunir. Son influence sur nos âmes , semblable à celle qu’a le soleil sur une terre gelée , les prépare dès long-temps à une meilleure culture et ^ un plus heureux perfectionnement. Le philosophe d’un pays ne peut voir un ennemi dans le philosophe d’une nation étrangère. Il prend sa place dans le temple des sciences, sans demander qui est-ce qui s’assied à côté de lui.
Cet état est bien différent de celui du monde , lorsqu’il étoit encore barbare Alors les besoins de l’homme étoient bornés et à sa portée. Tant qu’il eut de quoi se satisfaire J, il vécut dans l’indépendance et riosociabilité. Les nations ont long*-temps fait comiile les individus. Elles se querelloient tantôt pour conserver ce qu’elles avoient ^ tantôt pour obtenir ce qu’elles n’avoient pas. Le monde n’avoit alors ni affaires à suivre , ni études propres à exercer l’ame. Le temps des hommes étoit partagé entre la paresse et la fatigue.' La chasse et la guerre étoient leurs principales occupations , manger et dormir leur plus douce jouissance. ■
Maintenant les choses sont bien différentes. Les chan^emens dans la manière de
vivre ont rendu le travail indispensable. On est forcé de faire une foule innombrable de choses , dont autrefois on rfayoit pas la nioindre idée. Au lieu de placer la grandeur dans les triomphes brutaux des sauvages^ nous étudions les arts ^ les sciences, Tagriculture, le commerce , la politesse , les vrais principes de la société et la philosophie,
. Il est beaucoup de choses qui en ellesmêmes , ne sont moralement ni bonnes , ni mauvaises ; niais dont les conséquences peuvent être très-avantageuses ou très-funestes. Tel est le commerce ; moralement indifférent , il a une influence considérable sur notre caractère. Ce fut le manque d/occupation des anciens peuples, qui leur occasionna tant de guerres. Le temps leur pesoit , parce qu’ils ne savoient pas l’employer. L’oisiveté dans laquelle ils yivoient, leur donnoit le loisir de songer au mal , et se trouvant tous désœuvrés et avec les mêmes inclinations ^ ils étoient aisément portes a se battre.
Mais le commerce procura bientôt aux peuples une foule d’objets qui les intéressèrent, et qui fournirent à chaque lioimne
quelque chose à penser ou quelque chose à faire. Dès-lors son attention fut insensiblement détournée des idées que fait naître Toisiveté. Et il trafiqua avec les mêmes contrées , dont auparavant les productions le tentoient, pour lesquelles il faisoit la guerre , parce que sa paresse ne lui permettoit pas de les acheter.
Le monde étant donc matériellement changé par rinfluence des sciences et du commerce , il se trouve dans le cas, nonseulement de recevoir , mais de desirer une extension de civilisation. Le principal et presque le seul ennemi qui s’y oppose , est le préjugé/ car d’ailleurs , il est évident que l’intérêt général des hommes est de s’accorder et de vivre bien ensemble.
Le monde est séparé en divers états ^ dont les limites sont bien connues. L’idée des conquêtes qui animoit les Grecs et les Romains. , ne doit plus à présent exister ; et l’expérience a montré quelle étoit la folie de faire la guerre dans l’espoir du profit. En un mot , les motifs qui peuvent faire prendre les armes sont fort restreints ; et il ne reste presque plus de sujets de quereUe ^ si ce n’e$t ceux qu ’enfante ce démon*
qu*on nomme préjugé ^ et qui rend souvent riiomme furieux et intraitable.
Il y a quelque chose de trés-curieux dans l’essence du préjugé et dans sa manière d’influer sur nous. Il a la singulière propriété de se plier à tous les caractères de notre ^me. Certaines passions , certains vices mêmes ne sont parsemés que rarement dans le monde, et on se livre peu à leurs impulsions. Mais le préjugé, semblable à l’araignée, trouve le moyen de se loger partout , et n’a de préférence pour aucun lieu particulier. L’araignée vit par-tout , excepté dans l’eau et dans le feu. Eli bien! laissez^ votre ame nue comme les murailles d’une maison démeublée ^ et triste comme une prison, ou bien ornez-la*des plus riches connoissances ; tenez-la chaude ou froide, claire ou ténébreuse , solitaire ou fréquentée ; si vous n’y prenez bien garde , le préjugé s’y glissera et y croîtra bien, quoiqu’il semble n’y avoir rien pour le nourrir. Si flaraignée empoisonne sa proie pour la dévorer, le préjugé fait de même. Et comme plusieurs passions sont distinguées par leur ressemblance avec le caractère de certains animaux , on peut appeller le préjugé , l’a*? raignée de l’am^.
Peut-être n’y a-t-il jamais eu deux événemens aussi puissamment combinés pour combattre et chasser le préjugé , que la réTolulion d’Amérique et la révolution de France. Leurs effets sont sentis, et leur influence s’étend à là fois dans ranclen monde et dans le nouveau. Notre style ^ notre façon même , ont éprouvé une révolution plus extraordinaire que la révolution politique du pays. Nous avons d’autres yeux pour voir, d’autres oreilles pour entendre; nous concevons enfin des idées différentes de celles qni nous occupoient jadis. Nous regardons nos anciens préjugés comme s’ils appartenoient à qiielqu’autre peuple ; nous voyons du moins que ce sont des préjugés , et rien de plus ; et délivrés de leurs entraves nous jouissons d’une liberté d’ame que nous ne pouvions pas connoître auparavant. Sans la révolution d’Amérique et l’alliance de la France, les argumens les plus puissans, les raisonnemens les plus ingénieux n’auraient pas pu produire ce changement i nécessaire pour reculer les bornes de l’esprit et accroître la cordialité des peuples.
Si l’Amérique s’étoit sépsrée tranquillement de la Grande-Bretagne , il ii y aurait
€11 aucun cliaugement moral bien remarquable. Les mêmes actions, les mêmes préjugés, les mêmes pensées auroient continué à gouvern,er les deux nations; et les Américains toujours esclaves de Terreur et de Téducation , auroient suivi le sentier battu des idées vulgaires. Mais emportés par les moyens dont nous avons parlé , pensant comme ils le doivent d’eux-mêmes , de la France et de TAngleterre, ils voient chaque coin de leur âmes débarrassé de ses toiles d’araignée ^ du poison et de la poussière , et devenir digne d’un bonheur généreux.
Peut-être il n’y a jamais eu d’alliance fondée sur une plus grande base que celle de la France et de l’Amérique , et peut-être ses progrès sont-ils dignes de ses fondemens. Les deux pays avoient été ennemis , non pas pour eux mêmes, mais à cause de l’Angleterre. L’intérêt de cette dernière puissance et le soin qu’elle avoit d’armer les Américains contre la France , étoit Tunique sujet de querelle qu’il y eût entre la France et T Amérique.
Les Américains éloignés du reste du monde ^ le connoissant fort peu et nourris
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dans tous les préjugés qui gouvernoîent ceux par qui ils étoient gouvernés , considéroient comme un devoir d’agir selon leur coutume. Alors ils se prodiguoient pour faire des conquêtes , non pour euxmêmes , mais pour leurs maîtres j qui en revanche les traitoient en vrais esclaves.
La longue suite d’une insolente dureté, et la séparation occasionnée par le commencement des hostilités à Lexington, le 19 avril 1775 , produisirent naturellement une nouvelle disposition dans les idées des Américains. Leur ame en se fermant du côté de l’Angleterre , s’ouvrit vers le resté du monde ; et quoique nous fussions moins attentifs à nos préjugés qu’à nos malheurs, ils excitèrent aussi nos réflexions , et nous les trouvâmes aussi contraires à la raison et à la bienséance , que l’oppression sous laquelle nous avions si long-temps gémi l’étoit à nos droits civils et politiques^
Tandis que nous avancions par degrés dans le vaste champ de l’humanité-, nous Conclûmes une alliance avec les François ; alliance qui n’est point fondée sur les foibles intérêts d’un jour, mais sur les bases de la justice et de la générosité et avec des
avantages mutuels. La manière aisée et remplie d’affection avec laquelle nous avons depuis communiqué ensemble j prouve que ce n’est point une alliance de cours , mais bien de nations. II. y a désormais entre nous une union de pensées comme d’intérêts, et nos cœurs ainsi que notre prospérité en assurent la durée.
Le peuple Anglois n’ayant point éprouvé un pareil changement ne peut en avoir d’idée* Il garde dans le cœur les mêmes préjugés que nous foulons à nos pieds ; et il s’imagine conserver ses liaisons avec l’Amérique^ par cette manière de penser bornée , que l’Amérique a appris à dédaigner. Nous méprisons ce qui l’enorgueillit, et c’est là pour*» quoi toutes ses négociations ont manqué. Les Américains sont devenus réellement un autre peuple ; ils ne rétrograderont pas vers l’ignorance et le préjugé, L’ame une^ fois éclairée , ne peut plus admettre les ténèbres. Il n’y a pas enfin de possibilité , il n’y a pas même de terme qui exprime qu’on ne sache pas ce qu’on sait. Aussi toutes les tentatives de l’Angleterre , fondées sur les premières habitudes des Américains, et sur l’espoir de les voir retourner à ces habitudes , au-
ront le même effet que si elle vouloit persuader à un homme qui voit bien de devenir aveugle , ou bien à un homme d’esprit de n’ôtre qu’un sot. La première chose est contre nature , la seconde impossi'ole.
Quant à la remarque de l’abbé Raynal , sur ce qu’un pays étant une monarchie , l’autre une république , il ne peut pas y avoir entre eux des rapports essentiels : la forme des gouverneüiens ne fait rien aux traités. L’une se borne sévèrement à l’administration intérieure , l’autre règle son administration au dehors ; et tant que deux nations sont fidelles à leurs engagemens , l’une n’a pas plus de droit de demander à l’autre compte de ses affaires domestiques , que nous n’en avons de nous mêler des intérêts particuliers d’une famille.
Si l’abbé Raynal avoit réfléchi un moment, il auroit vu que les cours ou les gouvernemens de tous les pays , quelle que soit leur forme , sont réellement l’un par rapport à l’autre des républiques. C’est là le premier principe des alliances. L’ancienneté peut donner la préséance ; le pouvoir donne naturellement la considération ; mais les nations qui s’allient ont toujours un droit égal.
il est bon d(e remarquer que l’allîanC'ë d’une république ne peut jamais nuire au bonheur d’une monarchie ; et que les gouvernernens républicains n’ont jamais été détruits parieurs rapports extérieurs, mais bien par des filetions ^ des machinations intérieures. Il y a plus de deux cents ans que la France est l’alliée de la république des Suisses; et cependant la Suisse conserve sa première forme de gouvernement > comme si elle n’avoit jamais eu d’alliance qu’avec d’autres républiques. La remarque de l’abbé Raynal se réduit donc à rien*
D’ailleurs n’est-il pas avantageux que les nations s’allient ? Il y a toujours quelque chose à apprendre , soit pour le perfectionnement des mœurs , soit pour les principes politiques. C’estpar une communication franche, que, sans entrer dan s les affaires domestiques ^ l’amitié peut s’étendre et le préjugé être détruit sur toute la surface du globe^ Mais malgré tout ce que l’abbé Raynal dit de son amour pour la liberté , il paroît quelquefois l’oublier, ou bien sa théorie est plutôt le fruit de son imagination que de son jugement ; car dans le même instant où il critique l’alliance de la France et des
Américains, comme n’étant pas •assez bien combinée pour le bonheur du genre humain, il accuse la France d’avoir agi trop généreusement et avec trop peu de réserve en
formant cette alliance. « Pourquoi, dit-
« il , en parlant de la cour de France, » pourquoi se lier elle-même dans un traité inconsidéré , et accorder si aisément au >5 Congrès des conditions qu’il aurolt demandées par des supplications régulières, » si on l’avoit tenu dans la dépendance ?
Quand un auteur entreprend de parler du bonheur public , il doit être bien certain de ne pas prendre sa passion pour un droit, ni ses caprices pour des principes. Les principes , ainsi que la vérité , n’ont pas besoin qu’on emploie l’adresse pour les présenter; Ils veulent toujours paroître de la manière la plus simple. Mais lorsqu’on agit différemment , chaque page d’un livre exige qu’on s’en défie, qu’on rexamîne, qu’on la discute avec la plus grande attention.
Je suis encore étonné de ce passage de i’abbé Raynal. Il ne signifie rien ou il annonce une mauvaise intention ; et dans tous les cas , il montre la différence qu’il y a entre la science pratique et la science spé-
cmative. Selon Tabbé Raynal, ce traité ne doit être fondé sur raffection , ni avoir une longue durée. Il auroit fallu que notre alliance fût terminée à la fin de la guerre.
Mais la France en agissant d’une manière bien supérieure à la façon de penser des petits politiques à cervelle étroite, s’est établi une réputation généreuse et a gagné l’amour d’un pays qui auparavant lui étoit étranger. Elle a traité avec un peuple qui pense comme la nature le lui a appris; et elle a sagement vu qu’il n’y avoit point d’avantages présens qui , quoiqu’obtenus par des conditions inégales , pussent balancer les avantages durables qu’elle devra à sa
2;énéroslté.
L’abbé Raynal entre ensuite dans les relations secrettes des cabinets de Versailles et de Madrid , relativement à rindépendance des Américains. Je n’entreprendrai point de le suivre dans cette discussion. Tout le monde est assez frappé d’une chose sans pi’on cherche à la faire remarquer, c’est pe la première union de l’Amerique avec la Grande Rretagne, a produit une puissance [jui pouvoit être dangereuse au repos du monde. Il est même vraisemblable que si
l’Angleterre avoit connu les forces <le l’Amérique , avant qu’elle se séparât d’elle , comme elle les a connues depuis , au lieu <ie vouloir la réduire dans un état de soumission absolue , elle lui auroit propose la conquête du IVlexique. Mais maintenant t^ue la séparation est prononcée y 1 flspagne n’a plus rien à craindre de deux peuples que leur union rend plus formidables pour «lie que toutes les autres puissances de l’Europe.
Ce que je remarquerai avec plus d’attention , ce sont les éloges et l’admiration que l’abbé Raynal prodigue au ministère anglois y pour avoir rejette la naediation de l’Espagne en 1779.
On doit se souvenir qu’avant que l’Espagne se joignît à la France pour faire la guerre , elle se chargea de l’office de médiatrice , et fit au roi d’Angleterre et au ministère anglois des propositions si favorables , que , si elles avoient été acceptées et que, l’Amérique y eût consenti, ses intérêts au- Toient été véritablement lésés. Cependant le cabinet de Saint-James rejette ces propositions , et voici ce que l’abbé dit à ce sujet ;
« C’est dans une circonstance, comme
celle-cî , c’est dans le temps où un rtoble orgueil élève l’ame au-dessus de toutes les terreurs ; quand on ne voit rien de plus cruel que la honte de recevoir la loi , et qu’il ne reste point à choisir entre la ruine et le déshonneur , c’est alors qu« se déploie la grandeur d’une nation. J© confesse cependant que les hommes accoutumés à juger des choses par l’événement, appellent de grandes révolution» héroïsme au folie , suivant le bon ou mauvais succès qu’elles ont eu. Si l’on me demandoit donc par la suite quel est le nom qu’il faut donner à la fermeté que les Angiois montrèrent en ce moment? je répondrois que je l’ignore. Mais celui qu’elle mérite, je le sais. Je sais que les
» annales du monde ne nous offrent que »> rarement le majestueux spectacle d’une nation qui choisit de renoncer à son » existence plutôt qu’à sa gloire».
Dans ce paragraphe les idées sont élevées et le style brillant ; mais les couleurs sont te-op fortes , et les portraits trop embellis pour ressembler à l’original. Pour que les pensées et le langage soient appropriés au sujet , de manière à satisfaire les lecteurs^
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éclairés , il faut frapper au point de la question , et rien de p'us. C’est là tout l’art décrire: mais, pour la plupart, les écrits de l’abbé Raynal, et je lui demande pardon de cette remarque , me semblent trop divers * trop incoliéreus. Ils sont 1 image d un beau désert où il n’y a point de sentier , ou 1 oeil est récréé par tout ce qu’il voit, sans se fixer sur rien , et où enfin il est agréable et difficile de retrouver sa route.
Avant de faire mes observations sur le passage que je viens de citer, je veux le comparer avec les faits qui y sont relates.
La circonstance où se trouvoient les Anglois ne mérite point d’éloge. Ils ne rejettèrent point la médiation de l’Espagne par grandeur d’ame , mais par vanité. Ils ne se crbyoient point dans une situation desespérée , ni même très- dangereuse , et conséquemment on ne peut pas dire qu ils cboisirent de renoncer à leur existence plutôt qu’à leur gloire. Ils se llaltoient encore de subjuguer l’Amérique, parce qu’ds n’avoient contr’eux d’autres forces navales que celles de France ; et rien ne leur faisoit croire qu^en rejettant la médiation de l’I-spagne, cette puissance se déclarer oit contr eux. Us
poiivoient leur faire d’autres propositions plus favorables. Mais si celan’avoit pas lieu, et que l’Espagne se joignît à la France , elle voyoit qu’elle n’auroit encore contr’elle que les vaisseaux de ces deux nations ^ et qu’elle n’avoit pas besoin d’employer contre l’Amérique ses forces navales qu’elle s’étolt accoutumée à regarder comme bien supérieures à celles de ces deux nations.
Mais quoi qu’il en pût arriver , rien ne pouvoit lui faire penser qu’elle seroit dans le cas de renoncer à son existence. La politique de l’Europe est de ne pas souffrir qu’une puissance soit détruite , mais seulement affoiblie , si elle tend à un accroissement trop dangereux. En outre ^ la situation de l’Angleterre la mettoit à l’abri d’une invasion immédiate. Elle ne s’occupoit encore que de ses projets de conquêtes; èt tout en souffrant des dépenses de la guerre , elle regardoit encore avec des yeux avides un magnifique remboursement.
Mais si l’abbé Raynal aime les âmes élevées, les caractères extraordinaires ,, il pouvolt trouver en Amérique des hommes dignes de tous ses éloges. Lri est un peuple qui ignoroit si les nations de l’Europe se dé-
cîareroîent pour ou contre lui , et qui terK toit cependant de résister à une puissance contre laquelle toutes les autres ayoîent échoué. Il n'ayoit aucun des objets nécessaires à sa défense , et il falloit qu’il apprît tout J exceptf les principes qui le soute-r noient. Il s’est vu quelquefois au dernier degré du malheur, sans que jamais sa grandeur d’ame en ait été ébranlée ; et lorsqu’en-^ suite il a éprouvé les événemens les plus heureux et les moins prévus, sa sérénité n’a point été troublée par une extravagante joie. L’inconséquence et la terreur sont également inconnues en Amérique. L’esprit de ce peuple étoît préparé à tout ^ parce qu’il ayoit pris l’inébranlable résolution d© triompher ou de périr.
Lorsqu’en 1778, l’ Amérique rejetta les propositions de l’Angleterre , elle montra bien plus de courage que l’Angleterre ii"en a eu depuis, en refusant la médiation de l’Espagne; et cependant quelques autres historiens que l’abbé Raynal ont , ainsi que lui , attribué ce grand courage de TAmérique à une circonstance qu’elle îgnoroit parfaitement , ç’est-à-dire , au traité d’aliiancv signé par son ministre à Paris.
l’erreur de ces écrivains montre la haute idée qu’ils avoient de cette rejection , eu l’imputant à une cause digne d’elle^ sans savoir que la cause véritable étoit dans les principes des Américains (i).
Mais ces louanges partiales que l’abbé Raynal donne aux Anglois , méritent d’être combattues par des raîsonnemens moraux et philosophiques. Il y a de la dureté , de l’inhumanîté même à écarter l’horreur que doit inspirer la conduite criminelle de l’An*^ gleterre. Ces louanges sont un. laudanum
(i) Extrait d’un court examen du présent règne en Angleterre , pag. 45 de Vannée et registre de 1780.
» Les commissaires qui, en conséquence des bill^ çonciliatoires de lord North, &e sont rendus en Amérique , n’y ont obtenu aucun succès. Les choses qu’on a voulu accorder et qui auroient été au commencement reçues avec la plus grande reconnoissance , sont rejettées avec dédain. C’est à préâ^t aux Américains à montrer de l’orgueil et de la hauteur. Il est pourtant probable quç l’orgueil et la bauteui? n’ont pas seuls dicté les réponses du Congrès. Il s’est sans doute défié de la sincérité des offres de l’Angleterre 5 il ne veut pas renoncer à son indépendance , et il reste fidèle aux enga^ gemens qiVila contractés par son demf^r traité çvec lU. France,
pour riniquîté des cours. Elles tiennent la conscience d’une nation dans un sommeil coupable ; et il est plus dangereux de soutenir le crime en le déguisant sous des peintures brillantes , qu’en le protégeant ouvertement.
Les Anglois sont aujourd'hui le seul peuple qui sème dans le monde la discorde et la guerre ; et l’abbé Raynal se seroit fait bien plus d’honneur si , au lieu de flatter leur excessive ambition , il avoit adresse a ce peuple et à son monarque ces paroles :
« N’y a- t-il pas déjà dans le monde assez » d’infortunes , ne sommes-nous pas sans » cesse assaillis par assez de maux , trop » difficiles à combattre , sans chercher à en
augraeiiter le nombre en inventant de yy nouveaux moyens de destruction ? La vie » est'-elle donc si longue qu’il soit néces- :» saire , qu’il faille même se faire un devoir 53 d’en abréger la durée? Le sentier que nous >5 avons à parcourir est-il donc si doux , si » fleuri dé chaque côté , si bien tapissé par » la joie, qu’on ait besoin d’y semer des 55 malheurs? Demandez - le à votre coe^r 55 attristé , quand il reçoit de mille manières 55 le poison de la douleur ; demandez -le à
» vous-mêmes quand vous êtes accablés par j> les maladies , et que tous les secours de » l’art ne peuvent vous guérir ; demandez , » dis- je , si nous avons besoin de nouveaux » maux ?
Je m’arrête ici pour examiner un autre passage dans lequel Tabbé Raynal montre de la malveillance , et ce qui est pire , de Tinjustice.
i\près avoir long-témps chicané sur le traité, voici comment il cherche à caractériser les nations alliées. « Est-il possible,
dit-il ^ qu’une stricte unio^ puisse long- » temps subsister entre des confédérés d’un n caractère si opposé , que le François , 53 prompt, léger , dédaigneux; l’Espagnol, 55 jaloux , hautain , rusé , lent j circonspect ; 55 et l’Américain, qui jette en secret des re- 55 gards sur sa mère-patrie, et qui se réjouiy» roit s’ils étoient compatibles avec son în- 55 dépendance et les désastres de ses alliés >5?
Presque tous les hommes aiment à faire des portraits bizarres les uns des autres: mais le philosophe devroit être au-dessus de cela , sur-tout dans le cas où ses peintures peuvent faire ^lu mal et jamais du bien, et où il n’a aucun motif d’excuse. L’abbé
Raynaî pouvolt fort bien prêter ainsi des oppositions de caractère à tous les peuples du| inonde ; et eux , en revanche , pouvoient leV peindre à leur fantaisie , jusqu'à ce que dans cette guerre d’esprit , les caractères vè-T ritables eussent disparu. La gaîté d’une nation , la gravité de l’autre , peuvent , par^ de petits coups de pinceau , être représen-^' tées d’une manière bizarre • et alors on nel rit pas moins du peintre que du portrait.
Mais pourquoi l'’abbé Raynal n’a-t-il pas^ porté des regards plus profonds sur les na-1 lions qu’il vouloît peindre ? Pourquoi alor^ n’a-t-il pas montré tout le mérite de leury différens caractères ? Pourquoi ne s’est - il pas étendu avec plaisir sur la grandeur^ d’ame qu’a déployé la France au milieu de^ ses conquêtes , et qui lui a mérité des élo-^ ges , même de la Grande-Bretagne f ■
Il est au moins une chose , et on peut en trouver beaucoup d’autres , dans laquelle les confédérés ont été parfaitement d’accord; c^est la générosité avec laquelle, à l’envi l’un de l’autre, ils ont traité leurs ennemis^. L’Espagne en a donné la preuve dans la conquête de Minorque et des îles de Bahama. L’Amérique a montré dès le commence-
înent de la gueiTe une douceur qui ne s’esfc pas démentie , malgré toutes les injustices qu’elle a éprouvées. L'Angleterre seule a été insolente et cruelle.
Mais pourquoi l’abbé Raynal impute-t-il aux Américains un crime que leurs prin* cipes et leur conduite démentent , et qui , s’il étoit vrai , seroit fatal à leur honneur ? Ce crime dont je parle , ce crime horrible est de manquer d’attachement pour leurs alliés et de se réjouir de leurs désastres. Ils ont été, à la vérité, soigneux défaire connoître que ce n’étoit point eux qui avoient attaqué l’Angleterre , qu’ils n’avoient point cherché la querelle, et qu’ils ne l’avoientpas même desirée. Mais il est dur, il est injuste de profiter de leur candeur et de leur justification , pour les assassiner moralement.
La manière dont ils rejettèrent les propositions de l’Angleterre, en 1778, avant de connoître l’alliance de la France, est - elle d’accord avec le portrait que fait d’eux l’abbé Raynal ? Y a-t-il eu depuis dans leur conduite un seul exemple qui justifie ce portrait? Mais je puis citer une chose plus frappante. La poste a eu plusieurs malles interceptées ; toutes les lettres ont été alors por-
tées à New-Yorck. On les y a ouvertes ; on y a publié les confidences les plus secrettes que contenoient les correspondances particulières, ainsi que ce qui concernoit le gouvernement. Eh bien ! je le répète , il n’y a jamais eu une seule ligne qui pût autoriser l’imputation de l’abbé Raynal.
L’Amérique n’est point un de ces pays où le gouvernement force les hommes à se gêner dans leurs discours ; et si quelque chose peut les engager à se restreindre, c’est la crainte d’un ressentirnent populaire.
Ainsi si aucune correspondance privée ou publique n’est à l’appui de ce que dit l’abbé Eaynal ; si même l’esprit général est tel qu’il soit dangereux de montrer la ipoindre apparence de joie à la nouvelle des malheurs d’un allié , sur quoi cet auteur a-t-il pu fonder son inculpation ? J’ignore quels Américains il a pu voir en France ; mais ce que je sais bien , c’est que ce qu’il dit ne peut pas s’appliquer à l’Amérique.
Si l’abbé Raynal avoit été dans cette contrée , au moment où l’on y apprit que l’escadre de M. de Grasse avoit été défaite aux îles du Vent, il auroit vu combien il se mé- , prenoit sur les sentimens des Américains.
fe ne me souviens pas d’avoir jamais vu le )euple aussi inquiet et aussi impatient de avoir si la nouvelle étoit vraie ou lausso, îxceptë lors de la prise de Charles-Town. Juand Tescadre nous auroit appartenu , lous n’aurions pas été plus affligés ; et ce- >endant cette affaire ne compromettoit nulement l’indépendance de l’Amérique.
Dans le tableau géographique que l’abbé laynalfail des treize États-Unis, il se trompe i souvent que, si je voulois relever toutes ses àutes , je passerois les bornes que je me suis ►rescrites dans cette brochure ; et comme cet ►bjet n’est ni politique , ni historique, ni moal , et qu’on en verra mieux le vice à meure que le pays sera mieux connu , je me ontenterai de faire une seule remarque, ’est que je n’ai jamais vu une bonne desription de l’Amérique^ et qu’on ne peut se 3rmer une idée juste de ce pays qu’en y liant.
Quoique cette lettre soit déjà bien plus Dngue que je ne me le proposois en comlençant, j'ai été obligé de supprimer pluieurs observations que j'avois eu l’inten- Lon de faire. Je voudrois pourtant bien n’aoir eu occasion d’en faire aucune : mais les
erreurs dans lesquelles l’ouvrage de l’abbé Rayrial peut faire tomber , les impressions dangereuses qu’il peut donner ^ excusent la liberté de mon entreprise et la franchise de mes remarques»
L’abbé Raynal a fait une sorte d’épitome d’une grande partie du pamphlet i»titulé le Sens Commun ^ et c est de cette manière qu’il l’a inséré dans son ouvrage : mais il 'j a d’autres endroits où il a pris beaucoup de choses dans ce pamphlet , sans le citer. Ls différence entre la société et le gouvernement , par où le pamphlet commence , i est copiée presque mot à mot, et l’abbé b donne comme si elle étoit de lui. Les re flexions qu’il fait à ce sujet y sont égalemen puisées; et s’il y a quelque dissemblance ce n’est que dans l’expression , dans l’ar rangement des idees, non dans les idee elles-mêmes»
SsNS CoMMTJK» ABEé RayNAL.
«Quelquesécrivains ont tellement confondu la société et le gouvernement, quil
Il faut bien se don ner de garde de con fondre ensemble le sociétés et le gouvei
Sens Coxæmun^
L’abbé Raynai. ^
est maintenant trèsdifficile de distinguer ces deux choses. Cependant elles diffèrent entr’elles, et par leurs principes et par leur origine,
» La société est le résultat de nos besoins , et le gouvernement de notre perversité, Le premier, nous offre positivement le bonheur par l’union et l’amour de ses divers membres ; l’autre, nous l’assure négativement en réprimant nos vices.
nement. Pour les connoiire , cherchons leur origine.
Ainsi la société est née des besoins des hommes, le gouvernement estné deleurs vices. La société tend toujours au bien ; le gouvernement doit toujours tendre à réprimer le mal.
Dans le paragraphe suivant, il y a moins de ressemblance dans les mots , mais les idées sont évidemment copiées du Sens Commun.
Sens Commun /
3.5 Poumons former une idée simple et juste des principes et des motifs d un gouvernement , supposons un petit nombre de personnes se rencontrant dan s un c oi n écarté de la terre , et n’ayant aucun rapport avec le reste de sesliabitans. Ces gens nous représenteront les premières peuplades des diverses contrées de la terre , oü même celles du monde entier. Dans cet état de liberté naturelle , la société sera leur premier objet.
Mille motifs différens les y exciteront ; les forces de l'homme
L’abbé Raynal*
L’homme jetté comme au hasard sur ce alobe ; environné de tous les maux de la nature ; obligé sans cesse de défendre et de protéger sa vie contre les orages et les tempêtes de l’air , contre les inondations des eaux, contre les feux et les incendies des volcans, contre d’intempérie des zones ou brûlantes ou glacées, contre la stérilité de la terre qui lui refuse des alimens, ou sa malheureuse fécondité qui fait germer sous ses pas des poisons ; enfin , contre les dents des bêtes féroces qui
Sens Commun.
toujours si peu proportionnées à ses besoins ; la nature de son ame si peu faite pour une solitudecoatinuelle, et sans cesse portée à.cîierclier des consolations et des secours auprès d’un autre être, qui, à son tour, éprouve les mêmes besoins. Quatre ou cinq de ces infortunés rendroiént , en se réunissant , leur secours supportable au milieu du plus vaste désert : mais un seul ne pourroit y rien faire. Quand il auroit abattu un arbre pour se construire une maison , il n’auroit pas la force de le
L’aébé Playnai.;
lui disputent son séjour et sa proie , et le combattant luimême, semblent vouloir se rendre les dominatrices de ce globe , dont il croit être le maître : riiomme dans cet état , seul et abandonné à luimême , ne pouvoit rien pour sa conservation. Il a donc fallu qu’il se réunît et s'associât avec ses semblables , pour mettre en commun leur farce et leur intelligence. C’est par cette réunion qu’il a triomphé de tant de maux, qu’il a façonné ce globe à son usage , contenu les fleuves^ G 2.
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. Sens Commun,
charrier , et s’il le charrioit, il lui seroit impossible de le faire tenir debout. La faim ledétourneroità tout instantde son travail, et chaque besoin différent le conduiroit en différens endroits .
Que dis- je ? les maladies , le malheur appelleroient bientôt la mort, et il aimeroit , sans doute , mieux périr que de supporter une vie si triste.
35 La nécessité, semblable à la puissance de la gravitation , réuniroit donc bientôt nos nouveaux émîgrans dans un état de société, dont les avantages leur suffiroient.
L’abbé Raynal.
àsservî les mers , assuré sa subsistance , conquis une partie des animaux en les obligeantde le servir, et repoussé les autres loin de son empire , au fond desdéserts ou des bois , où leur nombre diminue de siècle en siècle. Ce qu’un homme seul n’auroit pu, les hommes l’ont exécuté de concert , et tous ensemble ils conservent leur ouvrage. Telle est l’origine, tels sont l’avantage et le but de la société.
Le gouvernement doit sa naissance à la nécessité de prévenir et de réprimer
Sens Commun. L’abbe Raynae;
et rendroient les loîx et le gouvernement inutiles, tandis qu’ils resteroient parfaite^ment justesles uns envers les autres. Mais comme rien sur la terre ne peut demeurer exempt de vices, il est indubitable qu’à mesure qu’ils surmonte roient plus aisément les premières difficultés de Témîgration , ils se relâclieroient de leurs devoirs et de leur attacliement mutuel, et ce changement leur indiqueroit la nécessité d’établir un gouvernement quelconque, pour remédier à Foubli des vertus
les injures que leff associés avaient à craindre les uns de la part des autres. C^est la sentinelle qui veille pour empêcher que les travaux communs^ ne soient troublés.
Mais comme il est temps que j’en vienne à la conclasion de ma lettre, je ne ferai pas d’autre, remarque sur l’ouvrage de l’abbé Raynal ; je jetterai seulement un coup-d’œil sur l’etat des, affaires puljliques, depuis qué cet ouvrage a été publié.
Les âmes accoutumées aux bassesses et, à l’injustice, s’y livrent sans réilexion ,, ou du moins, avec celle que leur dicte leur partialité. A quoi pouvons-nous imputer autrement la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne contre la Hollande ? Pour avoir une idée de la politique qui a porté le ministère anglois à cette mesure , il faut songer à l’opinion que ce ministère et les Anglois en général out du caractère des Hollandois ; et depuis cela nous, verrons ce qu’ils espéroient de leur agression.
Si la cour àe Londres avoit jamais pu penser que k Hollande voudroit sérieusement faire cause commune avec la prance, l’Espagne et l’Amérique , elle se s.eroit bien gardée de provoquer cette puissance : c’eût été du moins ’ane véritable folie de le faire , si le projet de cette cour n'étoit pas de liater l’époque cV’un grand désastre afin de justk
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fier l’abandon qu’elle se voyoit bien obligée de faire tôt ou tard , et pour lequel elle vouloit chercher un motif de s’excuser à ses propres yeux. Il est des hommes qui ont besoin d’un prétexte pour se soumettre. Ils sont semblables à un vaisseau désemparé qu i, ne pouvant plus soutenir l’action , attend pour se rendre qu’il s’en présente un plus gros que celui qui le canonne , et qui est enfin bien aise de le voir approcher. Je no m’informe point s’il y a en cela de la grandeur d’ame ou de la petitesse ; mais je crois que c’est celle-ci , car une pareille résolution prouve l’impuissance de supj>orter le malheur.
Mais la conduite qu’a tenu ensuite le cabinet de Londres , annonce qu’il n’avoit pas le dessein d'abandonner l’Amérique : ainsi nous sommes obligés d’imputer à d’autres motifs les mesures qu’il prit contre la Hollande.
La vérité est qu’il avoît conçu une mauvaise opinion des Hollandois. Il les regardoit comme un peuple propre à se soumettra à tout. Il croyoit pouvoir l’insulter et le piller à sa fantaisie , sans qu’il osât rien dire.
Si telle étoitropinion du cabinet de Londres, on ne doit pas chercher une autre cause à son agression. Il supposoit que quand ses premières hostilités contre les Holl^ndois lui auroient donné la facilite de leur volerquelques millions sterling , dessein qui étoit très-public , il pourroit faire la paix avec eux , aux conditions qu’il voudroit bien leur dicter. Aussi le pillage n’eut pas plutôt eu lieu que l’on proposa des accommodemens ; mais cette négociation manqua.
Lorsqu’une ame a perdu le sentiment de sa propre dignité , elle est incapable de le voir clans une autre. La guerre de l’Amérique a jetté l’Angleterre dans une telle fluctuation d’idées, et dans des situations si étranges , que jugeant de tous par ellemême , elle ne prévoit point la conduite que l’honneur national peut dicter à un autre peuple. Elle attendoit de la Hollande de la foiblesse et de la duplicité ; et sa méprise ne vint que de ce qu’elle en avoit montré plusieurs fois elle-même pendant le cours de la guerre.
Il semble désormais qu’il est impoliticpie et peu sûr de s’allier à l’Angleterre. La Hollande et l’Amérique en sont la preuve. Een-
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dez ces pays amis de la France et de l’Espagne , l’Angleterre leur fera une cour assidue et les traitera avec respect. Rendez-les ses propres allies, elle les insultera et exercera sur eux un affreujc pillage. Dans le premier cas^ elle appréhendera de les offenser , parce qu’ils auront des défenseurs tout prêts : mais dans le second , ces appréhensions n’existeront pas. Telle , du moins, a été jusqu’à présent sa conduite.
Une autre chose qui a eu lieu depuis la publication de l’ouvrage de l’abbé Raynal, même depuis que j’ai commencé cette lettre, c’est le changement du ministère britannique. On ignore de quelle manière les nouveaux ministres voudront se conduire envers l’Amérique ; et cela importe même assez peu , à moins qu’ils ne soient disposés à une paix générale.
L’expérience a déjà appris plus d’une fois qu’il étoit impossible à l’Angleterre , nonseulement de conquérir l’Amérique par les armes , mais même de regagner son affection. La guerre dure depuis près de huit ans; et dès le commencement, des milliers de jeunes Américains , qui s’avancent vers l’âge où l’on commejice à être homme , n’ont
entendu parler de la Grande-Bretagne que comme d"une ennemie barbare ; et l’indépendance de l’Amérique et le gouvernement qu’elle a créé , leur paroissent aussi naturels que le gouvernement d’Angleterre peut le paroître à un Aiiglois. D’un autre côté , des millions de vieillards qui étoient attachés à l’Angleterre , ont déjà disparu , ou dîsparoissent tous les jours de la scène du monde.
Les progrès de la génération naissante , et la décadence de celle qui la précède, nuisent également aux intérêts de la Grande- Bretagne. Le temps et la mort , ennemis toujours victorieux, eombattent sans cesse contr’elle ; et dans tautes les parties de l’Amérique les billets d’enterrement sont le thermomètre de son déclin. Les enfans sont nourris dès le berceau dans l’habitude de la détester . Ils entendent raconter ses cruautés; ils entendent dire que leurs pères, leurs oncles , ou quelqu’autre de leurs parens ont été massacrés ; ils voient les restes fumans de leurs maisons incendiées ; et dans les écoles publiques la tradition leur apprend que les Anglais ont commis toutes ces bar* baries.
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Voilà ce que ne peuvent pas concevoir en Angleterre ces politiques bornés , qui ne considèrent Thomme que dans Tâge de sa maturité. Ils s’embarrassent dans leurs calculs, sans songer combien est rapide en Amérique raccroissement de la génération qui s’élève , qu’ils ne connoissent pas et dont ils ne sont pas connus. En peu d’années toutes les liaisons particulières seront oubliées, les Américains ne sauront plus qui sera roi ou ministre en Angleterre , ou du moins ils s’en informeront très -rarement.
Le nouveau ministère britannique est composé de personnes qui ont toujours été opposées à la guerre ^ et qui reprocîioient sans cesse à leurs devanciers la violence de leurs mesures. Ils regardoient la guerre de l’Amérique comme ruineuse pour les Anglois ; et c’est d’après ce principe qu’ils la condamnoient. Mais qu’est-ce que tout cela fait aux Américains ? Ils n’ont plus rien à faire avec les partis qui divisent l’Angleterre. Que l’un entre dans l’administration, que l’autre en sorte ; tout cela leur est indifférent. C’est avec la nation toute entière qu’elle doit être désormais en guerre ou en paix.
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Quand tous les ministres angloîs seroient des Chatams {y) , ils ne feroient point pencher la balance de la politique américaine, La mort, en frappant ce grand homme d’éta^^ lui a conservé une réputation qu’il auroit peut-être perdue. Ses opinions , les projets' qu’il avoit conçus dans les derniers temps de sa vie^ auraient été suivis d’aussi funestes effets, et repoussés aussi ouvertement par les Américains, que ceux même de lord North ; et en considérant Chatam comme un homme sage , on trouve ses derniers plans si inconséquens qu’ils en sont absurdes.
Il paroît que la plupart des membres du parti de l’opposition pensoîent que s’ils étaient dans le ministère, i’iimérique accueilleràit de leur part des propositions d’accommodement, qu’elle ne voudroit jamais écouter des derniers ministres. Mais cette idée ne peut avoir d’autre effet que de prolonger la guerre ; et l’Angleterre peut , au prix de quelques millions sterlings de plus apprendre à connoître cette fatale erreur. Si les nouveaux ministres' renoncent prudemment à cet i nutile projet ,, ils se
(i) Lord CKatam , père du ministre actuel WilUam Pitt,
ïïrontreront meilleurs pilotes qu’on ne les croit; car on s’attend chaque jour à voir leur barque frapper contre quelqu’écueil caché et être en pièces.
Mais il est une route où ils peuvent se montrer grands. Elle est brûlante ; elle s’ouvre devant eux , et elle est telle qu’une vraie magnanimité y acquéreroit plus de perfection, et que l’humanité y trouveroit un sujet de joie.
La Grande-Bretagne a besoin d’une réforme totale ; la nation An g! oise a besoin d’avoir une ame expansive , un cœur qui embrasse l’univers . Au lieu de se confiner dans une île, et d’être sans cesse en querelle avec les autres habitans de la terre, ellegoûter oit un bonheur plus durable , elle acquerroit des richesses plus réelles en se confondant avec eux, et disant courageusement : je ne suis l’ennemie de personne! Ce n’est plus maintenant le temps des petites intrigues et d’une politique artificieuse : les Européens ont trop d’exporience pour qu’on leur en impose ; et l’Amérique et les Américains sont trop sages pour se laisser duper. Il y aura sûrement avant peu quelque chose de grand et de neuf. L’idée d’engager l’Amérique à abandonner son indépendance , et celle de l’arracher à
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ses aîiîances , est une pensée trop petite pour entrer clans une grande ame.
Toutes les fois que la politique est employée à corrompre les hommes , en les détournant dé leur devoir ; toutes les fois qu’elle détruit les vertus naturelles , elle devient détestable; et si, pour être homme d’état , il faut agir ainsi , c'est sans contredit l’emploi d’un lâche : celui cjui y vise, laisse dans l’iiistoire de son caractère une lacune qui pourroit être remplie par la pire de toutes les épithètes.
Si l’Angleterre étoit disposée à ne point faire une paix honorable et générale, et que la guerre pût à tout événement continuer plus long temps , je ne pourrois m’empêcher de desirer que les puissances déjà alliées de l’Angleterre , ou celles avec c]ui elle peut encore s’allier, devinssent les seules qu’elle voulût combattre. Les Américains saisiroient cette occasion de prouver que l’honîieur ne leur est pas moins cher que l’indépendance ; et que comme il n’est point de situation qui les fasse renoncer à cette indépendance , il n’est pas non plus de situation où ils pussent abandonner leurs amis.
Tout homme desire sans doute la paix ;
maïs la paix qu’accompagne le déshonneur est un crime de la part de celui qui la propose, et une malédiction pour celui qui l’accepte.
Mais est - il donc impossible , est«il même lifficile que FAngleterre devienne Tamie de a France et de l’Espagne, et sefasse une vertu ie renoncer pour toujours à ces préjugés intrétérés qu'celle nourrit depuis long-temps ivec trop de plaisir, et qui , tout en la forçant i des guerres inutiles , en la plongeant dans m déluge de dettes , empoisonnent son repos et corrompent ses mœurs ? Nous avons adis porté les mêmes fers dont elle est chargée : mais l’expérience nous a montré lotre aveuglement, et nous avons appris i penser juste et à nous délivrer de nos chaînes.
Ce qui doit animer une grande \iation, :’est d’exciter et d’étendre les principes l’une société universelle. L’anie est alors élevée au-dessus de l’atlimosplière des idées partielles ; et elle considère tous les hommes, le quelque nation , de quelque profession qu’ils puissent être , comme les ouvrages du créateur.
La rage des conquêtes été assez long-
temps à la mode : pourquoi les douces Vertus n’auroient-elles pas le même avantage? Les Alexandre , les César ont laissé des monumens fondés sur les ruines des nations, et leurs noms sont rappellés avec horreur : Tnais ces génies heureux, qui les premiers ont réuni les hommes en société et découvert les sciences , inspireront à jamais la reconnoissance et l’admiration. Eh ! combien un philosophe , quel qu’il soit , est plus utile au monde que la foule innombrable des conquérans !
Si la révolution de l’Amérique pouvoit être l’origine d’un système de sociabilité générale , ce seroit pour elle la marque la plus éclatante de l’approbation céleste.
Comme un si grand objet est digne d’être traité par la plume éloquente de l’abbé Raynal, je le lui recommande, avec toute l’affection d’un ami et l’nrdeur d’un citoyen du monde.
POSTCRIT.
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Depuis que j’ai termiué ma lettré à Tabbé Rayn.il , on a semé en Amérique le bruit d’une paix générale. J’ignore quel est le fondement d’une pareille nouvelle. J’ignore même si l’événement qu’elle annonce est proche ou éloigné. Mais comme il doit tôt ou tard être le sujet d’une sérieuse attention, il ne sera pas inutile de discuter, meme à présent , quelques points, qui y ont des rapports plus ou moins directs.
L’indépendance de l’A mérique est , en ce moment , aussi solidement établie que celle de toutes les autres puissances belligérantes. Ce n’est point l’ancienneté , mais la force qui donne de la stabilité. Les nations qui se font la guerre , ne recherchent point si leurs ennemis ont une antique origine. Elles savent que ce n’est qu’une force immédiate ou des alliances qui peuvent les faire vaincre. On peut ajouter qu’un droit, qui commence aujourd’hui , n'en vaut pas moins que s’il étoit établi depuis mille ans. Ainsi l’indépendance et le gouvernement
de l’Amérîg^ue ne courent pas plus de risque d’être renversés parce qu’ils sont modernes , que celui d’Angleterre n’est assuré de subsister parce qu’il est ancien.
La politique de la Grande - Bretagne , relativement à l’Amérique , est fille de la sottise et agit en folle. Elle n’a pas fait un seul pas qui annonce de la raison. Sa conduite pendant la guerre n’est propre qu’à la rendre malheureuse et à la faire détester. Dans toutes ses premières propositions d’arrangement , elle a montré une ignorance totale des hommes et de. ces sentimens inaltérables qui les gouvernent presque tous; et on voit déjà la manière dont elle se conduira dans les négociations commencées ou prêtes à l’être.
l C’est un bien mauvaisJiomme d’état que ce-
i lui qui ne connoît pas le cœur humain , et qui ne sait pas prévoir l’impression que les mesures du gouvernement feront sur les esprits. Toutes les fausses démarches de la Grande- Bretagne ne viennent que de cette ignorance. Le premier ministère a agi comme s’il avoit cru que les Américains n’avoient point, d’ame ; et le ministère actuel semble oublier qu’ils ont de la mémoire. L’un nous croyoit
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pfîvés de sentiment ; l’autre s’imagine que nous ne nous souvenons pas des injures.
Il est encore un autre objet sur lequel les politiques sont dans l’erreur. Ils calculent mal , ou plutôt ils ne prévoyent pas les effets que chaque circonstance pourra produire. Il n’y a rien de si commun en politique, comme dans la vie privé , que d’entendre des homrnes se plaindre que telles ou telles mesures ont eu des conséquences contraires à ce qu’ils en attendoient. Mais la chose ne vient que de ce qu’ils ont mal prévu; car quelques moyens qu’on emploie, ces moyens ont toujours leur effet naturel.
Il est probable que dans les négociations qui auront lieu pour la paix , la Grande- Bretagne disputera pour conserver quelque poste dans le nord de l’Amérique , peu?> être voudra-t-eîle le Canada , Halifax , ou même tous les deux. Je juge de cela , d’après sa mauvaise politique qui a toujours pris des mesures dont l’effet naturel étoit contraire à son attente et même à ses intéîets. La question est de savoir si elle aura de l’avantage en gardant ces pays et quelle en sera la conséquence ?
Quant au Canada, voici ce qui arriA'’era.
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Si le Canada augmente de population , il «e révoltera ; et si sa population n’augmente pas , il ne vaudra pas à l’Angleterre les dépenses qu’elle fera pour le garder. Il en est de même d’Halilax , et de toute la Nouvelle-Ecosse. Mais le Canada ne fera' jamais très-peuplé. Les soins qu’on prendra à cet égard seront inutiles ; la nature s’y opposera.
L’Angleterre peut envoyer à grands frais des colons en Canada, Leurs enfans seront Américains comme les descendans des autres colons Font été. Ils jetteront les yeux autour d’eux , et verront les états voisins libres , puissans , respectés, et commerçant avec le monde entier. Alors l’amour de la liberté , amour si naturel! les avantages du commerce , le bonheur de l’indépendance , wn climat plus doux , un sol plus lertile , tout les conduira vers le Sud ; et , par une conséquence nécessaire , l’Angleterre^ fera les dépenses et l’Amérique en recueillera le fruit.
On croirolt peut-être que ce que l’Angleterre vient d’éprouver en Amérique doit lui ôter entièrement l’idée d’établir de nouvelles colonies dans le continent. Car quel-
qli’^endroit qu’elle y conserve , ce sera pour elle un objet continuel d’inquiëtude et de jalousie, une source de troubles et de débats,où Ton disputera sans cesse pour des privilèges , où Ton méditera d’éternelles révoltes.
Qù’eîle forme de nouveaux établissemens, ces établissemens seront pour nous ; ils feront tôt ou tard partie des Etats-Unis de FAmérique; et cela , malgré tous les moyens qu’elle prendra pour Fémpêcker , et sans que nous nous donnions aucun soin pour que cela arrive. D’abord elle ne pourra tirer du Canada aucun revenu^ jusqu’à ce qu’il ait le moyen de payer des taxes ; et quand il l’aura , il ne voudra pas s’y soumettre. Les hommes s’attachent bientôt au soF où ils vivent ^ et s’habituent aux agrémens de leur nouveau séjour. Peu leur importe l’opinion avec laquelle ils y sont venus. Le temps , rintérêt , les nouveaux rap-' ports la leur font oublier, et la secondegénération n’en conserve aucune idée.
Si l’Angleterre étoit véritablement sage , elle proliteroit de l’occasiou qu’elle a eu ce moment , pour se délivrer de tous les cmbarrtis qu’elle a dans- FAmérique septeny-