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trionale, afin de prévenir les troubles, les querelles, et d'éviter les dépenses, d'ajouterai que si j’é^ois à la tête d’une puissance Européenne, je ne Youdrois point du Canada, aux. conditions sous lesquelles le gardera rAngleterre. C’est une possession qui sera toujours à la charge de la puissance qui l’aura.
Quant à Halifax , il est absolument inutile à l’Angleterre après la perte des Etats- Unis. Qu’importe de conserver un port, quand on a perdu le p^ys pour lequel on l’avoit. Ce n’est qu’un surcroît de dépènses inutiles. Je suis sûr qu’il y a en Angleterre des milliers de personnes qui croient que ces possessions sont d’un grand profit pour la nation : mais c’est précisément le contraire.. Au lieu de donner aucun revenu , elles absorbent une grande partie des revenus de la Grande-Bretagne.
Gibraltar offre un autre exemple de la înaiivaise politique des Anglois. Un poste qui ne sert ni en temps de paix ni en temps de guerre, n’est assurément d’aucune utilité. Au lieu de protéger une escadre , il lui en faut une pour le défendre. Dire que Gibraltar commande à la Méditerranée ou al entrée et au commerce de cette mer, c’est
dire tine insigne fausseté ; car quoique l’Angleterre conserve Gibraltar , elle a perdu et la Méditerranée et le commerce du Levant , et tous les avantages qu’elle espéroit de cette possession. Si l’on prétend que ce malheur ne lui est arrivé, que parce que Gibraltar a été assiégé par mer et par terre , cela ne signifiera rien ; car la même chose aura lieu tant que l’Angleterre conservera cette forteresse et qu’elle sera en guerre avec la France et l’Espaguè. Ce rocher inaccessible peut bien rester au pouvoir de l’Angleterre : mais ses ennemis le lui rendront toujours inutile et très-dispendieux.
J’imagine qu’en assiégeant Gibraltar , l’Espagne a eu principalement en vue de montrer à l’Angleterre que si elle ne pouvoit pas le prendre , elle pouvoit au moins le commander, c’est-à-dire, en fermer l’entrée , et quoiqu’il fût place de garnison , empêcher qu’il ne servît de port. Mais le moyen le plus prompt de réduire Gibraltar, c’est d’attaquer l’escadre angloise ; car cette forteresse n’a pas moins besoin d’une escadre pour pouvoir résister , qu’un oiseau n’a besoin de ses ailes pour aller chercher
sa pâture. Si l’aile est blessée , l’oiseau meunt de faim.
Voici encore une' cliose que le peuple anglois ne remarque point et qu’il semble même entièrement ignorer , c’est qu’il y a une grande différence entre un pouvoir permanent et un pouvoir accidentel , considéré par rapport à une nation.
Par un pouvoir permanent , j’entends cette force naturelle, inliérente, que possède une nation, et qui malgré la réalité de son existence j peut rester inactive ou n’être pas avantageusement dirigée' et par un pouvoir accidentel , j’entends une heureuse disposition de la force nationale, ou l’emploi convenable qu’on en fait en tout ou en partie.
Il fut un temps où une nation Européenne,avec huit ou dix vaisseaux de guerre tels qu’ils sont à présent, aurolt porté la terreur dans tous les états voisins qui n’avoient point encore de marine , quoiqu’ils pussent avoir naturellement les moyens de s’en procurer une. Or ceci ne peut être considéré que comme accidentel , non conrme l’exemple d’un avantage permanent, parce qu’il ne devoit durer que jusqu a ce
que les états attaqués eussent construit autant de vaisseaux ou même un plus grand nombre que Tautre. Après cela il falloit à celui-ci pour reprendre sa supériorité , une escadre plus considérable , à laquelle une plus forte encore étoit opposée. Ainsi les puissances de la terre ont bâti flotte sur flotte à mesure que le besoin les y a contraintes. Mais ceci se réduit à une question : quelle est la nation qui peut construire et équiper un plus grand nombre de vaisseaux? Et la réponse la plus naturelle est , la nation la plus nombreuse; celle qui a les plus grands revenus , pourvu qu’elle soit située de manière à avoir des ports convenables.
Les François étant placés sur le continent , et les Anglois dans une isle voisine ^ chacun de ces peuples a des idées différentes qui naissent de sa position. Les Anglois ne peuvent commercer avec les étrangers , ni sortir du lieu qu’ils habitent , sans se servir de vaisseaux. Mais en France c’est toute autre chose. L’idée de construire une marine n’y est pas venue de la nécessité immédiate qui y a forcé en Angleterre.
Mais à présent il s’agit de savoir laquelle de ces deux nations l’emportera sur l’autré.
quand elles mettront le même soin et enU ployeront également leurs revenus à bâtir des vaisseaux ?
Les revenus annuels de la France s’élèvent presqu’au double de ceux de l’Angleterre, et le nombre des habitans est plus de deux fois plus considérable dans le premier de ces royaumes que dans l’autre. L’étendue de leurs côtes dans la Manche est la même. En outre la France a plusieurs centaines de milles de côtes dans la baye de Biscaye et des ports sur la Méditerranée ; et chaque |Our prouve que dans un pays comme dans l’autre , la pratique fait des matelots aussi bien que des soldats. •
Si l’Angieterre a cent vaisseaux de ligne > la France peut donc en avoir cent cinquante; car ses revenus et sa population sont proportionnés à ce nombre , comme les revenus et la population de l’Angleterre sont proportionnés à l’autre ; et si elle ne l’a pas J, c’est uniquement parce que jusqu’à ce jour elle ne s’est pas assez occupée de sa marine. Mais à présent qu’elle voit que les vaisseaux sont les premiers instrumens du pouvoir , elle peut aisément s’en pro- Ctirer.
L’Angleterre croit faussement et mallieiireusement pour elle , que parce qu’elle a eu quelque avantage sur la France , tandis que la France avoit une marine plus foible que la sienne , il en doit être toujours de même. Mais on peut voir clairement que la France ne s’est jamais bien adonnée à la marine , et qu’elle peut en avoir une supérieure à celle d’Angleterre , en raison de la supériorité de sa population et de ses revenus. L’Angleterre doit déplorer le jour où son insolence et ses injustices engagèrent les François à renforcer leur marine.
Les flottes comi)inées de France et d’Espagne peuvent conquérir toutes les Antilles, et vaincre les escadres angloises qui sont dans ces parages ; car si ces deux premières puissances envoyoient toutes leurs forces navales en Amérique , les Anglois ne pourroient jamais les suivre et leur en opposer de pareilles. Quand elle enverroit tous ses vaisseaux, elle en auroit vingt ou trente de moins que les autres; et pendant ce temps son commerce resteroit exposé à la vengeance des Hollandois.
Il est une maxime que je crois utile , sur-
tout dans les opérations navales ; c’est qtio toutes les fols qu’elle peut l’éviter , une’ grande armée ne doit jamais marcher pan détachemeixs , mais bien se porter toute entière à quelque e:^pédition impartante , dont* ie succès décide du sort de la guerre. Si. les flottes^ combinées de France et d’Espagne s’étoient rendues le printemps dernier aux Antilles . elles auroieit été maîtresses de toutes ces îsles ; et triomphant de lescadî'e de Rodney , elles auraient fait cef amiral prisonnier. Ensuite, sans qu’elles eussent en besoin de s’en retourner en Europe, les Etats-Unis leur auroient fournî* des proyisions, avantage que ne peut avoir rAngîeterre.
Le hasard a procuré à l’Angletërre quelques avantages , que l’infériorité de sa marine ne lui donnoit pas droit d’esperer. Quoiqu’elle ait été obligée de fuir devant les flottes combinées , Rodney a deux fois • eu le bonheur de rencontrer des escadres* moins fortes quedui. La première en dehors du cap Saint- Vincent, où ses vaisseaux étaient presque deux contre un ; et la seconde aux isles du Vent , où il avoit six . vaisseaux de plus. De telles victoires ne
^ont ni honorables pour le vainqueur , ni honteuses pour le vaincu , puisqu’elles sont dues au hasard d’une rencontre, non à la m^inière de combattre. La preuve, c’est que le même amiral qui les a remportées , n’avoit pas fait la moindre impression à trois différentes reprises sur un nombre de vaisseaux égal ^u sien, et avoitmême toujours eu soin de se retirer (i).
Conclusion, Si l’Angleterre a de nombreux ennemis , c’est qu’elle a multiplié l’outrage. L’insolence inspire toujours la haine, tant aux nations qu’aux individus. L’extravagance de la cour britannique se voit clairement dans ses fêtes le jour de la naissance du roi, et dans les odes du premier jour de l’an ; choses qui sont faites pour engouer la multitude, et révolter l’homme raisonnable. L’insolence injuste et grossière qu’elle déployoit autrefois sur les mers , où elle s’arrogeoit l’empire , lui a fait des ennemis de toutes les nations commerçantes. Ses vaisseaux ressembloient aux
( 1 ) Voyez les relations angloise et Françoise de« trois combats qui ont eu lieu aux Antilles^ entre M. de Cuich^a et l’amiral Rodney.
oiseaux de proie. Ils étoient sur la surface de rocéan ce que le requin est au-dessous.
Mais les nations alliées ont agi tout autrement. Elles ont acquis un honneur immor?tel en rétablissant la liberté des mers , à laquelle toutes les nations ont un droit égal. La mer est le grand chemin du globe. Celui qui s’y arroge une prérogative , transgresse le droit de tous les peuples , et mérite qu’ils se réunissent pour le punir.
Peut-être seroit-il nécessaire pour la tranquillité du monde , que dans la paix générale qui suivra la guerre actuelle ^ on exigeât par pn article particulier , qu’aucune nation nepourroit en temps de paix avoir plus d’un certain nombre de vaisseaux de ligne. Si l’on ne prend pas un parti à-peu-près pareil , bientôt la moitié des hommes peuplera la mer, et on ne voit pas jusqu’ou l’accroissément des flottes pourra aller. Il y a encore une autre raison de restreindre la marine ; c’est qü’elle n’est d’aucun avantage pour les mœurs et la morale d’un peuple. Le service des vaisseaux ne permet guère de fréquenter la société , et il donne une rudesse d’idées et de langage , qui est encore plus remarquable dans les vais-
seaux de guerre que dans les navires marchands, parce que dans ceux» ci on a plus de rapports avec le monde. Au reste , c’est une observation qui ne peut pas être plus appliquée à un pays qu’à l’autre.
Il y a déjà plus de sept ans que la Grande- Bretagne nous fait une guerre dont les frais s’élèvent à près de cent millions sterling. Chaque mois qu’elle diffère de conclure la paix , lui coûte un million sterling de plus , m sus de ses dépenses ordinaires , qui sont également d’un million ; de sorte que la lépense de chaque mois est de deux millons de livres sterling , ce qui égale toutes es dépenses que fait l’Amérique dans un in. Jugez donc qui est-ce qui pourra coninuer ?
L Angleterre a bien d’autres injustices à éparer dans toutes les parties du monde ; t au lieu de persister dans son arrogance , ui ne sert qu a lui attirer le mépris et la aine des nations , elle devroit changer de lœurs , se retrancher dans ses dépenses , ivre amicalement avec ses voisins , et ne lus songer à la guerre.
Xhomas Paine.
Philadelphie , le 21 août
AU COMTE DE SHELBURNE (i).
V occasion du discours qu^il a prononce au parlement d^ Angleterre ^ le lo juillci lySz , sur Vindépendance des Etats^Unu de V Amérique.
A Philadelpliie J le octobre 1782.
Un discours qui a été imprimé dans plu sieurs papiers anglois et dans les gazette de New-Yorck , comme ayant été prononc* par vous , mylord , en réponse à celui di duc deRichemond , du lo juillet dernier contient des idées et des opinions si nou Telles , si singulières , si enveloppées dan des raisonnemens obscurs, que je prend le parti de vous adresser cette lettre pour le discuter librement avec vous. Le discoui dont je parle est conçu en ces termes :
« Lord Shelburne dit qu’on avoitavanc
(1) C’est le même qui porte aujourd’hui le nom t marquis de I.ansdown.
55 ailleui
ailleurs qù’ilétoit encontradictîoh avec lui- » -même. Mais que pour se laver de ce repro^ » elle > il alHrmoit qu’il conservoit toujours » les mêmes principes à l’égard de l’inde- » pendance de FAnlérique. Qu’il n’avoit jan mais cessé de penser que quand le parlemeut feconnoîtroit cette indépendance , la gloire de la Grande-Bretagne étoit obs* ■» curciepour toujours. Que tels avoiertt été y> ses sentimens dès rorigine de la que- » relie , et tels ils étoient encore^
Que c’étoit l’opinion de lord Gliatam et » de plusieurs autres hommes d’état distin- » gués par leur capacité. Que cependant, 5> puisque quelques autres lords pensoient » différemment , et qu’ils étoient soutenus par la majorité du cabinet , il acquiesçoit a s» une mesure contraire à ses idées ; et qu’il 3> étoit arrêté que la chose seroit présentée » au parlement où on la discuteroit plei^ » nement et avec loyauté.
» L’indépendance de l’Amérique , con^ tinua-t-il , sera la ruine de l’Angleterre 5 » et une mauvaise paix avec la France , » donnera à cette orgueilleuse ennemie les » moyens de fouler à ses pieds la Grande- ?> Bretagne. Chérissant ma patrie , je n«
w désiré point de voir éclipser à jamais le » soleil de sa gloire. Je voudrois qu’il en res- » tât au moins une étincelle qui pût nous » faire espérer l’éclat d’un nouveau jour. » Mais si l’indépendance est accordée à » l’Amérique , si le parlement approuve « une pareille mesure, je le répète, c’en »> est fait de l’Angleterre. J’aurois souhaité qu’on m’eût député vers le congrès , pour *5 y plaider de tout mon pouvoir la cause » des Américains et celle des Anglois , et » sauver à la fois les uns et les autres , en » convainquant le congrès , que si une fois >5 l’indépendance est signée , l’Amérique 3> cesse d’être libre.
33 La paix est sans doute désirable , 33 ajouta lord Shelburne ; mais il faut 33 qu’elle soit honorable , non humiliante , >3 non dictée par la France et exigée 33 par l’Amérique. Il est trop vrai que 33 l’Angleterre n’est point dans un état flo- 33 rissant. La guerre a diminué la fortune pu- 33 blique : mais si nous ne sommes pas ri- 33 elles , il n’est pas moins évident que la 33 France est pauvre. Si nous sommes gê- 33 nés dans nos finances , l’ennemi a épuisé i» ses ressQurççs. L’Angleterre est encore
yy un puissant empire peuplé d’hommes braves tout prêts à combattre pour la cause yy commune. Le langage de la Grande -Bre- 35 tagne ne doit donc pas être celui de l’hu- 35 miliation. Je ne rougirai ni ne serai ef- 55 frayé , si ce discours parvient en Améri- 55 que. Il y a là des personnes , et même 55 en très-grand nombre , qui pensent tous 55 comme moi, relativement à leur pays , » et qui voient clairement que sa ruine et >5 son indépendance sont liées ensemble 55.
D'après ce discours je Remarquerai que lord Slielburne paroît totalement ignorer quels sont les sentimens et l’esprit qui anime les Américains. Il est singulièrement dans l’erreur , s’il pense que son ministère pût les engager à accepter la paix. , avec quelqu’autre condition qu’une indépendance absolue ; et en désirant d’être envoyé auprès du congrès , il manifeste la doctrine la plus extraordinaire ; il prétend que l’état le plus sublime de l’homme , l’indépendance , est la perte de la liberté.
Nous pouvons lui répondre que , poiir connoître ce que signifie le mot opposé , le mot de dépendance , nous n’avons qu’à porter nos regards sur ces années d’humi-
la
ïîation où nos pétitions les plus justes n’o1>ten oient que l’insulte et le mépris, et où l’on nous menaçoit d’une ruine totale , si nous n’avions la bassesse de nous soumettre à une soumission absolue.
Que nous importe que le ministère anglois ait été changé ? ne peut-il pas l’être encore f Le crime du gouvernement est celui de toute la Grande-Bretagne. Et une nation qui pense et agit un seul moment comme les Anglois ne peut plus inspirer aucune confiance. Il est des cas où l’on ne peut pas plus rétablir sa réputation , qpe rappel- 1er un mort à la vie. Une bonne réputation est un phénix qui peut mourir, mais qui ne renaît point de ses cendres. Il est de légères offenses qui n’excitent qu’un instant de colère et que la réflexion fait oublier aisément. Mais les outrages que nous a faits l’Angleterre , ont percé le cœur des Américains , et la nature ne nous a pas donné le pouvoir de les pardonner.
Vous desirez, Mylord, d’avoir occasion de pUiider devant le Congrès la cause de l’Angleterre et de l’Amérique , et de prévenir , dites-vous, la ruine de ces deux contrées.
Quand un peuple qui depuis plus de sept
ans a fait tous ses efforts pour nous perdre J vient en rampant solliciter notre bienveillance , il ajoute le malheur de la honte , au malheur d’avoir été trompé dans son espoir ; et s’il reste encore à l’Angleterre quelque rayon de gloire , ce rayon s’éclipsera dès qu’elle demandera la moindre grâce à l’Amérique , et il s’éteindra tout-à-fait k elle l’obtient. L’homme qui doit la vie à la miséricorde de celui à qui il a voulu i’ôter, est bien plus malheureux de vivre que de mourir.
Mais tous vos discours, Mylord , n’aiiroient aucun effet auprès du Congrès. L’honneur, l’intérêt , tous les sentimens de nos cœurs plaideroient contre vous. Le peuple Américain a une façon de penser différente de la vôtre; et ce qui est également vrai, c’est que vous ne pouvez pas sentir ce qu’il sent. La situation de l’Angleterre et celle de l’Amérique sont si opposées ! Ici a été le théâtre de la guerre ; et l’Angleterre l’a toujours eue loin de ses foyers. Les plus cruelles dévastations ont frappé nos regards ; la plus insolente barbarie nous a poursuivis. Nous ne pouvons pas jetter les yeux autour de nous , sans voir les débris de ces maisons in-
cendiëes et détruites , qui jadis étoient le fruit heureux de l’industrie la plus labo» rieuse , et qui n’offrent maintenant que des inonumens de la férocité des Anglois. Dans toute l’étendue de ces contrées , nous sommes forcés de fouler aux pieds les cendres de nos amis , et dès-lors nous nous rappelions par quelles mains ils ont été massacrés. Il n’est presque point de village dont l’aspect ne porte dans l’ame quelque triste pensée , et qui ne nous fasse songer à ce que nous avons souffert , et aux braves guerriers que nous avons perdus. Encore «ne fois, votre situation ne vous permet ni de voir les images qui nous environnent, ni de connoître les idées qu’elles nous inspirent. Aussi tous vos raisonnemens ne pourroient s’appliquer à rien , et vos espérances seroient sans succès.
Quant à la question de savoir si l’An., gleterre consentira à l’indépendance de l’Amérique , question que vous dites devoir souffrir des débats parlementaires , elle est si simple , que je ne crois pas qu’elle ait besoin d’être discutée.
Reconnoître l’indépendance de l’Amérique est pour l’Angleterre le seul moyen
Se se délivrer d’une guerre ruineuse ^ eü désormais sans objet. Certes si elle ne consent pas à notre indépendance , elle n’aura jamais la paix,
•c Mais , dites-vous, le soréll de la Grande-
Bretagne sera pour jamais éclipsé, si les
Anglois reconnoissent rindépendance des >5 Américains»'^. La métaphore seroit trèsjuste, si vous aviez ôté le soleil de votre phrase , et que vous l’eussiez remplacé par la lune.
Mais cette comparaison , si elle étoit exacte , seroit l’aveu le plus expressif de vos désastres , et montreroit à l’Amérique combien il lui importe de jouir de son indépendance et de sa souveraineté. Vers Fan 1776 , M, Wedderburne employa une idée à-peu-près pareille : — ce O Ame- 5> rique !' s’écria-t-il , dois-tu desirer d’être 53 un géant, pour devenir presqu’aussitôt 53 un nain ?
Hélas î ces hommes qui s’appellent Anglois ^ sont- ils donc si peu de chose par euxrnêmes, que s’ils perdent l’Amérique , ou si elle détourne d’eux ses regards, leur soleil s’éclipsera pour jamais ; et réduits à aller à tâtons dans l’obscurité, ils- ne seront
plus que des animaux insignîfîans ? 1/ Amérique est-elle donc le géant qui a l’empire ^ et TAngleterre n’est-elle que le nain qui Vaccompagne ? Les choses sont- elles tellement changées J que ceux qui croyoient autrefois que nous ne pouvions pas nous passer d’eux^ conviennent à présent qu’ils ne peuvent pas vivre sans nous ? Apprendront-ils à i’univers , par la bouche de leur premier ministre , que l’Amérique est tout pour eux, et que ce n’est que par elle qu’ils peuvent vivre, respirer, enfin avoir l’être? Quoi ! ceux qui nous çoinmandoienl de nous jettcr à leurs pieds, viendront se prosterner aux nôtres, çt oseront nous avouer que , sans nous ^ ils ne peuvent avoir le rang de nation ! Sont-ils devenus si peu propres à parler sur l’indépendance , qu’ils en ont perdu toute idée , et crient aux montagnes, aux rochers de rAmérique de cacher leur nuMité ? Si l’Amérique est perdue, faut-il que des hommes se lamentent comme des.
cnfans qui ont perdu leur hochet ? Faut-il qu’ils apprêtent à rire de leur disgrâce en la publiant eux- mêmes ? Sûrement , la moi U leure panière seroit de la supporter sans dire ; ce seroit de jgaontrer que , sax3^
l’Amérique , l’Angleterre peut conserret* son indépendance , et tenir encore un rang distingué entre les puissances européennes. Vous n’étiez point contens lorsque vous la possédiez : il est donc puérile de pleurer 8a perte.
Mais lord Shelburne pense qu’il y a encore quelque chose à faire. Mais il est difficile d’expliquer ce qu’est celte chose , et comment il faut s’y prendre pour la faire. Les armes ne laissent plus d’espoir : près de huit ans d’expérience , une dépense de cent millions de livres sterlings , et la perte de deux armées en donnent suffisamment la preuve. En outre , les Angloîs n’ont plus rien à attendre des raécontens. On les a recherchés par-tout. On ne peut plus être trompé par eux ; et des milliers de ces malheureux dont l’attachement à la Grande-Bretagne cause la ruine , sont obligés de quitter leurs établissemens , et d’aller cultiver les déserts de Saint Augustin et de la Nouvelle-Ecosse.
Qu’est-ce qui peut dédommager le peuple Anglois des sommes immenses que lui coûte la guerre ? Qu’est-ce qui peut l’engager à continuer de jetter son argent pour n’ayoir
qtie 3ii mal ? L’Amérique peut faire la: guerre pendant dix ans, et payer toutes les dépenses de l’administration pour moins que ce qu’’il en coûte à l’Angleterre dans | une seule année. Moi qui connois l’un et Lautrepays , je sais bien que le peuple Américpân est bien plus en état de payer ses impôts que le peuple Angloîs ne peut payer les siens. D^ailleurs les Américains défendent leurs habitations , leurs propriétés , leurs droits , leur liberté ; s’ils ne lès defendoient pas , ils mériteroîent de les perdre et personne ne les plaindroit, parce qu’ils subiroieïit la Juste punition de leur faute»- I Les troupes angloises qui sont en Arné- | rique, se soucient peu que la guerre dure ^ Ion g' temps.' Elles vivent dans l’aisance er j dans l’oisiveté. ^La folie d’un pays et les- i dépouilles d’un autre les engraissent ; et ! grâces à leur paie et au pillage , elles pour- | ront s’en retourner riches. Mais il en est ■ tout autrement du vigilant fermier, dit | laborieux artisan, et des pauvres nécessi- i teux qui sont en Angleterre , et qui ne peuvent gagner qu’à là sueur de leur front, ! l’argent qu’il leur faut donner chaque jour pour entretenir dans Fabondance et dans ;
la débauche une armée qiiî vole à la fols le peuple anglois et le peuple américain. Loin des regards de ceux qui fournissent à son entretien et du gouvernement qui l’emploie , elle peut tailler et rogner à sa fantaisie sans que personne lui demande compte de rien.
« Mais l’indépendance de l’Amérique » sera la ruine de l’Angleterre » , dit lord Slielburne.
Eh bien , répondrai-je , l’Angleterre est donc déjà ruinée ; car l’Amérique est déjà indépendante ; et si lord Shelburne nie la ruine de l’Angleterre , c’est qu’il désavoue sa conséquence. D’ailleurs , vouloir que l’Angleterre soit ainsi subordonnée à l’Amérique , c’est faire trop d’honneur aux Américains, et aux Anglois beaucoup trop peu.
Mais cette déclaration n’est qu’une rapsodie inconséquente. Lord Shelburne a déjà dit plusieurs fois que la guerre des Américains étoit ruineuse pour l’Angleterre, et a présent il veut que l’Angleterre soutienne cette guerre pour ne pas être ruinée : en vérité c’est là un langage qu’on ne peut pas comprendre. Et comment après la paix.
rinclependance de TAmérique pourra-t-ellq ruiner la Grande-Bretagne , si cette indépendance ne la ruine pas pendant la guerre ? Certes , T Amérique ne sera ni plus indépendante de l’Angleterre, ni plus son ennemie par la suite , qu’elle ne l’est en ce moment; et l’Angleterre n’en tirera pas alors moins d’avantages qu’aujourd’hui. Pourquoi donc y a-t-il plus de danger dans un moment tranquille que dans un moment de trouble et d’alarme ? Et si ce danger n’existe point dans ces circonstances , pourquoi veut -on qu’il ait jamais lieu ?
Prétendre que la paix et le commerce ^ avec quatorze ou cjuinze millions de dépense de moins par an, sont préjudiciables c’est un système nouveau. Nous avons beaucoup entendu parler d’épargnes nationales et d’économie en Angleterre : mais sûrement la véritable économie seroît d’arrêter le cours d’une guerre non moins folle qu’opiniâtre ; car auprès de ce retrancliement de dépense , tous les autres ne sont que des bagatelles.
Mais est-il possible que lord Shelburne parle sérieusement quand il avance que, par la voie des armes , les Anglois peuvent
obtenir le moindre avantage , ou même qu’aucun avantage peut être proportionné aux frais qu’il coûtera et au danger de le poursuivre ? La prise de deux armées ne le satisfait pas ? Faut-il qu’elles soient toutes prisonnières de guerre ? L’Angleterre doitelle être toujours dupe de ses espérances et de ses illusions ?
Tantôt les Angloîs croient que notre papier- monn oie va manquer; tantôt que notre armée se débande, ou que nos provinces se révoltent. Les généraux anglois s’exercent à mentir. L’un écrit une chose fausse, l’autre en accrédite une plus fausse encore. Lord Lliatam étoit de cette opinionci. Lord , je ne sais qui , est de celle-là. Tel jour il doit arriver 20 vaisseaux de ligne russes, portant 20 mille hommes de troupes. Le lendemain , l’impératrice est calomniée sans miséricorde. — On a gagné l’empereur d’Allemagne moyennant un million qu’on lui a compté ; et le roi de Prusse doit faire des choses merveilleuses. Une fois c’est ceci! une autre fois c’est cela ! — Une puissance va armer contre nous ; puis c’en est une autre : comme si le monde entier devoit partager la folie et la rage de l’Angleterre, ylinsi tous
les ans on a été leurré par mille sornettes différentes.
Mais cette année-ci on propose une nouvelle folie. Lord Shelburne desire d’être envoyé auprès du congrès , et il pense que cette démarche ne sera pas sans succès.
Les déclarations récidives du congrès, déclarations que toute l’Amérique défend les armes à la main, et qui attestent que nous n’écouterons aucune proposition quelconque, jusqu’à ce que notre indépendance soit reconnue d’une manière non équivoque, ne suffisent-elles donc pas ?
Si après nous avoir fait tant d’insultes , tant d’outrages , l’Angleterre consentoit encore à recevoir de nous quelque grâce, nous ne pourrions nous empêcher de mépriser une telle bassesse. Loin d’envoyer lord Shelburne pour solliciter auprès de nous , elle devroit regarder comme un désastre , les offres que nous pourrions lui faire nousmêmes. Certes, il me semble que la Grande- Bretagne sera bien malheureuse , le jour qu’elle devra quelque chose aux bontés de l’Amérique. Le nom anglois n’est- il pas déjà assez déshonoré, sans qu’on le souille davantage ? Lucifer môme dédaigneroit de régner
dans le ciel à titre de faveur, et un an^lois s’abaisse jusqu’à ramper pour entrer seulement en Amérique. Eli quoi ! la terre de la liberté a-t-elle donc tant de charmes qu on y préfère la place de simple portier à celle de ministre d’état en Angleterre ?
Mais qu’est-ce donc que lord Sheiburrie attend de nous ? et que peut-on en espérer que de nouveaux outrages , de nouvelles contestations , de nouvelles querelles ? Depuis quelques années le peuple américain s est tellement accoutum é à penser et parier Hbrement et avec mépris de l’autorité angloise , et l’habitude en est déjà si fort enracinée, que si un homme paroissoit ici aujourd’hui revêtu de quelque portion de cette autorité et vouloit la faire valoir , il auroit la vie d’un crapaud sous la herse. On le regarderoit comme un contrebandier à qui on donne asyle par excès de bonté ; ce seroit le mungo de la comédie ; et SI ce rôle lui déplaisoit , il seroit bientôt renvoyé. En vérité, si l’Angleterre pretoit ce parti, dégradée ar notre compassion, iédaipée par notre fierté, elle seroit dans une Situation pire que celle où la guerre l’a aiise. Pour nous ,^ijous ayons une trop
haute opinion de nous , pour avoir l’id^è de nous soumettre de nouveau a une puis* sance étrangère. Et si nous pouvions jamais nous y résoudre , l’Angleterre seroit certainement la dernière que nous clioisirionSi Elle nous a trompés , nous le savons. Sa bonne réputation est ensevelie. Nous en avons vU les Funérailles.
Certes , si l’Angleterre n’aimoit pas à pêcher en eau trouble et à boire dans la, coupe de la discorde , elle ne songeroit point à mêler ses affaires avec celles de l’Amérique. En se liant de nouveau avec nous , elle feroit comme un vieillard extravagant qui tient sous le bras la jeune épouse qui le méprise, et qui a déjà placé sur sa tête les marques de son dédain. Oui, leS Anglois veulent baiser la main de ceux . qui leur ont pincé l’oreüle. Cet abaissement est aussi honteux pour eux , que la guerre qu’ils nous ont faite étoit injuste. La deinieré scène du drame est aussi extravagante que la première.
Puisque l’Amérique est perdue pour eux> , la seule chose qu’il leur convient de faire, j c’est de la perdre avec courage. Vous n’êtea | point cause de notre séparation, Mylord 5 j
et vous ne vous ferez aucun honneur en la retardant. D’ailleurs, la Grande-Bretagne .'tenu dans toute cette affaire une conduite si capricieuse , si incertaine , si fausse , qu’elle s’est couverte de torts ineffaçables- Le 2 août dernier, le général Carleton et 1 amiral Digby écrivirent au général Washington , en ces termes :
a Votre EXCELLENCE a reçu les résolutions « de la chambre des communes du 27 fé- U vrier dernier, et l’espoir qu’on a donné » de les faire suivre de mesures pacifiu ques. Depuis ce temps là nous n’avons » point eu de nouvelles directes de Lori- « dres,qu’aujOurd’hui qu’il vient de nous » en arriver de très-importantes. Nous ap- « prenons officiellement que les négociations pour une paix générale ont ccm- » mence, et que M. Grenville, revêtu dés pouvoirs nécessaires pour traiter avec » toutes les puissances belligérantes , est » maintenant à Paris. Nous savons de plus, » monsieur, que ^<2 majesté voulant écar-i » ter tous les obstacles à une paix qu’elle U desire si ardemment, a voulu que ses miu nistres prescrivissent à M. Grenville de
$» commencer par proposer Im-mêmé l’îil- » dépendance des treize Etats-Unis , au liéa » de n’en faire qu’une condition du traité ».
Or , maintenant comparez vos nouvelles mesures et cette lettre, et dites-nioi, je vous prie, mylord , quelle fol on peut avoir dans la parole de votre roi, de ses ministres , du parlement même ? Ne devons-nous pas vous considérer comme une troupe de confédérés traîtres , perfides, dont toutes les assurances sont frauduleuses , et le langage menteur ? Que pouvons -nous penser des Anglois, sinon que c’est une nation abandonnée , perdue , se moquant de sa réputation , et avec laquelle il ne faut employer que la bayonnette ou la corde ?
Quand on dit ensuite que « le soleil de la s> Grande-Bretagne s’éclipsera pour jamais s> quançl elle reconnoîtra l’indépendance de » l’Amériqvjo , » on tient le langage le plus ridicule, le plus inconséquent; puisque si cette indépendance n’est pas reconnue , c’est un mensonge de votre gouvernement. Combien d’Américains avoient prévu cette perfidie! combien la regardoient comme une macliination qu on avoit préparée pour nous empêclrer de nous tenir sur nos gardes,
tet détourner notre attention de l’arrangeiïient de „nos finaiices, seul objet auquel .ïîous puissions dé voir le titre de peuple indépendant et souverain ! Cette fourbeiie a pu paroître aux Anglois digne de leur polrtiqué : mais le sacrifice qufiis désirent n’est pas en leur pouvoir.
Quelques Américains croyoient à la sin^ cérité de la déclaration que contient la lettre transcrite plus haut. Ils ne pensoient pas que des hommes , qui avoient leur réputation à établir, pussent commencer leur carrière ministérielle par un mensonge. Le précédent ministère nous avoit fait une guerre barbare , horrible , et a ensuite employé les détours , la bassesse ^ la perfidie. Les lins n’ont écouté que la colère et la vengeance) et les autres ont usé de subtilité et des moyens les plus vils, jusqu’à ce qu’enfin leurs crimes réunis ont inspiré à tous les Américains, soit Whigs , soit Tprys , du mépris et de l’horreur pour la Grande- BretagnCi
La proposition de lôrd Slielburne , quelle que puissent être d’aiileurs ses intentions secrettes , doit apprendre à l’Amérique et iau monde entier à ne jamais se fier aux
promesses des Anglois. Leur dernière perfidie ne peut être cacliée. Elle a été consignée dans les gazettes de New-Yorck avec les noms de Digby et de Carleton. C’est une proclamation pour empêcher de croire à la parole du roi d’Angleterre , et pour annoncer que la fausseté est le principe d’après lequel se conduisent ses ministres.
Elle répand en outre un vernis d’infamie sur la ohambre des communes, et annonce qu’il faut bien se défier d’elle. Oui, tels sont, je le répète , les effets des propositions de lord Shelburne. '
La déclaration authentique contenue dans la lettre de Carleton et de Digby ayant été publiée , l’honneur , la politique , la prudence, tout vous engageoit, mylord, à remplir ce qui'avoit été promis, quelle qu’en dût être la suite. C’étoit la moindre expiation des torts de l’Angleterre envers l’Amérique , et ce qu’elle pouvoit faire de mieux poTir elle-même ; car une paix générale vous aur oit conservé beaucoupde millions sterling, que la durée de la guerre vous fera perdre.
Le Sens Commen,
A Philadelphie,
le 9 octobre ^783.
P. S. Le manuscrit de cette lettre , mylorctV vous a été adressé par la voie de New- Yorck (tV II renferme une lettre de moi à l’abbé Raynal, laquelle pourra servir à vous donner quelque idée des principes et des sentirnens des Américains.
(i) L’armée angloise étoit encore en possession dè New-Yorck.