S U R LA PAIX
Et sur les avantage^ qidpement eiï résulter, pour les Etats- Unis de V Amérique.
Le tçnips des épreuves est passé.(i) ; et l^a plus grande ^ la plus glorieuse révolution qui ait jamais étonné le monde , est heureusement achevée. .
Mais quoique le passage du tumulte de la^ guerre à une trancpiiile paix soit bien doux à la pensée J» il exige que nos sens y soient gradueliemeiit préparés. Le calme même nous étourdit quand il survient tout-à-coup. La cessation soudaine d’une longue et cruelle tempête ne cause que de Tétonnement J, et il faut qu’on ait le temps de revenir à soi-rnême pour être disposé à jouir du repos. Ce n’est que rarement que Famé peut supporter des transitions rapides, Elle.
( ] ) C’est à présent le temps où nos âmes sont éprouvées . hes Crises ^ ré* . i , \Ç) décembre .
a besoin de réfléchir à ses plaisirs avant de pouvoir se livrer complètement à de nouvelles jouissances.
Dans la circonstance actuelle , Timportance de l’objet que nous poursuivions, l’incertitude où nous avons long-temps été de ratteindre , les périls nombreux auxquels nous avons échappé , le point élevé où nous sommes parvenus , et la vaste perspective qui se présente à nous ^ tout nous invite à nous livrer à quelques instans de re» cueillement.
Voir en nos mains le pouvoir de rendre uit monde heureux ; enseigner aux hommes à le devenir ; déployer sur la scène du monde un caractère jusqu’à présent inconnu ; être chargés , enfin , du soin d’une nouvelle créa» tion : voilà les honneurs qui exigent notre méditation , et qui ne peuvent être ni trop estimés , ni reçus avec trop de reconnois» sance.
C’est donc au moment où les orages s’éloignent de nous , et où nos âmes longtemps agitées se préparent au repos, que nous devons porter nos regards sur ce que nous avons souffert, et apprendre du passé ce que nous devons faire pour l’avenir..
Jamais, Je le répète, aucune autre nation n'eut tant de moyens de bonîieur. Ses premiers instans sont comme un doux matin , sans nuages , et donnant l’espérance d’un beau jour. Sa cause est juste, ses principes ' généreux , son caractère ferme et tranquille, ' sa conduite réglée par la plus grande délicatesse ; et tout ce qui est autour d’elle porte ; l’empreinte de l’honneur.
Tous les peuples n’ont pas eu un tel j; commencement. Que dis-je? Iln’y enapeut- | etre pas un seul qui puisse s’en glorifier. Les f premiers établissemens de l’Amérique sont \ dignes de sa révolution. Rome , jadis l’orgueil et la dominatrice du monde, Rome | fut fondée par une bande de brigands. Le ;î : pillage et la rapine l’enrichirent; sa tyran- | nie l’agrandit. Mais l’Amérique n’a pointé à rougir de son origine , ni des divers de- %\ grés par où elle s’est élevée à l’empire. ÿ.
• Si elle agit donc désormais avec sagesse 1 le souvenir du passé doit lui inspirer la plus ? ! louable de toutes les ambitions , celle d’a- f i jouter à sa gloire première. L’univers a été ]' témoin de ses désastres. Il l’a vue combat- ; tant, sans espoir de secours, contre des ' obstacles accumulés ; résistant au malheur
avec fîerte , même avec orgueil, et redoublant de courage à mesure que la tempête augmentolt. Ces éloges lui sont dus ; le caractère qu’elle a montré les a mérités. Il faut donc qu’à présent on voie qu’elle sait supporter la prospérité, et que dans la paix ses douces vertus sont égales aux vertus intrépides qu’elle adéployéesdansla guerre.
Les Américains vont se livrer maintenant aux scènes paisibles de la vie domestique. Ils ne s’asseyeront point sous le cyprès des revers ; mais ils jouiront dans leurs champs , à l’ombre de leurs treilles, du fruit de leurs travaux et de la douce récompensé de leurs fitigues. Peuvent -ils alors oublier Jamais qu’une bonne réputation nationale est aussi importante pour eux que l’indépendance même ; parce qu’elle possède un charme qui gagne les cœurs étrangers , et adoucit même les ennemis ; parce qu’elle donne une dignité supérieure à la force, et inspira plus de respect que la pompe et la splendeur ?
Il seroit à jamais déplorable qu’une seule tache, de quelle cause qu’elle pût venir ^ souillât une révolution qui , jusqu’à la fin des siècles^ doit honorer la génération qui l’a accomplie , et qui a plus contribué à
cckircr le monde et à répandre Tesprît de liberté, qu’aucun autre évènement humain, SI tant est pourtant qu’un tel événement ne soit pas au-dessus deriiumanité.
Ce n’est point une des moindres calamités de la guerre que de rendre l’ame incapable de jouir de ces sensations délicates qui, dans d’autres temps, lui semblent si douces. Le spectacle continuel du malheur émousse la sensibilité, et l’habitude forcée de le voir le rend presqu’indifférent. C’est ainsi que beaucoup d’obligations morales dans la société sont négligées , et alors la nécessité excuse ce qui est véritablement un crime. Cependant, qu’une nation se fasse une haute idee de son caractère , et elle le conservera rigoureusement. Jamais il n’y en eut aucune qui commençât ^ à cet égard , plus heu<^ reusement que la nation américaine , et qui fût plus dans l’obligation de justifier sa renommée.
On doit à peine parler de la dette comtractée par l’Amérique, si on la compare à la cause qu’elle a gagnée , et à tous les avantages qui en résultent. Les Américains sont à présent les maîtres de vivre et d’agir comme il leur plaira. Le monde est dans.
( tSS )
leurs mains. Aucune puissance étrangère ne peutplus restreindre leur commerce , embarrasser leur législation, et s’opposer à leur prospérité. Elle est terminée la querelle qui auroit dû nécessairement avoir lieu tôt ou tard , mais qui ne pou voit jamais arriver dans un moment plus favorable (i). Au lieu
(i) L’événement a suffisamment prouvé que la révolution de l’Amérique a commencé très à propos. Mai» le grand pivot sur lequel portoit toute la macliine , c’est V union des tréize Etats , et cette union dut naturellement avoir lieu, parce qu’aucun de ces Etats ne pouvoit se défendre, sans le secours des autres, contre une puis-, sance étrangère.
Si les Etats-Unis avoient eu moins de force au commencement de la guerre , ils auroient été au-dessous de leur entreprise , et suivant toutes les probabilités humaines, ils auroient échoué. D’un autre coté , s’ils? avoient été individuellement plus, puissans , iis n’auroient pas vu , et ce qui est bien plus , ils n’ auroient pas senti la nécessité de se réunir 5 et en voulant résister chacun en particulier, ou en formant de» alliances, partielles , ils eussent été conquis.
Nous ne voyons pas le moment , et il doit se passer bien des siècles avant qu'^il arrive, où la force d’un état en particulier , ou d’une partie d’entr’eux réunis puisse égaler celle qu’ils ont à présent tous eiiseiable; et nousr ^yons senti l’extrême difficulté qu’il y a voit à souteak
Je continner à larignir sous un maître , noî» avons gagné un allié , dont la grandeur digne de servir d’exemple , et la générosité sans bornes ont forcé les éloges de ses ennemis même.
Favorisés des douceurs de la paix , de l’indépendance, d’un commerce universel, les Etats-Unis , individuellement et collectivement, auront assez de temps et d’occasion pour régler leurs intérêts domestiques.
la guerre avec saccès , malgré notre union, et; à conserver, aux yeux de l’univers, la dignité de notre nation. Ainsi à moins que nous ne perdions toute prudence , l’expérience doit nous apprendre à connoître les avantages et la nécessité de fortifier encore l’union à laquelle nous, devons notre salut.
Tandis que j’écrivois cette note, j’ai jetté les yenx sur le pamphlet intitulé i le Sens Commun^ et j’en vais citer un passage parfaitement applicable à la circonstance.
cc Je n’ai jamais en Angleterre , ni en Amérique , vu d’bomme qui ne soit convenu que ces deux états se sépareroient tôt ou tard •y et’ nous n’avons jamais montré moins de jugement , que lorsque' noua nous sommes efTorcés de prouver que le continent étoit mûr pour l'ïudépentlance, puisque c’étoit inutile.
35 Tout le monde convient bien qu’une séparation doit avoir lieu ; mais on ne s’accorde pas sur le temps.
et Ôter à la calomnie tout prétexte d’attaquer leur lioiineur. Il est plus aisé de conserver sa réputation que de la recouvrer quand on l’a perdue .; etriiomme, s’il en est quelqu’un, qui par des vues sinistres , ou par une bassesse d’ame, clierçlie en secret à nous frapper de ce côté là , nous fait une blessure qu’il n’est plus en son pouvoir de guérir.
Nous avons préparé un héritage pour la postérité : laissons-le lui donc parvenir pur
Bssayens donc d’écarter les erreurs. Jettons un coupd’œil général sur l’état des choses , et tâchons de fixer , s’il est possible, le vrai moment d’une séparation. Mais nous n’avons pas besoin d’alier bien loin ; nous sommes arrêtés dans nos recherches ; car le, temps nous a «urpris. Le concours , l’accord de tout ce qui peut favoriser ce grand événement , prouvent cette vérité *
» Notre force n’est point dans le nombre des Américains, mais dans leur union; et cependant nous sommes déjà en assez grand nombre pour repousser le monde entier. Le continent a, en ce jour, l’armée la plus nombreuse et la mieux disciplinée de la terre. Ses forces sont telles , qu’aucune colonie seule , il est vrai , ne pourroit se défendre elle-même, mais que toutes réunies peuvent parfaitement assurer leur indépendance. Ses forces sont tout ce qu’il lui faut : plus ou moins seroi^ éga-lemcnt dangereiui 33,
let sans tache. Eli ! combien il coûte peü J comparé avec l’importance des États-Unis , la grandeur dé l’objet et la valeur inappréciable d’une bonne renommée ! ;
Mais ce qui doit frapper davantage les j âmes pensantes, ce qui rènferme et rend | aisés tous les intérêts subalternes , c’est l’u- i nion de nos états. C’est de-là què dépend le grand caractère national qui doit nous distinguer ; c’est ce qui nous donnera et de la sécurité aü-dedans , et de la considération au»deliors. Ce n’est enfin que par-là que nous pouvons être dignement connus de l’univers. Le pavillon, emblème de l’uïlion des treize états , garantira la sûreté i de nos vaisseaux et de notre commerce sur les mers et dans les ports étrangers. Il nous | obtiendra l’entrée de la Méditerranée ^ I Tous nos traités d’alliance , de paix , de | commerce sont conclus par les États - Unis, ! et l’Europe ne nous connoît pas sous d’autre j nom.
Il nous convient mieux intérieurement i d’avoir un empire divisé en plusieurs états : mais au-dehors cette division cesse. Chaque j état a ses affaires locales qui ne peuvent être traitées que dans son sein : mais si le
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j>lus rî€he d’entr’eux employoît fous seê revenus pour défendre en particulier sa souveraineté contre une agression étrangère , il ne pourroit pas réussir. En un mot , nous n’avons de souveraineté nationale que celle des États-Unis. Elle nous seroit même fatale , et elle nous deviendroit impossible à soutenir si le gouvernement étoit trèsdispendieux.
Les individus , ou les états particuliers, peuvent s’appeller eux - mêmes comme ils voudront ; mais les nations étrangères , et sur-tout les nations ennemies , ne sont point effrayées du bruit d’un vain nom. Lu souveraineté doit avoir le pouvoir de protéger tout ce qui concourt à la former ; et comme états unis , nous sommes dignes d’être une nation souveraine ; mais autrement nous ne pouvons pas l’être. Notre fédération , sagement réglée et bien cimentée , est le moyen le moins dispendieux d’être considérés , et le plus aisé d’être puissans. C’est enfin le genre de gouvernement le plus heureux que les circonstances permettent à l’Amérique d’admettre, parce qu’il recueille dans les divers états des moyens de puissance ^ dont l’agrégation
offre une masse imposante, et cpai autrement seroient inutiles à chacun en particulier.
Les états de Hollande offrent un exemple malheureux des effets d’une souveraineté divisée. Ils restent sans cesse exposés aux intrigues , aux revers , à des calamités sans nombre. Il leur est presqu’impossible de prendre jamais une détermination certaine ; et cette détermination devient alors pour eux , comme les nôtres deviendroient pour nous , si nous étions dans le même cas , une source intarissable de malheurs.
Il en est des états confédérés , comme des hommes en société. Il faut faire quelque petit sacrifice pour assurer tout ce qu’on possède : alors nous gagnons par ce que nous donnons , et l’intérêt que nous retirons annuellement est plus considérable que le capital. Je me sens toujours blessé lorsque j’entends parler avec peu d’égards^ de Tunion générale , ce grand palladium de notre liberté et de notre sécurité. C’est pourtant ce qu’il y a de plus sacré dans la constitution américaine, et ce qui devroit intéresser et enorgueillir tous les habitans
de
de tes contrées. Le titre de citoyen dos États-Unis est notre caractère national : celui de citoyen de tel ou tel état n est qu’une distinction locale. Par ce dernier on nous connoît chez nous ; par l’autre nous sommes connus dans tout l’umvers. ISotre principale dénoiniiiation est celle d Américains : les autres varient avec les lieux où nous vivons.
J’ai employé tous mes efforts à concilier les affections, unir les interets et rapprocher les opinions de mes compatriotes ; et pour mieux réussir dans ce projet si essentiel , sur lequel repose notre liberté j j’ai refusé tous les emplois , toutes les places, tant dans Tétât que j’iiabite que dans le gouvernement général des Etats-Unis , je me suis tenu éloigné de tous les partis ; et j’ai dédaigné tout intérêt particulier. Quand nous cansidérons les grandes choses que nous avons faites, et que nous sentons , comme nous le devons , leur importance , nous voyons que les disputes indécentes ^ les querelles de parti soat aussi funestes a notre honneur qu’à notre repos.
C’est la cause de d’Amérique qui i Ta fait devenir auteur. Elle ht sur mon ame
tme si forte impression ; et mon pays me parut clans un si grand péril , quand je vis qu’au lieu de prendre le seul parti qui pouvoit le sauver , la déclaration de l’indépendance , on cherchoit une réconciliation impossible et contre nature , avec ceux cjui vouloientle soumettre^ qu’il me fut impossible de garder le silence. Aussi , si en travaillant pour l’Amérique pendant plus de sept ans , je lui ai rendu quelque service, j’ai aussi étendu la gloire des lettres , en les faisant servir avec candeur et désintéressement à la grande cause du genre humain, et en montrantque l’esprit ne se prostitue pas toujours.
L’indépendance de rAmérique m’a toujours semblé probable et praticable ^ pourvu que l’esprit des Américains y fut bien disposé. Il n’y a peut-être pas d’exemple au monde d’un peuple aussi nombreux et aussi attaché à sa première habitude de penser, et soumis à autant de diverses circonstances , lequel se tourne aussi promptement et aussi efficacement vers la politique et rindépendance , et conserve son opii;ion toute entière , malgré toutes les vicissitudes de la fortune, jusqu’à ce qu’enfin il soit couronné du suCCès.
Mais comme le théâtre de la guerre est formé , et que chacun se prépare à jouir chez lui de jours plus heureux , j’abandonne ce sujet. Je l’ai exactement suivi depuis le commencement jusqu’à la fin , et à travers tous sestoui’s et détours. Aussi quelque pays que j’habite désormais, je'me sentirai plein d’un noble orgueil pour les récits que j’ai publiés à cet égard. Je me sentirai en même temps plein de gratitude envers la providence , parce qu’elle m’a mis à même d’être de quelque utilité au genre humain.
Thomas Paine.
La
8BS ■■■ ■
lettre aux auteurs
DU RÉPUBLICAIN (i).
Paris^, . . juin 1791-
Messieurs,
M. Ddchatelet (2) m’a appris que quelques personnes avoient formé le dessein de publier un journal , sous le titre du
suis citoyen d’un pays qui ne connoît d’autre majesté que la majesté du peuple, d’autre gouvernement que le gouvernement représentatif , ni d’autre souveraineté que celle des loix , et que ce pays est attaché à la France et par la reconnoissance et par les traités , je vous offre volontiers de contribuer au soutien des principes que ^ je crois aussi honorables pour une nation
en particulier , que conformes au bonheur
(1) Cette lettre et la suivante ont été d’aljord publiée» en Angleterre dans le Morning-Post-
(2) Aciiille Duchâtelet.
^républicain Comme je
dn genre humain. Je vous offre mes soins avec d’autant plus de zèle que je connois le caractère moral , littéraire et politique de ceux qui doivent travailler à l’exécution de votre entreprise , et que leur bonne opinion m’honore infiniment.
Cependant je dois vous observer en même temps , que comme je ne sais point le François , il faudra nécessairement 'traduire ce que je vous enverrai. Ces écrits , d’ailleurs , vous seront peut-être de peu d’utilité, et vous aurez de moi plus de vœux que de services reels. J’ajouterai que je suis obligé d’aller passer une partie de l’été en Angleterre et en Irlande.
Le public m’ayant fait l’honneur peu mérité de me désigner par le nom du Sens Commun , nom que -je signe ha!>ituellement , je, n’en prendrai pas d’autre dans votre journal^ afin d’éviter les méprises , et d’empêcher qu on ne m’attribue des ouvrages qui ne m’appartiendront pas.
Quant à mes principes politiques , je vais essayer dans cette lettre de vous en donner une idée , afin qu’ils ne puissent pas être méconnus.
On doit desirer en beaucoup d’occasions, '
d'éviter towt ce qui peut faire naître la moindre suspicion sur le parti qu’on a adopté : mais il le faut sur-tout aujourd’hui; et il est indispensable de se servir d’expressions claires et à l’abri de toute fausse interprétation. Je suis donc très-satisfait de voir que votre ouvrage porte le titre de Républicain. Ce mot exprime parfaitement l’idée que nous devons nous former du gouvernement en général.
Res publica , c’est-à-dire , l’affaire publique, l’affaire de la nation.
Quant au mot de Monarchie , quoiqu’il soit devenu familier par l’adresse et l’intrigue des cours , il n’en est pas moins un reproche et une insulte pour une nation. Ce mot signifie originairement et immédiatement , le pouvoir absolu déun seul individu , qui peut être un fou , un hypocrite, un tyran , et il n’admet point d’autre interprétation. La France n’est donc point uneî monarchie. Ce seroit lui faire outrage quel de l’appeller ainsi. L’esprit servile qui ca-; ractérise un gouvernement est banni loin| de la France ; et , semblable à l’ Amérique | septentrionale , cette contrée ne doit plusi jetter sur la monarchie qu’un regard de dédain.
Parmi les erreurs que l’ignorance monai?'chique et la bassesse ont semé sur le globe , celle qui a été inventée avec le plus d’adresse , est l’opinion qui soutient que le gouvernement républicain n’est fait que pour de petits pays , et que la monarchie au contraire convient à ceux qui ont une grande étendue. Tel est le langage des cours ; tel est le sentiment quelles ont su faire adopter dans les contrées soumises à leur domination , sentiment qui est pourtant démenti par les principes et par l’expérience.
Un gouvernement , pour être d’une utilité réelle , doit avoir une parfaite eonnoissance de toutes les parties , de tous les rapports ^ de tous les intérêts de la nation. Or , la monarchie , au lieu d’être assortie à une vaste contrée j ne devroit convenir qu’à un petit territoire où l’on peut supposer qu’un individu connoit les affaires et les interets de tous. Mais quand il s’agit de connoître les affaires d’un grand pays, la capacité d’un lioinme ne peut être proportionnée à la mul- \ tiplicité des objets qu’il a besoin d’embrasser, et le gouvernement tombe inévitablement de l’ignorance dans la tyrannie. Pour preuve de cette vérité , nous n’avons qu’à j,etter les yeux
sur rEspngîio , la Russie , T Allemagne , la Turquie et tous les empires de TOrient , contrées pour raFfranchissement desquelles je fais les Tœux les plus ardens.
Mais le goiiveniement républicain , par élection et représentation , offre les seuls inoYens connus , et /suivant moi, lés seuls possibles de proportionner les connoissances dé l’administration à l’étendue du pays:
Le système de la représento,tion offre à une nation le centre le plus fort, le plus puissant qu’on puisse imaginer : son attraction agît avec tant de force qu’on l’approuve, même sans en examiner la cause.
La France , malgré sa vai^îfe étendue , et l’éloignement de quelques-unes de ses par- : lies, forme actuellement un tout dans sa représentation centrale. Le citoyen est certain que ses droiis sont protégés , et le soldat sent qu’il n’est plus l’esclave d’un despote, mais qu’il devient partie de la nation et persoiinelement intéressé à la dé- !
fendre. " |
Quelques états qu’on appelle à présent ré- ! publicains ^ le\s que la Flollande , Gênes, i Yenise , berne , sont indignes de ce noin* i
Ils sont au contraire en opposition avec tous les principes de la république ; et le peuple y est, à proprement parler, l’esclave d’une tyrannie aristocratique.
Peut - être dès les premiers pas qu’on ■fait dans une révolution, estdl impossible de ne pas commettre quelque erreur en théorie ou en pratique , et même dans l’une et dans l’autre à la fois. Avant que l’esprit d’une nation soit assezi éclairé , avant que tous ceux qui la composent aient pris l’habitude d’une communication franche et mutuelle de leurs idées , une certaine réserve, une timide prudence s’empare des âmes et les empêche de s’élever à leur hauteur , avec la vigueur et la promptitude convenables. Le commencement de la révolution françoise a offert um exemple de ce que je dis : mais heureusement il a été connu avant l’achèvement de la constitution, et il est encoré temps dy remédier.
L’hérédité de la couronne ne peut jamais exister comme un droit \ c’est une nullité ^ un rien. Admettre une pareille idée , c’est regarder les hommes comme* la propriété d’un individu né ou à naître ; c’est considérer nos enfans , toute notre postérité
comme des animaux sans droîr et sans vo* lonté : c’est enfin l’idée la plus basse, la plus humiliante qui ait pu dégrader l’homme ; et pour l’honneur de l’humanité on devroit en effacer jusqu’à la trace.
Un aouvernement héréditaire est si con^ traire aux droits de rbomme , que si apres notre mort nous devions être rappelles à Texistence, au lieu d’être remplacés par nos descendans , nous ne pourrions pas d’avance nous priver de ces droits destinés à nous appartenir. Sur quel fondement , par quelle autorité osons - nous donc dérober leurs droits à des enfans qui seront bientôt des hommes ? Pourquoi ne sommes-nous pas frappés de la criante injustice que nous faisons à nos neveux , en entreprenant de les laisser J, coinme de vils troupeaux, en héritage à des maîtres dont on ne peut prévoir que les vices.
Quand la constitution françoise sera plus d’accord avec les droits de l’homme , nous pourrons avec justice donner a la France le nom empire civique \ car son gouvernement sera l’empire des loix fonde sur les principes républicains de la représentation élective et des droits de 1 homme.
J’espêre que je viens de vous prouver Suffisamment que je suis un bon républicain ; et j’ai tant de confiance dans la justice de ces principes, que je ne doute que bientôt ils ne soient adoptés en France aussi universellement qu’en Amérique. On se glorifiera d’en démontrer l’évidence , de contribuer à les faire recevoir ; et les hommes rougiront de la monarchie.
Je suis, etc.
Thomas Paine.,
LETTRE
A L’A BBÉ SYEYES.
Paris , le 8 juillet 1791-
Au moment de partir pour TAngleterre, |e viens de iire dans le monîteur de jeudi dernier , la lettre par laquelle vous donne2i un défi au sujet des gouvernemens , en offrant de défendre ce qu’on appelle la monar-^ chie contre la république.
J’accepte ^ avec plaisir , votre défi ; et l’ai tant de confiance dans la supériorité du système républicain sur la nullité du système monarchique, que Je m’engage de îa prouver clans une brochure de cinquante pages au plus , en vous laissant la liberté de vous étendre autant que vous le jugerez convenable.
Le respect que j’ai pour votre caractère et pour vos talens , doit vous être garant de la candeur que j’apporterai dans cette discussion. Mais quoique mon intention soit de traiter ce sujet sérieusement et
loyalement , permettez- moi de jetter nn peu de ridicule sur les absurdités monarchiques quand l’occasion s’en présentera.
Je n’entends point par république, ce que ce mot signifie en Hollande , et dans quelques parties de l’Italie. J’entends simplement un gouvernement représentatif, un gouvernement fondé sur les principes de la déclaration des droits ; principes avec lesquels une grande partie de la constitution françoise est en contradiction. La déclaration des droits en France et celle de l’Amérique se ressemblent par les principes et presque par les expressions , et voilà le républicanisme que je veux défendre contre le monarchisme et l’aristocratie.
Je vois avec plaisir que nous soi^nies déjà d^ accord sur un point; c’est-à-dire, sur l’extrême danger d’une liste civile de trente millione. Je ne puis concevoir pourquoi une des parties du gouvernement est traitée avec une si extravagante profusion, tandis que les membres qui composent l’autre partie, reçoivent à peine de quoi subsister.
Cette disproportion dangereuse et déshonorante a le double inconvénient de fournir à l’un de puissans moyens de cor-
rompre , et de mettre les autres dans le cas d’ctre soupçonnés de corruption. En Amérique , il n’existe que peu de différence entre le traitement du corps législatif et celui du pouvoir exécutif. Mais le corps législatif y est beaucoup mieux traité qu’en France (i).
De quelque manière que j’écrive sur le sujet que vous avez proposé de discuter, j’espère, monsieur , que vous ne douterez pas de la haute estime que j’ai conçue pour vous. Je dois ajouter que je ne suis point l’ennemi personnel des rois : tout au contraire. Personne au monde ne desire plus sincèrement que moi de les voir tous dans l’honorable et paisible condition de la vie privée. Mais je suis l’intrépide ennemi de ce qu’on appelle monarchie , et je le suis par des principes que rien ne peut ni corrompre ni altérer ; par mon amour pour l’humanité, par le zèle ardent que m’inspirent l’honneur et la dignité de la race humaine ; par le dégoût que je sens, quand je vois des hommes conduits par des enfans
(i) Chaque membre du Congrès reçoit une guinée et demie par jourj et la vie est moins chère en Amérique qu’à Paris,
et gouvernés par des brutes ; par l’horreur que me cause ie spectacle des maux <jue les monarchies sèment sur ce globe ; par les fremissemens, dont Je ne puis me défendre, quand Je songe aux calamités, aux exactions , aux discordes , aux massacres que le genre humain doit à ce gouvernement barbare ; en un mot, c’est s lOuf i enfer de la monarchie que j’ai déclaré la guerre.
Thomas Pains.