‹ Recueil des monuments inédits de l'histoire du tiers état (volume 2)Chapitre 28 sur 164 · MEME VILLE · texte numérisé non relu

MEME VILLE

C’est une chose étrange de voir que l’ambition des pères jésuites n’a point de bornes, et qu’ils travaillent incessamment à s’étendre et à s’agrandir en toutes manières , soit pour leur église, soit pour leurs bâtimens et leur collège, soit pour acquérir de nouveaux bénéfices, et augmenter leurs revenus.

Mais , sans parler de sept ou huit bénéfices qu’ils ont unis au collège de cette ville, et dont ils ne font pas acquitter toutes les fondations, on se contentera de parler icy de leur église, et ce récit suffira pour faire connoître leur conduite.

Les jésuites sont entrés à Amiens l’année 1608; on leur a donné le collège, et ils y ont uni le prieuré de Saint-Denis, qui leur a été donné par l’un des principaux auteurs de leur établissement.

La chapelle de ce prieuré, qui leur sert maintenant d’église, est contiguë au cimetière; mais comme ils l’ont trouvée trop petite, ils l’ont agrandie d’un tiers en longueur, il y a environ cinquante ans ; ils ont fermé une des entrées du cimetière, et ils ont pris une place publique pour faire cet agrandissement.

Les habitans s’y sont opposés, jusqu’à faire démolir les murailles que ces pères faisoient bâtir; mais ils se sont maintenus dans cette innovation par des soldats qu’ils ont fait venir, pour bâtir à main armée ; c’est par ce moyen qu’ils sont venus à bout de leur dessein , malgré la résistance de toute la ville.

Il y a trente ans qu’ils firent bâtir une chapelle à main droite de l’église ; depuis deux ou trois ans, ils en ont encore fait bâtir deux au-dessous de la première; personne n’en a formé de plainte, parce quelles sont bâties sur les terres du prieuré qui leur appartient : on ne diroit encore rien contre eux pré-

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seulement, s’ils se contentoient de cet agrandissement considérable; mais ce qui fait rompre le silence en cette occasion, est le dessein qu’ils ont de bâtir trois autres chapelles à la gauche, c’est-à-dire sur le cloître du cimetière de la ville, ou d’avoir au moins un espace aussy long qu’il faudroit pour les bâtir, et pour répondre aux trois autres et rendre la symmétrie de leur église plus régulière.

La description de l’état des lieux fera mieux comprendre leur pensée. Le cimetière est de grande étendue , il est environné de quatre grands cloîtres ornés de belles épitaphes et de sculptures curieuses ; le milieu est en pré, avec de riches croix de bronze, cuivre, fer et autres grands mausolées. C’est le cimetière de toute la ville et fauxbourgs, c’est-à-dire que tout le monde a droit de s’y faire enterrer, et il y a neuf parroisses dans la ville qui n’ont pas d’autre cimetière que celui-là ; c’est un ouvrage public, qui donne de l’admiration aux étrangers, et telle que plusieurs écrivains ont crû devoir en faire la description. L’un des quatre cloîtres, qui n’est pas encore entièrement couvert, parce que la ville n’a point été en état de le faire, s’étant trouvé obérée par les frais qu’elle a été obligé de soutenir pendant les guerres civiles et les dernières, est joignant l’église des jésuites, à qui le collège ayant été donné, celui qui a été le principal moteur de leur établissement y a annexé le prieuré de Saint-Denis, qui avoit cette église avec de grands logemens et une grande étendue de jardinage : ces logemens et ces jardinages sont à la droite de l’église, et le cimetière à la gauche.

C’est de ce côté-cy qu’ils prétendent envahir cent pieds de long, sous prétexte d’une prétendue symmétrie c’est-à-dire , quatre arches du cloître qui joint leur église , et une arche et demie de celuy qui fait le retour. Il y a quelques années qu’ils ont voulu vendre leur église aux bénédictins, et il n’a tenu qu’à mille francs que le marché n’en ait été conclu. Ils conservent encore le dessein de la vendre, lorsque l’occasion s’en présentera, et ils ne travaillent a cet agrandissement qu’afin de la faire acheter plus cher à ces religieux, c’est peut-être ce qui est en partie cause des nouvelles brigues qu’ils ont employées pour cela.

Pour en venir à bout, ils ont rendu de fréquentes visites à tous ceux qui ont quelque autorité dans la ville, et qui pourroient les y favoriser ; et quoyqu’ils en eussent trouvé plusieurs, de ceux mêmes qui sont dans leur congrégation et des plus dévoués à leurs intérests , qui leur ont dit avec beaucoup de liberté qu’ils ne réussiroient pas dans une entreprise qui blesseroit la piété publique et qui seroit capable de leur attirer l’indignation de tout le peuple qui a beaucoup de respect pour ce cimetière, ils n’ont pas laissé de chercher tous les

moyens possibles d exécuter leur projet, des conseils si sages n’ayant pu faire impression sur leur esprit, qui n’est louché que d’ambition et du vaste désir de s’agrandir partout; c’est l’unique règle de toutes leurs entreprises, et ou leur peut appliquer avec grande raison ces paroles : Quod 'volumus , sanctum est.

Ils ont présenté polir cela requête au premier et échevins de la ville, et quoi que le premier ait apporté toute la longueur possible pour y répondre, leur cupidité 11’a pu être lassée ; ils y exposent qu’ayant été établis par la munilicence de la ville, il est de son honneur, non-seulement de conserver, mais même d’accroître ses bienfaits; que n’ayant rien de plus à cœur que de rendre service au public par les exercices de leur collège , par l’administration des sacremens et de la parole de Dieu , l’église n’est pas capable, pour sa petitesse, de contenir nÿ les écoliers ny les peuples; ce qui est une grande fausseté au regard de leurs écoliers, et, à l’égard des peuples qui viennent à confesse et au sermon , une marque du désir qu’ils ont de faire déserter entièrement les paroisses, en faisant voir qu’ils n’ont point encore assez d’étendue, ny assez de confessionnaux pour soustraire les ouailles de la conduite de leurs pasteurs.

Cette même requête énonce que le prieur de Saint-Denis, dont ils sont les successeurs, ayant donné une grande partie du cimetière à la ville, ils n’en demandent aujourd’huy qu’une très-petite portion. Mais cette clause est trèsfausse, car la vérité est que les prieurs de Saint-Denis n’en ont jamais été les propriétaires, mais seulement les seigneurs, et la ville a cédé le droit de fossoyage que reçoivent les jésuites qui sont à leur place pour le droit d’amortissement.

Le premier, qui blâmoit dans son âme cette conduite ambitieuse, et qui, par considération humaine, n’osoit pas désobliger les jésuites, crût qu’il ne pouvoil les favoriser que par la voye d’une assemblée générale et publique, parce que ce cimetière étant le domaine de la ville, il ne peut être donné ny aliéné que par le consentement des compagnies qui composent la ville : c’est pourquoy il en donna avis par billets qui rnarquoient l’heure et le lieu de l’assemblée, au chapitre de l’église cathédrale, à la compagnie des présidens et conseillers du présidial , au corps des trésoriers de la généralité de Picardie, à la chambre des président et élus, et à quelques anciens échevins et notables bourgeois pour le corps des marchands.

Cette assemblée 11e fut pas plutôt commencée, qu’avant l’arrivée des corps, une voix commune et populaire, qui étoit dans cette rencontre celle de Dieu, fit connoître combien ce dessein étoit en abomination à tous les bons bourgeois et gens de piété ; ce qui donna sujet au premier, et à ceux qui étoient les

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moteurs secrets de cette assemblée, de changer d’avis, et, pour agir avec sûreté dans cette usurpation impie, de traiter cette affaire dans une assemblée particulière et sans appareil. Ainsi, quelques jours après, traitant avec un mépris insupportable les compagnies qui avoienl été convoquées à la première assemblée, et sans leur donner avis, iis se sont contentés d’une assemblée composée du premier échevin , avec quatre conseillers de ville, qui sont toutes personnes attachées et vendues aux intérests des jésuites, les uns ayant leurs fils ou leurs neveux dans leur société, les autres étant congréganistes, l’un leur avocat à gage, et les autres ayant leurs enfans au collège; si bien que les uns les aiment et les honorent, les autres les craignent, n’y ayant rien de plus ordinaire dans la bouche de ceux qui les ont favorisé, ou qui avoient dessein de le faire, qu ils ne pouvoient refuser cette grâce aux pères, parce qu’ils avoient leurs enfans chez eux, et lorsqu’on les pressoit, en leur demandant s’il falloit les craindre et faire une injustice pour cela, ils répondoient que les pères les maltraiteroient, et qu’ils étoient fort puissans. Mais, quoyque cette dernière assemblée ait été faite par complot, et sans y garder les formes, Dieu, qui ne veut pas que tous fléchissent les genoux devant Baal, et qui sçait conserver le grain parmi la paille, a permis que quelc’un de cette assemblée ait parlé avec vigueur, et remontré qu’étant question d’aliéner le patrimoine de la ville, il étoit besoin d’un consentement général de tous les corps; qu’il n’y avoit pas d’apparence de détruire ce que la piété de nos pères a édifié avec tant de magnificence ; enfin qu’il ne falloit pas attirer sur soy le reproche de la postérité; et quoyque cet avis ait été suivi de trois autres, on n’a pas laissé de conclure et accorder aux jésuites ce qu’ils demandoient , et d’ordonner qu’on leur donneroit les cent pieds de long, avec une arche et demi du cloître qui retourne, à condition qu’on laisseroit deux portes, l’une au-dessus de cet espace, l’autre au-dessous, fermées chacune à deux clefs qui seroient gardées par les jésuites, et pour la sûreté publique, les autres seroient mises dans l’hôtel de ville, pour les avoir lorsque le chapitre de la cathédrale et les chapelains du cimetière y font des processions et autres cérémonies aux jours solemnels ; que les particuliers bourgeois de la ville , non-seulement conserveront leurs droits de sépulture dans cet endroit du cloître, mais même y pourroient mettre des épitaphes, et qu’ainsy les curés de la ville demeureroient dans le droit et la possession d’yen terrer leurs paroissiens, aussy bien que dans tout le reste du cimetière; et parce que messieurs de la cathédrale, la compagnie des curés, les chapelains du cimetière et plusieurs corps d’artisans qui ont des confréries dans l’église du cimetière, ce qui est cause qu’ils y font plusieurs processions à quelques jours de l’année, s’estoient opposés à cette aliénation, il a été

dit par cette conclusion , que les jésuites feroient lever toutes oppositions.

Mais cette résolution ayant été communiquée au recteur des jésuites, par le greffier de la ville, au lieu de faire des remercîmens, il a été assez insolent pour témoigner qu’ils n’en étoient pas contents ny satisfaits, et cependant on ne doute point qu’ils ne se mettent en possession, s’assurant bien qu’ayant eu ie crédit d’être maîtres de la chose, il leur sera facile de se rendre maîtres des conditions: mais, quand ils accepteroient toutes celles qu’on leur propose, il est certain qu’ils n’en observeroient aucune. Ils sont déjà en possession d’en user rie la sorte dans cette ville, où ils ont été reçus à condition d’être soumis à l’ordinaire, comme il paroît par les pièces que feu monseigneur l’évêque d’Amiens a fait imprimer dans le procès qu’il eut contre eux, et cependant lorsque messieurs les curés les ont dénoncés à M. d’Amiens d’aujourd’huy, au sujet de leur mauvaise morale, ils n’ont pas voulu reconnoître sa jurisdiction.

Voilà l’état où est maintenant cette affaire; le greffier, ensuite du mauvais accueil du recteur, n’a point encore délivré la permission qui leur a été accordée par des gens qui ont mieux aimé détruire les monumens de la piété de leui's ancêtres que de déplaire aux jésuites.

Pour ces pères, on n’a pas sujet de s’étonner de leurs entreprises; ils pratiquent ce qu’ils enseignent. Le factum des curés est un ramas de ce qu’ils ont autrefois enseigné dans la ville, et qu’ils continuent d’y enseigner tous les jours, et cette entreprise sur le bien d’autruy est une pratique de leur méchante doctrine.

Ils promettent de faire enterrer chez eux, cela pourra être, pourvu qu’il leur en revienne de l’argent; mais autrement, il n’y a pas lieu de l’espérer. Que s’ils font cette usurpation , ils pourront bien dire avec saint Augustin dans la Cité de Dieu, que les chrétiens qui méprisent tout en ce monde, ne se soucient pas de la sépulture de leurs corps, et comme dit un ancien , cœlo tegitur qui non habet urnam ; mais cela n’empêchera pas que les os et les cendres de nos pères ne s’élèvent à la résurrection contre ces harpyes, qui nous veulent ôter la consolation d’être dans la sépulture que nos pères ont choisie, et qu’ils ne s’élèvent aussy contre nous-mêmes, si nous n’apportons une généreuse résistance contre une entreprise si extraordinaire. Si tout ce qu’on leur représente ne les peut arrêter, et qu’on ne trouve point d’azile contre leur violence auprès des juges de ce monde, ils doivent s’attendre à éprouver les effets les plus sévères de la justice de ce juge des vivans et des morts, qui les punira d’un attentat si criminel.

Mais les tribunaux de la terre ne nous sont point fermés; nous y pouvons adresser nos plaintes, et nous devons même espérer qu’elles y seront favora-

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blement écoutées, puisqu’elles seront des marques de notre piété, de notre religion , et du zèle que nous devons avoir pour conserver ce que nos ancêtres nous ont laissé.

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