SAISIE DE LETTRES SUSPECTES OPÉRÉE PAR ORDRE DU MAIRE
D’ABBEVILLE
Nous avons vu, dans le second volume des documents relatifs à Amiens, l’échevinage de cette ville intercepter, à diverses reprises , des lettres adressées à des personnes hostiles à la Ligue, ou émanant de ces personnes elles-mêmes; il en fut de même à Abbeville, en 1691. Dans la séance échevinale du 1 1 août, le maire informa l’assemblée qu’on avait saisi la veille, à la porte Saint-Gilles, des lettres écrites par madame de Hucqueville, femme du gouverneur. Il donna lecture de ces lettres, et l’échevinage décida qu’elles seraient jointes à l’information faite contre cette dame à l’occasion de certains propos qui lui étaient attribués.
Le sieur maieur faict entendre à la compaignie que le jour d’hier il feit arrester ung certain homme à la porte Saint-Gilles, qui estoit garny de deux lettres escriptes par madame de Hucqueville, l’une adressante au gouverneur de Saint- Quentin, soubssignée de la dite dame, l’aultre non, et sans aulcune adresse, son cachet y estant seullement apposé ; lesquelles lettres il a représentées , afTin d’adviser ce qui est à faire sur icelles : aprez que lecture en a esté faicte, a esté advisé pour la conséquence d’icelles qu’elles seront retenues et joinctes avecq les informations puis nagaires faictes touchant les propos tenus par la dite dame de Hucqueville.
1 1 Août.
Bibl. imp. Dom Grenier, vol. 47, (vii° paq.) art. 5, fol. 277 r°.
ABBEVILLE
} 9 Novembre.
DÉLIBÉRATIONS DE L’ÉCHEVINAGE D’AMIENS RELATIVES A LA NEUTRALITÉ DES ABBEVILLOIS DANS LES AFFAIRES DE LA LIGUE.
Les deux pièces ci-jointes, extraites des registres aux délibérations de la ville d’Amiens, constatent, de la part des Abbevillois, l’intention de se séparer de la Ligue à une époque où les habitants d’Amiens étaient encore tout dévoués à cette association. On voit, par la première de ces pièces, que le bruit s’était répandu qu’ Abbeville voulait entrer en neutralité, et par la seconde que les Amiénois tâchaient de combattre cette résolution, qui n’était que trop bien justifiée par le triste état où le Ponthieu se trouvait réduit, la pénurie des finances, qui ne permettait pas à l’échevinage de soutenir de plus longues luttes, et le mécontentement qui régnait dans les campagnes.
Le 19 novembre, sur ce que il a esté dit que la ville d’Abbeville est sur le point d’entrer en neutralité, comme monseigneur le duc d’Aumale, gouverneur de ceste province, en a advis, a esté advisé qu’il sera escript aux maieurs et eschevins du dit lieu , et leur représenter bien au long ce qui s’est paèsé touchant la conférance faite pour la joissance des biens des deux partis, affin qu’ils se gardent de la ruse de l’ennemy.
Bibl. imp. Dom Grenier, vol. 96 (xiv' paq. art. 8) , p. SgS.
M. le maieur a dict que monseigneur le duc d’Aumale, gouverneur de cette province, luy a dict que Messieurs de la ville d’Abbeville ont envoie un tambour a Corbie, pour avoir assurance, affin de conférer avec M. de Longueville; qu’il est à craindre que, par la ruse de l’ennemy, la dicte ville n’entre en neutralité; que mon dict seigneur trouve bon d’y envoier quelqu’un du corps de ville, pour les esclaircir touchant la conférance qui s’est faicte touchant la joissance des biens d’un party et d’autre; davantage, que mon dict seigneur permet le trafic libre en la rivière de Somme aux marchans estrangers; priant le dict sieur maieur adviser ce qu’ils ont à faire sur cette proposition.
Bibl. imp. Dom Grenier, vol. 96 (xiv* paq. art. 8), p. SgS.
XVP SIÈCLE.
RECONNAISSANCE DE HENRI IV COMME ROI DE FRANCE PAR UNE ASSEMBLÉE DES NOTABLES D’ABBEVILLE.
Henri IV, on le sait, fit son entrée solennelle à Paris le 22 mars 1594* Aussitôt que cet événement fut connu à Abbeville, les officiers municipaux envoyèrent des délégués dans la capitale pour se renseigner auprès de l’échevinage et du parlement. Le 3 avril , ces délégués étaient de retour et rendaient compte de leur mission. Des dépêches, parmi lesquelles se trouvaient une lettre du roi et un arrêt du parlement, furent remises, le 16, au maïeur Jean de MaupinL Celui-ci , qui s’était signalé , pendant la durée des troubles, par un zèle extrême pour la Ligue, s’empressa, au reçu de ces dépêches, de convoquer une assemblée générale ^ où l’on vit figurer, à côté des membres de l’échevinage, les religieux de Saint-Pierre, les officiers royaux , le sénéchal de Ponthieu, les maïeurs de bannières, des gentilshommes et des bourgeois. De Maupin donna lecture des dépêches, et, cette lecture terminée, on recueillit l’avis des assistants. L’assemblée décida que des députés se rendraient auprès du roi pour lui notifier que les habitants d’Abbeville le reconnaissaient comme leur souverain naturel et légitime ; qu’ils le priaient de les traiter comme des bons et loyaux sujets, mais qu’ils désiraient, avant de lui prêter un serment plus solennel, qu’il eut obtenu l’absolution du pape. L’assemblée décida ensuite que les tentatives d’agitation seraient sévèrement réprimées, et que l’on avertirait les prédicateurs d’être plus réservés dans leurs sermons.
^ Jean de Maupin fut récompensé de sa soumission à Henri IV par une pension de 1,200 livres. (Le père Ignace, Histoire des majeurs, p. vSS.) Des faveurs du même genre furent également accordées à d’autres individus d’Abbeville. — Lettre du i6 août i5g4, par laquelle Henri IV engage les Abbeviîlois à con¬
tinuer le sieur Jean de Maupin dans les fonctions de maire. [Eegistre aux délibérations, 1 SgS-ibgS , fol. 296.)
® Les assemblées générales sont très -fréquentes à Abbeville pendant la Ligue. C’est par elles que se décident toutes les affaires importantes.
.16 Avril.
Du seiziesme jour de apvril mil v' quatre- vingz-quatorze , au grand eschevinaige, au son de la cloche, où s’est trouvé M*' de Hucqueville, séneschal de Ponthieu; J. Bernard, lieutenant général; J. de Mauppin, mayeur; de Belloy, Barbier, Gaillard, religieux de Saint-Pierre ; M' de Bambures; Tillette, président; Le Boucher; Leroy, lieutenant particulier; Fourmentin, advocat du roy; Waconsains, Demay, Grout, Bohault, Manessier, Grignon, Beauvarlet, Gaude, de Canteleu, Gocquerel, Sanson, Hecquet, Le Saige, Bobbin, etc. — Le bailly d’Abbeville ; Gaisier, advocat ; Delestoille , Moitié , Dompierre , Sanson , Ducbcsne , Thomas, Gaignerel, et autres notables bourgeois, et mayeurs de bannières en grand nombre
Tillette, procureur de la ville : sur ce que le dict sieur maieur a remonstré que, aiant entendu la réduction de la ville de Paris, il auroit esté trouvé expédient d’y envoyer, ce qui auroit esté fet; et les lettres de messieurs de la court de parlement et de messieurs les prevost des marchans et eschevins de la dicte ville de Paris receus le dimanche des Bameaux, iii® de ce présent mois, nous aurions faict assembler en cest eschevinaige , où aiant fet lire les dictes lettres , avant que aucune chose résouldre et déllibérer sur icelles, il auroit esté trouvé bon de les communicquer à messieurs les -anciens maieurs et autres personnes notables et habitans de la dicte ville , par l’advis desquels auroit esté remis à en dellibérer après le sainct jour de Pasques dernier passé; pendant lequel temps, suivant l’exhortation de M®*' l’évesque d’Amiens , le pœuple se seroit disposé par processions et prières publicques pour implorer la grâce de Dieu et assistance de son Sainct-Esprit à nous donner une bonne et salutaire résolution à son honneur et gloire et au bien de ceste province tant désolée; et que ce jourd’hui aiant receu un pacquet envoié par M. de Bubempré, où estoient lettres à nous envolées adressantes de la part de Sa Majesté, de monseigneur le duc de Longueville et des dicts sieurs prevost et eschevins de Paris, et un arrest de la dicte court de parlement du xxx mars dernier, après le tout communicqué et conféré avec mes dicts sieurs les eschevins, ensemble les lettres de monseigneur de Maienne du buict de ce dict mois , et d’autres lettres escriptes à ceste communauté par la ville de Bouen et celles escriptes par la ville de Troyes à mes dicts sieurs de Paris après la réduction de la dicte ville, il auroit esté jugé nécessaire de faire la présente assemblée de tous les ordres de ceste ville pour en adviser, mesmement
‘ Les chanoines de Saint-Vulfran , qui assistaient par leurs députés aux assemblées générales du corps de ville, ne sont point mentionnés parmi les autres personnages. On peut
croire que leur absence était une protestation contre la reconnaissance, comme roi légitime, de Henri IV, qu’ils avaient vivement combattu pendant les troubles.
XVP SIÈCLE. 473
pour l’importance et conséquence de l’affaire , et que chacun soit rendu capable de ce qui se passe et y apporte son ad vis.
Après que lecture a esté faicte intelligiblement et à haute voix de toutes les dites lettres , et arrest de la dicte court , prins les advis de toute la dite assemblée particullièrement , a esté dellibéré que, attendant l’absolution que Sa Saincteté envoiera au roy, l’on depputera quatre ou six personnages, nottables habitans de la dicte ville, vers Sa dicte Majesté, pour lui faire entendre que ce qui s’est passé en ceste dicte ville, durant les troubles, n’a esté qu’à ce seul but de la conservation de nostre saincte relligion catholicque, apostolicque et romaine, sans avoir apporté autre desseing particullier, ny avoir eu intention de se départir de l’obéissance et fidellité que nous devons et avons tousjours porté à la couronne de France; et que nous le recongnoissons pour nostre roy légitime et naturel et lui offrons toute la fidellité, service et obéissance que doibvent tous bons et loiaulx subjectz à leur roy souverain: suppliant très-humblement Sa dicte Majesté de nous recepvoir et recongnoistre pour telz, nous octroier la confirmation des privilléges, tant anciens que nouveaux à nous conceddez depuis les troubles, et autres plus amplement contenus par les mémoires qui seront dressez et baillez aux dicts depputés; et neantmoings supplier très humblement Sa dicte Majesté de trouver bon d’en différer le serment plus solempnel jusques à ce que l’absolution de nostre sainct Père lui soit impartye : pendant lequel temps nous promettons ne recongnoistre autre, faire ny admettre chose qui soit préjudiciable à son service.
Sur ce qu’il a esté aussy proposé, par le dict sieur maieur, que, pour exécuter la dicte dellibération , il convenoit faire cesser les monopolles et divisions menées par cy devant entre aucuns habitans, ce qu’il a tolléré jusque ici, ne voullant user de rigueur et condempnations d’amendes pour tenir la ville en repos, encores qu’il eût eu advis que aucuns aient esté sy osez que d’user de menasses contre sa personne mesme, et d’ailleurs que quelqu’un ait esté sy osé que de lui faire dire qu’il avoit en ceste ville cinq cens hommes à son commandement, pour ce que cella continuant, et n’estant autrement assisté, il desiroit plustost quitter sa dicte charge, il a esté prié et requis par toutte la dicte assemblée unanimement de ne permettre aulcune faction , monopolles ny entreprises ou complotz contraires au repos commun et à la dicte dellibération , et en faire justice et y emploier la force, et toutte l’auctorité de la dicte ville sans y conmuer [sic] nullement.
Que les prédicateurs aussy seront priez et admonestez d’eulx comporter modestement en leurs prédications, sans invectives contre personne.
Archives d’Abbeville, Registre aux délibérations, de lôgS à iSgS, fol. 289, v° et suiv.
Tiers étal. — iv.
ABBEVTLLE.