‹ Recueil des monuments inédits de l'histoire du tiers état (volume 3)Chapitre 154 sur 223 · ET CELLE DES AUTRES VILLES, BOURGS ET VILLAGES · texte numérisé non relu

ET CELLE DES AUTRES VILLES, BOURGS ET VILLAGES

DE LA BASSE PICARDIE

SAÏNT-RIQÜIER.

NOTICE PRÉLIMINAIRE

Cette ville, la plus ancienne du Ponthieu, est désignée primitivement sous les noms de Centula, viens Centulus, villa Centala, oppidum Centula, castrum Centula, et, si l’on s’en rapporte à la tradition locale, tradition d’ailleurs fort suspecte, le nom de Centule lui aurait été donné à cause des cent tours qui défendaient son enceinte :

Turribus a centum Centula nomen habet.

Deux moines du monastère de Bancor en Irlande, Caldoc et Friehor, étant venus y prêcher l’Evangile en bqo, convertirent à la foi

COMMUNES DE LA BASSE PICARDIE

chrétienne un jeune homme nommé Rlquier, Richarius, qui leur avait donné l’hospitalité. Celui-ci, après avoir reçu la prêtrise, fonda dans la ville où il était né une abbaye qui fut richement dotée par Dagobert. Les restes de Riquier y furent déposés en 643 et y attirèrent un grand concours de fidèles. La ville prit dès lors un accroissement considérable. Charlemagne la visita en 782, 798, et en l’an 800 il y solennisa les fêtes de Pâques. L’abbaye était alors gouvernée par Angilbert, qui avait épousé l’une des filles de Charlemagne, Gisèle, et qui, après la mort de cette princesse, avait embrassé la vie monastique à Centule. Angilbert avait été chargé de la défense du littoral depuis la Seine jusqu’à l’Escaut, et, tout en s’occupant des affaires militaires, il développa dans son abbaye le goût des sciences et des lettres et y fonda des écoles où venait s’instruire la jeune noblesse franque.

Louis le Débonnaire étant venu, en 83 1, visiter la ville de Centule, se fit donner par l’abbé Héric le dénombrement des biens de l’abbaye. Ce précieux document est arrivé jusqu’à nous, et l’on y voit que Centule avait alors deux mille cinq cents maisons et une industrie développée. Les divers corps de métiers étaient groupés chacun dans une rue qui portait leur nom, et ils étaient tous soumis à diverses redevances envers l’abbaye. La rue des Marchands lui devait une tapisserie de la valeur de cent sous d’or; la rue des Ouvriers en fer tous les fers qui lui étaient nécessaires; la rue des Fabricants de boucliers cousait ses livres et en confectionnait les reliures; la rue des Boulangers lui livrait cent pains par semaine; la rue des Selliers fabriquait et entretenait les selles pour ses chevaux; la rue des Cordonniers fournissait les souliers de ses domestiques et de ses cuisiniers; la rue des Foulons confectionnait ses sommiers de laine; la rue des Pelletiers lui donnait les peaux qui lui étalent nécessaires; la rue des Vignerons lui devait 16 setiers de vin et 1 setier d’huile par semaine; la rue des Cabaretiers 3o setiers de bière par jour; la rue des Bouchers i5 setiers de graisse par an. Cent dix milites, réunis comme les artisans dans la même rue, devaient entretenir

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chacun un cheval, un bouclier, une épée, une lance, pour défendre au besoin l’abbé et les religieux.

Au XII® siècle , le nom de Centule fut remplacé par celui du saint auquel la ville devait la fondation de son abbaye; mais, sous ce nom nouveau, cette viüe ne retrouva plus la prospérité dont elle avait joui sous les deux premières races. Brûlée une première fois par les Normands en 879, saccagée de nouveau, dans la seconde moitié du X® siècle, par Arnoul, comte de Flandre, elle fut détruite de fond en comble, le 28 juillet 1 i3i, par Hugues de Camp-d’Avène, comte de Saint-Pol , à la suite d’un assaut où périrent deux mille sept cents personnes. Après avoir été prise et reprise pendant la guerre de Cent Ans, elle eut à subir, en 1 47 5, les dernières rigueurs de la part de Louis XI, bien qu’à celte date elle fût rentrée sous la domination de ce prince. Une chronique, écrite par un contemporain, Pierre Leprêtre, abbé de Sainl-Riquier, nous apprend que, quelques jours après la retraite des Bourguignons , Louis XI y envoya un corps de troupes sous les ordres de l’amiral de France avec ordre d’expulser les habitants et de brûler la ville, sans doute pour empêcher l’ennemi de s’y établir de nouveau. Cet ordre fut exécuté de point en point. A la suite de cette dévastation, la ville de Saint- Riquier eut encore à soutenir, au xvi® siècle, de nouveaux sièges qui achevèrent sa ruine. Sa magnifique église, son beffroi, quelques tours de l’enceinte du moyen âge, rappellent seuls aujourd’hui ce quelle fut autrefois, et l’on n’y compte plus que 1,740 habitants.

Alcuinus, Vita s. Richarii, ap. Acta ss. ord. S. Benedicti, t. II, p. 178. — Hariulfi Chronicon, ap. d’Achery, Spicilegium, in-fol. t. II, p. 298. — Reram. gallic. et franc, scriptores, t. VIII, p. 83. — Chronique inédite de Pierre Le Prêtre, conservée à Abbeville dans la bibliothèque de M. de Saint-Amant , fol. Soi et suiv. — - Archives de Saint-Riquier. Recueil véritable de quelques droits, uz et coutumes de la ville de Saint-Riquier, 1626. — E. Prarond, Histoire de cinq villes , t. I, p. 18 à 4o4. — Labourt, Essai sur l’origine des villes de Picardie, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie, i84i,t. IV, p. 288 et suiv.

COMMUNES DE LA BASSE PICARDIE

CHARTE D’ANSCHER, ABBÉ DE SAINT-RIQÜIER, RELATIVE A LA COMMUNE DE CETTE VILLE.

126. La ville de Saint-Riquier fut la première dans le comté de Pon-

thieu qui eut une commune ; mais la chayte de cette commune n’est point arrivée jusqu’à nous. On ignore à quelles conditions elle avait été obtenue, et l’on sait seulement que le roi Louis le Gros était venu en personne à Saint-Riquier pour y établir le nouveau régime ; qu’après son départ les habitants portèrent de graves atteintes à l’autorité des moines, leurs seigneurs, et que ceux-ci s’adressèrent au roi, qui revint une seconde fois et qui apaisa les troubles. C’est ce que constate une charte de l’abbé Anscher, confirmée par le roi en 1 126. Cette charte étant imprimée dans le Recueil des ordonnances et reproduite, dans une traduction très-exacte, par M. Guizot, nous ne la publierons pas de nouveau, et nous nous bornerons à en donner l’analyse. En voici les dispositions :

1® Les bourgeois qui ont vbulu enlever à l’abbayu la taille pour l’armée du roi, les droits de mesurage et de relief, et soumettre aux impôts et aux corvées de la commune les hommes de la cour de l’abbaye , sont obligés de renoncer à ces prétentions ;

2" Si quelque paysan libre veut entrer dans la commune, il doit quitter sa terre après avoir rendu à son seigneur ce qui est de son droit;

3° Les hommes de Saint-Riquier tributaires de l’abbaye n’entreront jamais dans la commune sans le consentement de l’abbé;

4“ Guillaume, comte de Ponthieu, ou tout autre seigneur ayant château, ne pourront faire partie de la commune ni remplir les fonctions de maire, sans le consentement du roi ou de l’abbé;

5" Robert de Millebourg ^ et ses frères sont privés à tout jamais

, ' Ce.s pcrsonnage.s étaient sans doute les chefs de l’insurrection dirigée par les bourgeois contri

l’abbaye.

de la prévôté, de la charge de vicomte et exclus de la toute-puissance.

6° Les bourgeois ne pourront, à l’avenir, entrer dans l’église que pour prier, et ils ne sonneront les cloches qu’avec le Consentement de l’abbé;

7" Les bourgeois s’engagent sur serment à exécuter toutes les dispositions de la présente charte, et le roi la confirme.

M. Guizot dit, à propos de la charte de l’abbé Anscber, que cette charte montre combien les bourgeois et les seigneurs étaient enclins à réclamer et à accepter l’intervention de la royauté, sans grande nécessité apparente, uniquement pour le besoin de l’ordre et pour trouver un arbitre qui mît fin à leurs différends.

Recueil des ordonnances, t. XI, p. 181. — Bibl. imp. Collection Duchesne , t. LXXVIII, p. 3o8. — Cartulaire de Philippe- Auguste , 2^2 , foi. 112 v°. — Collection Decainps-, t. XII, fol. i33. — Biblioth. de l’Arsenal, mss. hist. Titres de Picardie, n° 332. — Ducange, Gloss. v“, communia. — Guizot, Histoire de la civilisation en France, 1864, in-i 2 , t. IV, p. 76.

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