I.IV
voit avancer et reculer sans cesse, mais qui gagne et s’élève toujours.
Les états généraux que j'ai mentionnés jusqu'ici n’étaient pas toute la représentation du royaume; il y en avait une pour la France du nord et du centre, pour le pays de langue d 'OU et de droit coutumier, et une pour la France méridionale, pour le pays de langue A’ Oc et de droit écrit'. Quoique réunies simultanément par la même autorité, et quoique générales d’une part comme de l’autre, ces assemblées ne jouèrent point le même rôle politique, et l’histoire ne peut leur accorder une égale importance. Le nord et le midi de la France n’étaient point, au moyen âge, dans la même situation sociale; le midi était plus civilisé, plus prospère, et gouverné moins directement; là, subsistait , mieux conservée , l’empreinte romaine dans les mœurs comme dans la langue ; l’esprit municipal soutenu par le nombre et la richesse des villes y gardait mieux sa force et sa nature. I>es révolutions administratives, les créations de la royauté se fai-
• Ce partage du royaume en deux région* administratives dura jusqu'au xvi* siècle ; leur limite commune était marquée de l’ouest a l’est par la Gironde , la Dordogne et les frontières méridionales de l'Auvergoe et du Lyonnais. Quoique cette division répondit en général à celle des
dialectes romans do nord et du midi et à celle de l’ancienne France en deux zones juridiques , il y avait , sous chacun de cev rapports, au moins une exception , car l’Auvergne était pays de langue méridionale , et le Lyonnais pays de droit écrit.
IMRODUCTION.
«aient au nord et n’arrivaient que par contre-coup dans le midi. Il en était de même pour les courants de l'opinion publique nés dans la France coutumière du conflit des classes rivales ou ennemies et des grands corps de l’état. Toujours, d’un côté et de l’autre, il y avait une sorte de dissonance dans les sentiments et dans les actes, et la trace s’en est conservée jusqu'au sein de l'unité moderne. De là résulte la nécessité de borner le théâtre de cette histoire, qui doit être une et simple pour être claire, d’omettre des laits considérables mais sans portée ultérieure, et de négliger le pays où règne plus de liberté, un droit plus équitable, une moins grande inégalité des conditions et des personnes, pour celui où le désordre social est excessif, mais où se jettent le-s fondements de l’ordre à venir, et où se passent les faits qui marquent la série de nos progrès civils et politiques.
I.e tiers état puisait sa force et son esprit à deux sources diverses : l’une, multiple et muniripale, c’étaient les classes commerçantes; l’autre, unique et centrale, c’était la classe des ofliciers royaux de justice et de finance, dont le nombre et le pouvoir augmentaient rapidement, et qui, sauf de rares exceptions, sortaient tous de la roture. A cette double origine répondaient deux catégories d'idées et de sentiments politiques. L'esprit de la bourgeoisie proprement dite, des corporations urbaines, était libéral, mais étroit et immobile, attaché aux franchises locales, aux droits héréditaires, à l'existence indépendante et privilégiée des niunicipes et des communes; l’esprit des corps judiciaires et administratifs n’admettait qu’un droit, celui de l'état, qu'une liberté, celle du prince, qu’un intérêt, celui de l'ordre sous une tutelle
INTRODUCTION
LVf
absolue, et leur logique ne faisait pas aux privilèges de la roture plus de grâce qu’à ceux de la noblesse. De là vinrent, dans le tiers étal français, deux tendances divergentes, toujours eu lutte, mais répondant toujours à un même objet final, et qui , se tempérant l'une par l'autre, se combinant sous l'influence d’idées nouvelles plus hautes et plus généreuses, ont donné à nos révolutions, depuis le xui* siècle, leur caractère de marche lente, mais toujours sûre, vers l’égalité civique, l’unité nationale et l'unité d’administration. Un autre fait non moins caractéristique et aussi ancien dans notre histoire, c’est le rôle particulier de la bourgeoisie parisienne. Paris était la ville du grand commerce et des grandes institutions scientifiques; l'activité intellectuelle s’y déployait plus largement que dans aucune autre ville du royaume; l’esprit public s’y montrait à ta fois municipal et général. On a vu le peuple de Paris figurer comme chef de l’opinion militante dans les tentatives démocratiques de 13*17; °n retrouvera au même poste à toutes les époques de crise sociale, sous Charles VI, au temps de la Ligue, dans la révolution de 1789, et dans celles qui sont venues depuis.
Je reprends le fil du récit au règne de Charles V. Ce prince recouvra une à une les portions démembrées du royaume; il rendit la France plus forte au dehors, et au dedans plus civilisée; il fit de grandes choses en dépensant beaucoup, et trouva le moyen de lever plus d argent que ses prédécesseurs, sans recourir aux états généraux et sans soulever de résistances; tout resta calme tant que sa main fut là pour tout concilier et tout régler. Il établit, sous le nom d’aides ordinaires, la permanence de l’impôt, violant du même coup les franchises féodales et les
introduction.
franchises municipales; il le fit avec décision, mais, à ce qu’il semble, avec scrupule, et il en eut du regret à son lit de mort C’était, en effet, quelque chose de grave et de triste: la royauté se trouvait pour la première fois en opposition avec la bourgeoisie; le nouvel ordre monarchique était divisé contre luimême par la question de l’impôt régulier, question vitale qu'il fallait résoudre, et qui, à l’avénement de Charles VI mineur, ne pouvait l'être ni dans un sens ni dans l'autre.
réimpression qu’avaient produite les paroles de repentir attribuées au roi défunt ne permettait pas de continuer d'autorité la levée des subsides généraux, ni d’en espérer la concession par les trois états réunis. Les tuteurs du jeune roi essayèrent, comme moyen terme, des convocations de notables et des pourparlers avec l’échevinage de Paris; mais il n’en résulta rien qu'un surcroît d’effervescence populaire et des menaces d’émeute, en présence desquelles l’échevinage prit de grandes mesures d’armement pour le maintien de l'ordre public et la défense des libertés de la ville’. Cette attitude de la bourgeoisie parisienne parut
* De ces aides du royaume de France dont les povres gens sont tant travaillés et grèves , usez-en en vostre conscience et les ôtes au plus tôt que vous pourrez; car ce sont choses , quoique je les aie soutenues , qui moult me grèvent et poisent en couraige. (Paroles de Charles V mourant, Chron. de Froissart , liv. Il, ch. lxx.)
■ Cependant les princes et durs cognoissans la pauvret»* du domaine et qu'il ne pouvoit suffire aux choses urgentes et nécessaires, assemblèrent une partie des plus
notables de Paris ; et furent assez contents qu’on mist douze deniers pour livre. Et fut à Paris et à Rouen crié et à Amiens; mais le peuple tout d'une volonté le contredirent, et ne fut rien levé ne exigé. (Hist. de Charles VI, par Juvénal des Ursins, nouvelle collection de Mémoires pour servir à l'histoire de France, t. II, p. 341.} Lesquelles demonstranccs ils prenoient en grande impatience, et reputoient tou* ceux qui en parloicnt ennemis de la chose publique, en concluant qu’ils garderoient