LVII
INTRODUCTION
quelque chose de si redoutable aux princes gouvernants, que ceux-ci rendirent une ordonnance abolissant à perpétuité les impôts établis sous quelque nom que ce fût, depuis le temps de Philippe le Bel Il leur fallut dès lors administrer avec les seuls produits du domaine royal, et bientôt, à bout de ressources, ils se décidèrent timidement à frapper d’une taxe les marchandises de toute sorte. Ce fut le signal d’une rébellion armée. Le bas peuple et les jeunes gens de Paris, forçant l’arsenal de la ville, s'emparèrent des maillets de combat qui s’y trouvaient en grand nombre, et coururent sus aux fermiers de la taxe, aux collecteurs et aux officiers royaux, massacrant les uns et forçant les autres à s’enfuir. L’exemple de Paris fut imité, avec plus ou moins de violence, dans les principales villes tles provinces du centre et du nord ".
I es liberté/ du peuple jusque» à l’exposition de leurs biens, et prindrent armures et habillcmcns de guerre, firent dixeniers, cinquantcniers, quartenier», mirent chaisncs par U ville, firent faire guet et garde aux portes. Et ce» choses se faisaient presque par toutes les villes de ce royaume, et à ce faire commencèrent ceux de Paris.
( Hist. de Charles VI, par Juvénal des Ursins, Mémoires, etc., t. II, p. 348.)
' Avons quictié, remis et nnnullé, et par ces présentes qnictons , remettons et annulions et mettons du tout au néant tou* aide» et subside» quelconques qui, pour le fait dcsdictes guerres, ont esté imposez, cuilliz et lever, depuis nostre prédécesseur le roy Philippe, que Dieu absoille, jusque» aujourd'hui.... (Ordonn. du 16 nov.
1 38o, rec. des Ordoun. de» rois de France, t. VI, p. 5*7.)
• ..... Et tantost par toute la ville le menu peuple s’esmeut.... Ils sccureot que en l’hostel de ville avoit des harnois, ils y allèrent et rompirent les huis où esloicm le» chose» pour la défense de la ville, priudreiit les harnois et grande foison de maillets de plomb et s’en allèrent par la ville , et tou» ceux qu’il» trouvoient fermiers des aydes ou qui en estoient soupçonner tuoient et raettoient à mort bien cruellement. ( Hist. de Charles VI , par Juvénal des Ursins, Mémoires, etc. , t. II, p. 348») — Fainosiorcm civitatem regni sequntur cetere...** (Chron. du religieux de Saint-Denis, édit, de M. Bellaguet , 1. 1 , p. IÏO.)
I INTRODUCTION
Cet esprit de résistance de la bourgeoisie française était encouragé par des événements extérieurs, par l’exemple de la ville de Gand , qui , à la tète d’un parti formé dans les communes de Flandre, soutenait la guerre contre le souverain du pays au nom des libertés municipales. Entre les bourgeois de France et les Flamands insurgés, il y avait, non-seulement sympathie, mais correspondance par lettres, avec promesse d'efforts mutuels pour le succès d’une même cause, et, dans cette cause, étaient comprises la défense des privilèges locaux contre le pouvoir central et l'hostilité des classes roturières contre la no-
blesse1. La question ainsi posée réunit dans un intérêt commun la royauté et le baronnage mal disposés .à s'entendre sur le fait des impôts levés sans demande préalable et sans octroi. Un grand coup fut frappé en Flandre par l'intervention d'une armée française et de Charles VI en personne; cette campagne victorieuse, qui eut l'aspect et le sens d’un triomphe de la noblesse sur la roture, amena au retour, contre les villes coupables de mutinerie, une suite de mesures violentes, où la vengeance du pouvoir fut mêlée de réaction aristocratique. L’armée royale
• Sic temerarium austira malignandi.,..
ferc totus populus Fraude assumpserat , «ec minori ngitabatur furia , et, ut fama publica referebat, per Flamingos,qui peste similis rebellionis laborabant, nunciis et apicibns excitntus (Citron, du re-
ligieux de Saint-Denis, 1. 1, p. i3a.) — Et en ladite ville (Courtray) furent trouvées lettres que ceux de la ville de Paris avoient escrit aux Flameus très mauvaises et séditieuses. (Hiat. de Charles VI, par
Jnvénal des Ursins , Mémoires , etc. , t. II , p. 356. ) — Pareillement à Reims , .à Chiliens eu Champagne et sur la rivière de Marne, les vilains se rebelloieut et inenaeoient jà les gentilshommes et dames
et enfans aussi bien à Orléans,
à Blois , ik Rouen , en Normandie et en Beauvoisis leur étoit le diable entré en la tête pour tout occire. (Chron. de Froissart, liv. II, ch. cuixxvni.}
INTRODUCTION
fit son entrée à Paris comme dans une ville conquise, brisant les barrières , et passant sur les portes abattues de leurs gonds. Le jour même trois cents personnes, l’élite de la bourgeoisie, furent arrêtées et jetées en prison, et, le lendemain, les libertés immémoriales de la ville, son échevinage, sa juridiction, sa milice , l’existence indépendante de ses corps d’arts et métiers furent abolis par une ordonnance du roi Il y eut de nombreuses exécutions à mort, et entre autres celle d'un riche marchand, qui, jeune, avait figuré dans les émeutes de i358; puis un acte de clémence, commuant pour le l'este des détenus la peine criminelle en peine civile , frappa la haute bourgeoisie parisienne d’amendes équivalant presque à la confiscation des biens. Rouen, Amiens, Troyes, Orléans, Reims, Chàlons et Sens furent punies de même par la suppression de leurs droits municipaux, par des supplices, des proscriptions et des exactions ruineuses. L’argent levé ainsi montait à des sommes immenses, mais les princes et les gens de coyr pillèrent de telle sorte qu’il n’en vint pas le tiers au trésor royal
Vingt-neufans se passèrent durant lesquels, aux désordres d’une administration sans règles, aux dilapidations de tout genre, on vit se joindre la folie du roi, les querelles des princes, la guerre civile et bientôt l’invasion étrangère. La réaction de i383 avait fait à la haute bourgeoisie des plaies beaucoup plus profondes
1 Chron. du religieux de Saint-Denis, 1. 1*', p. a3o et suiv. — Ordonn. du 27 janvier i383 [i38at vieux style], rcc. des Ordonn. des rois de France, t. VI , p. 685.
* Chron. du religieux de Saint-Denis, 1. 1*% p. et suiv. — Chron. de Froissait, Kv. II, ch. ccv. — Hist de Charles VI, par Juvénal des Ursins, Mémoires, etc. , t. II, p. 357 et suiv.
INTRODUCTION
i.xi
que celle de 1 35^. Celle-ci l’avait frappée simplement dans ses ambitions politiques, l’autre l'avait appauvrie, dispersée, privée de son lustre et de son influence héréditaire. La ville de Paris, entre autres, se trouvait déchue de deux manières: par ta perte de ses franchises municipales et par la ruine des familles qui l’avaient gouvernée et conseillée dans le temps de sa liberté. Cet abaissement de la classe supérieure, composée du haut négoce et du barreau des cours souveraines, avait fait monter d’un degré la classe intermédiaire, celle des plus lâches parmi les hommes exerçant les professions manuelles, classe moins éclairée, plus grossière de mœurs, et à qui la force des choses donnait maintenant l’influence sur les affaires et l'esprit de la cité. De là vint le caractère de démagogie effrénée que montra tout d’un coup la population parisienne, lorsqu'en l’année i4>a, ayant recouvré ses franchises et ses privilèges, elle fut appelée de nouveau par les événements à jouer un rôle politique
L’un des princes qui se disputaient à main armée la garde et le pouvoir du roi privé de sens, le duc de Bourgogne, pour accroître ses forces, s’était fait l'allié de la bourgeoisie et le défenseur des intérêts populaires. Cette politique lui réussit ; il devint maître des affaires, et le rétablissement de la vieille cons-
' Libéré urbis antiquam libertatcm restitueotes.4..(Chron. du religieux de Saint' Denis, t, IV, p. 606.) — I.’empeschement et main mise. . . . par nous mis es dicte prévosté des marchans, eschcvinage , clergie, maison de la ville, pariouër aux bourgois, junsdicion, cohercion, privilège», rentes, revenues et droiz appartenans d'ancien-
neté k ycellc prëvostc des marchans , esebevinage et clergie de noslmlicte bonne ville de Paris, avons levé et osté, levons et osions à | da in, de nostre certaine science et propre mouvement. (Ordonn. de Charles VI du ao janvier 141* [i4n, vieux style], rec. des Ordonn., t. IX , p. 668.}