‹ Recueil des Monuments Inedits de l'Histoire du Tiers EtatChapitre 19 sur 273 · I.XXIV · texte numérisé non relu

I.XXIV

fondamentales existaient ; il ne s'agissait plus que de le maintenir , de l'étendre et de l’enraciner dans les moeurs.

Le règne de Charles VII fut une époque d'élan national ; ce qu’il produisit de grand et de nouveau ne venait pas de l'action personnelle du prince, mais d’une sorte d’inspiration publique d’où sortirent alors en toutes choses, le mouvement, les idées, le conseil. De semblables moments sont toujours beaux, mais leur propre est de durer peu ; l'effort commun ne se soutient pas, la fatigue et le désaccord surviennent, et bientôt la réaction commence. Les mêmes forces qui avaient fondé le nouvel ordre administratif n'auraient pas su le maintenir intact; elles étaient collectives, et, comme telles , trop sujettes avarier; l'œuvre de plusieurs avait besoin, pour nè pas déchoir, d’être remise aux mains d'un seul. Ce seul homme, cette personnalité jalouse, active, opiniâtre, se rencontra dans Louis XI. S'il y a dans l'histoire des personnages qui paraissent marqués du sceau d’une mission providentielle, le fils de Charles VII fut un de ceux-là; il semble qu'il ait eu comme roi la conviction d’un devoir supérieur pour lui à tous les devoirs humains , d’un but où il devait marcher sans relâche , sans qu’il eût le temps de choisir la voie. Lui qui avait levé contre son père le drapeau des résistances aristocratiques, il se fît le gardien et le fauteur de tout ce que l'aristocratie haïssait; il y appliqua toutes les forces de son être, tout ce qu'il y avait en lui d'intelligence et de passion , de vertus et de vices. Son règne fut un combat de chaque jour pour la cause de l'unité de pouvoir et la cause du nivellement social , combat soutenu à la manière des sauvages, par l’astuce et par la cruauté.

INTRODUCTION

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sans courtoisie et sans merci. De là -vient le mélange d’intérêt et de répugnance qu’excite en nous ce caractère si étrangement original. Le despote T-onis XI n’est pas de la race des tyrans égoïstes, mais de celle des novateurs impitoyables; avant nos révolutions , il était impossible de le bien comprendre. La condamnation qu’il mérite et dont il restera chargé , c’est le blâme que la conscience humaine inflige à la mémoire de ceux qui ont cru que tous les moyens sont bons pour imposer aux faits le joug des idées.

Ce roi qui affectait d’être roturier par le ton , l'habit , les manières , qui s’entretenait familièrement avec toutes sortes de personnes, et voulait tout connaître, tout voir, tout faire par lui-même, a des traits de physionomie qu’on ne rencontre au même degré -que dans les dictatures démocratiques'. En lui apparut à sa plus haute puissance l’esprit des classes roturières; il eut comme un pressentiment de notre civilisation moderne , il en devina toutes les tendances, et aspira vers elle sans s'inquiéter du possible, sans se demander si le temps était venu. Aussi, dans le jugement qu’on porte sur lui , doit-on regarder à la fois ce qu’il fit et ce qu’il voulut faire, ses œuvres et ses projets. Il son-

' Entre tous ceulx que j*ay jamais congueux, le plus saige pour soy tirer d’uug mauvais pas eu temps d'adversité, c'est oit le roy Louis XI, nostre maistre, le plus humble en paroles et en babils..., naturel* leroent aiuy des gens de moyen estât et etiuemy de tous grans qui se povoient passer de luy. Nul homme ne presta jamais

tant l'oreille aux gens, ny ne s’enquist de tant de choses comme il faisoit. (Mém.-de Philippe de Commynes, édit de Dupont, t. I, p. 83 et 84.) — De maintes menues choses de son royaulme il se mesloit et d'assez dont il se fust bien passé; mais sa complexion estoit telle, et ainsi vivait.

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geait à établir dans tout le royaume l’unité de coutume, de poids et de mesures; sur ce point et sur d’autres, il se proposait d'imiter l'admirable régime civil des républiques italiennes. L’industrie, enfermée dans les corporations qui l’avaient fait renaître après la renaissance des villes, était toute municipale; il entreprit de la faire nationale; il convoqua des négociants à son grand conseil, pour aviser avec eux aux moyens d'étendre et de faire prospérer le commerce; il ouvrit de nouveaux marchés, et provoqua la fondation de nouvelles manufactures; il s’occupa des routes, des canaux , de la marine marchande , de l’exploitation des mines; il attira par des privilèges les entrepreneurs de travaux et les artisans étrangers, et , en même temps , il tint sur pied des armées quatre fois plus nombreuses que par le passé , lit des armements maritimes, recula et fortifia les frontières, porta la- puissance du royaume à un degré inouï jusqu’alors '. Mais ces germes de

1 Aussi désirait fort que en ce royaulmc Ton u sa st d'une coustumc , d’un poix et d'une mesure, et que toutes ces coustumes fussent mises en françois dans ung beau livre- (Méui. de Philippe de Commynes, t. II , p. aog.) — V ous sçavez bien le désir que j'ai de donucr ordre au fait de la justice et de la police du royaume, et, pour ce faire, il est besoin d'avoir la manière et les coutumes des autres pays ; je vous prie que vous envoyez quérir devers vous le petit Fleurcntin pour sçavoir les coutumes de Fleurence et de Venise , et le faites jurer de tenir la chose secrettc, afin qu’il vous le die mieux et qu’il le mette bien par écrit... (Lettre au sieur Dubouchage, Hist. de Louis XI pur Duclos, t. III, p. . * 1 9 - ) #

— Voyez l’ordonn. du mois de sept. 1471 sur les mines, et celle dn mois d'avril 1483 sur le même objet. (Rec. des Ordonn. des rois de France , t. XVII , p. 446 ; et t. XIX , p. io5). — Les ordonnances de Louis XI sont remarquables par une grande vigueur de rédaction ; il est probable qu’il les dicta lui-même. — Mais ung bien avoit en luy nostre bon maistre : il ne meltoit rien en trésor, il prenoit tout et despendoit tout. H feit de grans ediflices à la fortifficatinn et deffense des villes et places de son royaulme, et plus que tous les aultres roys qui ont esté devant hiy. (M< »m. de Philippe de Commynes, t. II, p. *440 — Voy. l’Hist. des ducs de Bourgogne parM.de Garante, t. XII,p.i57ct suiv.

Digilized-by

INTRODUCTION

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prospérité ne devaient fructifier que dans l’avenir ; le présent était lourd et sombre; les impôts croissaient sans mesure; le prince qui semait pour le peuple et se faisait peuple fut impopulaire. Il fit beaucoup souffrir et souffrit beaucoup lui-même dans sa- vie de travaux, de ruses, de craintes, d’expédients, de soucis continuels'. La bourgeoisie, dont les privilèges municipaux étaient la seule chose ancienne qu’il ménageât, lui fut fidèle sans l’aimer. Ses grandes vues, ses pensées de bien public, les nouveautés qu’il méditait ne touchèrent que le petit nombre de ceux qui les apprirent de sa bouche et qui étaient capables de les juger. L’opinion du temps n’a rien aperçu de ces choses, mais en revanche elle a saisi au vif dans Louis XI le portrait de l’homme extérieur, cette figure railleuse et sinistre que la tradition conserve , et impose encore à l’histoire.

Quelque salutaire que soit par intervalles, dans la vie des nations, le despotisme d’un homme supérieur, il est rare que son action prolongée n’amène pas chez les contemporains une fatigue extrême qui les fait rentrer avec joie sous le gouvernement des esprits ordinaires, ou dans les hasards de la liberté politique. La mort de Louis XI parut une délivrance universelle et fut suivie de la convocation des états généraux du royaume. Ce fut le 5 janvier

* Davantage il sçavoit neutre point aymé de gratis personosiges de son royaulme, ne de beaucoup de menuz : et si a voit plus chargé le peuple que jamais roy ne feit, combien qu'il cust bon vouloir de les deacharger, comme j’ay dict ailleurs. (Mcra. de Philippe de Commynes, t. II, p.

aa$.) — Je croy que, si tous les bons jours qu'il a eux en sa vie, esquelz il a eu plus de joye et de plaisir que de travail ei d’ennuy, estaient bien nombres f qu’il s’y en trouveroit bien vingt de peine et de travail contre ung de plaisir et d’ayse. (Ibid., p. a; 7.)

INTRODUCTION

1484 que se réunit cette assemblée, à qui était remis d’un commun accord le pouvoir de juger souverainement l’œuvre du dernier règne , d’en condamner ou d’en absoudre les actes, de faire et de défaire après lui'. Jamais à aucune tenue des trois états les conditions d’une véritable représentation nationale n’avaient été aussi complètement remplies; toutes les provinces du royaume, langue d'Oil et langue d’Oc , se trouvaient réuniesdans une seule et même convocation ; l'élection, pour les trois ordres, s'était faite au chef-lieu de chaque bailliage , et, au sein des états , la délibération eut lieu, non par ordres, mais par tête, dans six bureaux correspondant à autant de régions territoriales. Jamais aussi , depuis l'assemblée de i356, la question du pouvoir des états n’avait été si nettement posée et si hardiment débattue. 11 y eut des éclairs de volonté et d'éloquence politiques, mais tout se passa en paroles qui ne purent rien, ou presque rien, contre les faits accomplis. On eut beau vouloir en quelque sorte elfacer le règne de Louis XI , et reporter les choses au point où Charles VU les avait laissées en mourant ; l'impulsion vers la centralité administrative une et absolue était trop forte, et de ces discussions pleines de vie et d’intérêt <îans le journal qui nous en reste, il ne résulta de fait que quelque tempérament, des promesses et des espérances bientôt démenties’.

' Fâvrbit quidem rex et annuel vestris coosiliis; nec favebit modo, ventra etiam quæsibi reguoque dixcritis utâlia, »iimmo studio curabit exequi, servare defensareque. (Discours du chancelier Guillaume de Rochcfort, Journal des états généraux

tenus à Tours en 1484 , sous le règne de Cluirles VIII, rédige en latin par Jean Masculin , édit, de M. Bcrnicr , p. 54.)

• Voyez le Journal des états généraux tenus à Tours en 1484, texte et appendices.

• INTRODUCTION

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Parmi les discours prononcés dans cette assemblée, il en est un qu’on ne peut lire aujourd’hui sans étonnement, car il contient des propositions telles que celles-ci : « La royauté est un office , « non un héritage — C’est le peuple souverain qui dans l’ori- « gine créa les rois — L’Etat est la chose du peuple; la souve- « raineté n’appartient pas aux princes, qui n'existent que par le « peuple — Ceux qui tiennent le pouvoir par force ou de toute « autre manière sans le consentement du peuple sont usurpateurs « du bien d’autrui — En cas de minorité ou d’incapacité du «prince, la chose publique retourne au peuple, qui la reprend « comme sienne — Le peuple , c’est l’universalité des habitants « du royaume ; les états généraux sont les dépositaires de la vo- « lonté commune — Un fait ne prend force de loi que par la «sanction des états, rien n'est saint ni solide sans leur aveu'. » Ces maximes , d’où devaient sortir nos révolutions modernes ,

eam rjuidein résumai, velut suai» — Pupuluni autrui appelle», non plebcra , nec alios tantum hiijus regni suhditos, sed o ni nés rujusque status, adeo ut statuuni generalium nominc etiara complecti principes arbitrer, nec aliquoa excludi qui

regnutn habitent Cum intelligatis vos

universorum statuuni regni legalos, et procuratorcs doclos, et omnium voluntatem rcstris in manibus esse — Robur rnim tutu facta pneterita capere rcor, quum status ea probaverint, ncc aLiquid sancte solideque subsister?, quod lit in* vitis aut inconsullis statibus. (Journal des états généraux tenus à Tours en 1484»

p. 146, 148 et i5o.)

' Regnum dignitas est, non bzrcditas — Historiir pnedicant , et id a majorihus accepi , initio domini rcrum populi suffragio reges fuisse creatos — Nonne rrebro legistis rcmpublicam rem populi esse Quomodo ab asseutatoribus

tota principe tribuitur potestas a populo ex parte facto? — Vobis probatüra esse velim rempublicam rem populi esse et regibus ab co traditam , eosquç qui , vi vd alias, nullo populi consensti eam abuere , tvranno* creditos et aliène rei invasorcs. Constat autem regem nostrum rempublicam per se disponcre non

posse Oportet propterca ut ad popu-

Inm redeat, liujus rei donatorcm, qui

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furent proclamées alors , non par un mandataire des classes plébéiennes, mais par un gentilhomme, le sire de la Roche, député de la noblesse de Bourgogne; elles n’étaient autres pour lui que ses traditions de caste rendues généreuses par une raison élevée et par quelque notion de l’histoire grecque et romaine. Mais les traditions du tiers état ne lui disaient rien qui pût le conduire à un pareil symbole de foi politique; il était encore trop près de ses origines, trop attaché à ses errements héréditaires. Il laissa passer les principes qui, trois siècles après, devinrent son arme dans la grande lutte révolutionnaire, et il ne se passionna que pour le redressement de griefs matériels et pour la question des taxes permanentes et arbitraires. C’est sur ce point seulement que fut soutenu par les députés de la roture le droit des états généraux, que d’autres posaient connue libres et souverains en toute matière \

Le mouvement politique de 1357 n était plus possible en 1484;

il avait eu pour principe l’esprit de liberté municipale à son plus haut degré d’énergie. Le rêve d’Étienne Marcel et de ses amis était une confédération de villes souveraines ayant Paris à leur tète, et gouvernant le pays par une diète sous la suzeraineté du roi. Or , ce vieil esprit de la bourgeoisie française avait graduellement disparu pour faire place à un autre moins ardent, moins désireux de droits locaux et d’indépendance personnelle que

1 Haecetiam illoa liquido rcfellunt, qui, sire de la Roche, Journal des étal» génêrlun taxât levandorum tributorum, non al* raux tenu» û Tours en 1484 , p. i5o.) — tenus opéra vel finis gratis , convcntio- Utlibcram statu uni potestatem intclligere nein indictam arbitrantur. (Discours du ac tueri vclinL (Ibid., p. 140.)

INTRODUCTION

d’ordre public et de vie nationale. Aux états de 1 484 ,1e bureau où votaient les députés de Paris fut le premier à faire des concessions qui obligèrent l’assemblée à élever le taux de la somme d’argent qu’elle avait résolu d’accorder. En tout les représentants de la bourgeoisie , autant qu’on peut distinguer leur part dans des résolutions votées par tête et non par ordre , s’attachèrent aux choses purement pratiques et d’intérêt présent. On ne les vit point, comme l’échevinage et l’Université de Paris en i4t3, présenter un système nouveau d'administration ; le règne de louis XI n'avait rien laissé à concevoir en ce genre d'important ni de possible. Il n’y avait plus qu’à glaner après lui, ou qu’à détendre les ressorts du gouvernement qu’il avait forcés sur tous les points, qu’à demander l’accomplissement de ses projets restés en arrière et la guérison des maux qu'il avait causés par la fougue et les inadvertances de sa volonté absolue. Les principaux articles du chapitre du tiers état dans le cahier général des trois ordres furent : la diminution des impôts et la réduction des troupes soldées, la suppression delà taille comme taxe arbitraire, la reprise des portions aliénées du domaine royal, la mise en vigueur des actes garantissant les libertés de l'église gallicane, et la rédaction par écrit des coutumes, qui devait être un premier pas vers l’unité de loi '.

L’assemblée de i484 eut soin de ne voter aucun subside qu'à titre de don et d’octroi. Elle demanda la convocation des états généraux sous deux ans, et elle ne se sépara qu’après en avoir

1 Vnjei le journal des états généraux tenus U Tours en 1484, appendice n' 1.

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