‹ Recueil des Monuments Inedits de l'Histoire du Tiers EtatChapitre 37 sur 273 · CL1VI · texte numérisé non relu

CL1VI

INTRODUCTION

comme ordre privilégié, ne suit pas en politique une direction nette; tantôt ses votes sont pour le droit commun, la cause plébéienne, le dégrèvement des classes pauvres et opprimées ; tantôt, lié à la cause nobiliaire, il demande le maintien de droits spéciaux et d’exemptions abusives. Dans les questions de bien-être général, d'unité administrative et de progrès économique, il montre que la tradition des réformes ne lui est pas étrangère, qu’il n’a rien d'hostile au grand mouvement qui , depuis le xuC siècle, poussait la France, par la main des rois unis au peuple, hors des institutions civiles du moyen âge. En un mot, ses sympathies évangéliques, jointes à ses sympathies d’origine, le rapprochent du tiers état dans tout ce qui n’affecte pas ses intérêts temporels ou l’intérctspirituel et les prétentions de l'église. C'est sur ce dernier point , sur les questions du pouvoir papal , des libertés gallicanes, de la tolérance religieuse, du concile de Trente et des jésuites, et presque uniquement sur elles qu’un sérieux désaccord se rencontre dans les cahiers du tiers et de l’ordre ecclésiastique Mais, entre les deux ordres laïques, la divergence est complète ; c'est un antagonisme qui ne se reliche qu i de rares intervalles, et qui, vu du point où nous sommes placés aujourd'hui, présente dans les idées , les moeurs et les intérêts, la lutte du passé et de l’avenir. Le cahier du tiers état de ifiiô est un vaste programme de réformes dont les unes furent exécutées par les grands ministres du xvn* siècle, et dont les autres se sont

' 1-es concessions faites là-dessus par U du cierge dans sa querelle avec le lier* noblesse furent ce qui lui gagna l'alliance état.

cuivn

fait attendre jusqu'aux jours de 1789; le cahier de la noblesse, dans sa partie essentielle, n’est qu’une requête en faveur de tout ce qui périssait ou était destiné à périr par le progrès du temps et de la raison. Ce sont des choses déjà dites pour la plupart aux précédents états généraux, mais accompagnées, cette fois, d’un emportement de haine jalouse contre les officiers royaux , et, en général , contre la classe supérieure du tiers état La noblesse ne se borne pas à défendre ce qui lui restait de privilèges et de pouvoir, elle veut rompre les traditions administratives de la royauté française, replacer l’homme depée sur le banc du juge et supplanter le tiers état dans les cours souveraines et

* Sa Majesté n’aura, s’il lui plaist , aucun égard à tous le» articles qui lui seront présentes dans le» cahiers du tiers état, au préjudice de» justices des gentiishomme»,... attendu que ladite chambre s’étant trouvée composée pour la plus grande partie de lieutenants généraux et officiers aux bailliages, leur principal dessein n'a été que d’accroître leur autorité et augmenter leur profit au préjudice de ce que la noblesse a si dignement mérité. — Que Votre Majesté, considérant la désolation du pauvre peuple de» champs,.... duquel la misère est la ruine du clergé et de la noblesse, ordonne qu'à l'avenir il ne soit permis aux gens du tiers état de pouvoir faire imposer aucuns deniers pour quelque cause que ce soit, excepté ceux de Votre Majesté, sans le consentement du clergé et de la noblesse demeurant dans l’étendue du ressort où telle levée auroit à se faire. — Que tous droits et privilèges prétendus par les habitants de» villes de chasser aux

terres de Votre Majesté et des seigneurie' voisines de leur ville soient révoqué» et cassés, et défense à toutes personnes roturières et non nobles de porter barque buses ni pistolets, ni avoir chiens à chasser, ni autres qui n’ayent les jarrets coupés. — Que, pour régler le grand désordre qui est aujourd’hui parmi le tiers état qui usurpe la qualité et le* habits des damoiselles, Votre Majesté est très-humblement supplice que dorénavant il leur soit défendu d’en user ainsi , à peine de mille

écus d’amende. — Prescrire à chacun

état tel habit que par l’accoutrement ou puisse faire distinction de la qualité des personnes, et que le velours et satin soit défendu, si ce n'est aux gentilshommes.

(Cahier de la noblesse de i6i5, fol. a33, a !»4, aaq , a6a et 156.)

* Voy. dans le cahier de la noblesse l'article relatif à /‘état des baillis et sénéchaux, fol. 134.

INTRODUCTION

dans tous les postes honorables. Non-seulement elle revendique les emplois de la guerre et de la cour, mais elle demande que les parlements se remplissent de gentilshommes, et qu'il y ait |K>ur elle des places réservées à tous les degrés de la hiérarchie civile, depuis les hautes charges de l'Etat jusqu'aux fonctions municipales En outre, atin de s'ouvrir à elle-même les sources de richesse où la bourgeoisie seule puisait, elle demande de pouvoir faire le grand trafic sans déroger. Le tiers état s’oppose à cette requête; il veut que l’égalité soit maintenue dans, les transactions commerciales

Cette rivalité passionnée, qui donne tant d'intérêt à l'histoire des états généraux de ifii4) Tut pour eux une cause d'impuis-

• Que tous les prévôts des maréchaux , vice-bailli*. et vice-sénéchaux soient gentilshommes d'extraction, et qu'il soit enjoint à ceux qui uc seront de cette qualité de s’en de -faire dans trois mois, à faute de quoi la charge sera déclarée vacante et impétrablc. — Que les grand's maîtrises et maîtrises particulières des eaux et forêts ne soient données qu'à gentilshommes <T extraction. — Que le premier consul ou major des villes et bastilles sera pris du corps de la noblesse, à peine de nullité de l'élection qui pourrait être faite au contraire.— Que les deux trésorier* do France qui demeureront selon la suppression qui en est demandée, l'un soit gentilhomme de race, et ne puisse cîre d'autre qualité. — Que nul ne puisse être pourvu d'état de bailli ou sénéchal qui ne soit de robe courte gentilhomme de nom et d'arme*. — .

Remplissant vos cours souveraines de gentilshommes de race comme elles étoient anciennement, et pour le moins que le lier* des offices leur soit affecte. — ... Et d'autant qu'en vain on demanderait qu'il plût à Votre Migesté accorder la préférence aux nobles pour les charges des compagnies souveraines de votre royaume... — Qu'en tout corps de justice ou de finance le tiers des juges et officiers soient gentilshommes. (Cahier de la noblesse, ibid. , fol. 139, a3a, a33, a 3/*, 378 et 339.)

* L'interdiction réclamée par lui atteint non-seulement les gentilshommes, à cause de leur privilège, mais encore le* officiers royaux à cause de l’influence attachée à leur position. Voy. le cahier du tiers état, art. 161 , et le cahier de la noblesse, fol. ?3a.

Digitizec by-Cio«g[e

INTRODUCTION

sance. La coalition des deux premiers ordres contre le troisième , et les ressentiments qui en furent la suite, empêchèrent ou énervèrent toute résolution commune , et rendirent nulle l'action de l’assemblée sur la marche et l’esprit du gouvernement. Au reste, quand bien même la cour du jeune roi , composée des favoris de sa mère, aurait eu quelque amour du bien public, l'incompatibilité de vœux entre les ordres l'eût contrainte à rester inerte, car le choix d’une direction précise était trop difficile et trop hasardeux pour elle. Il eût fallu, pour tirer la lumière de ce chaos d’idées, un roi digne de ce nom, ou un grand ministre. Loin de chercher sincèrement une meilleure voie, la cour de Louis XIII n’eut à cœur que de profiter de la mésintelligence des états pour le maintien des abus et la continuation du désordre. De crainte qu’il ne survint une circonstance qui fît sentir à l'assemblée la nécessité du bon accord, elle pressa de tout son pouvoir la remise des cahiers, promettant d'y répondre avant que le congé de départ fût donné aux députés. Ceux-ci demandèrent qu'on leur reconnût le droit de rester réunis en corps d’états jusqu’à ce qu'ils eussent reçu la réponse du roi à leurs cahiers. C’était poser la question, encore indécise après trois siècles, du pouvoir des états généraux; la cour répondit d’une façon évasive; et, le a3 février ifii5, quatre mois après l’ouverture des états, les cahiers des trois ordres furent présentés au roi, en séance solennelle, dans la grande salle de l’hôtel de Bourbon '.

Le lendemain , les députés du tiers état se rendirent au cou-

* Vojr. la relation d« Flor. Rapine, ni' parl.,X)« étau généraux, eu., t. XVII, p. 75 et iuiv. r. I. »

vent des Augustins, lieu ordinaire de leurs séances; ils trouvèrent la salle dénieublée de bancs et de tapisseries, et leur président annonça que le roi et le chancelier lui avaient fait défense de tenir désormais aucune assemblée. Plus étonnés qu’ils n’auraient dû l’étre, ils se répandirent en plaintes et en invectives contre le ministre et la cour; ils s'accusaient eux-mêmes d’indolence et de faiblesse dans l’exécution de leur mandat ; ils se reprochaient d’avoir été quatre mois comme assoupis, au lieu de tenir tète au pouvoir et d'agir résolument contre ceux qui pillaient et ruinaient le royaume. Un témoin et acteur de cette scène l’a décrite avec des expressions pleines de tristesse et de colère patriotique : «L’un, dit -il, ee frappe la poitrine, avouant sa « lâcheté , et voudrait chèrement racheter un voyage si infrucc tueux , si pernicieux à l’état, et dommageable au royaume d'un « jeune prince duquel il craint la censure, quand l’âge lui aura « donné une parfaite connaissance des désordres que les états i n'ont pas retranchés, mais accrus, fomentés et approuvés. L'aui tre minute son retour, abhorre le séjour de Paris, désire sa mai- « son , voir sa femme et ses amis, pour noyer dans la douceur de « si tendres gages la mémoire de la douleur que sa liberté mourante

« lui cause Quoi, disions-nous, quelle honte, quelle confusion

«c à toute la France , de voir ceux qui la représentent en si peu * d’estime et si ravilis, qu’on ignore s'ils sont Français, tant s’en « faut qu’on les reconnaisse pour députés!... Sommes-nous autres « que ceux qui entrèrent hier dans la salle de Bourbon ' ? a Cette

' Relation de Flur. Rapine, 111* partie, p. 1x9-

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