‹ Recueil des Monuments Inedits de l'Histoire du Tiers EtatChapitre 46 sur 273 · CLXXX1X · texte numérisé non relu

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l’avenir de la France furent posés d’un commun accord : l’assiette de l’impôt doit être telle que les classes qui produisent et qui souffrent n’en soient pas grevées; — c’est dans l’industrie et le commerce qu’est le ressort de la prospérité nationale, on doit faire en sorte que cette carrière soit de plus en plus considérable et tenue à honneur; — il faut que la puissance de l’état ait pour base une armée permanente où les grades soient accessibles à tous , et qui répande l’esprit militaire dans les classes non nobles de la nation. Quant aux mesures promises ou réclamées, les principales eurent pour objet l’abaissement des dépenses de l’état au niveau des recettes, et la réduction des dépenses improductives au profit des dépenses productives; l’augmentation des forces maritimes en vue du trafic lointain; l’établissement de grandes compagnies de commerce et la reprise à l'intérieur des grands projets de canalisation ; la sécurité des gens de travail garantie contre l’indiscipline des gens de guerre par la sévérité de la police et la régularité de la solde; enfin, la démolition , dans toutes les provinces, des forteresses et châteaux inutiles à la défense du royaume'.

L’assemblée des notables se sépara le a4 février i6ay, et aussitôt une commission fut nommée pour rédiger en un même corps de lois les réformes nouvellement promises et celles qui devaient répondre aux cahiers des états de 1 61 4- En même temps la plus matérielle, et non la moins populaire de ces réformes.

• Voy. dans le» Recherches de Forbon- la déclaration du roi du Ier mars 1687. nais, 1. 1, p. io5, les extraits qu’il donne Des étals généraux , etc. , t. XV1IJ , p. 591 des résolutions de l’assemblée; voy. aussi et suiv.

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INTRODUCTION

la démolition des forteresses, cantonnements de la noblesse factieuse et de la soldatesque des guerres civiles, commença de s’exécuter. A chaque époque décisive du progrès vers l'unité nationale, ce genre de destruction avait eu lieu par l'autorité des rois; Charles V, Louis XI et Henri FV s’attaquèrent aux donjons pour mater l'esprit féodal ; en cela comme en tout , Richelieu fit faire un pas immense à l’œuvre de ses devanciers. Les mesures à prendre pour ce qu’on pourrait nommer l'aplanissement politique du sol français furent confiées par lui à la diligence des provinces et des municipalités , et , d'un bout à l'autre du royaume, les masses plébéiennes se levèrent pour abattre de leurs mains les murs crénelés, repaires de tyrannie ou de brigandage, que , de génération en génération , les enfants apprenaient à maudire. Selon la vive expression d’un historien patriote, « les villes coururent aux citadelles, les campagnes aux châteaux, chacun à sa haine Mais l'ordre, qui souvent marque la profondeur des sentiments populaires, présida à cette grande exécution que le pays faisait sur lui-même; aucune dévastation inutile ne fut commise, on combla les fossés, on rasa les forts, les bastions, tout ce qui était un moyen de résistance militaire; on laissa debout ce qui ne pouvait être qu’un monument du passé. . -

Pendant ce temps, la commission de réforme législative poursuivait sou travail sous la présidence du garde des sceaux, Marillac. Il en résulta l’ordonnance de janvier 1629, égale en mérite

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’ M. Henri Martin, Histoire de France, t. XII, p. 5*7.

l’VTRODUCTION.

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et supérieure en étendue aux grandes ordonnances du xvi* siècle. Ce nouveau code n'avait pas moins de quatre cent soixante et un articles. Il touche à toutes les parties de la législation : droit civil, droit criminel, police générale, affaires ecclésiastiques, instruction publique, justice, finances, commerce, armée, marine. Inspiré à la fois par le voeu national et par la pensée de Richelieu, il est empreint de cette pensée, quoique le grand ministre ait dédaigné d'y prétendre aucune part , et que l'opposition du parlement, soulevée contre cette œuvre de haute sagesse, y ait, dans un sobriquet burlesque , attaché un autre nom que le sien

L’ordonnance, ou plutôt le code de 1639, eut pour but de répondre à la fois aux demandes des derniers états généraux et à celles de deux assemblées de notables \ Parmi les dispositions prises d’après les cahiers de i6i5, la plupart fuient puisées dans celui du tiers état; je n'en ferai point l'analyse, j’observerai seulement qu’en beaucoup de cas la réponse donnée reste en arrière ou s'écarte un peu de la demande. On sent que le législateur s’étudie à concilier les intérêts divergents des ordres, et qu’il veut borner la réforme à de certaines limites. Si la sup-

* Les gêna de robe affectèrent de ridiculiser l'ordonnance de 1639 60 l'appelant Code AficAou, du préaotn de son rédacteur, le garde des sceaux Michel de Marillac. — Voy. sur l’opposition parlementaire à cette ordonnance, les Mémoires du cardinal de Richelieu , collecL Micbaud et Potijoulat, a* série, t. VII, p. 5*7 et suiv.

* Celle de 1617 dont je n'ai pas fait mention, et celle do x6a6. — - Ordonnance sur les plaintes des états assembles à Paris en 1614, et de l'assemblée des notables renais à Rouen et à Paris en 1617 et 1636. Rec. des ont. lois françaises, t. XVI,

INTRODUCTION

pression des banalités sans titre et des corvées abusives est accordée au tiers, il n’est point répondu à son vœu pour l'affranchissement des main-mortables Le temps des campagnes libres n 'était pas venu , celui des villes libres était passé. Ce n’est <|u'en termes évasifs que l’ordonnance répond à la demande d'émancipation du régime municipal , et elle décrète spontanément l’uniformité de ce régime; elle veut que tous les corps de ville soient réduits, autant que possible, au modèle de celui de Paris’. A ces tendances vers l’unité, elle en joint d’autres non moins fécondes pour le développement national. Elle introduit dans l’armée le principe démocratique par la faculté donnée à tous de s'élever à tous les grades ; elle relâche pour la noblesse les liens qui , sous peine de déchéance, l'attachaient à la vie oisive; elle attire la haute bourgeoisie de l'ambition des offices vers le commerce ; elle invite la nation tout entière à s'élancer dans les voies de l’activité industrielle. Voici le texte de trois de ses articles :

« Le soldat par ses services pourra monter aux charges et

1 Ordonnance de 1619, art. ao6 et *07.

— Voy. plus haut, p. clxiv , l’analyse du cahier de 161 5.

* ... Ordonnons que les élections des prévôts des marchands, maires , êcbevms, capiton]*, jurât*, consuls, procureurs, syndics, ... et autres charges des villes se* roui faites ès manières accoutumées, sans brigues et monopoles, des personnes plus propres et capables à exercer telles charges pour le bien de notre service, repos et

sûreté desdites villes. . . . Et afin de main* tenir nos sujets avec plus d'ordre et de tranquillité , voulons et ordonnons que les corps et maisons de ville et la manière de leurs assemblées et administration, en tout notre royaume, soient, autant que faire se pourra, réduites à la forme et manière de celle de notre bonne ville de Paris... . (Ordonn. de 1629, art. 41 a.) — Voy. plus haut, p. cixv.

DigitirsaByGnrrgte

INTRODUCTION

« offices des compagnies , de degré en degré , jusques à celui de « capitaine, et plus avant s’il s’en rend digne

« Pour convier nos sujets de quelque qualité et condition

* qu’ils soient de s’adonner au commerce et trafic par mer, et « faire connoître que notre intention est de relever et faire « honorer ceux qui s’y occuperont , nous ordonnons que tous «gentilshommes, qui, par eux ou par personnes interposées, «entreront en part et société dans les vaisseaux, denrées et «marchandises d’iceux, ne dérogeront point à noblesse.... Et « que ceux qui ne seront nobles, après avoir entretenu cinq ans «un vaisseau de deux à trois cents tonneaux , jouiront des pri- « viléges de noblesse , tant et si longuement qu’ils continueront «l’entretien dudit vaisseau dans le commerce, pourvu qu’ils « l’ayent fait bastir en notre royaume et non autrement : et en

* cas qu’ils meurent dans le trafic, après l’avoir continué quinze « ans durant, nous voulons que les veuves jouissent du même « privilège durant leur viduité comme aussi leurs enfants, pourvu «que l’un d’entr’eux continue la négociation dudit commerce « et l’entretien d'un vaisseau par l'espace de dix ans. Voulons en « outre que les marchands grossiers qui tiennent magasins sans « vendre en détail ou autres marchands qui auront esté esche- « vins, consuls ou gardes de leurs corps, puissent prendre la « qualité de nobles , et tenir rang et séance en toutes les assem- « blées publiques et particulières immédiatement après nos lieu- « tenants généraux , conseillers des sièges présidiaux , et nos

' Ordonnance de 16*9, art. 119.

CÏCIV

INTRODUCTION

« procureurs généraux esdits sièges, et autres juges royaux qui « seront sur les lieux

« Exhortons nos sujets qui en ont le moyen et l’industrie de « se lier et unir ensemble pour former de bonnes et fortes com- « pagnies et sociétez de trafic, navigation et marchandise, en la « manière qu’ils verront bon estre. Promettons les protéger et a desfendre, les accroître de privilèges et faveurs spéciales, et « les maintenir en toutes les manières qu’ils désireront pour la « bonne conduite et succès de leur commerce *. »

Tout ce qui était possible en fait d’améliorations sociales au temps de Richelieu fut exécuté par cet homme dont l'intelligence comprenait tout, dont le génie pratique n’omettait rien, qui allait de l’ensemble aux détails, de l'idée à l’action avec une merveilleuse habileté. Maniant une foule d’affaires grandes et petites en même temps et avec la même ardeur, partout présent de sa personne ou de sa pensée, il eut à un degré unique l’universalité et la liberté d'esprit- Prince, de l’église romaine, il voulut que le clergé fût national ; vainqueur des calvinistes, il ne frappa que la rébellion, et respecta les droits de la conscience’; enfant de la noblesse et imbu de son orgueil, il agit comme s’il eût reçu mission de préparer le règne du tiers état. I>a fin dernière de sa politique intérieure fut ce qui faisait grandir et tendait à déclasser la bourgeoisie, ce fut le progrès du commerce et le progrès des lettres, le travail, soit de l'esprit,

1 Ordonn. de 1619, art. 45a. 1629, l'édit de Nantes fut confirmé et juré

• Ibid. , art. 439. solennellement par le roi.

1 Aux termes du traité d'Alais, *8 juin

INTRODUCTION

soit de la main. Richelieu ne reconnaissait au-dessous du trône qu’une dignité égale à la sienne, celle de l'écrivain et du penseur; il voulait qu’un homme du nom de Chapelain ou de Gombauld lui parlât couvert. Mais, tandis que par de grandes mesures commerciales 'et une grande institution littéraire*, il multipliait pour la roture, en dehors des oflices, les places d’honneur dans l’état , il comprimait sous le niveau d’un pouvoir sans bornes les vieilles libertés des villes et des provinces. États particuliers, constitutions municipales, tout ce qu’avaient stipulé comme droits les pays agrégés à la couronne , tout ce qu’avait créé la bourgeoisie dans son âge héroïque, fut refoulé par lui plus bas qne jamais. Il y eut là des souffrances plébéiennes, souffrances malheureusement nécessaires, mais que cette nécessité ne rendait pas moins vives, et qui accompagnèrent de crise en crise l'enfantement de la centralisation moderne.

Quant à la politique extérieure du grand ministre, cette partie de son œuvre, non moins admirable que l’autre, a de plus le singulier mérite de n’avoir rien perdu par le cours du temps et les révolutions de l’Europe, d’être pour nous, après deux siècles, aussi vivante, aussi nationale qu’au premier jour. C’est la politique même qui , depuis la chute de l’empire et la résurrection de la France libérale , n’a cessé de former, pour ainsi dire, une part de la conscience du pays ; c’est celle que la nation de-

1 Voy. les lettres patentes de janvier

i635 pour l'établissement de l’Académie

française; les lettres de création de la

charge de surintendant de la marine et de

la navigation, octobre i6»6; tes lettres

de juillet et novembre *634, *t l’édit de mars 164a, pour la formation et le soutien d’une compagnie des Indes occidentales, Bec. des ane. fou franc., t, XVI, p. 4«8, 194 , 4<>9» «* 1 * * * 5*o.

INTRODUCTION

mandait avec instance et avec menace à deux régimes qu'elle a brisés, celle que dans sa pleine liberté d’action elle veut pratiquer désormais. Le maintien des nationalités indépendantes, l'affranchissement des nationalités opprimées , le respect des liens naturels que forme la communauté de race et de langue, la paix et l'amitié pour les faibles, la guerre contre les oppresseurs de la liberté et de la civilisation générales, tous ces devoirs que s’impose notre libéralisme démocratique furent implicitement compris dans le plan de conduite au dehors dicté à un roi par un homme d'état dont l'idéal au dedans était le pouvoir absolu Sur la question des droits de la France à un agrandissement qui lui donne ses frontières définitives, question souvent posée depuis trois siècles et aujourd’hui encore pendante, Henri IV disait : « Je veux bien que la langue espagnole demeure à « l'Espagnol, l’allemande à l'Allemand , mais toute la française a doit être à moi'. » Un contemporain de Richelieu, peut-être l'un de ses confidents, lui fait dire: « Le but de mon ministère * a été celui-ci : rétablir les limites naturelles de la Gaule, iden- « tifier la Gaule avec la France, et partout où fut l’ancienne

' Il est curieux de voir dans quels termes de dévouement à la cause de l'émancipation européenne lui-méme parle de son intervention dans les affaires de lltalic, de l’Allemagne et des Pays-Bas. A chaque événement militaire ou diplomatique, ii s'agit d'affranchir un prince ou un peuple de l 'oppression des Espagnols , de la tyrannie de la maison d’Autriche f de la terreur causée par V avidité insatiable de cette maison ennemie du repos de la chrétienté t

d’arrêter ses usurjtatkms, de lui faire rendre ce qu’eUe a usurpé en Suisse ou en Italie , de garantir toute l’Italie de son injuste oppression , de veiller au salut de toute l’ Italie , de sauver et d’assurer contre l’Autriche les droits des princes de l'empire. (Testament politique du cardinal de Richelieu, impartie, chap. x#r, p.9, 10, 14, x5, 18, a/,, a5 et a6.)

* Histoire du règne de Henri le Grand, par Mathieu, 1. 11, p. 444*

INTRODUCTION

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* Gaule constituer la nouvelle » De ces deux principes combinés ensemble et se modérant l’un l'autre, sortira, quand les temps seront venus, la fixation dernière du sol français possédé par nous à titre légitime et perpétuel , au nom du double droit de la nature et de l’histoire.

[.a conception d'un nouveau système politique de l’Europe fondé sur l’équilibre des forces rivales, et où la France exerçât, non à son profit mais pour le maintien de l’indépendance commune, l’ascendant ravi à l’Espagne, cette conception de Henri le Grand, évanouie à sa mort comme un rêve, fut exécutée par Richelieu à force de négociations et de victoires. Quand le ministre de Louis XIII mourut épuisé de veilles patriotiques *, l’ouvrage était presque à sa fin; une habile persévérance, jointe à d 'éclatants faits d'armes *, amena , en moins de cinq ans , l'acte fondamental de la réorganisation européenne, le glorieux traité deWestphalie1. Cette partie de l'œuvre du grand homme d'état, sa politique extérieure, voilà ce qui de son temps fut le mieux compris, ce qui parut aux esprits élevés beau sans mélange1;

1 Hic ministerii met scopus , restituera Galliv limites, quos nature præûxit, .... confundcre Gai liant cum Francia , et ubicuroque fuit antiqua Gallia, ibi restaurare novam. ( Testa mentum politicum, ap. Pétri Labbe Elogia sacra, etc. , ed. 1706, p. *53 et suiv.) — La pièce qui renferme ces mots remarquables, et qui parut moins d’un an après la mort du cardinal est une amplification incrustée, selon toute apparence, de paroles textuellement recueillies de sa bouche. Richelieu aimait à s'épan-

cher avec scs amis; il dictait beaucoup à ceux qui l’entouraient, et, comme on l’a vu de Napoléon, des personnes curieuses prenaient note de ses entretiens.

* Le 4 décembre 164 a.

s Les victoires de Rocroi , de Nordlingen et de Lens.

< Signé à Munster le a4 octobre 1648.

5 Voiture, dans l’une de ses lettres, se place, pour juger Richelieu encore vivant, au point de vue de la postérité ; « Lors- « que , dans deux cents ans , ceux qui

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