‹ Recueil des oraisons funebres prononcees par feu messire Esprit Flechier, eveque de NimesChapitre 10 sur 16 · CHANCELIER DE FRANCE · texte numérisé non relu

CHANCELIER DE FRANCE

Prononcée dans 1 église de Ihôtel royal des Invalides, le a a mars 1686.

Vaque in seneetutem permansit ei virtus , ut aa<?enderet iu exceisom terrae locum; et sera en ipsius obtinuit kaereditatem, ut vidèrent orone* filii Israël, quia bonum est obsequi sancta Deo.

Sa vertu s'est soutenue jusqu % â la vieillesse; elle Fa fait monter aux lieux élevés de la terre : sa postérité a recueilli son héritage, afin que les en/ans a* Israël connoissent qtiïl est ban aVobéir au Dieu saint. Au livra de rEcclcs. c. 46.

A q«*i dessein, Messieurs, ètes-vous assemblés ici, et quelle idée avez-vou* de mon ministère f Viens-je vous ébiouîr de l'éclat de* honneurs et

Uigitizeo by

. àe M. le Chancelier le Teltier. 17 1

des dignités de la terre, et venez- vous interrompre ici l'attention que vous devez aux saints mystères , pour nourrir votre esprit du récit spécieux d'une félicité mondaine? Attendez- vous qu'au lieu d'exciter votre piété par des instructions salutaires , j'irrite votre ambition par des vaines représentations des prospérités de la viel Oserois-je à la vue de ce tombeau , fatal écueil des grandeurs humaines, à la face de ces autels, demeura sacrée de Jésus-Christ anéanti , louer les vanités du siècle, et dans un jour de tiistesse et de deuil y étaler à vos jeux l'image flatteuse des faveurs et des joies du monde l

Dans l'éloge que je fais aujourd'hui de trèshaut et puissant seigneur, messire Michel le Tellier, ministre d'état , chevalier, chancelier de France, j'envisage , non pas sa fortune , mais sa vertu; les services qu'il a rendus; non pas les i places qu'il a remplies ; les dons qu'il a reçus du ciel, non pas les honneurs qu'on lui a rendus sur la terre; en un mot, les exemples que votre raison vous doit faire suivre , et non pas les grandeurs que votre orgueil pourroit vous faire désirer.

Ce n'est pas, Messieurs, que je veuille blâmer ici ces ministères honorables où la providence de Dieu l'avoit élevé, qui sont les fruits de la réputation et du mérite. Je sais que son crédit n'a fiait qu'autoriser sa probité , que ses grands emplois ont servi de moyen et de matière à ses bonnes œuvres ; et que nous devons à ses dignités ce caractère singulier d'une vie simple dans sa sagesse, modeste dans son élévation, tranquille dans rembarras et le tumulte des affaires, uniforme dans ses conditions différentes, toujours louable , toujours utile , et toujours , quelque bonheur qui l'accompagnât , plus heureux pour le public que pour lui-même.

il est vrai que le ciel a rempli ses désirs , e£

17a Oraison fyhdbr*

qu'il a eu pour ainsi dire , la destinée des Patriarches : eette plénitude de jours qui consomme la prudence de l'homme juste: cette suite de bons «uccès , que le temps et la fortune , qui changent tout, n'ont osé troubler: ces richesses innocentes qui ont entretenu son honnête et frugale opulence': cet esprit, qui malgré le poids des années et des affaires , a conservé sa force et sa vigueur dans les ruines même du corps: cette gloire qu'il a maintenue et qu'il a vu renaître en ses enfans, de génération en génération : cette mort dans la paix et dans l'espérance du Seigneur, qu'il a regardée comme la fin de son travail et le terme de son pèlerinage.

Ce sont-Ià les récompenses visibles de la vertu , mais ce n'est pas la vertu même. Ce sont les bénédictions de l'ancienne loi , non pas les grâces de la nouvelle. Je m'arrête à cette vertu persévé- , rante et continuée, suivant les paroles de mon texte , et viens vous montrer par quels emplois le ciel a voit préparé ce grand nomme , par quelles voies il l'a conduit , par quels secours il l'a soutenu dans les dignités éminentes; et recueillir £n sa personne la fidélité d'un sujet, la sagesse d'un ministre d'état , la justice d'un chancelier. Fasse l'esprit divin que la religion règne dans mon discours , et que les enfans de ce siècle apprennent aujourd'hui de moi la prudence des #nfans de lumière.

Dans ce royaume spirituel de Jésus-Christ, il y a des vocations différentes : les uns dans la Retraite et dans le silence , opèrent en secret leur propre salut; les autres dans l'action et dans des offices publics de religion, travaillent au salut de leurs frères , conduisent la maison de Dieu, et sqnt les ministres de Jésus-Christ pour l'utilité de son Eglise. Ainsi dans les royaumes temporels, (a proviOtoce divine, qui par d'iuyisibUs ressqrts

de M. le Chevalier le Temer. ff9

conduit les hommes à ses fins » resserre W Cœtrr des uns 4 et les retient dans les born*** étroites d'une administration domestique ; ètère l'esprit des autres pour en faire fies juges dtl les conducteurs de son peuple» et pour aider de Téùrs conseils les souverains qui le gouvernent. Le Seigneur en fait de serviteurs fidèles , les guide lui-même dans les sentiers de la justice , et leur révèle peu & peu les secrets de la sagesse.

C'est ainsi qu'il forma cet habile et fidèle ministre , dont von* honorez ici la mémoire. La bonté du naturel prévint en lui les soins de l'éducation. L'étude, le génie , les réflexions fortifièrent bientôt sa raison. On vit dans une grande jeunesse ce qu'on trouve à peine dans un âge plus avancé , de la régularité et de la retenue. Son esprit parut, et par ce crue sa vivacité ea produisoit, et par ce qu'en cachoit son jugement et sa modestie. Un air doux et insinuant lui attiroit l'estime et la confiance : et je ne sais quoi d'honnête et d'heureux répandu dans ses actions et sur son visage , laissoit voir dans le caractère de sa. vertu le présage de sa fortune.

La première passion qu'il eut, fut celle de se rendre utile ; et comme il étoit né dans le sein même de la magistrature , et qu'il avoit devant les yeux l'image de l'équité et de la réputation de ses pères, il eut dessein d'entrer dans une de ces compagnies célèbres où règneut l'honneur et l'intégrité, et où s'exercent, non pas les jugemens des hommes, mais ceux de Dieu , selon le langage des Ecritures (i). Il s'instruisit de ses devoirs ; il consulta les oracles de la. jurisprudence ; et dans ces tribulations domestiques qu'attirent d'ordinaire sur les enfans , un père mort , une mère veuve, contraint de défendre les droits

(i) II. Par. 19. 67.

£74 Oraison funèbre

de sa succession contre des prétentions illégitimes, il se fit de l'ennuyeuse poursuite de son affaire , une étude louable de sa vocation. 11 apprit par ses propres peines à compatir à celles des autres. 11 discerna les raisons de la bonne cause d'avec les préventions et les artifices de la mauvaise. Il vit ce que prescrivent les lois , ce que la chair I •t le sang inspirent; et tirant de la conduite de ses juges des enseignemeus pour la sienne , il apprit en soutenant son propre droit, à conserver celui des autres; et la justice qu'il demandoit, lui fit connoitre la justice qu'il devoit rendre»

Avec cette disposition, il entra dans le grand conseil. La connoissance des affaires , l'application à ses devoirs, l'éloîgnement de tout intérêt le firent connoitre au public, et produisirent cette première fleur de réputation qui répand son odeur plus agréable que les parfums (i), sur tout le reste d'une belle vie. Les plaisirs ne troublèrent pas la discipline de ses mœurs , ni l'ordre de ses exercices. Il joignit à la beauté de l'esprit et au zèle de la justice , l'assiduité du travail , et méprisa ces ames oisives qui n'apportent d'autre préparation à leurs charges , que celle de les avoir désirées ; qui mettent leur gloire à les acquérir, non pas à les exercer ; qui s'y jettent sans discernement et s'y maintiennent sans mérite; et qui n'achètent ces titres vains d'occupation et de dignité , que pour satisfaire leur orgueil, et pour honorer leur paresse. '

Les sollicitations de ses amis, et les conjono tures du temps le poussèrent bientôt dans un autre emploi , qui le faisant l'homme du Roi dans line grande juridiction , donna plus d'étendue à sa vertu, et plus de matière à sa gloire. C'est là que chargé de la protection des lois et des polices

(0 Eccl. 7^ »•

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humaines , au milieu d'un conflit tumultueux do grands et de petits intérêts qui divisent 'les citoyens, il réprimoit la licence des uns, relevoit la foiblesse dos autres; et de son équitable tribu* nal, à Pépreuve 'des importunités , au-dessus des passions qui l'environnent , il poursuivoit le cri* me, armé du glaive de la justice , et couvrent l'innocence du bouclier des lois et de l'autorité rojale.

La douceur naturelle de son esprit ne faisoit qu'augmenter le respect qu'on avoit pour lui» Quel malheureux n'espéroit pas, en l'abordant » du secours ou de la pitié f La bonne cause perditelle jamais devant lui la confiance et la liberté qui lui est due ? À qui refusa-t-il jamais le temps et la patience de l'écouter? Le vit on rebuter un pauvre , et mépriser sa propre chair , comme parle le Prophète (1) ? Qu'il étoit éloigné de ceux qui, joignant à la sévérité de Icur^profession la rudesse de leur humeur, affligent les pauvres do Jésus-Christ, et désespèrent , par leur dureté, des misérables qui ne gémissent déjà que trop sous le poids de lour mauvaise fortune , qui craignent plus leurs juges que leurs parties, et qui regardent le mépris qu'on a pour eux, comme un avantcoureur de l'injustice qu'on va leur faire !

Mais Dieu le destinoit à de plus nobles fonctions , et vouloit approcher des Rois une tête aussi capable de les servir. 11 s'élève et se (ait admirer dans le conseil. Que croiriez-vous, Messieurs , de ces changemens et de ces accroissemens de gloire , si sa modération ne vous étoit aussi connue que sa fortune? Ne vous figurez pas de ces élévations soudaines, que produit quelquefois dans les Etats l'heureuse ambition des sujets, ou l'aveugle faveur des Princes. Ne peusez pa$

(1) Carnem tuant ne djspererîs. haïe 58.

l j6 Oraison funèbre

h cette impatience téméraire de la plupart deâ jeunes gens , moins occupés des charges qu'ils p nt , que de celles qu'ils n'ont pas , qui se dispensent de l'ordre du temps et de la raison 9

Ïour monter précipitamment aux premiers triunaux du royaume, comme si l'honneur pou* voit s'acquérir sans travail, et la sagesse sans expérience.

Souvenez-vous plutôt de la sainte simplicité de nos pères. Chacun mesuroit ses emplois à ses propres forces. L'ambition n'étoit m présomptueuse , ni inquiète. On se faisoit une espèce de religion d'apprendre ses premiers devoirs , avant de penser à d'autres. Il jr avoit une proportion, et comme un point de maturité, que chacun cherchoit en lui-même , avant d'entrer aux^ administrations publiques. Les progrès qu'on faisoit dans les dignités, étoient des marques et des récompenses du mérite ; et les services qu'on avoit rendus dans les unes, étoient des gages assurés tfts services qu'on devoit rendre dans les autres.

Ainsi s'avançoit monsieur He Tôlier , rempli # de ses obligations présentes , fidèle à chacune de ses conditions , comme s'il n'en eût jamais dû sortir, et se préparant par de grandes vertus à de grands emplois. Lorsque le feu de la rébellion s'alluma dans la capitale d'une province voisine (i), et qu'un illustre chancelier (a) avec la justice armée afloit ou l'arrêter par l'autorité des lois, ou la punir par la puissance des armes, il fut choisi pour l'assister de ses conseils , et pour chercher avec lui ces difficiles tempéramens de menace qui étonne, de remontrance qui corrige, de douceur qui appaise, de sévérité qui châtie* Quel soin ne prit-il pas de désarmer cette multitude irritée, de dissiper leurs fausses craintes, et

(1) Rouen. -00 M. Séguier.

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d'imprimer dans ces esprits que sa parole avoit calmés , le respect et l'obéissance l 11 apprenoit alors à prononcer des arrêts , à sceller des giâces , à ramener dans de plus importantes occasions, les peuples à l'autorité royale.

Que dirai- je de cette intendance, qui fut comma un coup d'essai de son ministère, sinon qu'il fit craindre et qu'il fit aimer la France dans 1 Italie; qu'il aida par son industrie , à réunir les Princes de l'auguste maison de Savoie, qu'il parut boa négociateur et bon courtisan; et qu'il remporta autant d'estime et d'affection publique de ces pajs étrangers , qu'il y avoit laissé d'exemples d'une sage et vertueuse conduite l

Mais je passe à des actions plus éclatantes y et je commence à sentir le poids de mon sujet. Ce tut en ce temps que pour le malheur du royaume, mourut ce cardinal fameux par la force de son génie, par le succès de ses entreprises, par la beauté de son esprit , à qui la France devoit sa grandeur , son repos et sa politesse. Quelle chute , Messieurs, et combien de fortunes chancelantes ou renversées en une seule ! Que sont les hommes , lorsqu'au milieu de leurs espérances et de leurs établissemens , Dieu , dont les jugemens sont impénétrables , brise le bras de chair qui les appujoit ?

Les uns se perdent sans ressource : les autres étonnés et incertains de leur état , ne pouvant ni soutenir leur dignité , ni supporter leur dis-, grâce, ni se maintenir à la Cour , ni se résoudre à la retraite , traînent avec ennui les foibles restes d'un crédit , qui se soutient encore un peu

Ear lui-même , et qui tombe bientôt après sous i poids d'une nouvelle domination. Les bienfaits s'oublient, les amitiés cessent, la confiance s'éloigne, las services même sont comptés pour des récompenses. Quand on sereit utile , on cesse

d'être agréable: de nouveaux intérêts font cher* cher de nouveaux sujets. Telles sont les vicissitudes du monde. Vous seul, Seigneur, êtes toujours le même, et vos années ne finissent point: Vienheureux ceux qui se confient en vous, leurs espérances ne seront point confondues (i)!

Ce fut dans ces révolutions que M. le Tellier, contre les apparences , et contre ses propres projets, fut rappelé de ses emplois, pour entrer dans la charge de secrétaire d'Etat , et dans le ministère de la guerre , en un temps où la discorde régnoit dans toutes les parties de l'Europe , où le bruit de nos armes retentissoit de tous côtés, •t où nos ennemis et nos envieux s'animoient par nos pertes , et s'irritoient de nos victoires. 1) failoit un homme laborieux pour se charger d'un long et pénible détail ; exact , pour entretenir l'ordre et la discipline de tant d'armées ; fidèle , pour distribuer les finances avec des mains pures et innocentes; juste, pour représenter les services des soldats et des officiers , et faire élever les plus dignes aux places qu'une louable , mais malheureuse valeur , rendoit vacantes ; sage , pour ménager dans des conjonctures difficiles ces esprits vains et remuans , qu'il est également dangereux d'abattre ou d*élever ; éclairé, pour décider dans les conseils, et trouver des expédiens et des ouvertures dans les affaires.

Tel étoit ce nouveau ministre: l'usage des lois et des judicatures qu'il avoit exercées, la connoissance qu'il avoit acquise du dehors et du dedans du royaume , les principes qu'il s'étoit faits pour la vie publique et particulière, les habitudes qu'il avoit eues avec les plus renommés politiques , avoient formé en lui cette étendue de

(i) Tu autem idem ip*e t*, et anni tui non déficient. Ps. loi. a8.

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lumières, et cette prudence universelle d'un ministre d'Etat dont je dois vous entretenir dans la seconde partie de cet éloge.

Quoique la puissance de Dieu soit sans bornes et sans mesure ; que la vertu de son esprit s'inv

f>rime par la force de sa parole , et que sa voonlé soit la règle de ses actions , il ne dédaigne pas de se servir quelquefois , dans la conduite de l'univers , de ces esprits bienheureux qui sont dans le ciel immortels adorateurs de sa gloire, invisibles administrateurs de ses ordres et de ses \ desseins sur la terre. Faut-il s'étonner si les rois dans leur condition mortelle , chargés du poids et de la multiplicité de leurs devoirs, choisissent parmi leurs sujets des esprits fidèles et sages, à qui , se réservant la supériorité de la décision et l'autorité dj commandement , ils laissent la liberté du conseil, et la prudence de l'exécution f Un Roi (î) , dont la vie fut le régne de la religion et de la justice, pouvoit il , en mourant faire un plus digne choix que celui de M. le Tellier î Le Dieu des armées bénit aussitôt nos guerres en ses mains ; la réputation de nos aimes ne fit que croître, la perte d'un Roi victorieux fut adoucie par le gain d'une bataille, et par une suite de victoires j la France affligée et triomphante tout ensemble, mêla aux charçts de douleur et de funérailles, des cantiques de louanges et d'actions de grâces : et l'Espagne sentit à Rocroi qu'une révolution n'étoit pas capable de renverser l'heureuse administration de nos affaires; que la nouveauté des acteurs, si j'ose parler ainsi, ne changeoit pas la face de la scène $ et que si nos Rois étoient mortels, la fortune de l'Etat , la valeur de la nation , et la protection du Dieu vivant sur ce royaume, ne mouroient pas.

(*; Loui* XIII.

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Déjà pour le soutien d'une minorité et d'une régence tumultueuse , s'étoit élevé à la Cour an de ces hommes en qui Dieu met ses dons d'intelligence et de conseil, et qu'il tire de temps en temps des trésors de sa providence pour assister les rois , et pour gouverner les royaumes. Son adresse à concilier les esprits par des persuasions efficaces , à préparer les évènemens par des négociations pressées ou lentes, à exciter ou à calmer les passions par des intérêts ou des vues politiques ; à faire mouvoir avec habileté les ressorts ou de la guerre ou de la paix, l'a voit Fait regarder comme un ministre non-seulement utile, mais encore nécessaire: la pourpre dont il étoit revêtu, la capacité qu'il fit voir, et la douceur dont il usa, après plusieurs agitations, le mirent enfin au-dessus de l'envie ; et tout concourant à sa gloire , le ciel même faisant servir à son élévation et sa faveur et ses disgrâces , il prit les rênes de l'état: heureux d'avoir aimé la France comme aa patrie, d'avoir laissé la paix aux peuples fatigués d'une longue guerre, et plus encore d'avoir appris l'art de régner et Tes secrets de la royauté, au premier monarque du monde.

Le discernement de ce Cardinal fit reconnoître la prudence de M. le Teliier , et la prudence de M le Teliier servit à rétablir l'autorité de ce Cardinal, dans un temps de confusion et de désordre. Ne craignez pas, Messieurs , que je vous fasse un triste récit de nos divisions domestiques, et que je parle ici de rétablissemens et d'éloignemens, de prisons et de libertés, dé réconciliatons et de ruptures. A Dieu ne plaise que, pour la gloire île rn . * sujet , je relève la honte de ma patrie, que je r'ouvre des plaies que le temps a ûeja tennees , et que je trouble le plaisir de nos constantes et glorieuses prospérités par le funeste souvenir de nos misères passées I

de M. le Chancelier le Tellier. 181

Que dirai-je donc l Dieu permit aux vents et à la mer de gronder et de s'émouvoir, et la tempête s'éleva. Un air empoisonné de factions et de révoltes, gagna le cœur de l'Etat, et se répandit dans les parties les plus éloignées. Les passions que nos péchés avoient allumées, rompirent les digues de la justice et de la raison; et les plus sages même entraînés par le malheur des engagemens et des conjonctures, contre leur propre inclination, se trouvèrent, sans y penser, hors des bornes de leur devoir. L'inquiétude naturelle de l'esprit humain, l'ignorance où l'on est des véritables intérêts de l'Etat , la confiance qu'inspirent la naissance , la capacité , les services , les mouvemens de l'ambition ; et plus encore la main du Seigneur , qui s'appesantit quand il veut, et se sert pour la punition des hommes, de leurs propres dérèglemens , furent les causes des pat lis formés, et de l'autorité souveraine blessée enfin en la personne du premier ministre.

Quelle fut la constance de M. le Tellier dans ces jours d'aveuglement et de foiblesse, et combien de formes donna- t-il a sa fidélité et à sa prudence! Quelle application à découvrir la source des maux , et la convenance des remèdes l Quelle retenue pour cacher les secrets de la régence qu'on avoit confiés à sa sagesse l Quelle pénétration , quand il fallut percer les nuages de la dis* simulation et de l'artifice , ' et découvrir non-seulement les desseins , mais encore les motifs et les intentions? Quelle présence d'esprit lorsqu'il fallut s'accommoder aux conjoàictures , et prendre pour le bien public des résolutions subites l Quelle adresse à s'attirer la confiance des partis , et à réunir la diversité des avis et des connoissances au seul point de la tranquillité publique ?

Mais quelle fut sa fermeté, lorsque , par l'effort des factions et des cabales, la Reine obligée de

i Oraison funèbre

céder aux temps , consentit à le voir éloigné des affaires ? Il ne perdit rien par sa disgrâce , parce qu'il se soutenoit moins par sa faveur que paV sa vertu. Ceux qui demandoient son éloiguement , faisoient eux-mêmes son éloge. On ne lui reprochoit que les services qu'il rendoit à l'Etat , et rattachement qu'il avoit pour son bienfaiteur. Ses crimes ctoient sa droiture, sa fidélité, sa reconnoissance. Tout le changement qui se fit en lui, fut qu'il jouit de son repos et de lui-même. Il se retira dans la solitude , portant avec lui sa réputation et son innocence , et faisant du triomphe de ses envieux, un sacrifice volontaire à son Prince et à sa patrie. C'étoit assez, pour lui de faire cesser les moindres prétextes des troubles dont la France étoit agitée; et ne pouvant servir le Roi par ses actions et par ses discours, il le servit par son repos et par son silence.

Que dis- je, Messieurs, par son repos et par son silence 1 Sa retraite ne fut ni lâche ni oisive. Là se formoient d'heureux projets pour la réunion des esprits, quand ils seroient capables de raison ou de repentir. De là couloit une source secrète de sages conseils sur tous les serviteurs fidèles. Sa solitude lui servoit comme de voile pour mettre en sûreté l'importance de ses services. De ce port où la tempête l'a voit jeté, il marquoit les routes qui pouvoit sauver du naufrage. On eût dit qu'il n'étoit sorti de la Cour que pour y être et plus accrédité et plus utile ; et son absence ne fit que montrer le désir qu'on avoit eu de le retenir f et l'impatience qu'on eut de le rappeler.

Aucun nuage ne troubla depuis la sérénité de sa vie. Sa prudence ne permit plus rien au caprice de la fortune, et l'envie qui poursuit sans cesse tes autres vertus, eut quelque honte d'avoir une fois attaqué la sienne.

Que ne puis-je vous le représenter après 9ou

de M. le Chancelier le Tellier. i85

retour, avec cet ascendant qu'il eut toujours sur les esprits, ménageant les craintes et les défiances des uns, animant les désirs et les espérances des autres; liant les grands par des traités f gagnant les peuples par des remontrances, jusqu'à ce que Dieu eût béni ses travaux, et rétabli par sa mi* séricorde l'autorité du Prince, l'honneur du ministère, et la concorde d'un Etat qu'il vouloit mettre au-dessus des autres par une heureuse paix ou par de continuelles victoires !

Que ne puis-je plutôt vous montrer la part qu'il a eue aux glorieux évènemens d'un règne rempli de merveilles ! Les affaires d'Etat , selon l'Ecriture, sont des mystères du conseil des Rois (i): il n'y a que ceux qui entrent dans le sanctuaire , qui puissent en savoir les secrets. On ne les véit pas en eux-mêmes : mille voiles les dérobent à nos" yeux. On ne les voit que dans les mouvemens qu'ils font , et dans les effets qu'ils produisent.

Rappelez donc en votre mémoire ces guerres ai renommées dont il fut le directeur et le ministre; cette paix fortunée dont il fut le solliciteur, et pendant le traité, le dépositaire ; ces conquêtes surprenantes, dont il avoitété comme le prophète; ces négociations avantageuses , dont il fut et l'auteur et le conducteur par ses projets et par ses vues. Ajoutez à tous ces honneurs le témoignage d'un Roi , dont les paroles sont des oracles : Que jamais homme sur toutes sortes d'affaires n'aroit été de meilleur conseil.

Cependant , Messieurs , a-t-on vu dans sa conduite quelque apparence de vanité f S'est-il écarté de l'honnête simplicité de ses pères ? A-t-il répandu en superfluités de festins ou de bâiimens, ce qu'il tenoit des libéralités du Roi , ou de sa

(0 Mjsttrium eiuiHi sui. Judit. a. a*

184 Oraison funèbre

prudente et modeste économie l A-t-il prodigué des trésors pour embellir ses maisons , et forcé la nature et les élémens pour orner ses solitudes 1 Qu'a-t-il cherché dans sa retraite de Chaville, que les pures délices de la campagne ! Et quelle peine n'eut-on pas à lui persuader d'étendre un peu t en faveur de sa dignité , les limites de son" patrimoine , et d'ajouter quelques politesses de 1 art aux agrémens rustiques de la nature l

De ce fonds de modération naissoit cette douceur, et cette affabilité si nécessaire et si rare dans les grands emplois , où l'importunité des hommes , l'opiniâtreté du travail , et je ne sais quel esprit de domination rendent l'humeur austère et chagrine. 11 écoutoit avec patience, il accordoit avec bonté, et refusoit même avec grâce. Accessible, accueillant, honnête, sachant employer son temps , et quelquefois même le perdre

nr compatir à des misérables, à qui il ne reste itre consolation que celle de redire ennuyeusement leur misère > il se communiquoit selon les besoins, et ne pouvoit souffrir ces hommes chargés des affaires du public et des particuliers , qui se renferment et se rendent comme invisibles , et se font de leurs cabinets comme un rempart & leur oisiveté ou à leurs plaisirs , contre les peines et les devoirs de leur ministère.

Mais quelle étoit cette douceur, quand elle se rente rmoit dans l'enceinte de sa famille , et dans les bornes d'une vie privée ] Quel sage et noble repos ! Quelle tendresse pour ses enfans ! Quelle union avec cette épouse fidèle , qui , selon le langage du Saint-Esprit , est la récompense de l'homme de bien! Quelle sensibilité et quelle constance pour ses amis! Qu'il eût aimé à jouir en repos du fruit de sesr travaux dans une heureuse Vieillesse ! Ii laissoit à l'Etat un fils dont il avoit formé l'esprit et le cœur : ils rempiissoient les

de M. le CkattcAier le Tellier. i85

mêmes emplois avec les mêmes vertus; et ils auraient été l'un et l'autre inimitables , si le père n'eût eu le fils pour successeur , et si le fils n'eût eu le père pour exemple. Mais sa vertu de voit ^ continuer jusqu'à la fin , et l'élever au premier trône de la justice, je veux dire 9 à la charge de chancelier de France, Vi ascenderet in excelsum terrœ locum (i).

La première fonction des Rois, et la partie la plus essentielle de la royauté, c'est la justice. L'Ecriture, après avoir représenté le courage de David dans ses combats, et sa reconnaissance dans ses victoires, ajoute incontinent comme la perfection de son règne, qu'il rendoit justice et jugement à son peuple: Rcgnavit David super omnem Israël , et faciebat judicium etfrjustitLim omni populo (2). Ce n'est que par occasion qu'ils ont des ennemis à vaincre , et c'est par institu* • tion qu'ils ont des sujets à gouverner : et comme il leur convient de choisir des hommes puissans, pour porter leur foudre dans la conduite tumultueuse de là guerre , il leuY importe encore plus de choisir des hommes justes pour exercer leurs jugemens dans une charge où résident l'ordre et la paix intérieure de* l'Etat ; et qui est comme un canal spirituel, par eu la protection des lois et de la justice descend du Prince vers les peuples , et le respect et la fidélité des peuples remontent vers le Souverain.

Qui est-ce qui s'est acquitté plus dignement de cette suprême magistrature , que M. le Tellier l En entrant dans le ministère , il ne s'étoit pas éloigné de la justice, il en avoil conservé les lumières et les maximes au milieu de la politique, et s'étoit uni plus étroitement avec elle , en s'approchant d'un Roi qui en fait la règle de ses désirs „

(1) h Reg. g. 24. (3) Reg. c. 8.

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et de ses actions ; qui veut qu'elle règne sur ses sujets et sur lui-même , et qui lui soumet tout, jusqu'à ses intérêts et sa gloire.

Mais lorsqu'il se vit établi arbitre souverain des lois, il se fit des principes inviolables d'une exacte et sévère équité. Il s'appliqua à discerner la cause du juste d'avec celle du pécheur, à découvrir la vérité au travers des voiles xiu mensonge et de l'imposture dont les cupidités humaines la couvrent; à séparer les formalités nécessaires d'avec les procédures obliques , et ces ma- i ligues subtilités que l'avarice a introduites dans les affaires; et pour rompre l'iniquité dans sa : source, il arma son zèle contre les juges qui la ; commettoient , ou qui la souffroient.

Au milieu du palais auguste , et presque sous le trône de nos Kois , s'élève , sous le nom de ronseil, un tribunal souverain , où l'on réforme^ les jugemens , où l'on juge les justices. C'est là

3ue la foible innocence vient se mettre à couvert e 1 ignorance ou dcja malice des magistrats qui la poursuivent. C'est de là que partent ces foudres qui vont consumer l'iniquité, jusqu'aux tribunaux les plus éloignés : c'est là qu'on règle le sort des I juridictions douteuses, et que du haut de sa di-

Snité le premier et universel magistrat , au milieu es juges d'une probité et d'une expérience consommée , veille sur tout l'empire de la justice, et sur la bonne ou mauvaise conduite de ceux qui l'exercent.

Il entretint l'ordre que ses prédécesseurs avoient établi dans le conseil, et il l'augmenta. Il n'y souffrit aucun de ces relâchemeus que le temps n'introduit que trop dans les compagnies les plus régulières. Y eut il rien de tumultueux ou de déréglé dans sa discipline? Vit-on donner arrêt contre arrêt , et confondre les droits et les espérances des parties par les contradictions scandaleuses?

de M. le Chancelier le Tellier. 1&7

Sous prétexte qu'on n'y touche pas au fond des affaires, les négligea-t-on î Vit-on jamais affaiblir la justice en Saveur des juges, et livrer la bonne cause à leurs passions, sous prétexte de la renvoyer à leur conscience l

La veuve et l'orphelin ne se plaignirent pas de la lenteur ou de la faiblesse de son âge. On n'ouit pas ces tristes prières : Jugez-nous , Seigneur, parce qu'il n % y a point de jugement sur la terre» Il savoit qu'un juge doit rendre compte non-seulement de son travail, mais encore de son loisir: qu'il est également coupable de laisser triompher )a malice des uns, ou languir la misère des autres: qu'il doit racheter le temps , et abréger les mauvais jours que le procès donne à des misérables, qui ne sont pas moins ruinés par la longueur des procédures, que par Terreur du jugement.

M. le Tellier, comme un autre Moïse (1), partagea son esprit avec ceux qui se trouvaient associés ï sa judicature , esprit de régularité et d'ordre. Une téméraire jeunesse se jetoit sans étude et sans connoissance dans les charges de la robe : on entroit dans le sanctuaire des lois en violant la première loi , qui veut qu'on soit instruit de sa profession. Pour obtenir les privilèges des jurisconsultes, il suffisoit d'avoir de quoi les acheter; l'équité s'éteignoit avec la science , et les fortunes particulières tomboient entre les mains de ces ignorans volontaires, à qui le pouvoir de les défendre étoit un titre pour les ruiner. 11 rétablit les études, et fit revivre dans les écoles du droit,, ces exercices publics et solennels, et ces rigoureuses épreuves qui feront refleurir les lois et l'éloquence de nos pères.

Quel soin n'eut-il pas d'arrêter en plusieurs rencontres l'intempérance d'esprit et la licence d'écrire

(1) Exod. 18.

2 88 Oraison fuhèhri

de ceux qui, par un vain désir de gloire, se font «ne malheureuse occupation de recueillir leurs vaines pensées ; et pour se soulager du poids de leur oisiveté, et faire perdre aux autres un temps qu'ils perdent eux-mêmes , jettent dans le public les fruits amers de leurs études frivoles ou mal digérées \

Quelle précaution n'avoitil pas accoutumé de prendre dans lés rémissions et les grâces qu'il accordoit , craignant également de prodiguer ou de resserrer les bienfaits du Prince, se souvenant f comme parle Tertullien , du pouvoir de la jurisprudence , et n'oubliant que les foiblesses de l'humanité (i) ?

Quel zèle ne témoigna-l-il pas toujours pour l'Eglise, et par sa propre piété, et par les soins de ce fils qui en remplit les dignités avec éclat , et qui en soutient les droits avec fermeté f Perditil une occasion ou de maintenir ses privilèges, oa de pacifier ses différends , ou d'appuyer sa disci* pline , et même d'étendre sa foi sur les débris heureux et inespérés de l'hérésie \

Quel spectacle s'ouvre ici à mes yeux , et ou me conduit mon sujet 1 Je vois la droite du Très- Haut changer ou du moins frapper les cœurs, ras* sembler les dispersions d'Israël , et couper cette haie fatale qui séparoit depuis long-temps l'héritage de nos frères d'avec le nôtre. Je vois des eufans égarés revenir en foule au sein de leur mère, la justice et la vérité détruire les œuvres de ténèbres et de mensonge; une nouvelle église se former daus l'enceinte de ce royaume ; et l'hérésie , née dans le concours de tant d'intérêts et d'intrigues, açcrue par tant de factious et de cabales , fortifiée par tant de guerres et de révoltes,

(l) Potes et nficio tuoe jurisdictionis fungi , et hummnitatis meminisst* Tert« ad Scap.

de M. le Chancelier le Tellier. 189

tomber tout d'un coup, comme un autre Jéricho, au bruit de$ trompettes évangéliques , et de la puissance souveraine qui l'invite ou qui la menace.

Je vois la sagesse et la piété du Prince, excitant les uns par se^ pieuses libéralités, attirant les autres par les marques de sa bienveillance; relevant sa douceur par sa majesté, modérant la sévérité des édits par sa clémence ; aimant ses sujets et haïssant leurs erreurs ; ramenant les uns à la vérité par la persuasion, les autres à la charité par la crainte: toujours Roi par autorité, ët toujours père par tendresse.

Il ne restoit qu'à donner le dernier coup à cette secte mourante : et quelle main étoit plus propre à ce ministère que celle de ce sage Chancelier, qui, dans la vue de sa mort prochaine, ne tenant presque plus au monde, et portant déjà l'éternité dans son cœur, entre l'espérance de la miséricorde du Seigneur , et l'attente terrible de son jugement , méritoit d'achever l'œuvre du Prince , 01 pour mieux dire l'œuvre de Dieu, en scellant la révocation de ce fameux édit, qui avoit coûté tant de sang et tant de larmes à nos pères l Soutenu; par le zèle de la Religion, plus que par les forces de la nature, il consacra par cette sainte fonction tout le mérite et tous les travaux de sa charge.

On vit couler de ses yeux , que sa foi seule sembloit tenir encore ouverts, ces larmes heureue.ès que {irpient de son cceur attendri la piété du Roi et la réunion de son peuple. On vit tomber de leur propre poids ces mains fatales à l'erreur, qui ne devoit plus servir désormais à aucun office humain et terrestre. Il recueillit son ame et voyant avec joie le salut du Seigneur et la révélation de la vérité répandue dans toute la France , il acheva le sacrifice de cette vie mortelle, dont il avoit eu, sans émotion et sans crainte, l'affreux appareil présent depuis plu$ieur s jour».

T§# Oraison funèbre

II l'a voit bien connu , Messieurs , que cette dignité et cette gloire dont on l honoroit , n'étoit qu'un titre pour la sépulture. Au milieu des grandeurs humaines» il en découvrit le néant: il se vit mortel t et se sentit tel que nous le voyons aujourd'hui. Illustres tètes qui m'écoutez, vojez cette pompe funèbre , lisez ces tristes caractères qui fout l'éloge de ce ministre , et apprenez où doivent aboutir vos desseins , vos prétentions et vos fortunes , si vous ne les soutenez par vos bonnes œuvres, et si vous ne préparez comme lui par vos prières , par vos larmes, par l'usage des Sacremens , une mort qui ne laissera pas un long espace à la correction et au repentir , ou à la sanctification de vos âmes.

Comme il avoit vécu sans passions , il mourut tranquille. 11 n'y eut point dans son esprit de foiblesse à ménager. La chair et le sang n'amollirent pas son courage. La mort ne lui fut pas amère, parce qu'il n'avoit pas mis sa paix dans aes prospérités ni dans ses richesses. On n'eut pas besoin de chercher pour lui ces tours ingénieux , qui ne font entrevoir aux malades le danger où ils sont, qu'au travers de feintes promesses, ou de vaines espérances de guérison. 11 ne fallut pas emprunter la voix d'un prophète inconnu , pour lui dire , comme à Ezéchias (i) : Vouï mourrez. Un fils osa rendre ce triste et charitable office à son père; et la fidélité de l'un fit voir la résignation de l'autre.

11 reçut sans trembler la réponse de mort, comme parle l'Apôtre (2). On vit en lui cette tristesse de pénitence, qui opère le salut, et non pas cette douleur d'inquiétude et d'abattement qui porte au péché; une confiance sans présomption t

et une crainte sans foiblesse ; une sublimité

ii) Réf. 4. ao« (a) II. Cor. a.

de M. le Chancelier le Tellier. 191

chrétienne , sans aucun mélange de vanité philosophique, d'autant plus dangereuse à l'extrémité de la vie , que l'homme près d'être jugé , doit s'humilier davantage devant son juge.

Que si le commerce des hommes et la dissipation de l'esprit , inévitable dans les grands emplois , ont laissé quelque impureté dans une vie aussi sage et aussi chrétienne, achevez, mon Dieu, de purifier , par le sang de votre Fils , cette ame que vous avez conduite dans les voies de la vérité et de la justice, et que vous avez élue pour jouir sens (in de votre amour et de votre gloire.

Sacré Ministre (1) de Jésus-Christ, qui, dans la chaire évangéHque, avec une éloquence vive et chrétienne , avez avant moi consacré la mémoire immortelle de ce grand homme , achevez d'offrir pour lui cette hostie innocente et pure qui lave les péchés et les fragilités du monde. Peuple f qui ressentez encore les effets de son exacte équité , reprenez le Cantique qu'il avoit commencé des miséricordes éternelles (2). Et vous , vaillans et malheureux guerriers, qui , dans cet Hôtel royal, traînant les restes de vos corps au pied de ces autels , attendant avec patience une mort que vous avez si souvent bravée , sacrifiez au Dieu de la paix les lauriers que vous avez cueillis dans les armées, et faites des malheurs de votre ambition et de votre gloire, les fruits de votre pénitence : redoublez pour son repos éternel , ces vœux ardens que vous avez si souvent faits pour une vit si utile et si précieuse.

(1) Mb Bositiet , érèque de Meaux , officiant.

(2) MUericordias Dornini in œtermun cantmè*. Ps\ 88. a.

i,* Oraison funèbre

ORAISON FUNÈBRE

DE

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