PREMIÈRE PARTIE
Quoiqu'il n'y ait point devant Dieu de différence de personne ou de condition, et que se providence veille indifféremment sur tous les hommes , l'Ecriture sainte nous enseigne poui tant, qu'il a des soins particuliers de ceux qu'il porte eur le trône, et qu'il met à la tête de son peuple. Ce sont ses créatures les plus nobles , revêtues de ea puissance et de sa grandeur, et faites proprement à sa ressemblance et à son image. Il les conduit par son esprit , il les fortifie par sa vertu t il les couronne dans ses miséricordes (i). Il tient leurs cœurs entre ses mains, et les tourne comme il lui plait (2) f afin qu'ils servent à l'accomplis» eement de ses volontés , et à l'avancement de s» gloire. Reconnoissons 9 Messieurs , cette proteo» don et cette conduite de Dieu sur la Reine.
Elle étoit d'une maison auguste qui remplit plueieurs trônes à la fois , qui donne depuis longtemps des empereurs, des rois et des reines à toute l'Europe, et qui regarde la gloire et la piété comme ses biens héréditaires. Elle étoit fille de cee Rois, qui, par la force des armes , par la prudence des conseils , ou par le droit des succès- •ions, ont réuni plusieurs couronnes en une seule,
2oi portent leur domination au-delà des mers et ?i monts , qui se fout obéir dans l'ancien et le nouveau monde , et dont la puissance s'étend si loin, qu'ils gémissent, pour ainn dire, sous la faix de tant de provinces et de royaumes, et que.
(r) P«.;»*. (a) Pr«n il.
Digi
t4S ' Oraison funèbre
leur grandeur même leur est à charge/ Maïs ce qui relevoit sa naissance , c'est qu'elle la devoit à une fille de Henri-le-Graod, et que le sang de nos Rois , ce sang le plus noble et le plus pur qui ait jamais coulé dans aucune maison royale, étoit heureusement mêlé au sang d'Autriche et d» Castille.
Le ciel n'avoit mis ensemble tant de grandeur, qu'a fin de couronner la modestie de cette Princesse. Elle ne se laissa pas éblouir à tout cet éclat. Au dehors, Reine magnifique; au dedans, humble servante de Jésus-Christ, portant sur son visage la majesté de tant de Rois* dont elle tiroit sa naissance , conservant dans son cœur l'humilité du fils de Dieu, d'où dépéndoit toute sa vertu, elle voyoit dans la suite de ses ancêtres, non pas ce qui Tennoblissoit devant les hommes , mais ca qui pouvoit la sanctifier devant Dieu, dans le sein duquel elle allo»t chercher et sa fin et son origine*
Aussi on ne l'ouït jamais se glorifier que dt la qualité de chrétienne. On la vit souvent s'abaisser et se dérober à sa dignité , pour se jeter fiqx pieds des pauvres : et si des yeux mortels pouvoient percer ces voiles qui couvrent au-dedans de nous les opérations de la grâce, et les seutimens de nos consciences , on auroit vu éta* |>Hr au-dedans d'elle, le règne de Dieu selon les règles évangéliques planter la croix de Jésus- , Christ sur un tas de sceptres et de couronnes, j recevoir le sang du Sauveur pour purifier le sang de ses pères , effacer les titres de sa maison pour y graver ceux de son baptême ; et dans ce cœur àfi le, mensonge et la flatterie Posèrent jamais approcher pour lui donner une fausse gloire, écouter la v^ité qui lui apprenoit ses devoirs t •t qui lui montrait ses foiblesses*
de Marie-Thérèse d'Autriche. i/J*
Quoique Dieu par sa grâce eût formé de si saintes inclinations dans son ame , il voulut qu'elle faidàf des instructions et des exemples d'une mère , qu'une sincère piété , une tendresse respectueuse pour son époux, une bonté officieuse et libérale pour ses sujets 9 un courage mâle dans les pressans besoins de l'État, et une sage patience dans les peines et les tribulations domestiques t avoient rendue vénérable à l'Espagne ou eUe régnoit, et à la France d'où elle étoit sortie.
Ce fut (Telle que cette jeune infante apprit ce* : premières règles de la sagesse chrétienne: qu'il faut rendre à Dieu par reconnoissance, ce que nous tenons de sa bonté; que le bonheur des riches ne consiste pas dans le bien qu'ils ont > mais dans le bien qu'ils peuvent faire ; et qua parmi tant de choses vaines et superflues qui environnent les grands du monde, ils doivent regarder leur salut comme la seule nécessaire. C'est ainsi qu'on l'accoutumoit dans son enfance à craindre Dieu et à l'aimer; et l'on peut dire d'elle ce que l'Ecriture a dit d'une autre reine, qu'elle ne •changea pas son éducation: Et non mutant Esther educationem suam (i).
Providence éternelle, c'étoit pour nous que vous formiez ce cœur chrétien. Vous conduisiez ces* deux Princesses à vos fios par des voies secrètes; ■ at pour partager vos faveurs aux deux premiers royaumes du monde # vous vouliez que la fille vint comme restituer à la France tant de vœux et tant de vertus que la mère avoit portés à l'Espagne.
Le ciel fit naître en même temps, et faisoit croître sous une pareille éducation, le Roi, dont la naissance miraculeuse promettent à tout l'univers une vie pleine de miracles. Ou voyoit avetf
148 Oraison funèbre
joie avancer le jour heureux de cette auguste alliance : les nœuds en étoient serrés dans l'éternité; et par des droits secrets que le ciel avoit décidés, la Princesse du monde la plus parfaite appartenoit déjà au plus grand des Rois, lis travailloient sans y penser , à se plaire et à se mériter l'un l'autre. Louis recueilloit dans son esprit ces grands principes qui composent l'art de régner , qu'il exerce avec tant de gloire. Thérèse Vavançoit dans la connoissance des vertus chré* ~ tiennes qu'elle a pratiquées avec tant d'édification. En l'un, la prudence et le courage se fortw fioient insensiblement par l'expérience : eh Tau* $re, la modestie et la piété e'entretenoient par la prière. Dieu donnoit au Roi sa justice et sou ju- 1
{rement pour le gouvernement de son peuple; à J a Reine sa miséricorde et sa charité pour le sou* lagement des pauvres. L'un, nourri dans ses camps et dans ses armées» commençoit à prendre cette glorieuse habitude qu'il a de vaincre; l'autre! élevée au pied des autels, s'arcoutumoit à faire 1 des vœux pour des victoires. Tel fut le soin qui I 1e Ciel prit , dans deux climats différons , de ce< deux grandes ames qu'il devoit rassembler ufl iour ; .et tels étoient dans les desseins* éternels de ! Dieu 9 les préparatifs de cette puissance qui fait aujourd'hui la terreur, l'admiration ou la jalousie de toutes les autres.
La destinée du monde entier éloit liée à celle 1 de cette Princesse. Chacun crojroit voir en elle la fin des misères publiques et particulières : et les peuples la regardaient comme cet ange de l'Apocalypse (1), envoyé de Dieu sur la terre; l'arcen-ciel sur la tête , pour marquer la paix et /es miséricordes du Seigneur, et le visage comme le soleil, pour dissiper les nuages <jui courrqieut
de Marie-Thérèse & Autriche. i4fl
toute la face de l'Europe , et pour allumer dans le cœur d'un jeune i\ol victorieux , des feux plus doux et plus purs que ceux de la guerre. Cette gloire lui avoit été réservée, Messieurs, et c'était uniquement à ses vœux que de voit s'accorder une paix ferme et générale (i).
La France l'avoit désirée, mémo dans sa pros* périté. Une Reine alors régente l'offroit aux hom« mes, après l'avoir demandée à Dieu. Sacrés autels, vous le savez, des troupes de vierges chrétiennes employées pour l'obtenir, redoublèrent leurs orai-» sons, et les prêtres de Jésus-Christ en firent une partie des vœux de leurs sacrifices. Qui n'eût dit que tous les princes alloient l'accepter; les uns ennuyés de leurs pertes ; les autres lassés de leurs victoires ; et que lien ne pou voit retarder un traité où la justice et la religion avoit tant de part , et où chacun devoit trouver sa consolation ou son avantage?
Mais Dieu ne juge pas comme nous jugeons; le jour de sa paix et de sa miséricorde n'étoit pas encore arrivé. Les passions des particuliers opposées au bien commun , les difficultés survenues dans ce çrand nombre d'intrigues et de parties, les négociations traversées par la mauvaise foi des uns ou par l'impatience des autres , et l'accord à peine conclu entre la France et l'Allemagne, firent voir que la paix n'est pas un bien que le monde donne, et que Dieu qui l'accorde
3uaml il lui plaît et comme il lui plaît, se réservoit e la donner par l'entremise de notre Princesse. Ce fut en ef&t, Messieurs, la première bénidiction de son mariage. Représentez-vous cette ilé fameuse, où deux hommes chargés des intérêts et du destin des deux nations, faisoient valoir leur habileté à disputer les droits des couronnes; et
XO La paix de Munster*
î8o Draison funèbre
tantôt se relâchant avec prudence, joignant l'adresse et la persuasion à la justice ou à la conjoncture des affaires; après avoir déplové tous les .secrets de leur politique , conclurent enfin cette kienheureuse alliance ; alliance qui fut pourtant l'ouvrage de la providence de Dieu , et non pas le fruit des travaux et de la sagesse de ces grands kommes. Quel fut ce jour heureux qu'on la vit sortir , comme la colombe de l'arche , de ce petit •space de terre que les flots respecteront éternel* lement, pour annoncer aux provinces leur fidélité, et porter par-tout où elle passoit, la paix et la joie dans les cœurs des peuples! Quel fut ce triomphe, lorsqu'environnée de la gloire de son époux «t de la sienne propre , elle nous parut , par sa modestie , comme un ange de Dieu, parmi les acclamations et les fêtes de cette ville royale.
Trompons, si nous pouvons, notre douleur* Messieurs, par le souvenir de nos joies passées; et nous élevant aux grandeurs invisibles de Dieu, par les grandeurs visibles des créatures, formonsnous une légère idée de la gloire dont elle jouit, par la gloire où nous l'avons vue. Mais elle avoit ^ienlôt passé cette gloire. Autant d'hommages qu'on remloit à son rang ou à sa vertu, étoient autant d'offrandes qu'elle faisoit intérieurement à Jésus Christ crucifié: et l'impatience où elle étoit de se cacher dans quelque paisible et sainte retraite f pour y vaquer à la prière, marquoit assez combien les applaudissemens et les vaines louanges des hommes lui étoient à charge.
Ses premières occupations furent d'aller d'église «n église reconnoitre Dieu par-tout où il veut être adoré. Sous la conduite d'une Reine oui lui servoit de mère par sa tendresse, et qui déchargée du poids du gouvernement , et libre des soins et des distractions des affaires , n'avoit plus de pensées ^ue pour le ciel et pour son salut: sous ce%
^ àe âïame+Thérëse & Autriche. iSl
auspices, dis- je, on la vit daus tous les lieux saints consacrer les prémices de son règne, et mettre au pied de chaque autel la plus belle cou» tonne du monde. C'est dans cette sainte maison qu'elles venoient s'unir par la foi et par la iha* rité, plus étroitement qu'elles n'étoient unies pair le sang et par la nature ; raffermir par leurs vœux la paix quand elle étoit chancelante , attirer les lumières de Dieu sur le Roi , et ses bénédictions -sur le royaume.
Vierges de Jésus-Christ qui m'entendez, rappelez ces jours heureux en votre mémoire. Le zèle) que vous avez pour votre époux , vous faisoit voir avec plaisir ces majestés humiliées en sa présence; et l'ardeur de leurs oraisons vous servit souvent de motif pour renouveler la ferveur des vôtres* Vous vîtes ces maîtresses du monde vivre parmi vous, comme vous, qui l'avez quitté, chanter les cantiques du Seigneur, se mêler dans vos exercices de pénitence , faire dans ce désert un sacrifice des plaisirs et des joies du siècle , et répandre leurs cœurs devant Dieu ; ces cœurs qui l'aimèrent pendant leur vie , et que vous voyez ici desséchés et consumés, moins par la n.orl que par le désir et l'impatience qu'ils ont d'être ranimés pour l'aimer éternellement.
Ne croyez pas qu'il entrât ni ostentation, ni raison humaine dans la religion de cette Princesse* Elle se proposa, non pas de servir de spectacle au peuple, ou de se faire d'abord une réputation de piété par ces dévotions extérieures qui sont ordinaires à sa nation, et qui ne s'établissent que trop dans la nôtre, mais d'aimer Dieu dans la simplicité de son cœur, d'accomplir ses devoirs, et de donner de bons exemples. Un air de sagesse et de vérité, répandu dans toutes les actions de sa vie , marquoit la pureté de ses intentions. 1/a modestie de son visage répondait de la $incérj$j$
l5« Oraison funèêrB
et de la bonté de son cœur; et sa perse* vérânéi dans la piété , faisoit voir qu'elle étoit fondée sur la charité et sur la grâce de Jésus-Christ , et non ©as sur les jugemens et sur l'approbation des fiommes.
Ce n'est pas qu'elle ne se crût redevable aux hommes. C'est à tous les chrétiens que Jésus- Christ a commandé dans son Evangile de faire de* fruits de pénitence et de justice, afin de s'édifief les uns les autres par les bonnes œuvres qu'ils font | et de s'exciter à glorifier le Père céleste qui leur donne la force et Ta volonté de les faire (r). .Mais ce commandement regarde sur-tout les rois «Je la terre : ils sont plus élevés, et leurs actiops eont plus remarquables ; ils ont plus d'autorité , *t leurs exemples sont plus efficaces : ils tirent leur grandeur de Dieti , et ils doivent servir à sa gloire.
Telle fut la Reine dans tout le cours de sa vie* Dieu l'avoit élevée sur le trône , afin qu'elle honorât sa religion; unie au plut grand Roi dit inonde, afin que / sa vertu fût plus regardée; éta- Jblie dans un royaume où la communication plus libre des Rois avec leurs sujets fait qu'on perd moins de leurs bons exemples. Elle suivit sa vocation; et jamais vie ne fut plus pure , plus régulière, plus uniforme, plus approuvée. Est-il échappé quelque indiscrétion à sa jeunesse l Sa beauté n*ai-elle pas toujours été sous la garde de la plus scrupuleuse vertu? A-t-elle aimé qu'on la louâfc «outre ki vérité , ou qu'on la divertit aux dépens de la charité chrétienne ? A quelle espèce da ses devoirs publics ou particuliers de religion eu domestiques a-t-elle manqué ? Quelle liberté «'est-elle donnée qui pût, je ne dis pas mérite»
<i) Ut videant 9pera vcrtra bon*, et $loriJicent ppirem^ Î4attli»
de Marie -Thérèse $ Autriche. 1*5
une censure , mais souffrir une mauvaise interprétation t
La crainte de Dieu régloit toutes ses actions , et la médisance n'eut jamais ni le sujet , ni la courage d'en parler : Timebat Dominum valdè , nec erat qui loquerelur de ea verbum malum (i). Louange que l'Ecriture donne à Judith, plus grand* encore en ce temps où il y a si peu de réputations innocentes et irréprochables, et à la Cour
où l'innocence même se sauve difficilement de» soupçons et des mauvais bruits»
La providence se servit d'elle pour donner aux uns l'envie de leur perfection , pour ôter aux autre/ les prétextes de leur négligence. Combien d'ames timides a-t elle encouragées par sa profession publique de dévotion, et par les marques visibles de la miséricorde de Dieu sur elle! Combien de fausses vertus a-t-elle redressées par les règles qu'elle prescrivit à la sienne! Combien de désordres a-t-elle arrêtés , moins par la força de ses corrections , que par la persuasion de son exemple 1
Il est vrai que tout le poids de l'autorité , et toute la grandeur de l'Etat est en la personne des Bois ; mais on peut dire que la discipline des mœurs, et le succès de la piété dans la Cour est en la personne des Reines. C'est autour d'elles que se range et que se réunit ordinairement tout l'esprit du siècle; le désir de plaire, l'envie de parvenir, le plaisir de voir et d'être vue. C'est là que se forgent ces traits de feu , selon les termes de l'Apôtre (2) , dont l'ennemi se sert pour allumer les passions dans ces aimes vaines qui sont les idoles du monde, et dont le monde lui-même < •st l'idole. C'est là que s'apprennent tous les usages
fi) Juditk. S, <*) Teîa necpduimi ignea. Eph. 6,
où 1
rdonne rien à la foiblesse, et
i54 Oraison funèlrê
du luxe, de la vanité, de l'ambition et delà délicatesse ; que se forment ces passions qui (ont mouvoir toutes les autres , et que par un commerce fatal au salut des ames, les uns se font un art de séduire , et les autres une gloire d'être Séduits. Comme le vice est contagieux, il se répand de. là dans les régions inférieures des royaumes;, on se fait des mode es de ces dérèglemens de mœurs; et par une suite funeste, mais naturelle, les péchés mêmes des grands deviennent les modes des peuples; et la corruption de la Cour s'établit enfin comme politesse dans les provinces.
Jusqu'où vont ces excès, quand une Princesse fnondaine les entretient, ou les autorise l Qui ne eait que l'esprit du siècle est un poison qui s'enflamme et se dilate par de tels exemples ? Et quelle espérance de salut peut on avoir dans un lieu qui devient le centre de la vanité , le règne des mauvais désirs, le séjour des tentations, et le pays de l'idolâtrie l
La Reine, Messieurs, sanctifia sa Cour en se Sanctifiant ehVmême. Pour être appelée auprès 4'elle, il ne suffisoit pas de la suivre, il falloit fcussi l'imiter dans ses pratiques de piété. La Sagesse et Tordre y régnoient par-tout; la pudeur y étoit plus estimée que la beauté; et la vertu
Î> trouvoit plus de crédit que la fortune. Méditer es sacrés mystères, assister au saint sacrifice, écouter la parole de Dieu, réciter les prières de l'Eglise; c'étoient les occupations de chaque jour- . née. La visite extraordinaire d'un hôpital dans îles nécessités pressantes, un voyage de dévotion pour honorer la fête d'un Saint; une retraite dans lin monastère pour y faire une revue de sa conscience ; c'étoient les affaires que sa religion et sa charité lui faisoient regarder comme importantes. Ceux qui par leur rang ou par leurs devoirs avoieut l'honneur de l'approcher, étoient
de Marie-Thérèse d'Autriche. i35
touchés de ses bons exemples; et le peuple qui la vovoit dans ses dévotions , et dans quelles dévotions ne la vit-on pas l l'admiroit, la bénissoit et limitoit.
Ne vous figurez pas pourtant, Messieurs, que cette Reine, quoique toute occupée de son salut, n'ait point eu de part aux évènemens et aux affaires du siècle. Elle y a eu toute celle que la Providence lui avoit destinée. Je ne parle point de cet soins et de ces craintes cruelles, qui firent si souvent porter à sou cœur le poids de tant de difficiles entreprises. Je ne parle pas de cette régence, qui, dans son peu de durée, ne laissa pas de faire voir les lumières qu'elle recevoit de Dieu 9 et la confiance que le Roi son époux avoit en elle. Je parle de cette piété qui fut la source des prospérités constantes, et souvent même inespeV rées de ce royaume. Je ne crains point de diminuer la -graudeur des actions du Roi ; ce Prince veut bien partager sa gloire avec la Reine, et joindre ce que le Ciel a fait pour lui, à ce que le Ciel fit pour elle. S'il méditoit en secret ses grands «t impénétrables desseins, la Reine in voquoit cettè sagesse éternelle, qui préside au conseil des Rois. Si la victoire voloit devant lui, les vœux de la Reine a voient volé devant a victoire. S'il marchoit au milieu des hivers, l'oraison de cette Princesse pénétroit les nues pour lui préparer les saisons. S'il combattait les ennemis, elle levoit ses mains innocentes vers le ciel ; et nos armées s'échauffoient plus de l'ardeur de sa prière, que <de la chaleur du combat S'il s'exposoit lui-même aux périls , Anges de Dieu , députes à la garde du Roi et à la sienne , combien de fois vous conjurat elle d'adoucir , de veiller et de lui conserver une tète si chère et sî précieuse!
C'est ainsi que s'accomplissoient les desseins de Dieu s*r ie Roi et sur la Reine , et que se
1 56 Oraison funèbre
yérifioient ces oracles de l'Ecriture: Que la femmes vertueuse est la récompense de V homme de bien; qu'elle attire grâce sur grâce sur sa famille , et qu'elle est la couronne de son époux (i). Les, ordres du Seigneur dout cette Reine étoit chargée, furent les fondemens de sa grandeur ; et les com* mandemens du Seigneur qu'elle avoit gravés dans son cœur , furent les règles de sa piété. C'est ce qui me reste à vous faire voir.
SECONDE PARTIE
Quoique la piété ait ses règles et ses principes, et que selon l'Apôtre (2) , le culte qu'on rend à Dieu doive toujours être raisonnable 9 on peut dire qu'il y a parmi les hommes peu de dévotions sages et bien conduites. Les uns , sous les dehors 4e la vertu , cachant les désirs et les affections du siècle, donnent les œuvres à la religion, et gardent le cœur pour le monde. Les autres, vivant selon leur esprit , dans une excessive sévérité, ou dans une molle indulgence, se font une dévotion d'humeur et de naturel; et se rendant eux-mêmes leurs propres guides, veulent servir Dieu comme il leur plaît , et non pas comme il le leur ordonne. Plusieurs quittent leurs devoirs essentiels pour des nouveautés superstitieuses; et mettent à la place des commandement de Dieu , les méthodes et les traditions des hommes.
La Reine s'est sauvée de ces défauts , Messieurs , et nous avons vu dans sa conduite une dévotion solide et selon les règles, cherchant les connoissances nécessaires ; et fuyant une vaine et dangereuse curiosité ; donnant à l'édification du prochain ce qu'elle devoit à l'exemple; donnant à sa propre sanctification ce qu'elle devoit à 5a
(1) EccL c. a6. Prov. c. 11.
{*) BmdonabiU oUcquium vtstrum* Rom. 1*
de Marie-Thàrèse $ Autriche. 157
conscience; se mettant au-dessus de là coutume quand elle étoit contraire à la loi ; ne trouvant rien de petit dans la religion , ni rieu de difficile pour son salut; attachée à tous ses devoirs , comme si elle n'eu eût eu qu'un seul à remplir $ humble saus bassesse, simple sans superstition, exacte sans scrupule, sublime sans présomption, animée enfin de l'esprit de Dieu , établie sur ses vérités, jet réglée par sos préceptes.
Comme tous ces préceptes se réduisent à aimer Dieu et le prochain ; que c'est à ces deux pointe que se rapportent toute la loi et toute la discipline des Prophètes; et que toutes les bonnes œuvres , selon l'expression de saint Augustin (i), sont l'ouvrage de la seule charité , parce que c'est d'elle que naissent les pensées pures , et les bons désirs, et les actions saintes, et que toutes les vertus chrétiennes sont ou les fruits ou les offices de celles-là : voyons, Messieurs, quel fut sur ce* principe l'esprit et la piété de la. Reine.
Une parfaite docilité d'esprit et de cœur, un désir sincère de sa perfection et de son salut , une intention générale d'obéir et de plaire à Dieu ; c'étoit-là le fond de son ame, On exhorte les autres à faire le bien: il suffisoit de le proposer à cette Princesse. Vous nous attirez par vos promesses; vous nous faites craindre vos juge mens f mon Dieu. C'étoit assez de lui faire eonnoitre vos volontés; et ce que nous faisons par obligation et avec peine , elle le faisoit par son inclination et pour votre amour.
Nous l'avons vu sur un simple avertissement f pratiquer à la riguour toute l'austérité des jeûnes et des abstinences, et se priver de certains adoucissemens , que les privilèges et les coutumes d* son pajs lui a voient fait regarder comme permis ,
|0 Attg • in P« . sg. ;
i58 Oraison funèbre
et que la flatterie lui avoit même conseillés comme nécessaires» Elle reçut tous les avis ou'on lui donna pour sou salut comme autant de lois qu'on lui imposoit, persuadée que tout chrétien doit obéir b ia vérité , et chercher toujours avec Jésus-Christ ce* qui est plus agréable à son Père. Qua* placita tant illiifacio seniper (i).
De là venoit cette délicatesse de conscience ,
3 [ni lui faisoit peser toutes ses actions au poids lu sanctuaire; de là ces fréquentes et soigneuses recherches jusques dans les replis les plus 'secrets de son arne, pour y découvrir les moindres désirs que l'esprit du siècle et Tamour-propre y pouvoîent cacher ; de là ces saintes joies, ou ces tris- Cesses salutaires qu'on a si souvent remarquées sur son visage à la (in de ses oraisons et de ses retraites, selon le plus ou le moins de progrès •qu'elle croyoit avoir fait dans les voies de Dieu: de là ces confessions réitérées <jui marquoient que dans son cœur contrit et humilié , elle sentoit le poids des fautes mêmes les plus pardonnables et les plus légères: de là venoit enfin cette louable impatience de remplir tous les devoirs de sou état èi d'étendre sa charité* au-delà même de ses devoirs.
Ames tièdes, qui ménagez votre timide et avane pîété , et qui croyez avoir toujours assez fait pour votre salut ; araes lâches , à qui le péché pèse naoins que la pénitence, venez ici vous confondre: ou plutôt, ames pures, qui portez le joug du Seigneur, et qui marchez dans les sentiers de ses commandemens et de ses conseils , venez vous exciter ici par tes exemples d'une Reine,
Une vue intérieure de Dieu lui ôtoit tout le (goût des plaisirs du siècle. La figure du monde, dont parle l'Apôtre (2) , passoit devant ses yeux, sans s'y arrêter , et dans ses divertissement mêmes
|f) Jea». «. {*) h Cor. y. >
àê Marie-Thérèse d'Autriche. i5g
11" y avoit non-seulement de la dignité, mais encore du christianisme. Au milieu des jeux et des assemblées où l'ame se dissipe et s'évapore ordinairement , la sienne se recueilloit en elle-même; et tant d'objets de vanité qui se répandent autour des trônes, étoient des sujets de réflexions pour sa piété, et non pas des sources de distraction pour ses prières.
Avec ,quel empressement alloit-elle en effacer jusqu'aux moindres idées , dans le fond de son oratoire, et présenter à Jésus-Christ , un cœur tout fait pour l'adorer et pour le bénir \ C'est là qu'elle portoit sa reconnoissance et sa joie pour les assurances de la paix, pour les bons succès de la guerre. C'est là qu'elle rcpandoit ses larmes et sa tendresse, soit dans la porte de ses enfans que le ciel lui donna pour accomplir ses désirs, et lui ôta pour éprouver sa résignation ; soit dans l'absence du Roi , lorsque l'ardeur de son courage et les besoins de l'état l'engageoient à ces expéditions militaires, où il achetoit par ses propres périls sa réputation et sa gloire, soit dans ces inquiétudes et dans ces peines secrètes , que la providence de Dieu , pour le salut de ses élus, mêle souvent aux grandes fortunes.
Mais ne sondons pas ce qui se passoit entre Dieu et elle. Les gémissemens de la colombe doivent être laissés à la solitude et au silence , à qui elle les a confiés. H y a des croix dont la sort est de demeurer cachées à l'ombre de celle de Jésus-Christ , et il suffit de dire à la gloire de cette Princesse que tout servit à son salut, et que le Père des miséricordes, et le Dieu de toute consolation qu'elle aima toujours également, la soutint et dans les douceurs et dans les amertumes de la vie.
Aussi rien ne la toucha jamais si sensiblement que l'intérêt de la religion. Quelle mission y a-t-4
i(5o Oraison funèbre
eu , qu'elle n'ait ou assistée de son crédit , ou entre* tenue par ses bienfaits 1 Quelles conversions a-tt elle apprises, dont elle n'ait eu la même joie que les Anges en ont dans le ciel, selon la parole de l'Evangile (i) ! Dès qu'on ouït gronder l'orage qui vient de fondre sur l'empire et sur la Hongrie, n'ajouta-t-elle pas à ses dévotions ordinaires, une heure d'oraison par jour ? Ne dit-elle pas plusieurs fois : Qu'étant chrétienne sur toutes choses , elle craignoit encore plus pour sa re/*gion que pour sa maison l Et peut-être que ce coup du ciel qui vient de dissiper ce gros nuage, et d'arracher la couronne des Empereurs des mains presque des infidèles, est un effet des intercessions de cette Princesse.
Ce zèle qu'elle avoit pour la foi de Jésus- Christ 9 lui faisoit admirer tout ce que le Roi faisoit pour elle, C'étoit là comme le centre de cette vive et constante tendresse qu'elle nourris* soit pour lui dans son cœur. Qu'il étoit grand, et qu'il lui paroissoit aimable, quand, par la sévérité de ses lois , il arrétoit la licence et l'impiété; quand, à l'exemple de ces princes religieux dont le Saint-Esprit a fait l'éloge dans l'Ecriture, il abattoit les hauteurs, je veux dire les temples que l'hérésie avoit élevés sur les débris do nos autels; quand il rétablissoit le culte de Dieu 4ans ses conquêtes, et *ue marchant sur les remparts qu'il venoit de foudroyer , il alloit lui offrir pour premier hommage , au pied de ses autels renouvelés, les lauriers qu'il avoit cueillis! Quel éioil le cœur de la Reiue en ces occasions où l'intérêt de l'Eglise étoit joint à celui de l'Etat, et où l'amour de Dieu et l'amour du Roi n'étoienl presque qu'une même chose l
Que ne puis-je vous la représenter dans Us
de Marie-Thérèse d Autriche.
pratiques du christianisme 1 Quel spectacle plue édifiant, que do la voir dans les Eglises et très** souvent dans sa paroisse , plus remarquable encore par sa vertu que par sa suite, se mêlant aux plus simples brebis pour entendre la voitf du pasteur, et ne se distinguant de la foule que par son humilité , son recueillement et son application à la prière !
Suspendez pour un temps votre douleur, fidèles et désolés domestiques de cette Princesse, et rendez ici témoignage à la vérité. Dès qu'elle entrait dans la maison de Dieu , n'oublioit-elle pas qu'elle étoit Reine? L'avez-vous vue distraire sa foi par un regard curieux, ou par une parole indiscrète \ Dans les plus rudes hivers , au milieu des étés brûlans , vous êtes- vous jarnais aperçu
tience dans la longueur de ses oraisons l Ne futelle pas en tout temps également attentive , immobile , anéantie en elle-même l Combien de fois la vîtes- vous ramener les courtisans à l'exercice de leur foi par les marques qu'elle dounoit de la sienne , inspirer les sentimens de religion aux ames les plus déréglées , et les retenir dans le silence et dans le devoir, anoins par le respect de sa dignité, que par l'exemple de sa modestie f Les évènemens d'une régence tumultueuse , la valeur d'un héros , une suite de guerres et de victoires, des vertus brillantes et presque mondaines , frapperoient peut-être davautage vos esprits ; mais je ne viens pas vous surpreudre par des actions exlraordinaiies , je viens vous édifier par des vertus , qui , toutes communes qu'elles paroissent, ne laissent pas d'être héroïques.
Avec quelle soumission écoutoit-elle la parole de Dieu ! On lisoit dans son cœur l'impression qu'elle y faisoit , et le fruit qu'elle y devoil faire: jjouTYU que Jésus-Christ fût annoncé, et que soa
ùraisttn jimèbrë
•me fût nourrie , elle demeuioit satis(aiië. Dàifl nos sermons , mes frères , elle cherchoit ses défauts , elle nous pardonnoit les nôtres } et pour toucher nos auditeurs, avouons-le, sa présence fut quelquefois plus efficace que nos paroles.
Quel respect enfin n'avoit-elle pas pour tout ce qui regarde Jésus-Christ, pour ses Saints, pour ses autels, pour le chef visible de son Eglise, pour ses prêtres ! prêtres que les gens du monde n'estiment ordinairement que 'par leur qualité , ou par les revenus de leurs bénéfices , et que les grands regardent quelquefois comme les moins Importans et les moins utiles de leurs domestiques; avilissant ainsi le sacerdoce de Jésus-Christ, et passant insensiblement du peu d'estime pour le ministre, au peu de respect pour le ministère.
C'étoit de leurs mains qu'elle recevoit le corps et le sang du fils de Dieu : voilà la source de son respect. Comme c'est de cetle nourriture céleste que Tarne chrétienne tire sa force, sa consolation et sa charité , la Reine se disposoit à profiter de ses avantages. Quoiqu'elle approchât souvent des autels, c'étoit religion et non pas coutume. Elle communioit avec autant de pureté, que si elle eût communié tous les jours ; avec autant de préparation, que si elle n'eût communié qu'une fois l'année. Cette iamiliarité , pour ainsi dire, des sacrés nrystères , ne faisoit que la rendre plus respectueuse et plus circonspecte; et l'usage fréquent qu'elle en faisoit, toujours humble et toujours tremblante, ne diminuoit pas sa ferveur , et redoubloif sa reconnoissance. Elle s'éprouvoit, elle se corrigeoit , elle veilîoit sur elle-même, à l'imitation de cette merveilleuse femme dont parle l'Ecriture (i) : Elle visitoU
(0 Consideravit semitas dumûs suai et ptmcm otiosa non iXmtiUt. Pu», 3a.
de Marie-Thérèse £ Autriche. i&S
fous les endroits de sa màison , et ne mangeait pas son pain dans l oisiveté , travaillant tantôt à humilier sa grandeur par des abaissemens volontaires , tantôt à soumettre sa volonté à des complaisances difficiles , et souvent à réprimer par sa patience les vivacités naturelles , et toujours à secourir le prochain dans ses nécessité* et dans ses peines.
« C'est ici , Messieurs , que s'ouvre une matière nouvelle à mon discours, et que j'ai besoin que l'esprit de D]eu , dans le peu de temps qui me reste , élève mon esprit et ma voix , pour louer les miséricordes qu'il a faites , et celles qu'il a inspirées à cette Princesse. Deux choses endurcissent ordinairement le cœur des riches et des puissans du siècle à l'égard des pauvres : l'orgueil de la conditiony et la délicatesse de la personne. Gomme ils sont vains, ils ont peine à descendre à des ministères qui sont honnêtes, mais qui ne paroissent pas honorables ; et comme ils sont à couvert de la plupart des misères humaînes , ili ont moins de pitié de ceux qui les souffrent. Ce» pendant l'Ecriture leur ordenne d'humilier leurs âmes devant le pauvre , et d'être touchés dans le cœur de sa pauvreté et de ses peines.
C'était là, Messieurs, le caractère de la Reine, Ces dédains, ces dégoûts que le respect assidu des grands, et l'abaissement des petits ne produisent que trop souvent dans l'ame des Princes , ne rebutèrent jamais le malheureux ni l'indigent , lorsqu'il implora son secours. Tout ce qui lui représenta Jésus-Christ souffrant , fut l'objet de sa compassion et de son estime , et sa charité n'eut d'autres bornes que celles que Dieu avoit données à son pouvoir , ou à ses désirs. Retraites sombres où la honte renferme la pauvreté , combien de fois a t-elle fait couler jusqu'à vous ses jpnfoUiioos et ses aumônes, inquiète de Y03
*$4 Oraison funéhre
besoins et de vos chagrins, et pltfs soigneuse dê cacher ses charités, que voua ne l'étiez de cacher votre misère 1 Monastère qui n'avez que la croix de Jésus-Christ pour possession et pour héritage, combien de fois vous fit-elle voir que vous pouviez mettre en lui votro confiance, et que rien ne manque à ceux qui le craignent I Combien de troupes de malades assis ta- t- el lé I Combien de jeunes filles fit-elle élever dans des communautés de vierges chrétiennes 1 Combien de communautés même fit-elle subsister par ses pensions et par ses bienfaits ! Qui pourroit raconter ici tout ce ^pe^aous avons connu de sa charité, découvrir ttf&t ce que son humilité nous a caché?
. Mais qu'cst-il besoin de lever le voile qu'elle * ,**ur ces actions ? Vojrons là dans ces hôpi- Umfttfé *\\e pratiquoit ses miséricordes publiques: d^lSk ces lieux ou se ramassent toutes les mfirmtUSjf et tous les àccidcns de la vie humaine; où les gémissemens et les plaintes de ceux qui souffrent , remplissent L'ame d'une tristesse importune ; où l'odeur qui s'exhale de tant de corps Janguissans , portent dans le cœur de ceux qui les servent» le dégoût et la défaillance; où l'on voit la douleur et la pauvreté exercer à l'envi lçur funeste empire, et où l'image de la misère et de la mort entre presque par tous les sens : ^ c'est là que s'élevant au-dessus des craintes et des délicatesses do là nature , pour satisfaire à sa charité, au péril de sa santé même, on la vit toutes les semaines essuyer les larmes de celui-ci , pourvoir aux besoins de celui-là ; procurer aux uns des remèdes et des adoucissemens à leurs maux, aux autres des consolations de l'esprit , et des secours pour la conscience.
Compagnes fidèles de sa piété, qui la pleurez aujourd'hui, vous la suiviez quand elle marchoit eUns cette pompe chrétienne : plus grande dans
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^ dépouillement de sa grandeur, et plus glorieuse , lorsque entre deux rangs de pauvres , de malades, ou de mourans , elle partîcipoit à l'humilité et à la patience de Jésus-Christ, que lorsqu'entre deux haies de troupes victorieuses, dans un char brillant et pômpeux, elle prenoit part à la gloire et aux triomphes de son époux.
Admirez, femmes riches, et tremblez, dit le Prophète (i) , vous qui p£r des dépenses folles et excessives, contraignez vos maris à chercher dans l'oppression des pauvres , de quoi fournir à vos vanités et à votre luxe; vous qui frémisse* à la vue d'un hôpital ; qui faites servir votre délicatesse de prétexte à votre dureté ; qui bien loin de soulager les maux de tant de personne* affligées , affectez de les ignorer.
Mais ce qui couronne la vie de cette Princesse f c'est qu'elle fut toujours égale : mêmes vertus , mêmes retraites, mêmes prières, même i&age des sacremens , mêmes principes, mêmes règles. La grâce l'excitant, la grâce la soutenant, ell* demeuroit eu Jésus-Christ f et Jésus-Christ de* meuroit en elle. Comme sa foi ne fut pas feinte * sa persévérance ne lui fut point ennuyeuse ; et sa ferveur se renouvela oar tout ce qui devoit fl ce semble, la ralentir. Occupations, divertissemens, devoirs publics, nécessités et servitudes de la royauté , rien ne put lui faire perdre la suite de ses oraisons. Elle savoit racheter le temps, selon le conseil de l'Apôtre (2), et reprendre sur son sommeil les heures qu'on avoit dérobées à sa retraite. Qu trouvoit-elle du repot dans les fatigues des voyage* , sinon dans les cloîtres , aux pieds des autels f Et qui de nous ne l'a pas vue se délasser dans ces exercices de piété f
(l) Qbstupeseite , opulent* % et conH+rbarnini. ls*ïe (** (a) Eçhe*. ju Celait. 4
i6S Oraison JUnèbr*
et ménagersi bien son temps, que sans retarde* les desseins du Roi , et sans rien omettre de ses dévotions , elle avoit toute la complaisance qu'une femme doit à son époux, et toute la fidélité qu'une chrétienne doit à Dieu l
Telle fut f durant le temps qu'elle vécut, la foi persévérante de la Reine. Vous l'avez dit , mon Dieu : Qui persévérera jusqu'à la fin\ celui-là fera sauvé (i) , et vous l'avez fait , en donnant votre couronne et votre salut à cette Princesse prédestinée. Vous l'avez prise au milieu de ses satisfactions, de son Bonheur et de sa joie; et vous avez pourtant trouvé son cœur occupé de vous. Vous l'avez enlevée par un accident imprévu; nous adorons vos juge mens, et nous reconnoissous vos miséricordes» La confiance qu'elle avoit en vous , ne devoit être affaiblie par aucune crainte, •t l'innocence de sa vie valoit bien la pénitence des mourans.
La Reine avoit passé ses jcure avec la même i attention à son salut qu'on a d'ordinaire à sa dernière heure. Hostie vivante de Jésus-Christ , elle avoit dressé de ses propres mains le bûcher où élle devoit consommer son sacrifice ; et il étoit juste de lui épargner les horreurs de la mort en récompense de sa bonne vie.
Pour nous , Seigneur , qui violons si souvent votre sainte loi, faites-nous sentir que nous mourons long-temps avant de mourir. Qu'un Prophète (a) nous vienne dire de votre part : Mette* ordre à votre maison, car votre heure dernière approche. Menez-nous pas à pas à la mort; et pour expier nos péchés , faites dureif notre sacrifice. Que notre ame ait le temps de se purifier par la tribulation et par la patience d'une maladie ; at que l'image de la mort et la crainte de
(t) M.tt. m <«) fctfe M. !
de Marie-Thérèse d Autriche. i6y >
ves jugemcns venant à remuer nos cœurs, excitent en nous la ferveur de la pénitence.
Que lui restoit-i! , Messieurs , à demander, au ciel f ou à désirer sur la terre? Elle vojroit le Roi au comble des prospérités humaines, aimé des uns , craint des autres, estimé de tous, pouvant tout ce qu'il veut , et ne voulant que ce qu'il doit, au-dessus de tous par sa gloire, et par sa modération au-dessus de sa gloire même.
Elle voyait en vous , Monseigneur , tous ses vœux accomplis. Ce caractère de grandeur et de bonté, de modération et de courage, de justice et de religion; ce respect que lo Roi vous inspira toujours pour elle , celte soumission qu'elle vous inspira toujours pour le Roi ; ces vertus de tous les deux unies ensemble , qui vous font regarder comme l'image de l'un et de l'autre ; cette union si pure et si tendre avec cette auguste Princesse que la Ciel semble nous avoir donnée pour recueillir le double esprit de la Reine, et pour nous représenter sa grandeur et sa piété; ces bénédictions que Dieu a répandues , et qu'il va répandre encore sur votre auguste mariage t furent des sources de joie et de consolation pour elle. Que son cœur fut touché lorsqu'elle vous vit dans ces camps où votre intelligence , votre activité t votre application vous tenant lieu d'expérience a vous pratiquiez les règles du commandement sans avoir presque hesoin de les apprendre r prêt à recevoir les ordres du Roi , et à les donner k ses armées, capable de faire exécuter. ses grands desseins , et de suivre ses grands exemples , fait pour obéir à lui seul , et pour commander au reste du monde I Dieu voulut que ce fut là sa dernière joie ; heureuse d'avoir vu jusqu'où peut aller votre gloire, sans être exposée à des craintes que pouvoit lui donner ma jour votre gr*a4 courage* • %
*ëè Oraison funèbre
Que pouvoit-elle espérer après sa mort f Lu Surprise et l'effroi , puis les regrets et la douleur des peuples; les monumens dressés à sa gloire, les prières et les sacrifices offerts pour elle, les larmes des pauvres répandues, les témoignages rendus à sa rertu par 1* voie publique , ses bonnes œuvres annoncées pour l'édification des fidèles ; tout relève» tout bénit sa mémoire. Vousmême y grand Roi , unique objet de son respect et de sa tendresse , auguste témoin de sa vertueuse et sage conduite, vous l'avez aimée, vous l'avez pleurée, vous l'avez louée: vous l'avez dit : Je n'ai jamais reçu de chagrin d'elle que velui de l'avoir perdue ; et si parmi les joies du ciel il reste encore aux saintes ames quelques % entimens pour les consolations de ce monde , elle est touchée de celle-ci, et il me semble que je vois ce cœur, tout insensible qu'il est, se réveiller et ^'attendrir à cette parole.
Mais les honneurs dont elle a joui , et ceux qu'on rend à sa mémoire sont d'inutiles et foi blet eecours : ce qui seul peut nous consoler dans la tatort soudaine de cette Princesse, c'est l'assurancf lie son salut. C'est aussi ce qui doit nous instruire f Messieurs , et nous faire prévoir les dangers. Après un reste de malheureux jours, une nuit vient, dit le fils de Dieu f ou personne ne peut travailler. Venit nox quando nemo potest operarL Un aveuglement volontaire qu'on s'est fait durant le cours de plusieurs années par la négligence de ses devoirs, forme enfin des ténèbres impénétrables. Oh est surpris d'uue maladie dont on craint trop , Thi dont on ne craint pas assez les progrès. On ne voit ni l'importance du passé , ni les conséquences de l'avenir. On %. commis le péché sans crainte, ou reçoit les sa- ■ «remens sans réflexion» On se flatte de, vaines espérances de guéris*?, eu l'on est flatté de
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vaines espérances de salut, et Von est mort avant qu'on ait aperçu qu'on pouvoit mourir.
Quand il luiroit quelque rayon de connoissan* ce , les puissances de l'âme se trouvent ou liées par la douleur , ou usées par l'habitude. On se repaît des vains projets d'une conversion imaginaire, ou d'une confiance présomptueuse en la miséricorde, divine ; et dans ces malheureux momens , où l'on ne peut ni pratiquer les vertus ni vaincre les vices , on tombe entre les mains de la justice de Dieu , avec le désespoir de ne pouvoir y satisfaire.
Fasse le ciel , Messieurs, que nous prévenions ces dangers; et que si nous n'avons pas, comme la Reine, les mérites d'une \ie pure et innocente, neus ayons an moins les précautions de la pénitence, afin d'obtenir par le mérite du sang de Jésus-Christ la gloire qu'elle possède 1 et que je vous «ouhaite*
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ORAISON FUNEBRE