DE BAVIÈRE
OAUPHINE DE FRANCE;
Prononcée dans l'église de Notre-Dame, le t5 juin 1690 , en présence de mon* seigneur le Duc de Bourgogne , de Monsieur, et des Priaces et Princesses du Sang.
Dies mei sieut ambra declinavertmt , et ego aieut font arui : tu autem , Domine , in aeternum
Mes jour* sont évanouis comme l'ombre p et foi séché comme Vlterbe : mais vous. Seigneur, vous éternellement. Ps. toi.
Monseigneur,
C'est ainsi que parloit autrefois un Roi $el*a le cœur do Dieu , quand ses jours défaillait* et ses infirmités mortelles l'approchoieat du tombeau , ot lui laissoient encore un reste de vie pour sentir sa langueur et sa chute , et pour adorer la gran* deur et la durée éternelle du Dira vivant»
de Madame la Dauphinc. 19^
II regarde sa vie , tantôt comme la fumée qui s'élève, qui s'affaiblit en s'élevant , qui -s'exhale et s'évanouit dans les airs (1); tantôt comme l'ombre qui s'étend, se rétrécit, se dissipe ; sombre, vide et disparoissante figure! tantôt comme l'herbe qui sèche dans la prairie, qui perd à midi sa fraîcheur du matin, et qui languit et meurt sous les mêmes rayons du soleil qui l'avoit fait naître. De combien de tristes idées son esprit est-il orcupé, et combien trouve-t-il par-tout d'images sensiblefrde nos fragiles plaisirs, et de nos grandeurs passagères!
Mais lorsqu'il se regarde du côté du Seigneur t comme une de ces créatures qui sont faites pour le louer (2), comme un de ces Rois qui doivent servir à sa gloire (3) , il demeure en suspens entre la confusion et la confiance. Il excite son humilité à la vue de son néant ; il anime ses espérances à la vue de la bonté et de l'éternité de Dreiu Il voit une vanité qui passe , et il dit : Vou* le changerez, Seigneur, et ils seront changés (4). Il voit une vérité qui demeure, et il s'écrie: Pour vous, mon Dieu, vous êtes toujours le même (5) 9 et vos années ne finissent point. Il tremble à la face de l'indignation et de la colère de ce Dieu (6) qui coupe le fil de ses jours , et qui le brise après l'avoir élevé (7); mais il se rassure par la pensée de ses miséricordes, qui se réveillent ordinairement dans le temps de nos plus grandes misères (8). >
(1) Defeceruat sicut fumus dies met.
(a) Popnlus oui creabitur , laudabit Domznum»
Ç5) JReges ut seryiant Domino,,
(4) Mutubis eos , et mutabuntur m
(5) Tu aittem idem ipse es,
(6) A facie irœ et ind/gnationis tuar, • (?) Q"i<* devons alli>isti me*
{8) Quia tetnpus misemndi ejus. '
f 194 Oraison* funèbre
Ne connoissezrvous pas, Messieurs, dans let sentimeus de ce Prince, çeux de la Princesse que nous pleurons ? Ne sernble-t-il pas qu'elle vous dit d'une voix mourante : ia lumière de mes yeux s'éteint, un nuage sans fin se lève entre le monde 4Bt moi : je meurs et je m'échappe insensiblement à moi-même 1 Trisles momens 1 terme fatal de ma languissante jeunesse ! Mais si je sens qu'il n'y a qu'un petit nombre de jours pour moi , je sais aussi qu'il £ a des années étemelles. La main qui me frappe me soutiendra: et comme, par la loi du corps, je tiens à ce monde qui passe; par l'espérance et par la foi , je tiens à Dieu qui ne passe point.
Si je venois déplorer ici la mort imprévue de
Îjuelque Princesse mondaine, je n'aurois qu'à vous aire voir le monde avec ses vanités et ses inconstances; cette foule de figures qui se présentent à nos yeux, s'évanouissent : cette révolution de conditions et de fortunes qui commencent et qui finis* sent, qui se relèvent et qui retombent: cette vicissitude de corruptions , tantôt secrètes , tantôt visibles , qui se renouvellent : cette suite de changemens en nos corps par la défaillance de la nature , en nos ames par l'instabilité de nos désirs; enfin, ce dérangement universel et continuel des choses humaines, qui, tout naturel et tout désordonné
3u*il semble à nos yeux, est pourtant Pouvrage e la main toute-puissante de Dieu , et l'ordre de fa providence.
Mais, grâces au Seigneur, je viens louer une Princesse plus grande par sa religion que par sa naissance; et vous montrer, au lieu des fragilités de la nature , les effets constans de la grâce : des yçrtus évangéliquea pratiquées en esprit et en vérité, des, Sacremens reçus avec des sentiment «i'une dévotion exemplaire , des prières attentives et persévérantes : un* yolqnté soumise et coofor-
de Madame la Dauphine. igi
me à la conduite de Dieu sur elle: des souffrances unies à celles de Jésus-Christ crucifié : des consolations venues du sein du Père des miséricordes , des espérances immobiles , fondées sur celui qui dit dans l'Ecriture : Je suis Dieu, je ne change point (i). Recueillons ce discours, et réduisons-la à vous faire voir une vie courte, mais toute réglé© par la sagesse : une longue mort soutenue par la résignation et la patience. Ces deux réflexions corn-
Ç)seront l'éloge de Très Haute, Très-Puissante, rès-Excellente Princesse Marie-Anne-Christine- Victoire de Bavière , Dauphine de France.