SECONDE PARTIE
Il est difficile , quand on aime> la vérité , qu'on n'ait aussi du zèle pour la justice, tant par cette union qui lie toutes les vertus, que par certaines règles d'ordre et de proportion , que l'esprit cherche dans les jetions, aussi bien que dans les paroles. Ces deux inclinations furent également fortes en M- de. Montausier.
Il y avoit dans son ccçur une loi d'équité sévère , qui le portoit. à résister à toutes les passions désordonnées des hommes r et à rendre à chacun 9 ou le service ou l'honneur, ou la protection qu'il pou voit espérer, de lui. On le vit dans la jeu* liesse, se faisant une espèce de crédit et d^u* torité du fond de ses bonnes intentions f pour s'apposer aux désordres , pour arrêter la fraude
(i}Apoet »$.
lîo Oraison funèbre
et la violence, et pour réduire tout à la discipfr ne ; supportant lui-même , avec constance , toutes les fatigues et toutes les contraintes que lui imposoient dans les bornes de sa profession, la raison et l'ordre.
Cet esprit de justice n'a fait que croître avee aon bonheur. Pour avoir sa protection , c'étoit assez d'être malheureux. Quelqu 'inconnu qu'on fût, on n'a voit besoin d'autre recommandation auprès de lui , que de celle que porte avec soi la vertu et l'innocence persécutée. Il n'a voit pas de ces froides indifférences , ni de ces foi blés ménage* fnens , qui font qu'on abandonne les affaires d'autrui , pour ne «'en pas foire à soi-même. Partout où se pou voit étendre son pouvoir 9 l'oppression et l'injustice n'étoîent pas libres : celui-là ne pouvoit s'assurer de son repos, qui troubloit le *epos des autres. À-t-il craint d'irriter les pais* sans , quand il a pu secourir les faibles l A-t-il plié stius la grandeur f lorsqu'elle s'est trouvée injuste ? A-t-il manqué de hardiesse, et lui a-t-il fallu d'autre droit que celui de- Ja ; protection et 4e- la charité commune , quand ii a pu défendre les gens de bien? v
N a-t-il pas eu dans la licence même de h guerre , une constante et scrupuleuse Retenue, dans lin temps où la confusion régnôit encore da«s les armées, où l'on cro voit quelle sc4tiat devait s'en* rien**, notf-seulement des dépouilles de tennetti, mai» encore de celles des peuples ; et où, par des condescendances nécessaires , on pardonseit ttn peu d'avarice et de dureté, pour entrerait W eoarage et la bobue humeur dis gens de guet" re l II ne s'en tint pas à- ces contâmes, il se régla) sur une prudente équité., no» pas sur un ft^arbare- droit des armes* modeste, désintéressé, songeant à des acquisitions d'honneur et de gloire, »<ra pas aux biens et aux commodités 4e A *ki
de monsieur âe Montausler. *5f
généreux pour Tes autres, sévère et dur à lui* même, et partageant avec les moindres officiers, ses biens par libéralité* et leurs fatigues par constance.
11 eut même des égards pour les ennemis , ne croyant pas que tout ce qui et oit permis fût ex* pédienl , et disant quelquefois : Faisons leur craindre notre valeur , non pas notre cupidité* Aussi ne làissa-t-il jamais. après lui de traces funestes de ses passages ^ et sa conscience lui rendant justice à son tour, il n'eut pas besoin de repérer sur ses vieux ans, les torts qu'il avoit faits en sa jeunesse , ni de restituer aux enfant ce qu'il avoit autrefois injustement exigé des père*.
Quelle pensez-vous que fût son- occupation dans ses gouvernemens? La justice. Plein des maximes d'honneur et de probité, dont il saroit toutes les lois, il retenoit la noblesse dans l'ordre; il étouffai t les querelles dans leur naissance, gagnant les uns par la persuasion, arrêtant les autres par autorité , compensant les satisfactions avec les in* juras, rendant à l'honneur et au droit de chacun, ce que l'avarice, ou la colère en avoit ôtéj met* tant les uns à couvert de l'insulte, et les autres hors d'état de nuire, fl coupoit ainsi , par une équité décisive, sans préoccupation et sans intérêt, les racines des haines et des procès; porloit par-tout la modération et la paix , qui est le fruit de la justice.
Mais quef fut son zèle et sa vigilance dans les calamités publiques ! 11 jouissait à ia Cour de la fonceur du repos , et de la gloire où le ciel venoit fl' élever sa famille, lorsqu'un mal funeste et contagieux se répandit et s'échauffa dans les villes principales de .Normandie : soit que l'intempérie des laisonS eût laissé dans les airs quelque maligne impression : soit qu'un commerce fatfct y eût apporté des pays éloignée, *veo 4e fragiles
*5a / Orahmn funèbre
richesses, des semences de maladie et de mort: soif que l'Ange de Dieu eût étendu sa main pour frapper cette malheureuse Princesse, il y accqurut. Dans cette affliction qui dérange tout , où d'ordinaire on est perdu, parce qu'on est abandonné, où chacun occupé de ses propres craintes ,, oublie' les malheurs d'aùti ui , et où l'horreur d'une «fort prochai aie semble justifier Les infidélités que l'on se fait les uns aux autres, la raison fit en lui ce que ne fait ordinairement ni le sang, ni la nature. Il ré pon doit à ceux qui lui représentaient ses dangers : Qu'il devoit tordre et la protection à ce peuple : qu'étant établi pour le gouverner % il V était aussi pour le secourir , et que sa vie ne lui étoit pas plus précieuse Que son devoir: II ranima les coacitojen* par sa présence, les excitant à s'euti 'aider par des offices mutuels * et par uue exacte police, qui coupoit (es communications mortelles. , pour en ouvrir de salutaires, il sauva ce peuple qui avoit perdu toute espérance de santé, et toute mesure de prudence.
IVlajs à quoi m'arrête- je , Messieurs, n'ai-je pas de plus nobles idées . a vous donner de sa vertu i Si la fidélité est une . justice que chacun doit à sou souverain* quel sujet en a jamais fourni de .plus grands exemples l Que ne puisnje vous exprimer les sentimens d'admiration, de vénération, et, si j'ose le dire , de tendresse, qu'il a eu pour le Roi I Par combien de liens tenoit-il à lui l Tantôt il recueilloit tous ses bienfaits dans son esprit pour multiplier, sa reconnoissance. Tantôt il peu» soit a ses expéditions militaires, pour faire le récit de ses travaux , et pour compter le nombre de ses victoires. Tantôt il le voyoit au milieu de sa magnificence et de sa splendeur, pour s'éhlouir de sa majesté, et se réjouir de sa gloire; •t quelquefois il se dépouilloit de toute idée de sa puissance et de sa grandeur, poux avoir If
de monsieur de Montausier. âJ5
plaisir d'honorer gratuitement le mérite de sa personne. Que ne puis-je tous représenter la forte, passion qu'il eut pour l'état, dont les intérêts lui turent plus chers et plus sensibles que les siens
froprest Quelle éloit son indignation contre ceux qui le bien public est indifférent, et qui ne se, comptant , et ne se regardant qu'eux-mêmes 9 sans honneur et sans charité, abandonnent au hasard le reste du monde 1
Dans le' cours de ces fatales années, où la discorde alluma dans le sein de la France, le feu de tant de passions, qui firent tant de malheureux* et tant de coupables : ne craignez pas, Messieurs , je parle d'un homme sage, qui ne sortoit jamais, de ses devoirs, qui n'a besoin de grâce , ni d'apologie , et de qui il n'y a point eu d'erreur à plaindre , ni de faute à justifier : sa fidélité fut inébranlable. Retiré dans la province de. Sa in longe, où se fqrmoient déjà des factions, il les arrêta par sa vigilance , et par son courage. Les sollicitations d'un Prince qui l'honoroit de sa bien* veil lance , les ihécontentemens qu'il avoit reçus du ministre , ne purent jamais le toucher. Il surmonta ces deux tentations délicates ; et lui seul peut-être a la gloire d'avoir résisté tout d'un coup, pour le service de son maître, à la force de l'a« mitié 9 «t au plaisir de la vengeance. Il gagna la noblesse déjà presque demi-séduite : il fit des sièges , donna des combats , prit des villes , et prodigua son sang et sa vie , pour assurer au Roi cette province , que sa situation et les conjonctures du temps a voient rendues très- importante.
Quelle justice lui rendit-on î On approuva ses services , et bientôt on les oublia. Dans ces jours de confusion et de trouble, où les grâces tomboienft sur ceux qui savoient à propos se faire soupçonner, ou.se faire craindre; on le négligea comme un serviteur qu'on ne pouvoit perdie, et l'on na
i?4 Ofàîspn funébr*
songea pas & sa fortune, parce qu'on n'avoitrie* à craindre de sa vertu. Maïs sa constance ie soutint, et la providence de Dieu réservôit aa Roi Fhotfneur de récompenser cette ame fidèle.
Descendons à l'équité de son cœur dans sa conduite particulière. Quels furent ses senti mens pour ses amis! Ici se réveille ma reconnoissance, mei entrailles s'émeuvent , et l'image d'un bonheur dont je jouissois me fait souvenir que je l'ai petf* du. Sa bonté 'prévient pour cette fois son jogfe* Aient: d'ailleurs son amitié ne se donnoit poirff au hasard, c'était le prix de son estime. Eîlenrf , e'âffoibtissoit jamais ni par le temps, ni pariât?» sence, et rien ne dérangeoit dans son cœur, cf que le mérite y avoit une fois placé. On ne crai* gnoit point avec lui les inégalités, ni les défiances ; il ne savoît se démentir, et sa bonne foi semblort lui répandre de celle dés autres. Quelque indulgence* qu'il eût pour ceux qu'il aimait, il n* s'aveuglait pas sur leurs défauts : également sincère 1 et charitable, il avoit le courage de les reprendra, o^ le plaisir de les excuser. Fidèle dans leurs disgrâfrès , il osa les louer et les * servir en des temps où les autres n'osoient presque pas les plahiè*. Dans leurs prospérités, il estima leur modération, et se réserva le droit de les avertir de leur orgueil. Il leur laissoit dans l'agréable commerce qu'il avoit avec eux, toute la liberté qu'il prenoit lui-même, de soutenir leurs opinions , et ne leur interdisoit que la flatterie.
Avec quelle chaleur s'intéressoit-il à leurs satisfactions ou à leurs peines! Les a-t-il jamais amusés par des caresses , quand ils ont attendu de lui des offices effectifs ? Qui est-ce qui a jamais porté plus ,de vœux et plus de prières au pied du trône? J'ai cet avantage dans ce discours, qu'il n'y a personne ici de ceux qui ont eu part à son amitié, qui ne rftconrioisse et qui n'ait ressenti ce que je dis.
de monsieut de Moniausier. s&8
▼eus le savez, nobles génies, qui cultivez votre esprit , et qui rendez à Dieb , le seigneur des sciences, l'Hommage dô vos pensées, Vous, ave» été souvent surpris et de ses bontés et de ses lumières» Il pesoit les esprits-, et donnoit à chacun fc rang qu'il méritdit. Personne ne connut mieux l'excellence de leurs ouvrages , et personne ne set mieux les estimer. Il l'es encourageoii » et tachoit ée les rendre utiles. Il leur procura souvent les grâces du Roi , et leur donna toujours ce qui étoit en ses mains ; et ce qu'ils aiment quelquefois davantage, la louange et la gloire.
Combien é tort- il juste et charitable à l'égard de ses domestiques ! Chez lui les races se perpétuaient, les pères laissoient comme tui héritage è leurs ehfans , la protection d'un si bon maître» Environné d'une foule de serviteurs , il cherchoit à chacun une fortune qui lui fût propre. Désintéressé pour lui, empresse^ pour eux, H ne sentoit jamais mieux son bonheur , que lorsqu'il pouvoit faire le leur. Le nombre pouvoit être à charge à sa dépense, mais non pas à sa générosité. Il sa voit bien qu'il n'avôft pas besoin de* tout ce mondé f mais il croyoit que tout ce monde avoit besoin de lui, et il le regardoit moins pour servir d'éclat à sa grandeur, que pout servir de matière à sa bonté.
De ce même principe naîssoit son amour pour les pauvres-. Aux termes de l'Ecriture , l'aumône est une justice (i). Ce que nous appelons un don, le Sage le nomme une dette (2) , et la mesure de la miséricorde que nous attendons , est la miséricorde que nous aurons faite. Pénétré de ces vérités, il répandoit abondamment sur toute sorte de misérables les secours de la charité. H n'attendit pas à la mort à consacrer à Jésus- Christ une partie de ses richesses : il savoit qu'une
(1) Ps. ne. (a) Iccl. 4.
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charité tardive , selon les Pères de l'Eglise, ayoit plus d'avarice que de piété* : qu'il faut exécuter soi-même son .testament et ses legs pieux , et faire un sacrifice de relïgiort et une distribution volontaire de ses aumônes.
Que ne pui^-je révéler les secrets de sa charité l Vous verriez ici l'éducation d'une fille * à qui la
Ïtauvreté pou voit donner de mauvais conseils : là es études d'un pupille , que Dieu par. le moyen de sa charité conduit aux fonctions de soa, sacerdoce : ici une, noblesse indigente poussée par seè charitables secours, au service du Prince et de la patrie : là un mérite naissant , qu'auroit acca- . blé le poids de sa mauvaise fortune, releyé par. ses libéralités,, portez de ces retraites , où la misère et la honte vous cachent, familles infortunées, et dites-nous . par quelle adresse il fit couler jusqu'à'vous ses assistances imprévues. Et vous , asiles sacrés des disgrâces de la nature ou de la fortune, monumens éternels de sa piété, hôpitaux dressés par ses soins et par ses bienfaits, dans les villes de ses gouvernement , pour les mettre à couvert d'une importune mendicité , faites retentir jusqu'au ciel les vœux et les prières des pauvres que vous renfermez. Voilà sa justice, Messieurs , il' ne me reste plus qu'à vous montrer son esprit de droiture.