DE MADAME
MARIE DE WIGNEROD,
DUCIIESSE D AIGUILLON, PAIR DE FRANCE f
Prononcée en l'église des Carmélites de la rue Chapon , à Paris, le i a août 1675» .
Reliqmim est... ot qui utuntur hoc mundo, taoqutm noa utautur: preterit enim figura hujus mondi.
L'importance est d'us*? de ce monde ,- comme si Ton n'en - usoU pas: car la figure de ce monde passe* EpiiV i ,\ \ aux Corinthiens , cfcap* 7.
\JJ u'attewdex-vous de moi , Messieurs, et quel doit être aujourd'hui mon ministère f Je ne viens ni déguiser lès faiblesses , ni flatter les grandeurs humaines, ni donner à de fausses vertus de fausses louanges. Malheur à moi, si j'interrompois les sacrés mystères pour faire un éloge profane; si je mélois l'esprit du monde à une cérémonie) de religion , et si j'attribuois à la force ou à la prudence de la chair, ce qui n'est dû qu'à la* grâce de Jésus-Christ. Je cherche à vous édifier plutôt qu'à vous plaire» Je viens vous annoncer avec l'Apôtre que tout fiait, afin 4e roua ramener 4 " ' - $ %
98 Oraison funèbre
â Dieu qui ne finit point ; et vaus faire souvenir dé la fatale nécessité de mourir, pour vous inspir er une sainte résolution de bien vivre.
Les tristes dépouilles d'une illustre morte, le» larmes de ceux qui la pleurent , des autels revêtus de deuil, un prêtre qui offre attentivement le sacrifice que l'Eglise appelle terrible, un prédicateur qui , sur le sujet d'uJne seule mort, va décrire la vanité de tous les mortels, tout cet appa-V reil de funérailles vous a sans doute déjà touchés» A la vue de tant d'objets funèbres, la nature se trouve saisie; un air triste et lugubre se répand sur tous les visages : soit horreur , soit compas* sion , soit foiblesse, tous les cœurs se sentent émus, et chacun regrettant la mort d'autrui et tremblant pour la sienne propre , reconnût t que le monde n'a rien de solide , rien de durable , et que ce n'est qu'une figure, et une figure qui ' passe.
Oui, Messieurs, les plus tendres amitiés finis- ^ sent : les honneurs sont des titres spécieux que le temps efface? les plaisirs sont des amusemens qui se laissent qu'un long et funeste repentir ; les ri* chesses nous sont enlevées par la violence des hommes , ou nous échappent par leur propre fragilité ; les grandeurs tombent d'elles-mêmes ; la gloire et la réputation se perdent enfin dans les abîmes d'un éternel oubli. Ainsi le torrent du Ihonde s'écoule , quelque soin qu'on prenne a le retenir. Tout est emporté par cette suite rapide de momens qui passent : et par cette révolution continuelle , nous arrivons , souvent sans y avoir pensé, à ce point fatal où le temps finit, et où l'éternité commence.
Heureuse donc Tauie chrétienne , qui , suivant le précepte de Jésus-Christ, n'aime ni ce monde % m tout ce qui le compose ; qui s'en sert comme de moyens par un usage fidèle , sans s'y attacher
de madame d'Aiguillon. 5g
comme à sa fin par une passion déréglée; qui sait se réjouir sans dissipation, s'attrister sans abattement, désirer sans inquiétude, acquérir sans injustice , -posséder sans orgueil , et perdre sans douleurs. Heureuse .encore une fois l'ame , qui •'élevant au-dessus d'elle-même, et malgré le corps qui l'appesantit, remontant à son origine, passe au travers des choses créées sans s'y arrêter, et va se perdre heureusement dans le sein de son Créateur.
J'ai fait ; Messieurs , sans y penser, sous lé nom d'une ame chrétienne , le portrait de très* haute et très-puissante dame, madame Marie de Wignerod, duchesse d'aiguillon , pair de France; et croyant vous donner seulement une instruction*, j'ai presque achevé son éloge. Désabusée des vanités et des folies trompeuses du monde; oc* cupée à distribuer ses richesses , sans se mettre en peine d'en jouir; pénétrée durant sa vie des tristes , mais salutaires pensées de la mort, par la miséricorde du Seigneur elle a sauvé son cœur des attachemens grossiers et des mauvais usage}» du monde.
J'atteste ici la conscience des grands de la terre ; quel fruit recueillent-ils de leur grandeur? Ils jouissent du monde en y mettant leur affection , au lieu d'en profiter pour lefcr «salut , en le méprisant; ils en goûtent les plajsirs^t n'en veulent pas connoitre les dangers; ils. Wnt servir & leur convoitise les biens qu'ils ont reçus pour exercer leur charité : ils livrent leur cœur aux vaines douceurs d'une vie molle et oisive. Ainsi, superbes dans leur élévation , avares dans leur abondance , malheureux dans le cours même de leurs prospérités temporelles, ils errent de* passion en passion * et deviennent , par un secret jugement de Dieu, les jouets de la fortune et lie leur* propre cupidité. *. t
Go Oraison funèbre
Grâces à Jésus-Christ, il se trouve des âmes fidèles qui usent de la grandeur avec modéra* lion , des richesses avec miséricorde , de la vie avec un généreux mépris; qui s'élèvent à Dieu
|>ar la foi; qui se communiquent au prochain par a charité ; qui se purifient elles-mêmes par la pénitence. C'est - là le caractère de celle 4ont
Sous pleurons aujourd'hui la mort, et dont noue onorons la mémoire. Elle n'a été grande que pour servir Dieu noblement, riche que pour a*, eister libéralement les pauvre! de J&us-Christ f ■vivante que pour se disposer sérieusement à bien mourir. Voilà tout le sujet de ce discours. Seigneur , posez sur mes lèvres cette garde de circonspection et de prudence» que vous demandpit autrefois le roi Prophète (1), et ne permettez pas qu'il se glisse rien de bas , ni rien de profane , dans un éloge que je prononce devant vos autels , et que je ne dois fonder que sur vos vérités angéliques.
Loin, donc de cette chaire cet art qui loue vainement les hommes par les actions de leurs ancêtres , qui remonte à des sources souvent inconr nues , pour flatter l'orgueil des familles ambitieuses, et qui s'arrêtent à des généalogies sans fin y .comme parle l'Apôtre (2), plus propre à satisfaire une v,ai*e curiosité, qu'à édifier une foi solide. Vous^veÇ, Messieurs, et c'est assez, que. ta noble maison de Wignerod , originaire d'Angleterre, établie en France sous le règne de Char* les VU , s'est élevée au rang qu'elle v tient , par une longue succession de vertus , et a mérité |>ar de signalées victoires remportées sur terr» et sur mer , de perpétuels accroissement d'hoameur et de gloire*
4») Epiet,!, Tinu, cap. *♦
de madame et Aiguillon. Çr
Vens «avez que la maison du Plessis-Richelieuj après s'être soutenue durant plusieurs siècles par elle-même, et par ses glorieuses alliances avec des princes , des rois et des empereurs , s'est en* fin trouvée au plus haut point de grandeur où Hes personnes d'illustre naissance puissent atteindre. Que dois-je dire après cela de notre vertueuse Duchesse, si non qu'elle a ennobli , par sa piété 9 ces familles dont elle est sortie"} et que réduisant l'honneur à son véritable principe , elle a. reconnu que la naissance glorieuse du chrétien est celle qui le rend enfant de Dieu ; qu'il y a uiie pureté de mœurs , plus estimable que celle du sang, et une noblesse spirituelle qui consiste à être conforme à l'imaçe de Jésus-Christ?
Ces sentimens furent gravés dans son esprit aussitôt qu'elle en fut capable ; et quand ne le fut-elle pas l La sagesse n'attendit pas eh elle la maturité de l'âge; elle eut.de bonnes inclinations; elle conçut de bons désirs; elle fit de bonnes œuvres presque au même temps. Les vertus sembloient lui être inspirées avant qu'on les lui eût apprises t et son heureux naturel ne laissa près* que rien à faire à l'éducation. Ainsi Dieu pré» vient quelquefois 9e$ élus de bénédictions avancées; et par des dons naturels , préparant lui-même les voies à la grâce qu'il leur destine, il porte les volontés naissantes au bien par des impressions secrètes de son - amour et de sa crainte, pour les conduire aux fins que sa providence leur a marquées.
Cette jeune plante, ainsi arrosée des eaux du ciel, ne fut pas long-temps sans porter du fruit» On vit croître en cette admirable fille tant dé louables habitudes, aussitôt qu'on les eût vu naître; cette piété qui la fit recourir à Dieu dan» tous $e$ besoins ; cette modestie qui la retint toujours dans les lois d'une austère vertu et drunç
%i . Oraison funèbre
exacte bienséance ; cette prudence qui lui fit discerner le vrai d'avec le faux , le vil d'avec le précieux; cette grandeur d'ame qui la soutint également dans la bonne et la mauvaise fortune; cette tendresse et cette compassion qui la rendit sensible à toutes les misères connues ; et cette attention perpétuelle qu'elle eut à rendre aux uns tout ce qu'elle leur devoit , à faire aux autres tout le bien dont elle s'estimoit capable. Ces vertus, qui sont le fruit de l'expérience et d'une Ion* gue réflexion dans les personnes ordinaires , étaient, ce semble, le fond de l'esprit et du tempérament de celle-ci.
Le premier usage qu'elle fait du monde, c'est d'en connoltre la vanité. Tout lui-marque d'abord la fragilité et l'inconstance des choses humaines. Elle est née d'une mère (i) qui petit lui servir d'exemple et de guide dans* la voie du salut : une mort précipitée la lui enlève. On l'appelle '< a la Cour d'une graàde reine (2) , pour en être un des principaux ornetnens: un coup imprévu de lempête civile et domestique, jette sur des bords étrangers cette Princesse infortunée , qui l'honoroit de sa bienveillance et de son estime. On lui choisit un époux (3) tiré du sein de la faveur et de la fortune : et cet époux , dans une ardeur de gloire qui transporte les jeunes courages, trouve bientôt une honorable-, mais triste mort, sous les murailles d'une ville rebelle. Ne cherchons que dans le ciel la cause de ces funestes évène» mens. C'est vous , mon Dieu , qui , pour attirer à veus seul les désirs et les affections de cette ' ame choisie , rompiez ces liens aussitôt qu'ils
(1) Françoise du Plessis-Ricbelieu. 1
(2) Marie de Médicis.
(3) M. de Combalet, neveu du connétable, lut tué a« elége de Montpellier! , <-■
de madame et Aiguillon. <&
étoient formés * et mêlant à ces premières doncours des amertumes salutaires , l'accoutumiez à ne s'attacher qu'à votre souveraine grandeur , et a votre immuable vérité.
Mats pourquoi m'arrêté-je à ces circonstances ! Ne disons rien que d'important, et passons tout d'un coup au mépris qu'elle eut pour le monde 9 lorsqu'elle se vit au milieu de ses vanités. Déjà pour l'honneur de sa maison, et plus encore pour' celui de la France , étoit entré dans l'administration des affaires , un homme plus grand par son esprit et par ses vertus , que par ses dignités et par sa fortune ; toujours employé, et toujours au-dessus de ses emplois; capable de régler le présent, et de prévoir l'avenir; d'assurer les bons évènemens , et de réparer les mauvais ; vaste dans ^ ses desseins, pénétrant dans ses conseils, juste dans ses choix, heureux dans ses entreprises; et pour tout dire en peu de mots , rempli de ces dons excellons que Dieu fait à certaines âmes qu'il a créées pour être maîtresses des autres , et pour faire mouvoir ces ressorts dont sa providence se sert pour élever , ou pour abbattre , selon ses décrets éternels , la fortune des rois et des royaumes.
Ici , Messieurs , vous pensez au cardinal de Richelieu , sans que je le nomme. Recueillez en votre esprit ce qu'il fit pour son maître ; ce que son maître fit pour lui ; les services qu'il rendit , et les grâces qu'il reçut : et quoique le mérite fut au-dessus des récompenses , représentez- vont toutefois en lui seul tout ce que l'Eglise a de
Srand , tout ce que le siècle a de pompeux et e magnifique , les biens , les honneurs, les dignités , le crédit , les prééminences , et tout ce qui suit ordinairement la faveur et la reconnaissance d'un Roi juste et puissant , lorsqu'elles ton*; beat sur un sujet capable-» fidèle et ûéeessake^
(fr Oraison funèbre
La grandeur de la nièce étoit liée à celle -ém l'oncle. Que fera-t-elle ? tout flatte son ambition d'autant plus dangereusement, qu'elle est soute* nue par la beauté, la douceur, la sages.se* et, toutes les grâces du corps et de l'esprit qui nourrissent l'orgueil , et qui attirent la vaine corn-plaisance des hommes. Ne craignez pas , Mes*. sieurs, la foi lui découvre tous les pièges qui l'environnent. Elle aperçoit au travers de tant d'apparences trompeuses le fond do la malignité, du monde , et se prépare à le quitter. Vierges de Jésus-Christ, devant qui je parle, s'il en reste encore parmi vous qui aient porté la croix depuis, si long-temps, et vieilli saintement sous, le joug;, de l'Evangile , vous l'avez vu , sinon vous l'avezappris, qu'avec des ailes de colombe elle vola. sur le Carmei , pour y mener , comme vous aux pieds des autels, une vie austère et pénitente,, et pour cacher une gloire importune qui la suivoit, sous le même voile dont on l'a vue couverte après sa mort.
La puissance et l'autorité s'opposèrent à son dessein , et sa foible santé lui ôta les moyens de l'accomplir. Mais avec quel noble dépit repritelle alors les chaînes qu'elle croyoit avoir quittées ? Combien de fois accusa-t-elle de lâcheté son obéissance, quoique forcée l Combien de fois se reprocha- t-elle la délicatesse de sa complexion , comme si c'eût été sa faute , et non pas celle de la nature l Combien de fois tourna-t-ejle ses tristes regards vers l'autel d'où l'on venoit de l'arracher, renfermant dans son cœur sa vocation toute entière , et se faisant au milieu d'elle-même une solitude intérieure et secrète, où le inonde ne put là troubler f Aveugle sagesse des hommes, qui sur des vues que donnent la chair et le sang , entreprenez d'interrompre le cours des ieuvrcs de Dieu 1 ou plutôt, sage providence <$»
de madame eCÀiguiUoii* 08
Dteu , qui , par des Toutes inconnues , conduisez à Inexécution de vos desseins l'aveugle sagesse des btmmes ! C'était assez que la victime se présentât devant l'autel. Son sacrifice fut agréable , quoiqu'il ne fût pas accepté. Celui qui sonde les cœurs, et qui voit nos volontés dans le fond de l'ame, se contenta de ce désir qu'il avoit lui-même inspiré , et ne permit pas qu'on laissât dans une étroite et sombre retraite, celle dont les exemples dévoient être si éclatans, et dont la charité devoit s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre.
Jugez par-là , Messieurs , de toute la suite do sa vie. Je ne m'arrêterai pas à vous décrire ici sa conduite si sage et si régulière, en un âge où le monde pardonne quelque emportement oe vanité , en un éclat où elle aurait pu soutenir par autorité ce qu'elle auroit fait par imprudence. Ne sortons point du sens de mon texte , et réduisons-nous à l'usage qu'elle a fait du crédit qu'elle eut dans le monde.
Représentez- vous doiic un grand ministre qui sert un grand Roi » et qui , l'assistant de ses soins et de ses conseils, le décharge du détail ennuveux des affaires publiques et particulières. C'est lui qui reçoit les voeux , qui écoute les plaintes , qui examine les nécessités , qui pèse les services ,
Îui démêle les intérêts , et qui , posant au pied u trône , comme un dépôt sacré , les prières et les espérances des peuples, leur rapporte ensuite ces oracles décisifs, qui déclarent l'intention du Prince , et font la destinée des sujets» Aussi cha-> cun le regarde comme un médiateur par qui se distribuent les bienfaits et les récompenses j chacun court à lui comme au centre où aboutissent toutes les lignes de la fortune. Mais qui peut s'assurer de trouver les momens commodes et favorables d'un homme chargé de tant de soins, et de pénétrer jusqu'à" ces cabinets presque
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inaccessibles , dont les portes fatales ne s'ottVterif souvent qu'aux plus importuns ou aux plus heu* reux, sans le secours de quelque main puissante et charitable î
Ce fut en ces eccasions que notre illustre Du* chesse employa ce pouvoir que son esprit et sa sagesse lui avoit acquis. 11- ne fallut faire ni des
Eauvres ni des malheureux pour remplir son ara* ition ou son avarice. Il fallut protéger des foi blés # et secourir des misérables, pour satisfaire s'a charité. Elle ne retint pas les grâces qu'elle reçut , et ne fut si près de leur source , que pour en faire couler les ruisseaux sur ceux qui eurent besoin de sa protection. Savoit-elle une famille opprimée? elle animoit la justice contre l'oppression. Trouvoit-elle des gens de bien inconnus ou négligés l elle leur procuroit des emplois selon leurs talens. Arrivait- il des dissensions ou des discordes ? elle portoit des paroles de réconciliation et de paix. Apprenoit-elle les cris et les gémissemens des provinces , que le malheur des temps avoit affligées? elle leur obtenoit par ses avis fidèles et par ses sollicitations ardentes, des soulagemens et des assistances considérables.
Que dirai-je davantage l Le ministre s'appriquoit aux affaires d'état, et lui laissoit le mi* nistère de ses libéralités et de ses aumônes s et pendant que l'un formoit -deas son esprit les grands desseins d'abattre les ennemis de la France , de forcer les élémens pour dompter des rebelles, de s'ouvrir malgré les hivers 9 un passage dans les Alpes pour aller secourir des alliés , et préparoi t ainsi une longue et heureuse matière de triomphes ;■ l'autre songeoit aux moyens de soutenir des hôpitaux chancelant, de fonder des missions dans le royaume et hors du royaume, de former de saintes sociétés pour dispenser les charités des fidèles, et préparait la matière de
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ces glorieux établissement,, qui seront les monumens éternels de sa piété.
Puissiez-voùs profiter de cet exemple , vous qui ne cherchez dans votre crédit que le plaisir de vous satisfaire, et peut-être la facilité de nuire aux autres impunément: vous qui ne vivez que pour vous-mêmes, et qui perdez non-seulement la charité qui couvre la multitude des péchés , mais encore l'amitié et l'affection humaine,, qui est le lien de la société civile: vous enfin, à qui les longues prospérités ont formé des entrailles cruelles , selon la parole de l'Ecriture (1) , et qui , bien loin de soulager des misérables , achevez d'opprimer ceux qui le sont. Pardonnez cet emportement, Messieurs, à une juste indignation : je reviens à mon sujet. Vous avez vu comment une arae prédestinée use de la grandeur et de la puissance: apprenez comment elle use des richesses.
L'esprit de Dieu ne parle presque jamais des richesses que pour nous en donner de l'horreur. Il les appelle des trésors d'impiété , et les confond ordinairement avec les crimes : il leur attribue un caractère de réprobation qui paroit inévitable, et il en fait la matière de ses plus sévères jugemens. 11 avertit de les craindre ; il commande de les mépriser i il conseille de s'en défaire, tant parce qu'elles endurcissent le cœur et le déchirent par ces inquiétudes du siècle qui étouffent la semence de la parole de Dieu , que parce qu'elles entretiennent l'orgueil , l'ambttion , la mollesse , et tous les autres dérèglement de l'aime.
Toutefois le même esprit de Dieu nous apprend que rîen n'est impossible à la grâce; qu'il y a un usage de miséricorde et de charité, qui sanctifie les richesses i qu'elles sont utiles à l'homme
(1) Viscera impiojrum erutUUa. Frôv. ia«
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sage; que c'est le moyen d'amasser un trésor <fe bonnes œuvres qui se ' retrouvent dans le ciel * et que Dieu, qui les distribue avec une justice toute divine , les donne aux uns , afin qu'elles, soient le supplice de leurs passions , comme elles en sont l'instrument ; et les donne aux autres comme un moyen d'édifier. l'Eglise par leurs aumônes , et de se perfectionner eux-mêmes par le mépris des biens du monde.
S'il est donc vrai que les richesses entrent dans les desseins de la miséricorde de Dieu sur de» âmes nobles et désintéressées , renouvelez y Messieurs , cette favorable attention dont vous m'honorez. Je parle d'une espèce de charité vive , libérale y universelle, qui ne cesse de faire du bien , et ne croit jamais en faire assez ; qui donne beaucoup et donne toujours avec joie; qui pe rejette aucune prière , qui prévient souvent le désir, et qui ne manque jamais au besoin. Ce n'est point là une idée de perfection que j'imagine; c'est une vérité que je fonde sur les actions de celle dont nous célébrons aujourd'hui les obsèques.
Je pourrois vous la représenter dans ces tristes demeures où se retirent la misère et la pauvreté t où se présente tant d'images de morts et de maladies différences, recueillant les soupirs des uns, animant les autres à la patience, laissant à tous des fruits abondans de sa piété. Je pourrois la décrire ici dans ces lieux sombres et retirés, où la honte tient tant de langueurs et de nécessités cachées , versant à propos des bénédictions secrètes sur des familles désespérées, qu'une sainte curiosité lui faisoit découvrir pour les soulager. Je voudrais vous marquer ce zèle avec lequel elle ajaimoit les âmes les plus tièdês à secourir le prochain dans le temps des calamités publiques, et ranimoit la charité en un siècle où elle est
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■on-seulement refroidie, mais presque éteinte. Ce seroit là le sujet du panégyrique d'un autre: c'est la moindre partie du sien. Je ne prends que les vertus extraordinaires , et je choisis les fleurs que je jette sur son tombeae.
Je ne révèle pas même ici tant de grandes actions qu'elle a tâché de rendre secrètes. Je révère encore après sa mort , l'humilité qui les a cachées; je les laisse sous les voiles qu'elle avoit tirés pour les couvrir, et je consens qu'elles soient perdues. Que dis-je , perdues 1 Tout est profitable aux élus ; et la chanté ne fait rien en vain. Elles sont écrites pour l'éternité dans le livre de vie: et Dieu , qui en rut le principe et le seul témoin , en est lui-même la récompense. Publions donc les exemples de sa charité , et n'en sondons pas les mystères.
Qui ne sait * Messieurs , que rétablissement d'un grand hôpital dans cette capitale du royaume, qui renferme tant de grandeur et tant de misère tout ensemble, a été un des plus grands ouvrages de ce siècle? on en pré voy oit l'utilité, on en connoissoit l'importance depuis long-temps* Personne ne discernoit plus les pauvres de nécessité d'avec ceux de libertinage. On ne savoit f en donnant l'aumône, si Ton soulageoit la misère, ou si l'on entretenoit l'oisiveté. Les plaintes et les murmures confus excitoient plutôt l'indir gnation que la pitié. On voyoit des troupes errantes de mendtans, sans religion et sans discipline , demander avec plus d'obstination que d'humilité , voler souvent ce qu'ils ne pouvoient obtenir , attirer les yeux du public par des infirmités contrefaites , et venir au pied des autels troubler la dévotion des fidèles par le récit indiscret et importun de leurs besoins ou de leurs souffrances.
On se conteatoit de se plaindre de ces désordres,
fa Orctson funèbre
être celle de leurs richesses. Elle trocnroit honteux que l'avarice n'eût point de bornes ; que le luxe se répandit en superfiuités infinies , et qu'il n'y eût que la charité qui fût ménagère et resserrée. Elle savoit enfin que les biens des riches sont un dépôt sacré , qui doit être dispensé arec une fidélité digne de Dieu , selon l'expression de l'Apôtre, c'est-à-dire , avec une libéralité digne de fa grandeur et de sa magnificence divine.
Que diront , après cet exemple, Ceux a qui tout est étranger et indifférent hors eux-mêmes; et qui comme enivrés de leur fortune, abandonnent les autres à tous les accidens de la leur? Que diront ceux qui s'épuisent en folles dépenses, et se croient dans l'impuissance d'être charitables , parce qu'ils se sont imposé la nécessité d'être ambitieux et d'être superbes f Que diront ceux qui voient des Chrétiens ianguissans et demi-morts, sans les secourir , et qui deviennent les meurtriers 1 de ceux dont ils devroient être les pères ? Qu'ils confessent leur dureté , et qu'ils louent au moins la générosité de cette femme chrétienne y s'ils n'ont pas le courage de l'imiter*
Parcourrai-je les sommes incroyables qu'elle a distribuées en divers temps , les fondations qu'elle a faites en divers lieux f Je lasserois votre imagination et ma mémoire , si j'entreprenois d'exprimer tous les travaux et toutes les formes de cette ingénieuse et infatigable charité* Je me contente de vous dire que le zèle de la foi y eut toujours la meilleure part; et que la conversion des cœurs fut et le motif et le fruit ordinaire de •es aumônes. Fondé-telle des hôpitaux l elle y joint des missions afin que les pauvres soient nourris , et soient évangéhsés tout ensemble. Assiste-t-elle dans un de nos ports ces misérables forçats , qui» dans leurs prisons flottantes frémissent sons le travail de la rame, et sous rinhumanité
d e madame d'Aiguillon. 7$
d'an comité l elle veut qu'on les instruise, et qu'on leur apprenne à faire d'un supplice forcé, une expiation volontaire de leurs crimes. Envoie- t-elle jusqu'en Afrique des Prêtres, comme des Anges consolateurs , aux Chrétiens qui y sont enclaves l c'est pour les affermir dans la foi , pour leur inspirer le désir de la liberté des en Fan s de Dieu, et leur faire trouver la pesanteur de leurs péchés plus rude que celle de leurs chaînes. Ainsi , il se fait par ses soins , en plusieurs endroits, une noble distribution, et de la nourriture pour le corps , et du pain de la parole de Dieu pour i'ame.
Que ne puis-je vous découvrir ces nobles mouvemens de son cœur, qui la portoient à tout entreprendre, pour étendre le royaume de Jésus- Christ l Combien de fois , déplorant l'aveuglement de tant de peuples qui vivent dans les ténèbres» à l'ombre de là mort» s'écrie- t-elle dans la fer* veur de son oraison : Seigneur , que votre nom soit sanctifié parmi ces nations infidèles l Combien de fois porta-t*elle son imagination et ses désirs au-delà de tant de mers , que la faiblesse) ni la bienséance du sexe ne lui permettoîent pas de passer? Combien de fois jetant les yeux sut* les vastes campagnes des Indiens et des Sauvages, et croyant y voir une moisson jaunissante qui n'attendoit que la main des ouvriers , pria-telle le père de famille d'y en envoyer l
Elle n'épargne rien pour préparer les voies t ces hommes apostoliques, qui vont acquérir de nouveaux héritages à Jésus-Christ. Elle forme le dessein d'un commerce tout spirituel. On équippe par ses conseils, presqu'à ses dépens, un vaisseau , qui doit porter dans la Chine les richesses de l'Évangile» Le ciel, la mer, les vents favorisent d'abord cette entreprise, Mais Dieu , dont les jugemens sont impénétrables, rompt le cours de
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celte heureuse navigation , et les flots irrités font fout d'un coup échouer avec le vaisseau , les espé» rauces qu'on avoit conçues du salqt de tant d'ames , égarées.
Quels furent alors les senti mens de notre Du* chesse l Elle oublia ses intérêts, et ne pensa qu'à ceux de Dieu. Elle fut touchée de ce malheur, mais elle n'en fut pas abattue. Je reconnois, Sei* gneur, disoit-elle , ce que vous avez dit dans votre Evangile , qu'appês avoir travaillé . selon &os forces , nous sommes encore des serviteurs inutiles. Vous savez mieux que nous, en quoi consiste votre gloire l toute la nôtre est d'être soumis à vos volontés, Oétoit votre œuvre; vous f accomplirez , quand le temps et les mornens que vous avez marqués pour cela , seront arrivés* Nous avons essayé d'envoyer par mer des ouvriers à votre vigne: vous nous avez fermé ce chemin , vous pouvez nous en ouvrir d autres; et lors même que nous adorons la sévérité de vos /nsemens , nous espérons en votre miséricorde.
En effet, elle espéra comme Abraham, contra toute espérance. Les eaux de la mer n'éteignirent ' pas l'ardeur de sa charité : elle redoubla son zèle; et Dieu , après avoir éprouvé sa foi, récompensa ! s]a soumission par des succès qui surpassèrent son attente.
Je me sens comme transporté au milieu de ces; . Eglises naissantes de l'Orient. J'y vois lever Ja( - lumière de la vérité. Ici les premiers rayons dtf
* la foi commencent à dissiper l'obscurité de l'en reur, et forment des cathéeu mènes. Là coulent siif des tètes humiliées les eaux salutaires du Bap-t tême. Ici dès âmes' tendres sont nourries de lait
*• jusqu'à ce qu'elles soient capables d'enseignemeni plus solides. Là se forme le courage d'un marfcyj
* par des épreuves réitérées de patience. En cel ^'endroit on. plante une croix ; en l'autre on dressa
I de madame d'Aiguillon, 78
m autel. 11 me semble que je vois des Prêtres, des Evêques , ou , pour mieux dire , des Apôtres , courir par-tout selon les besoins ; et notre charitable Duchesse , de son palais , comme du centre de la charité , envoyer les secours et les rafraîchisse me us nécessaires pour entretenir et pour avancer ce grand ouvrage.
N'ai-je donc pas sujet de croire que Dieu lui a fait la miséricorde qu'elle fît aux autres l que les pauvres après sa mort l'ont reçue dans les tabernacles éternels, et qu'elle jouit de Dieu pour jamais ? Que s'il restoit encore en cette ami quelque tache qui eût besoin d'être purifiée : car , Messieurs , je ne viens pas ici justifier la créature devant son Créateur; je trahiroîs l'humilité de l'une , j'oftenserois la vérité de l'autre ; je sais que tout homme est pécheur , qu'il a une mesure de justice , au-delà de laquelle la condition mortelle ne va point ; que les gens de bien même tombent dans des infidélités inévitables, et ne sont parfaits qu'imparfaitement : s'il restoit , dis-je , encore quelque tache , puisse-ti-elle être expiée par le sang de Jésus-Christ ! Que ces nouveaux, fidèles des mondes barbares, au premier bruit de la mort de leur bienfaitrice, présentent au souverain Juge tant d'aumônes qu'elle leur a faites: qu'ils lui adressent pour elle ces prières qui ont encore toute leur ferveur, efe que le temps et le relâchement n'ont pas encore refroidies : qu'on louer sa charité dans les assemblées: que chaque martyr qui y verse son sang, en offre une portion pour elle; et qu'on célèbre autant de fors le saint Sacrifice, qu'on a bâti de chapelles , et dressé d'autels à «es, dépens. Vous êtes sans doute persuadés , Messieurs , du bon usage qu'elle a fait de la grandeur et des richesses* Que me reste-t-il , qu'à \ ou» montrer en peu de mots comment elle a usé de sa vie t pour arriver à une bienheureuse mort?
y6 Oraison funèbre
Un des plus importans et des plus utiles conseils que Dieu donne dans l'Ecriture (i); et vous savez, Messieurs,' qu'il n'appartient propremenl qu'à Dieu de conseiller, parce que tout çe^qu'il pense est sagesse, tout ce qu'il dit est vérité: un donc des plus utiles conseils que Dieu donne aux hommes , c'est de penser souvent à leur dernière heure , et de régler toute leur vie sur le momenl ui la doit finir : afin de se détacher par religion e ce qu'ils doivent quitter par nécessité , et d< pourvoir, durant le peu de temps qu'ils sont ei ce monde, à ce qu'ils doivent être éternellement Ce fut "cette pensée qui remplit l'esprit de notn Duchesse, et la porta à reconnottre son néant, à s'humilier dans la vue de ses péchés , à s'at tacher à Dieu seul, à craindre ses jugemèns , i s'abandonner à sa providence, à espérer en se* niiséricordes. Voilà la disposition générale de soi cœur ; voilà la source féconde de tant d'oeuvre de justice et de charité qu'elle a pratiquées : ei un mot, voilà des préparations à bien mourir Elle se retira de la Cour , dès qu'elle eut h liberté d'en sortir : sa pénitence ne fut ni tardive ni forcée : ette vint de la ferveur de la oharîté et non pas de la fqiblesse de l'âge. Au milieu d ses beaux jours, et loin du tombeau, elle com mença ce sacrifice d'elle-même, qu'elle ne vîen que d'achever , et mourut longuement à ses pas siions , avant de perdre la vie du corps. O vou qui ne regardez le ciel qu'après que le monde cessé de vous regarder , et qui ne donnez au soi de votre salut que ces vieux jours, qui, rhalgr vous , ne sont plus propres à la vanité : femme mondaines qui , dans une retraite de bienséance couvrant les restes de vos passions d'un voile ci dévotion extérieure, ne mettez entre vos péch<
(1) M&mk est c&nsilium, Pïoy. $,
. de madame d'Aiguillon, 77
et votre mort que l'intervalle de quelques sou* pirs 4 arrachés. par la crainte des jugemens pro* chains, et ne cherchez Dieu que lorsqu'il est prêt à yous donner le coup de la mort , selon l'expression de l'Ecriture (1) : tremblez devant lui ; priez-lê qu'il renforce autant votre foi et votre charité , que vous avez négligé votre pénitence* Nous n'avons pas ces sujets de crainte ^ Mes* sieurs : je parle d'une ame pénitente, qui a vu de loin le jour du Seigneur , et qui s'y est préparée par la solitude et par la prière. Je vois ces autels où fuma si souvent l'encens de ses oraisons, : où furent consacrées tant de dépouilles qu'elle remporta sur le monde; où se rallume sa ferveur, toutes les fois que le commerce du siècle l'avoit tant soit peu rallentie. Je vois au travers de ces grilles ce chœur où elle a tant «de fois chanté les cantiques de Sion , ces oratoires où elle a pleuré ses péchés , et passé tant de jours et de • nuits dans la contemplation des choses célestes $ ► ce cloître où elle a répandu l'odeur de tant de vertus, qui y sont encore comme vivantes; et, pour recueillir tout ensemble, ce monastère qu'elle a soutenu par ses libéralités , qu'elle a fréquenté par ses retraites, qu'elle a édifié par ses exemples» ! Epouses de Jésus-Christ, qui m'entendez, interrompez ici mon discours, si vous y découvrez des louanges excessives, et laissez-vous emporter au zèle de la vérité. Vous connoissiez sans doute ' le cœur de votre seconde fondatrice , j'ai pres- 1 que dit, de votre sœur; car elle fut pour vous f l'une et l'autre, et la grâce joignit en elle la gran- ' deur d'une Duchesse, et l'humilité d'une religieuse. Vous connoissiez la pureté «Je ses inten- ' tions , l'ardeur de son zèle , la grandeur de son
(i) Cum occideret eos y quœrebant eum, P»« fy.
courage , l'étendue de sa charité , et vous eji
Ç& Oraispn funèbre
gardez dans le fond de l'ame un portrait , qoa
tous les traits d'éloquence ne pourront jamais
égaler.
Eu effet, Messieurs , qui pourroit dire avec «fuel dégoût elle possédai tous les biens que le monde estime; avec quelle soumission elle ploya sa volonté , dès que celle de Dieu lui fut connue ; avec quelle fidélité elle ménagea les occasions do travailler à son salut et à celui des autres» avec quelle constance elle supporta les pertes, les afflictions et les disgrâces , compagnes inséparables des grandes fortunes ? Je m'arrête à ces dernières paroles $ et pourquoi perd roi s- je ici l'occasion de vous montrer le néant des grandeurs humaines?
Considérez fa condition d'un homme qui a la meilleure part à la faveur et à la conduite des affaires : quelque sage et quelque absolu qu'il puisse être , que d'agitations 1 que de traverses ! ceux qui l'admirent, voudroient être en sa place; ceux qui le craignent voudroient l'en tirer. Ses vertus font des envieux ; se$ bienfaits même font (des ingrats. Si l'on ne peut ruiner son pouvoir, on attaque au moins sa réputation. Ceux qu'il punit , se plaignent qu'il les persécute : ceux qui ne sont que malheureux, croient être opprimés. On lui impute les mauvais succès ; et de tous les malheurs publics , on cherche à lui faire des crimes particuliers. De là viennent les murmures, les plaintes ,' les calomnies , les conspirations et les cabales. Ainsi Dieu tempère les prospérités des hommes puissans, par des peines presque inévitables, et les abandonne aux traits envenimés de l'envie , de peur qu'ils ne s'abandonnent eux-mêmes à l'ambition et à l'orgueil.
Leurs amis et leurs proches se trouvent enveloppés dans les mêmes peines ; et ce fut en ces rencontres que notre femme forte se servit de Jout son courage. Elle pardonna, lors même qu'il
de madame tfÂiguillon. ?gr
toi étoït facile de se venger. Elle lassa Pinjustice par sa patience. Elle soutint avec humilité et avec douceur les plus rudes tribulations de la vie ; et toujours égale, toujours magnanime * elle entretint la paix dans son cœur avec ceux qui luî déclarèrent la guerre. Son atne s'exerçoit par ces vertus , pour arriver à la perfection où Dieu l'appeloit : et ce bon usage des biens et des maux qui la détachoit insensiblement de la vie » la conduisoit- au repos d'une heureuse mort.
D'une heureuse mort ! me voici donc au triste endroit de ce discours, qui va renouveler votre deuîeur. Quoi donc , tant de trésors n'étoient renfermés que dans un vase d'argile ; et tout ce que j'ai dit qu'elle fut , n'aboutira qu'à dire qu'elle n'est plus 1 Oui , Messieurs ; mais ne laissons pas , en la perdant, d'adorer la main qui nous l'enlève , et recueillons les restes précieux d'une vie qui ne fut jamais plus édifiante , que lorsque Dieu voulut qu'elle finît. Telle est l'heureuse condition des justes. Us sentent , aux approches delà mort, un redoublement d'ardeur et de force. L'ame se resserre en elle-même, et croit voir,' à chaque moment , les portes de l'éternité s'en-* trouvrir pour elle. Les nuages qui forment les passions , se dissipent; et les voiles qui couvrent la vérité , se lèvent insensiblement. Les désir* s'enflamment , à mesure qu'ils avancent vers la jouissance du souverain bien , et la charité se consomme par- ces derniers mouvemens de la grâce , qui va se perdre dans les abîmes de la gloire.
Ce furent là , Messieurs , les dispositions intérieures de cette femme héroïque , ou plutôt , ce furent les derniers efforts que la grâce de Jésus- Christ fit en elle. Dieu qui dispense les biens et les maux, selon les forces ou les foiblesses des ^hommes, éprouva , par de longues infirmités, sa Tésignation et' sa palience: mais quelque riesantë
fc Oraison funèbre
que fût sa croix, elle la porta, et n'en fut pas accablée. On la vit souffrir , mais on ne l'ouït pas se plaindre. Elle fit des vœux pour son salut, et n'en fit point pour sa santé. Prête à vivre pour achever sa pénitence , prête à mourir pour consommer son sacrifice; soupirant après le repos de la patrie, supportant patiemment les peines de son exil; entre la douleur et la joie, entre la possession et l'espérance; se réservant toute entière à son Créateur; elle attendit tout ce qui pouvoit arriver, et ne souhaita que ce que Dieu voudroit faire d'elle. -
Mais lorsqu'elle sentît la mort dans son sein, quelle fut sa ferveur et son zèle l Autant de mots, autant de sentîmens de piété. Autant de soupirs, autant de transports de pénitence. Elle se jette aux pieds de son juge , et s'accuse comme cou-
Î>able: elle se prosterne devant son Sauveur, et ui demande grâce. Vous le savez , fidèles témoins . de ses derniers sentimens. Ce fut alors que les images de toutes ses actions passées, revinrent dans son esprit, pour y être examinées dans l'amertume de son cœur, selon les règles les plus sévères de la vérité et de la justice. Ce fut alors qu'elle épancha son a me devant Dieu , avant qu'elle parût devant son redoutable tribunal. Ce fut alors que dégagée de toute affection mondaine , elle employa un reste de force qui la soutenoit, pour tourner sur Jésus-Christ crucifié, ses yeux qu'elle avoit déjà fermés pour le monde. Ce fut alors que. dans les exercices de la plus vive foi, de la plus ferme espérance , de la plus ardente charité, de la plus humble pénitence, entre des paroles touchantes et un silence éternel , elle remit son ame entre les mains de celui qui i'avoit créée. Moment fatal pour tant de pauvres dont elle étoit la mère et la protectrice! Moment heureux pour elle qui entroit en possession
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fte l'éternité 1 Moment triste , mais utile pour nous, si nous apprenons à vivre et à mourir comme elle 1
Hélas , nous vivons sans réflexion ! À nous voir pousser nos. désirs si loin , et faire ces longs projets de fortune que nous faisons , qui ne diroit que nous croyons être immortels l Cependant ce petit nombre de jours malheureux qui compose la durée de notre vie, s'écoule insensiblement» Chaque instant nous retranche une partie de nousmêmes. Nous arrivons au terme qui nous est marqué ; le charme se rompt , et tout ce qui nous enchante , s'évanouit avec nous. La vérité pourroit nous faire connoître la fragilité des biens du monde, par la fragilité de notre vie qui les termine; mais l'amour-propre nous fait voir cette vie sans bornes , de peur d'en donner aux choses que nous aimons. Ainsi notre imagination et notre vanité vont plus loin que nous. * Nous n'avons jamais qu'un moment à vivre, et nous avons toujours des espérances pour plusieurs années* Revenons, revenons aux paroles de mon texte; pensons que la figure de ce monde passe. Ne pleurons plus la perte de celle qui en a fait un si bon usage : imitons seulement ses exemples , afin que nous puissions , comme elle , vivre et mourir en Jésus-Christ, qui vit et règne au siècle; ées siècles»
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