‹ Recueil des oraisons funeb̀resChapitre 20 sur 23 · REINE DE FRANCE ET DE NAVARRE · texte numérisé non relu

REINE DE FRANCE ET DE NAVARRE

Prononcée à St.- Denis, le i . er septembre 1 685, en présence de Monseigneur le Dauphin.

Bine macula eoim sunt ante throiiuin Dei. ApOc, 14. S.

ÏU sont sans tac fie devant U trône* de Dieu. Paroles dS| l'apôtre S» Jeao , dan* sa révélation. Ch. &4«

Monseigneur,

I^/uelle assemblée l'apôtre S. Jean nous fait paroître t Ce grand Prophète nous ouvre le ciel, et notre foi y découvre sur la sainte montagne de Sion, dans la partie la plus élevée de la Jérusalem bienheureuse, l'agneau qui ôte le péché du monde avec une compagnie digne de lui. Ce sont ceux dont il est écrit au commencement de l'Apocalypse : Il jr a dans V église de Sardes un petit nombre dejidèles, pauca nomiua , qui

de Ttfarie-Thêrète tt Autriche* 8§

tCont pas souillé leurs vé terriens (i). Ces riche» Vêteftiens dont le baptême les a revêtus; vête* mens qui ne sont rien moins que Jésus-Christ même , selon ce que dit l'Apôtre : Fous tous qui avez été baptisés , vous avez été revêtus de Jé« sus-Christ (2). Ce petit nombre chéri de Dieu , put 1 son innocence, et remarquable par la rareté d'un don si exquis, à su conserver ce précieux vêt*» ment, et la grade du baptême. Et quelle sera la récompense d'une si rare fidélité? Ecoutez parler le Juste et le Saint : Ils marchent , diuil , avec moi , revêtus de blanc , parce qu'ils en sont di+ gnes (5); dignes par leur innocence de porter dans l'éternité la livrée de l'agneau sans tache, et de marcher toujours avec lui, puisque jamais ils ne l'ont quitté depuis qu'il les a mis dans sa) compagnie ; âmes pures et innocentes , âmes vier** ges , comme les appelle S. Jean (4) , au même} sens que S. -Paul disoit à tous les fidèles de Co« rinlhe : Je vous ai promis , comme une vierge pudique , à un seul homme , qui est Jésus- ChrisU La vraie chasteté de l'ame , la vraie pudeur chré* tienne est de rougir du péché , de n'avoir d'veux ni d'amour que pour Jésus Christ, et de tenir tou« Jours ses sens épurés de la corruption du siècle. C'est dans cette troupe innocente et pure que la Reine a 'été placée: l'horreur qu'elle a toujours eue du péché lui a mérité cet honneur. La foi qui pénètre jusqu'aux cieux nous la fait voir au* jourd*hui dans cette bienheureuse compagnie. Il me semble que je reconnois cette modestie, cette paix, ce recueillement que nous lui voyons devant les autels , qui inspiroit du respect pour Dieu et pour elle ; Dieu ajoute à ces saintes dispositions la transport d'uûe* joie céleste. La mort ne l'a point « .. • '- .■* • . . . • ' f

(s) Apoc. 8. 5. (S) Àpoc. 5. S.

(a) Gai. *. a* < «) Gai, i4 4 H. €**•*. W

84 Oraison funèbre

changée, si ce n'est qu'une immortelle beauté » pris la place d'une beauté changeante et mortelle* Cette éclatante blancheur, symbole de son innocence et de la candeur de son amo, n'a fait* {lour ainsi parler , que passer au- dedans où nous a voyons rehaussée d'une lumière divine. Elle marche avec V agneau , car elle en est digne (1). La sincérité de son cœur sans dissimulation et sans artifice la range au nombre de ceux dont S» Jean a dit, dans les paroles qui précèdent celles de mon texte, que le mensonge ne s'est point trouvé en leur bouche (2) , ni aucun dégjui sèment dans leur conduite : ce qui fait qu'on les voit sans ' tache devant le trône de Dieu. Sine macula sunt enim anie thronum Deu En effet, elle es£ sans re-

Î roche devant Dieu et devant les hommes i la méisatice ne peut attaquer aucun endroit de sa vie , depuis son enfance jusqu'à sa mort; et une gloire si pure, une si belle réputation est un parfum précieux qui réjouit le ciel et la terre* . Monseigneur , ouvrez les yeux à ce grand spectacle. Pouvais- je- mieux essuyer ves larmes , celles des Princes qui vous environnent, et de cette auguste assemblée , qu'en vous faisant voir au milieu de cette troupe resplendissante, et dans cet état glorieux , une mère si chérie et si regrettée X Louis même, dont la constance ne peut vaincre «es justes douleurs , les trouveroit plus traitabki dans cette pensée. Mais ce qui doit être votre «nique consolation , doit aussi , Monseigneur, être votre exemple; et ravi de l'éclat immortel d'une vie toujours si réglée, et toujours si irréprochable , vous devez en faire passer toute la beauté* , élans la vôtre.

Qu'il est rare, Chrétiens, qu'il est rare encore me fois, de trouver cetW pureté parmi les hommes I

de Marie-Thérèse d'Autriche. 8f

Mais sur-tout, qu'il est rare de la trouver parmi les 'grands! Ceux que vous voyez revêtus d'une robe blanche , ceux-là , dit Saint Jean 9 viennent d'une grande affliction ; de trîbulatione magna (i) ; afin que nous entendions que cette divine blancheur se forme ordinairement sous la croix , et rarement dans l'éclat trop plein de tentation* de grandeurs humaines.

Et toutefois il est vrai , Messieurs , que Dieu , par un miracle de sa grâce , se plaît a choisir , parmi les Rois, de ces âmes pures. Tel a été Saint Louis, toujours pur et toujours Saint «dès son enfance ; et Marie-Thérèse sa fille , a eu de lui ce bel héritage.

Entrons» Messieurs 9 dans les desseins de la Providence , et admirons tes bontés de Dieu qui se répandent sur nous et sur tous les peuples dans la prédestination de cette Princesse. Dieu l'a élevée au faite des grandeurs humaines , afin de ren dre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatante et plus exemplaire. Ainsi sa vie et sa mort , également pleines de sainteté et de grâce , deviennent l'instruction du genre humain» Notre siècle n'en pou voit recevoir de plus parfaite t parce qu'il ne voyoit nulle part dans une si haute élévation une pareille pureté. C'est ce rare et merveilleux assemblage que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici en peu de mots ce que j'ai à dire de la plus pieuse des Reines, et tel est le digne abrégé de son éloge : il n'y a rien que d'auguste dans sa personne , il n'y a rien que de pur dans sa vie. Accourez , peuples , venez contempler , dans la première place du monde , la rare et majestueuse beauté d'une vertu toujours constante. Dans une vie si égale , il n'importe pas à cette Princesse ofr

(s) Àpoc. ê. »3. *4

M Oraison funèbre

la mort frappe; on n'y voit point d'endroit folhlé par où elle pût craindre d'être surprise : toujours vigilante « toujours attentive à Dieu et à son salut, sa mort si précipitée et si effroyable pour nous, n'avoit rien de dangereux pour elle. Ainsi, son élévation ne servira qu'à faire voir à tout l'univers, comme du lieu le plus éminent qu'on découvre dans son enceinte, cette importante vérité: Qu'il n'y a -rien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes» que d'éviter le péché; et que la seule

Précaution contrôles attaques de la mort, c'est innocence de la vie. C'est, Messieurs, l'instnic» tion que nous donne dans ce tombeau, ou plutôt du plus haut des cieux , Très- Haute , Très-Ex* cellente, Très Puissante, et Très-Chrétienne Prin* cesse Marie-Thérèse d'Autriche, Infante d'Espagne, Heine dé France et de Navarre.

Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est Dieu qui donne les grandes naissances , les grands mariages , les enfans , la postérité. C'est lui qui dit à Abraham : Les Rois sortiront de vous, et qui fait dire par son Prophète à David : Le Seigneur vous fera une maison. Dieu , qui d'un seul homme a voulu former le genre humain, comme dit S. Paul (i), et de cette source commune le répandre sur toute la face de la terre, en a vu et prédestiné dès l'éternité les alliances et les divisions , marquant les temps, poursuit-il , et don* nant des bornes à la demeure des peuples, et enfin un cours réglé à toutes ces choses. C'est donc Dieu qui a voulu élever la Reine par une auguste naissance , à un auguste mariage , afin que nous la vissions honorée au-dessus de toutes les femmes de son siècle, pour avoir été chérie, estyjiée , et trop tôt , hélas ! regrettée par le plus grand de tous, les hommes !

(i) Gen. 17. 6. a. Reg. 6. 6, Act. i$. *4 9$.

de Marie-Thérèse et Autriche» &f {:

Que je méprise ces philosophes, qui mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées , ne le font auteur que d'un certain ordre général , d'où la reste se développe comme il peut! Comme s'il a voit à notre manière des vues générales et confuses, et comme si sa souveraine intelligence pou* voit ne pas comprendre dans $e§ desseins les cho« ses particulières, qui seules , subsistent véritable* ment. N'en doutons pas , Chrétiens , Dieu a pré* paré dans son conseil éternel les premières familles qui sont la source des nations , et dans toutes lel nations les qualités dominantes qui dévoient en faire la fortune. Il a aussi ordonné dans les nations les familles particulières dont elles sont composées, mais principalement celles qui doivent gouverner ces nations , et en particulier dans ces familles tous les hommes par lesquels elles dévoient ou s'élever, ou se soutenir, ou s'abattre.

C'est par la suite de ces ' conseils , que Dieu a fait naître les deux puissantes maisons d'où la Reine devbit sortir, de celle de France et de celle d'Autriche , dont il se sert pour balancer les cho* ses humaines : jusqu'à quel degré et jusqu'à quel temps , il le sait, et nous l'ignorons.

On remarque dans l'Ecriture que Dieu donne aux maisons royales certains caractères propres; comme, celui que les Syriens , quoiqu'ennemis des Rois d'Israël, leur attribuoient par ces paroles: Nous avons^appris qUe les Rois de la maison d'Israël sont démens (i).

Je n'examinerai pas les caractères particuliers qu'on a donnés aux maisons de France et d'Autriche; et sans dire que l'on redou toit davantage les conseils de celle d'Autriche, ni qu'on trou voit quelque chose de plus vigoureux dans les armées et dans le courage de celle de France , maintenant

(1) Reg. ao. Si.

tÊ Oraison funèbre

que par une grâce particulière, ces deux carde* 1ères se réunissent visiblement en notre faveur, )* remarquerai seulement ce qui faisoit la joie de la Reine; c'est que Dieu avoit donné à ces deux mai-* sons, d'où elle est sortie * la piété en partage ; de sorte que sanctifiée , qu*on m'entende bien, c'està-dire , consacrée à la sainteté par sa naissance * selon la doctrine de Saint Paul , elle disoit avec cet Apôtre : Dieu , que ma famille a toujours servi, et à qui je suis dédiée par mes ancêtres. \ Deus cui servio à progenitoribus (i)/

Que s'il faut venir au particulier de l'auguste) maison d'Autriche, que peut*on voir de plus illustre que sa descendance immédiate, où, duranf'i'espace-de quatre cents ans , on ne trouve que des Rois et des Empereurs , et une si grande afflue^* de maisons royales , avec tant d'états et 'tant de royaumes , qu'on a prévu il y a long temps qu'elle en seroit surchargée f

Qu'est il besoin de parler de la très- chrétienne maison de France , qui par sa noble constitution est incapable d'être assujettie a une famille étran* gère, qui est toujours dominante dans son chef, qui seule dans tout l'univers et dans tous les siècles se voit après sept cents ans d'une royauté établie, ( sans compter ce que la grandeur d'une" si haute origine fait trouver ou imaginer aux curieux observateurs des antiquités ) seule 9 dis- je, se voit après tant de siècles encore dans sa force et dans sa fleur, et toujours en possession du royau* me le plus illustre qui fût jamais sous le soleil, et devant Dieu et devant les hommes : devant Dieu, d'une pureté inaltérable dans la foi; et devant les hommes, d'une si grande dignité, qu'il a pu perdre l'empire sans perdre sa gloire ai sot rang.

(i) I. Cer. 8. 14 2. Tim. i. &

de Marie-Thérèse d'Autriche. 8f

ImSl Reine a eu part à cette grandeur , non- seulement par la riche et Aère maison/ de Bourgogne , mais encoie par Isabelle de France sa mère: digne fille de Heur i-le- Grand, et, de l'aven de l'Espagne, la meilleure Reine, comme la plus regrettée, qu'elle eût jamais vue sur le trône : .triste rapport de cette Princesse avec la Reine sa fille : elle avoit à peine quarante-deux ans , quand l'Espagne la pleura; et pour notre malheur, la vie de Maris- Thérèse n'a guère, eu un plus Ions) cours. Maie la sage, la courageuse et la pieuse Isabelle devoit une partie de sa gloire aux malheurs do l'Esp*»> Çne , dont on sait qu'elle trouva le remède par un Stèle et par des conseils qui ranimèrent les grands et les peuples, et, si on la peut dira, le Roi niême. Ne nous plaignons pas, Chrétiens, de ce que la Reine sa fille, dans un état plus tranquille f donne aussi un sujet moins vif à nos discours, at Contentons-nous de panser que dans des occasions eussji malheureuses dont Dieu nous a préservés , £ous y eussions, pu trouver les mêmes ressources,

Avec quelle application at cjuelle tendresse Philippe IV son père, ne l'avoit-il pas élevée l On }a regaxdoit en Espagne non pas comme une In r fante, mais comme un Infant; car c'est ainsi qu'on Y appelle la Princesse qu'on reconnoit comme hélitière de tant de royaumes. Dans cette vue, on approcha d'elle tput ce crue l'Espagne avoit de .plu* vertueux et de plus habile. Elle se vit, pour «J nsi -parler, 4è$ $on enfance toute environnée de

C-tua i et on voyoit parpître en cette jeune Prin* ee plus de belles aualités qu'elle n'attendoit da couronnes. Philippe rélève ainsi pour ses Etats : pieu qui nous aima, la destine à Louis»

Cesser, Princes et Potentats , de troubler , par

PI Rétentions , U prpjpt de ce mariage. Que mour qui semble aussi le vouloir troubler, aida -même. L'amour peut bien reniuer 1§ apur de*

ffo Oraison funèbre

héros du monde» il peut bien y soulever des test* pètes , et y exciter des mou venions qui ftmwt trembler les politiques , et qui donnent des espé* jrances aux insensés : mais il y a de» âmes d'un ordre supérieur à ses lois , à qui il ne peut inspirer des sentimens indignes de leur rang. Uya des mesures prises dans le ciel qu'il ne peut rompre; 'et l'Infante, non-seulement par son auguste naissance , mais encore par sa vertu et par « réputation , est seule digne de Louis.

C'étoit la femme prudente qui est donné* promptetnent par le Seigneur- , comme dit le S* ge. Pourquoi donnée promptement par le SeU gneur (i), puisque c'est le Seigneur qui éonm tout? Et quel est ce merveilleux avantage qui mé> rite d'être attribué d'une façon si particulière à It divine bonté \ Il ne faut pour l'entendre que considérer ce que peut dans les maisons la prudeod tempérée d'une femme sage pour las soutenir; pour y faire fleurir dan* la piété la véritable !• gesse, et pour calmer des passions violentes qu'vfll résistance emportée ne feroit qu'aigrir.

Ile pacifique où .se doivent terminer lés diffli rends de deux grands empires, à qui tu sers dl limites: 11e éternellement mémorable par les cpa férenfes de deux grands Ministres , où Ton v développer toutes les adresses et. tous les secrc d'une politique si- différente ; où l'un se dontiti du poids par 3a lenteur, et l'autre prenoitft Cendant par sa J>énétrj&tioiï : auguste journée , i deux fières nations , long- temps ennemiesY alors réconciliées par Marie-Thérèse * s'avaneï sur leurs confins , leur Roi à leur tête , non f| pour se combattre, mais ppur s'embrasser ; 1 Ces deux Rois , avec leur Geur , d'une grapdeu dVne politesse, et d'une mattpHkence auçsi-H

de Marie-Thérèse d'Autriche* «J*

-4fûe d'une conduite si différente , forent l'un h l'autre et à tout F uni vers un si grand spectacle: Fêtes sacrée* t < mariage fortuné , voile nuptial 9 bénédiction, sacrifice f puisse mêler aujourd'hui vos cérémonies avec ces pompes f&nèbres, et 1* comble des grandeurs avec leurs ruines ? Alors l'Espagne perdit ce <{ue nous gagnions : mainte^ naut nous perdons tous les uns et les "autres { fMarô-Thérèse périt pour toute lu terre. L'Espa* gne pleurent seule: maintenant que la France et l'Espagne mêlent leurs larmes , et en versent des torons ; qui pourroit les arrêter? Mais si • l'Espagne pleurait son Infante qu'elle voyoit monter sur le trône le plus glorieux de 1 -univers, quels 'seront nos gémissemeus à la vue de ce tombeau f où tous ensemble nous ne voyons plus que TîneV " yitable néant des grandeurs humaines f Taisonsnous , ce n'est pas des larmes que je veux tirer de vos yeux. Je pose les fondeméns des înstrucr tîcins que je yeux graver dans vosf coeurs: aussir bien la vanité des choses humaines tant <U fois étalée dans cette chaire , ne se montre qu* trop d'elle-même sans le secours de ma voix » dans ce sceptre sitôt tombé d'une si royale main , et dan* nue si haute majesté si prpmptemeut dissipée.

Mais ce quj en faieoit le plus grand éclat n'a pas encore paru. Une Reine si grande par tant de titres, le devenott tous les jours par les ; grora? des actions du Roi et par le continuel accroissement de* sa gloire. Sous lui la France a appris à £e connoître. Elle se trouve des forces que les siècles précédons ne savoient pas : l'ordre et la ^discipline militaire s'augmentent avec le$ armées ; *i les Français peuvent tout, c'est que leur Roi «*t partout leur capitaine; et après qu'il a choisi * "l'endroit principal qu'il doit animer par sa- valeur, fl agft de tous côtés par l'impression de sa vertu.

Jamais on tfa^iUa £uer« arec une force pit#

e>* JÔraisoh funèbre '

inévitable, puisqu'en méprisant le» saisons, il a été jusqu'à la défense à ses ennemis.

Les soldats , ménagés et exposés quand il le faut , marchent avec confiance sous ces étendards : nul fleuve ne les arrête, nulle forteresse ne les effraie. On sait que Louis foudroie les villes fan* tôt qu'il ne las assiège » et tout est ouvert à sa puissance.

Les politiques ne se mêlent plus de deviner ses desseins. Quand il marche, tout se croit également menacé : un voyage tranquille devient touta-coup une expédition redoutable à ses ennemis» Gand tombe avant qu'on pense à le munir : Louis

? vient par de lougs détours, et la Reine, <jui accompagne au cœur de l'hiver , joint au plaisir' de le suivre celui de servir secrètement ses desseins, ^ Par les soins d'un si grand Roi , la France eu* tière n'est plus , pour ainsi parler , qu'une seule forteresse qui montre de tous côtés un front re> doutable. Couverte de toutes parts , elle est cs> pable de tenir la paix avec sûreté dans son seia, mais aussi de porter la guerre par-tout où il faut, et de frapper de près et de loin aveq une égale force. Nos ennemis le savent bien, et nos alliés ont ressenti , dans le plus grand éloignement , Combien la main de Louis était secourante.

Ayant lui , la France 9 presque sans vaisseaux f tenoit en vain aux deux mers : maintenant ou les voit couvertes depuis le levant jusqu'au cou* chant de nos flottes victorieuses , et la hardiesse française porte par-tout la terreur avec le nom de Louis. Tu céderas f ou tu tomberas sous ce vainaueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu 4i*oi* en ton cqetur avare : Je tiens lt 5mer sous mes lois , et les nations août ma proie* La légèreté de tes vaisseaux te donnoitde la confiance $ m^is tu te verras attaqué dans tes muraiïV les, comme un ojse»u ravissant ^[u'on iroit chercher

de Marie-Thérèse '£ Autriche. 9^

parmi ses rochers et dans son nid , où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves; Louis a brisé les fers dont tu accablois «es sujets , qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Tes maisons ne sont plus qu'un amas de pierres. Dans ta brutale fureur, tu te retournes contre toi-même, et tu ne sais comment ™ assouvir ta rage impuissante. Mais nous verrons la fia de tes brigandages. Les pilotes étonnés s'écrient par avance: Qui est semblable à Tyr ! et toutefois elle s* est tuée dans le milieu de la mer (j) l et la navigation va être assurée par les armes de Louis..

. L'éloquence s'est épuisée à louer la sagesse de ses lois et l'ordre de ses finances. Que n'a-ton pas dit de la fermeté à laquelle nous voyous céder jusqu'à la fureur des duels ? La sévère justice de Leuis, jointe à ses inclinations bienfaisantes, fait aimer à la France l'autorité sous laquelle heureusement réunie elle est tranquille et victorieuse* Qui veut entendre combien la raison préside dans les conseils de ce Prince , n'a qu'à prêter l'oreille ^jjuand il lui plaît d'en expliquer les motifs. Je pourrais ici prendre à témoin les sages ministres des Cours, étrangères , qui le trouvent aussi convaincant dans ses discours que redoutable par ses armes. La noblesse de .ses expressions vient de celle de ses senti mens, et ses paroles précises sont l'image de la justesse qui règne dans ses pensées» Pendant qu'il parle avec tant de force, une dou-, ceur surprenante lui ouvre les cœurs , et donne je ne sais comment un nouvel éclat à sa majesté qu'elle tempère*

N'oublions pas ce qui faisoit la joie de la Reine> Lpuis est le rempart de la religion : c'eat à la religion qu'il fait servir ses armes redoutées par

(t) Esecs* as. Se.

g4 Oraison funèbre

mer et par terre» Mais songeons qu'il ne l'établit par-tout an-dehors, que parce qu'il la fait régner pu-dedans et au milieu de son cœur. C'est là qu'il abat des ennemis plu» terribles que ceux que tant de puissances jalouses de sa grandeur, et l'Europe entière pourroient armer contre toi. Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes , et Louis combat ceux-là plus que tous (es autres. Vous voyeg tomber de toutes parts les temples dé l'hérésie: ce qu'il renverse au-dedans est un sacrifice bien

S lus agréable ; et l'ouvrage du chrétien, c'est tt> { étruire les passions qui ferpiènt de nos cœurs un temple d'idoles. Que servirait à Louis d'avoir étendu sa gloire pan-tout où s'étend le genre humain f Ce ne lui est rien d'être l'homme que les ' autres hommes admirent: il veut être avec David, phomme selon le cosiir (fe Dieu» C'est pourquoi Dieu le bénit. Tout le genre humain demeura d'accord qu'il n'y a rien de plus grand que et qu'il a fait , si ce n'est qu'on veuille compter pour plus grand encore fout ce qu'il n'a pas voulu ia^rd , et les bornes qu'il a données à sa puissance. Adorez donc, à grand Roi | celui qui votif fait régner t qui vous tait vaincre, ejt qui v©4s donne, dans la victoire, malgré la fierté qu'elle inspire, des sen^imen? si modérés. Puisse la chrétienté ouvrir If s yeu* , et reconnoftre le vengeur que Dieu lui envoie. Pendant, ô malheur, à hon» |e , A juste punition de no^ péchés I Pendant, dis-je , qu'elle est ravagée par les infidèles qof pénètrent jusqu'à #es entrailles; que tarde-t-elle i se souvenir et des secours- de Candie, et de la fameuse journée de Raab, où. Louis renouvela dans, le cour 4es infidèles, l'ancienne opinion qu'ils ont fies armes française! fatales à J«ur tyrannie, et par des exploits inouis , devint le rempart $t« ff Autriche , dont il avpit été la terreur l

Quyre* donc }ej jeux, Chrétien*, et regardai

de Marie-Thérèse t Autriche. tj&

te héros, dont nous pouvons dire comme' Saint Paulin disoit du grand Théodose , que nous voyons en Louis (1): Non un Roi, mais un serviteur de Jésus- Christ , et un Prince qui s'élève au-dessus des hommes plus encore par sa foi que par sa couronne.

C'étoit, Messieurs, d'un tel héros , que Marie* .Thérèse deroit partager la gloire d'une façon particulière , puisque non contente d'y avoir part comme compagne de son trône, elle ne cessoit â K y contribuer par la persévérance de ses vœux.

Pendant que ce grand Roi la rendoit la plus illustre de toutes les Reines , vous la faisiez , Monseigneur* la plus illustre, de toutes les mères* Vos respects l'ont consolée de la perte de se$ au* très enfans. Vous les lui avez rendus : elle s'est vue renaître dans ce Prince qui fait vos délices et les nôtres ; et elle a trouvé une fille digne d'elle <lans cette auguste Princesse , qui par son rare mérite , autant que par les droits d'un nœud sacré 9 ne fait avec vous qu'un même cœur. Si nous Tarons admirée dès le moment qu'elle parut , le Roi a confirmé notre jugement; et maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale décoration d'une Cour dont un si grand Roi fait le soutien 9 aile est la consolation de toute la France.

Ainsi notre Reine, heureuse par sa naissance , qui lui rendoit la piété a^ssi-bien que la grandeur comme héréditaires , par sa sainte éducation , par son mariage, par la gloire et par l'amour d'un si grand Roi , par le mérite et par les respects de tes enfans , et par la vénération de tous les peuples , ne yoyoh rien sur la terre qui ne fût audessous d'elle. Elevez maintenant , ô Seigneur 1 et

(1) In Theodosi* non Imperatorcm , ted Christi ter» vwn , netr regno ê tfd fide principe** prœdicamus. Pault Epist d. Se*.

96 Oraison funèbre

mes pensées et ma voix. Que je puisse représenter à cette auguste audience l'incomparable beauté d'une ame que vous avez tpujpurs habitée t qui n'a jamais affligé votre esprit saint (i),quija-. mais n> perdu le goût du don céleste (2); afin que nous commencions, malheureux pécheurs, à verser sur nous-mêmes un torrent de larmes; et que ravis des chastes attraits q!e l'innocence , jamais nous ne nous lassions d'en pleurer la perte, : A la vérité, Chrétiens, quand on voit 4&M l'Evangile (3) la brebis perdue , préférée par le bon pasteur à tout le reste du troupeau} quan4 «m y lit cet heureux retour du prodjgue retrouvé, •t ce transport d'un père attendri , qui met en joie toute sa famille , on est ten^é de croire que la pé? jutence est préférée à l'innocence même , et que le, prodigue retourné reçoit plus de grâces que son aîné, qui ne s'est jamais échappé de la maison paternelle. Il est l'ajné foutefpis, et deuç moU $uë lui dit SQn père, lui font bien entendre qu'i) n'a pas perdu se$ avantages : Afon fils , lui dit-il 9 vous êtes toujours avec moi: et tout ce qui est à moi est à vous (4). Cette parabole, Chrétiens , ne se traite guère dans les chaires, parce qnp .cette inviolable fidélité ne se trouve guère dans

{es moeurs. Expliquons-Ja toutefois, puisque notre llustre sujet nous y conduit, et qu'elle a une 1>arfaite conformité avec notre texte. Une excejr ente doctrine de Saint Thomas nous la fait entendre , et concilie toutes choses,. Dieu témoigne, jplus d'amour au juste toujours fidèle; il en té* ïnoigne davantage aussi au pécheur réconcilié , knais en deux manières différentes. L'un paroitra plus favorisé , si l'on a égard à ce qu'il est ; ef l'autre, si l'on reniarque d'où, il est sorti. Djea

(1) fipu. 4. 3* f jp) Luc. *5. 4. |Q. ,

(a) He}). Q. j, (4)Luc. 3i.

de Marié-Thérèse £ Autriche. %j

corôorve au juste an plus grand don $ il retire le pécheur d'un plus grand mal; L* juste semblera plus avantagé, si l'on pèse son mérite; le pécheur plus chéri, si Ton considère son indignité. Le père du prodigue l'explique lui-même (i): Mon fils , vous êtes toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à vous /c'est ce qu'il dit à celui à qui il conserve un plus grand don : llfaïloit se réjouir parce que votre frère étoit mort, et il est. ressuscité ; c'est ainsi qu'il parle de celui qu'il retire d'un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœur! sont saisis d'une joie soudaine par la grâce ines«r pérée d'un beau jour d'hiver, qui , après un tempe pluvieux , vient réjouir tout d'un coup 4a face dtt monde j mais on ne laisse pas de lui préférer là constante sérénité d'une saison .plus bénigne: et s'il nous est permis d'expliquer les sentimens du Sauveur par ces sentimens humains, il s'émeut plus sensiblement sur les pécheurs convertis , qui sont sa nouvelle conquête; mais il. réserve une plus douce familiarité aux justes qui sont ses anciens et perpétuels amis : puisque s'il dit , parlant du prodigue (2) : Qu'on lui rende sa première, robe , il ne lui dit pas toutefois : Vous êtes toujours avec moi y ou, comme Saint Jean le répéta: dans l'Apocalypse (5) : Ils sont toujours arec ta* gneau , et paroissent sans tache devant* son trône* Sine macula sunt ante thronum Dei.

Gomment se conserve cette pureté dans ce lieu; de tentations, et parmi les illusions des grandeurs -du monde, vous l'apprendrez de la Reine» Elle est de ceux dont le fils de Dieu a prononcé dam l'Apocalypse (4) : Celui qui sera victorieux , je le ferai comme une colonne dans le temple de mon Dieu.. Qui vicerit , faciam illum columnam

(1) Luc. i5. 3i. (3) Apoc. 14* 45.

(a) Luc, su. (4) Apoc. 5. i3.

(£ Oraison funèbre

in iemplo Dèi mei. II en aéra l'ornement, il «à sera le soutien par son exemple : il sera haut » il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la Reiae. Il ne sortira jamais du temple. Foras. non egredietur ampltùs. Immobile comme une colonne , il aura sa demeure fixe dans la maison du Seigneur, et n'en sera jamais séparé par aucun crime. Je le ferai » dit Jésus-Christ : et c'est l'ouvrage de ma

Èlce. Mais comment affermira- t-il cette colonne! outez , voici le mystère : et f écrirai dessus , poursuivit le Sauveur : j'élèverai la colonne; mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable. Hé I qu'écrirez- vous, 6 Seigneur ï Trois noms seulement , afin que l'inscription soil aussi courte que magnifique. J'y écrirai, dit-il 9 le nom de mon Dieu , et le nom de ta cité de mon Dieu , la nouvelle Jérusalem , et mon «ou* teau nom (ï). Os noms , comme la suite le fera

i>aroltre , signifient une foi vive dans l'intérieur» es pratiques extérieures de la piété dans les sain* tes observances de l'Eglise, et la fréquentation des saints Sacremens ; trois moyens de conserver l'innocence , et l'abrégé de la vie de notre sainte Princesse. C'est xe que vous verres écrit sur la colonne, et vous lirez dans son inscription les causes de sa fermeté ; et d'abord: j'y écrirai , dit* il, le nom de mon Dieu, en lui inspirant une. foi vive. C'est , Messieurs , par une telle foi que le nom de Dieu est gravé profondément dans nos cœurs. Une foi vive est le fondement de la stabilité que nous admirons : car d'où viennent nos inconstances , si ce n'est de notre foi chancelante; parce que ce fondement est niai affermi, noua craignons de bâtir dessus, et nous marchons d'un pas douteux dans le chemin de la jrertu. La foi seule a de quoi fixer l'esprit vacillant : car»

de M arie+Thérèse £ Autriche, fa

écoutez les qualités que Saint Paul lui4dnee(i)l Fides sperandarum substantia rerum. La foi t dit-il, est une substance , un solide .fondement f un ferme soutien. Mais de quoi.? De ce qui se voit dans le monde t Comment donner une consistance» ou, pour parler avec Saint Paul, une substance f et un corps à cette ombre fugitive! La foi est donc un soutien , mais des choses qu'on doit es* pérer~. Et quoi encore f Argumenlum nan appam rentium : c'est une pleine conviction de ce qui ne paroii pas. La foi doit avoir en elle la con-> yiction. Vous ne l'avez pas , direz- voue : j'en sait. ta -causé ; c'est que vous craignez de l'avoir , au lieu de la demander à Dieu qui \la donne. C'est pourquoi tout tombe en ruine dans vos mœurs , et vos sens trop décisifs emportent *i facilement votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction dont parle l!Ap6tre* si ce n!est 9 comme il dit ailleurs, nue soumission dt\ ^intelligence entièrement Captivée *oue l'autorité d'un Dieu uui paris l ConsiaéreaJa pieuse Heine devant les autels; voyez comme elle est saisie de lu présence de Dieu : ce n'est pas par la suite qu'on la connott , c'est par son attention et par cette respectueuse immobilité, qui ne lui permet pae même de lever les yeux. Le sacrement ado* rable approche : ah I la foi du centurion admirée par le Sauveur même , ne fut pas plus vive., et il ne dit pas plus humblement : Je ne suis pasdigne (a). Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente, comme elle se reproche les moindres péch&lt' comme elle abaisse cette tête auguste, devant laquelle s'incline l'univers. La terre, son origine et sa sépultuie, n'est pae encore assez basse pour la recevoir i elle voudrait disparoltre toute entière devant la majesté du Roi des Rois*

(t) Heb. il. i. (*) Matth. fe. & i*.

*<*> Oraison funèbre

Dieu lui grave par une foi vive dans le fond dû lœur ce que disoit Isaïe : Cherchez des antres profonds , cachez-vous dans les ouvertures de la Serre devant la face du Seigneur , et devant la gloire d'une si haute majesté (i).

. Ne vous étonnez donc pas si elle est si humble •or le trône. O spectacle merveilleux , et qui ravit •n admiration le ciel et la terre i Vous allez voir une Reine qui , à l'exemple de David , attaque de tous côtés sa propre grandeur, et tout l'orgueil qu'elle inspire : vous verrez , dans les paroles de ce grand Roi, la vive peinturé de la Reine, et vous en reconnoîtrez tous les senti men». Domine, non est exaltatum cor meum (2) / O Seigneur 9 mon cœur ne s'est point haussé I voilà l'orgueil attaqué dans sa source. Ne que ëlati sunt oculi mei ; mes regards ne se sont pas élevés ; voilà l'ostentation et le faste réprimé. Ah , Seigneur l je n'ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les mortels trop rampans , et qui fait dire à i'ame arrogaats ; iltiy a quejaoi sur la terre (pi). Combien étoit ennemie la pieuse Reine de ces regards dédaigneux; et dans une si haute éleva-) tion , qui vit jamais paraître en cette Princesse ou le moindre sentiment d'orgueil , ou le moindre seu* timent de mépris î Oavid poursuivit : Neque am* hulavi in rnagnis , neque in mirabilibus super me ? je ne marche point dans de vastes pensées , ni dans des merveilles qui nie passent. 11 combat ici les excès où tombent naturellement les grandes puissances. L'orgueil , qui monte toujours. (4) , après avoir porté ses prétentions à ce que la grandeur humaine a de plus solide, ou plutôt de moins ruineux , pousse $es desseins jusqu'à l'extravagance , et donne témérairement dans des projets

(1) Isaïe 2. ào. (3) Isaïe 11. 7^

(a) Ps. 1Z0. (4) P«. 74. *&,

de Ma*ie*Thêrè$e d'Autriche. hh

insensé*, comme fais oit ce Roi superbe ( digne figuré de 1 ange rebelle) , lorsqu'il disoit en son çceur: je m 1 élèverai au-dessus des nues , et je poserai mon trône sur les astres , et je serai semblable au Très- Haut (i). Je ne ma perds point, dit David, dans de tels excès; et voilà l'orgueil méprisé dans sas égaremens. Mais après l'avoir ainsi rabattu dans tous les endroits par où Userabloit vouloir s'élever , David l'atterre tout-à*fai| par ces paroles : Si , dit-il, je n'ai pas eu d'humbles sentimens , et que j'aie exalté mon ame. Si non humiliter sentiebam , ou , comme traduit Sain^t Jérôme : si non silere/feci animam meam .* si je n'ai pas fait taire mon ame.' si je n'ai pas in> posé silence à ces flatteuses pensées qui se présentent sans cesse pour enfler nos cœurs. Et enfin il conclût ainsi ce beau psaume : sicut ablactatus pd matrem suam f sic ablactata est anima mea,. Jtfon ame a été , dit- il, comme un enfant sevré. Je me suis arraché moi-même aux douceurs de la gloire humaine , peu capables de me soutenir^ pour donner à mon esprit une. nourriture plus sa» Jide. Ainsi l'a me supérieure domine de tous côtés cette impérieuse grandeur, et ne lui laisse dorénavant aucune place. David ne donna jamais de plus beau combat* Non, mes frères, lés Philistins défaits, et les ours même déchirés de ses mains, ne «ont rien en comparaison de sa grandeur qu'il a domptée. Mais la sainte Princesse que nous célébrons, l'a égalé dans la gloire d'un si beau triomphe* Elle sut pourtant se prêter au -monde avec toute la dignité que demandoit sa grandeur. Les Rois,, non plus que le -soleil, n'ont pas reçu en vain Fédat qui les environne: il est nécessaire au gemp humain, et ils doivent pour le repos,, autant quia pour la décoration da l'univers, soutenir un*

(i) Isate i4« *4

fa* Qrâtsbn funèlr*

"majesté qui n'est qu'un rayon de celle de Dfeu+ 11 étoit aisé à la Reine de faire sentir une grandeur qui lui étoit natu relie. Elle étoit née dan» une Cour où la majesté se plaît à parottre avec tout son appareil f et d'un père qui sut conserver avec une grâce, comme avec une jalousie particulière, ce qu'on appelle en Espagne les coutumes de qualité et les bienséances du palais. Mais elle aimoit mieux tempérer la majesté, et l'anéantir devant Dieu, que de la faire éclater devant le» hommes. Ainsi, nous la voyons courir aux aotels, pour y goûter avec David un humble repos, et s'enfoncer dans son oratoire, oè, malgré le tumulte de la Cour,, elle trou voit le carmel d'Elie, le désert de Jean , et la montagne si souvent témoin des gémissemens de Jésus.

J'ai appris de Saint Augustin , que tome attentive se fait à elle-même une solitude. Gignit enim iibLipsa mentis intentio sofituàinem. Mais, mes frères, ne nous flattons pas: il faut savoir 'te donner des heures d'une solitude effective , A l'on veut conserver les forces de lame. C'est ici qu'il faut admirer l'inviolable fidélité que la Reine gardoit à Dieu. Ni les djvërtissemens, ni les fatigues des voyages, ni aucune occupation ne lui fai* soit perdre c*s heures particulières qu'elle destinoit a . la méditation et à la prière. A u roi t- elle été si persévérante dans cet exercice, si elle n'y eût goûté la manne cachée que nul ne connaît que eehti qui en ressent les saintes douceurs (i). C'est- là qu'elle disoit avec David : O Seigneur 1 votre servante a trouvé son coeur pour vous faire cette prière* invenit servus tuus cor suum (2). Où allez- vous 9 *œurs égarés J Quoi! même pendant la prière , vous- laissez errer votre imagination vagabonde ; yos ambitieuses pensées «oos reviennent devant

jfi) Aaoc, 5* 17. a. (a) Aeg. as. sa»

de Marie-Thérèse d Autriche. itf

Dieu \ elles sont même le sujet de votre |>t-téref Par l'effet du même transport qui vous fait parler aux hommes de vos prétentions , vous en venefc encore parier a Dieu , pour faire servir le ciel el la terre a vos intérêts. Ainsi votre ambition que la prière devoit éteindre , s'y échauffe : feu bien différent de celui que David sentoit allumer dont Sa méditation (i). Ah ! plutôt puissiez-rous dire avec ce grand Roi , et avec la pieuse Reine que nous honorons: O Seigneur, votre, serviteur 4 trouvé son cœur ! J'ai rappelé ce fugitif» et le> roi là tout entier devant votre face.

Ange saint (?) , qui présidiez à l'oraison de Cette sainte Princesse , et qui portiez cet encens, au-dessus dès nues pour le faire brûler sur l'a ut et que Saint Jean a vu dans le ciel: racontez noue les ardeurs de ce cœur blessé de l'amour divin : faites nous paroftre ce$ torrens de larmes <fue le ftoine versoit devant Dieu pour M péchés. Quoi donc , les amas innocentes ont-elfes aussi les pleurs et le* amertumes de la pénitence ? Oui 9 sans doute , puisqu'il est écrit que rien n'est pur sur la terre (5) , et que celui qui dit qu'il ne pèche pas se trompe soi-même (4)* Mais ce sont des péchés légers , légers par comparaison , je le confesse, légers en eux-mêmes; la Reine n'en con? Doit aucun de cette. nature. C'est ce que porte ea ion fonds toute' ame innocente. La moindre ombre se remarque sur ses vetemens, qui n'ont pas encore été salis , et leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les Chrétiens trop savans. Chrétien , tu sais trop la distinction des péchés véniels d'avec les mortels. Quoi , le nom commun de péché ne suffira pas pour te le* faire détester les uns et les autres f Sais-tu queu

(i) Pi. 58. 4* (3) Job. i5. i5. i,

(a) Apoc. 8. 5. (4) Joaih a. 8i

ie£ Oraison funèbf*

ces péchés qui semblent légers, deviennent ace»* felans par leur multitude , à cause des funestes dis*, positions qu'ils mettent dans les conscience»? C'est ce qu'ettseignent d'un commun accord tous les •ainU docteurs après Saint Augustin et Saint Grégoire. Sais-tu que les péchés qui seroient véniel» par leur objet , peuvent devenir mortels par l'ex* ces de 1'aftachemeut \ Les plaisirs innocens le de* viennent bien , selon la doctrine des Saints ; et seuls ils ont pu damner le mauvais riche , pour avoir été trop goûtés: mais qui sait le degré qu'il faut pour leur inspirer ce poison mortel l Et n'est» £ë pas une de* raisons qui fait que Dieu s'écrie : jbejicta quis intelligit (i) / qui peut comnûîire ses péchés l Que je hais donc ta vaine science , et ta mauvaise subtilité, ame téméraire , qui prononce si hardiment : ce péché que je commets sans crainte est véniel. Lame vraiment pure n'est pat si savante. La Reine sait en général qu'il y a des péchés véniels, car la foi l'enseigne j mais, la foi lie lui enseigne pas que les siens le soient. Deux choses vont vous faire voir l'éminent degré de sa vertu. Nous le savons , Chrétiens , et nous ne donnons point de fausses louanges devant ces autels» JClle a dit sou veut dans cette bienheureuse simplicité qui lui étoit commune avec tous les Saints, «U 'elle ne comprenoit pas comment on pou voit commettre volontairement un seul péché , . pour petit qu'il fût. Elle ne disoit donc pas , il est véniel 5 elle disoit, il est péché, et son cceur innocent se soulevoit. Mais comme il échappe toujours quelque péché à la fragilité humaine, elle ne disoit pas : il est léger; encore une fois, il est péché, disoit elle. Alors pénétrée des siens, s'il a r ri voit quelque malheur à sa personne, à sa famille, à l'état, aile s'en accusoit seule. Mais quels malheurs,

ji) p. 18. es.

de Marie-Thérèse à 'Autriche. foS

dîrez-vous , dans cette grandeur et dans un si long cours de prospérités? Vous croyez doac que les déplaisirs et les plus mortelles douleurs .110 se cachent pas sous la pourpre? Ou qu'un royaume est un remède universel à tous les maux' , un baume qui les adoucit , un charme qui les enchante ? Au lieu que par un conseil de providence divine , qui sait donner aux conditions les plus élevées leur contrepoids , cotte grandeur que nous adrairons^de loin comme quelque chose au* dessus de l'homme , touche moins quand on y esl né, ou se confond elle-même dans son abondance, et qu'il se (ormeau contraire parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour Us déplaisirs 9 dont le coup est d'autant plus rude, qu'on «si inouïs préparé à le soutenir.

Il est vrai que les hommes aperçoivent moins cette malheureuse délicatesse dans les âmes ver* tueuses. On les croit insensibles,, parce que non* seulement elles savent taire , mais encore sacrifier leurs peines secrètes. Mais le père céleste se plait à les regarder dans le secret ; et comme* il sait leur préparer leur croix, il y mesure aussi leur récompense. Croyez-vous que la Reine pût être en repos dans ces fameuses campagnes qui nous apportoient coup sur coup tant de surprenantes nouvelles l Non, Messieurs , elle étoit, toujours tremblante, parce qu'elle voyoit toujours cette précieuse vie dont la sienne dépendoit, trop facilement hasardée. Vous avez vu ses terreurs* vous parleraî-je de ses pertes, et de le mort de ses chers enfans ? Us lui ont tous déchiré le cœur. Représentons-nous ce jeune Prince que les grâces sembloient elles-mêmes avoir formé de leurs mains* Pardonnez-moi ces expressions. Il me semble .que je vois encore tomber cette fleur. Alots .tristemessager d'un événement si funeste , je lus aussi le témoin , e» voyant )e Roi t| la. Rein*, d>n

ï«6 Oraison funèbre

coté, de la douleur la plus pénétrante, et de l'ai* Ire , des plaintes les plus lamentables: et sous des formes différentes , je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi d^s deux côtés la foi également victorieuse; je vis le a a cri lie© agréable de l'âme humiliée sous la main de Dieu, et deux victimes royales immoler d'un commun accord leur propre cœur.

Pourrai je maintenant jeter les jeux sur la terrible menace du ciel irrité , lorsqu'il sembla si long temps vouloir frapper ce Dauphin méme v notre plus chère espérance f Pardonner-moi, Mes* sieurs , pardonnez - moi , si je renouvelle y os frayeurs. Il faut bien, et je le puis dire, que je me fasse moi»méme cette violence, puisque je ne

Suis montrer qu'à ce prix la constance de la eine. Nous vîmes alors dans cette Princesse* au mille» des alarmes d'une mère , la foi d'une chrétienne. Nous vîmes un Abraham prêt à im»

moler Isaac, et quelques tiaits de Marie quand elle offrit son Jésus. Ne craignons point de lé dire, puisqu'un Dieu ne s'est fait homme que pour as* 'sembler autour de lui des exemples pour tous tes états. La Reine pleine de foi ne se propose pas un moindre modèle que Marie: Dieu lui rend aussi son fils unique qu'elle lui offre d'un cœur déchiré , mais soumis , et Veut que nous lai de* vious encore une fois un si grand bien.

On ne. se trempe pas , Chrétiens , quand en attribue tout à la prièie. Dieu qui l'inspire ne lui peut rien refuser. Un Roi, dit David 9 ne se sau¥$ pas par ses armées, et le puissant ne se sauvé pas par sa valeur {i). Ce n'est pas aussi aux sages conseil* qu'il faut attribuer les heureux suc* ces. // s'élève , dit le Sage , plusieurs pensées dans 4e cœur de l'homme (a): reconnoisset l'egitaftiea

4») JP»aU «a. *& 4*) Prov. if> U.

de Marie-Thérèse d'Autriche. 107 et les pensées incertaines des conseils humains: Mais , poursuit-il , la volonté du Seigneur demeure ferme ; et pendant que les hommes délibèrent, il ne s'exécute que ce qu'il résout. Le terrible (1), le Tout-Puissant , qui été % quand il lui plaît , t esprit des Princes (2) , Je leur laisse aussi quand il veut, pour [es confondre (la vanta* gë, et les prendre dans leurs propres Jinesses, <Car il n 9 jr a point de conseils contre le Seigneur (5). Les Machabées étoient vaillans , et néanmoins il est écrit qu'ils combattaient parleurs prières , plus que par leurs armes : Per orationeê congressi sunt (4) : assurés par l'exemple de Moi* se , que les mains élevées à Dieu enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent. Quand tout cédott à Louis , et que nous crûmes voir revenir le temps des miracles, où les mui ailles tomboieut au bruit des trompettes , tous les peuples jetoient les yeux sur la Reine, et croy oient voir partir de son oratoire la foudre qui accabloit tant de villes.

Que si Dieu accorde aux prières les prospérités temporelles, combien plus leur accorde-t»il let vrais biens, c'est-à-dire, les vertus. Kl les sont le> fruit naturel d'une a me unie à Dieu par l'oraison* L'oraison qui nous les obtient nous apprend A les pratiquer , non-seulement comme nécessaires , mais encore comme reçues du Père des lumières^ d'où descend sur nous tout don parfait (5) : et c'est- là le comble de la perfection, parce que c'est le fondement de l'humilité. C'est ainsi que Marie» Thérèse attira par la prière toutes les vertus dans «son ame. Dè$ sa première jeunesse elle fut dans les mou vemens d'une Cour alors assez turbulente t la consolation et le seul soutien dt la vieillesse

'- t») p «' 7& iS' si. (4> Mare. i5. a&

(a) Job. 5. i3. (.5) Jac v *\ 17.

(3) ». Ger. &V *j* Fr, as. Je»

io8 Oraison funèbre

infirme du Roi son père. La Pie in e sa helle-mére* ^ malgré ce nom odieux, trouva en elle, non- seulement un respect, mais encore une tendresse/ que ni le temps ni Véloignement n'ont pu altérer. Aussi pleure-t-elle sans mesure, et ne veut point recevoir de consolation. Quel cœur, quel respect, quelle soumission n'avoit-elle pas eue pour le Roi! Toujours vive pour ce grand Prince, toujours jalouse de sa gloire, uniquement attachée aux ni* -térèts de sou $tat , infatigable dans les vôj âges, et heureuse pourvu qu'elle fût en sa compagnie: femme enfin où Saint Pau) (r) auroit vu l'Eglise occupée de Jésus-Christ, et unie à ses volontés par une éternelle complaisance. Si nous osions demander au grand Prince -qui lui rend ici avec tant de piété' les derniers devoirs/ quelle mère il a perdue , il nous répondroit par ses sanglots , et ]• vous dirai 'eu son nom, ce que j'ai vu avec joie» ce que je répète avec admiration, que les tendresses inexplicables de Marie -Thérèse teu~ doient toutes à lui inspirer la foi , la piété , la* crainte de Dieu, un attachement inviolable pour le Roi, des entrailles de miséricorde pour les malheureux , une immuable persévérance dans tou$ *e$ devoirs , et tout ce que nous louons dans la conduite de ce Prince. Parlerai-je des bontés de la Reine tant de fois éprouvées par ses domestiques* et feraï-je retentir encore devant ces autels les crie de sa maison désolée l Et vous , pauvres, de Jésus- Christ, pour qui seuls elle ne pouvoit endurer qu'on lui dit que ses trésors étoient épuisés ; vous

Î dernièrement pauvres volontaires , victimes de ésus-Christ, religieux, vierges sacrées, âmes pures dont le monde n'étoit pas digne; et vous pauvres, quelque nom que vous portiez, pauvres connus, pauvres honteux, malade* impotent, esiro-

(i) Epocs • *(• \

de Marie-Thérèse £ Autriche. 16$

pies, testes d'hommes 9 pour parler avec Saint Gré* goire de Nazianze (i) ; car la Reine respectait en vous tous les caractères de la croix de J é* us- Christ j vous donc qu'elle assistait avec tant de joie, qu'elle visitait avec de si saints empresse* mens , qu'elle servoit avec tant de foi , heureuse de se dépouiller d'une majesté empruntée , et d'à* dorer dans votre bassesse la, glorieuse pauvreté de Jésus-Christ ; quel admirable panégyrique prononceriez- vous par vos gémisse mens à la gloire de cette Princesse, s'il m'étoit permis de vous introduire dans cette auguste assemblée ? Recevez , père Abraham , dans votre sein cette héritière de votre foi, comme vous, servante des pauvres, et digne de trouver en eux , non plus des Anges , mais Jésus-Christ même. Que dirai- je davantage? Ecoutez tout en un mot, fille, femme, mère, maîtresse , Reine telle que nos voeux l'auroient pu faire, plus que tout cela chrétienne, elle accomplit tous ses devoirs sans présomption , et fut humble non-seulement parmi toutes* les grandeurs , mais encore parmi toutes les vertus*

J'expliquerai en peu de mots les deux autres noms que nous voyons écrits sur la colonne mystérieuse de l'Apocalypse, et dans le cœur de la Reine. Par le nom de la sainte cité de Dieu , la nouvelle Jérusalem (2) , vous voyez bien , Messieurs , qu'il fôut entendre le nom de l'Eglise catholique. Cité sainte dont toutes les pierres sont vivantes (3) , dont Jésus-Christ est le fondement ; qui descend du ciel (4) avec lui, parce qu'elle y est renfermée comme dans le chef dont tous les membres reçoivent leur vie ; cité qui se répand par toute la terre, et s'élève jusqu'aux cieux.pour y placer ses citoyens. Au seul nom de l'Eglise ,

(1) Orat. 16. (3) 1. Per. au 4« $•

(a) Apoc. 3. 11. (4) Apoc. a*

~ tio Oraison fuiièhre

toute la foi de la Reine se réveilloft. Mai* un* vraie fille de l'Eglise , non contente d'en embrasser la sainte doctrine, en aime les observances , où elle fait consister la principale partie des pratique* extérieures de la piété.

L'Eglise inspirée de Dieu, et instruite par les saints Apôtres, a tellement disposé l'année, qu'on y trouve avec la vie, avec les mystères, avec la prédication et la doctrine de Jésus»Christ , le vnJ fruit de toutes ces choses dans les admirables vertus de ses serviteurs , et dans les exemples de ses Saints ; et enfin un mystérieux abrégé de l'ancien et du nouveau Testament, et de toute l'histoire ecclésiastique. Par la toutes les saisons sont fructueuses pour les Chrétiens $ tout y est plein de Jésus-Christ, qui est toujours admirable (s) , selon le Prophète , et non-seulement en lui-même, mais encore dans ses Saints (a). Dans cette variété qui aboutit tout k l'unité sainte tant rteomA mandée par Jésus-Christ, l'ame innocente et pieuse trouve avec des plaisirs célestes une Solide nourriture, et un perpétuel renouvellement de sa ferveur. Les jeunes y sont mêlés dans les temps , convenables, afin que l'ame toujours sujette aux tentations et au péché , s'affermisse et se purifie par la pénitence. Toutes ces pieuses observances avoient dans la Reine l'effet bienheureux que l'Eglise même demande: elle se renouvel oit dans toutes les fêtes, elle se sacrifient dans tous les jeûnes, et dans toutes les abstinences. L'Espagne sur ce sujet a des coutumes que la France ne suit pas; mais la Reine se rangea bientôt a l'obéissance: l'habitude ne put rien contre la règle , et l'extrême exactitude de cette Princesse marquoit la délicatesse de sa conscience. Quel autre a mieux profité de cette parole , qui vous écoute , m'é-

(i) Apoc. 6\ Ps. $7. 56. (*} Luc. io. 4*

de Marie*Thérèse £ Autriche* itf (i\l Jésus-Christ nous y enseigne cette ex* cellente pratique de marcher dans les voies de Dieu , sous la conduite particulière de ses servi* teurs , qui exercent son autorité dans Son Eglise* Les confesseurs de la Reine pou voient tout sur elle dans l'exercice de leur ministère , et il n'y avoit aucune vertu où elle ne pût être élevée par •on obéissance. Quel respect n'avoit-elle pas pour le souverain Pontife, vicaire de JésusCnrist , et pour tout l'ordre ecclésiastique ; qui pourroit dire .combien de larmes lui ont coûté ces divisions toujours trop longues , et dont on ne peut demander la fin «avec trop de gémissemens ? Le nom même et l'ombre de division faisoit horreur 4 la Reine comme à toute ame pieuse* Mais qu'on ne s'y trompe pas , le Saint Siège ne peut jamais oublier la France, ni la France manquer eu Saiut Siège. Et ceux qui pour leurs intérêts particuliers, couverts , selon les maximes de leur politique , du prétexte de piété, semblent vouloir irriter le Saint otége contre un royaume qui en «-toujours été le principal soutien sur la terre, doivent penser qu'une chaire si éminente, à qui Jésus-Christ a tant donné, ne veut pas être ilattée par les hommes, mais honorée selon la règle avec une sou* mission profonde: qu'elle est faite pour attirer tout l'univers a son unité , et y rappeler à la tin tous les hérétiques ; et que ce qui est excessif, loin d'être le plus attirant, n'est pas même le plus solide ni le plus durable.

Avec le saint nom de Dieu et avec le nom de la cité sainte, la nouvelle Jérusalem, je vois, Messieurs , dans le cœur de notre pieuse Reine le nom nouveau du Sauveur. Quel est, Seigneur, votre nom nouveau, sinon celui que vous expliquez, quand vous dites : Je skis le pain de vie;

(&) Luc, te. a&

il* Oraison funèbre

et ma chair est vraiment viande ; et , prene*\ mangez, ceci est mon corps (i)F Ce nom bob* veau du Sauveur est celui ae l'Eucharistie , nom . composé de biens et de grâces, qui bous montre dans cet adorable Sacrement une source de miséricordes , un miracle d'amour, un mémorial et un abrégé de toutes grâces, et le verbe même tout changé en grâce et en douceur pour ses fidèles; Tout est nouveau dans ce mystère , c'est le non* veau Testament de notre Sauveur, et on commence à y boire ce vin nouveau dont la céleste Jérusalem est transportée (a). Mais pour le boire dans ce lieu de tentation et de péché, il s'y faut préparer par la pénitence. La Reine fréquentait ces deux Sacre* mens avec une ferveur toujours, nouvelle. Cette humble Princesse se séntoit dans son état naturel, quand elle étoit comme pécheresse aux pieds d'un prêtre, y attendant la miséricorde et la sentence de Jésus Christ. Mais l'Eucharistie étoit son amour 7 toujours affamée de cette viande céleste, et ton-* jours tremblante en la recevant, quoiqu'elle ne put assez communier pour son désir, elle ne cessoit de se plaindre humblement et modestement des communions fréquentes qu'on lui ordonnoit. Mais qui eût pu refuser l'Eucharistie à l'innocence, et Jésus» Christ à une foi si vive et si pure ? La règle que donne Saint Augustin est de modérer l'usage de la communion quand elle tourne en dégoût. Ici on voyoit toujours une ardeur nouvelle , et cette excellente pratique de chercher dans la communion la meilleure préparation , comme la plue parfaite action de grâce pour la communion même. Par ces* admirables pratiques, cette Princesse est venue à sa dernière heure, sans qu'elle eut besoin d'apporter à ce terrible passage une autre préparation que

c • (1) Jean. 6. 48. 5S. Matth. 26. a& fe) Matth. stf. 38. ag.

de MarfaThàrfaç $ Autriche. ij5

Celle de sa sainte vie ; ej. le* hommes toujours har* dis à juger les autres, sans épargner les souverains* car on n'épargne que soi-même dans ses jugemens £ les hommes, dis- je, de tous les états, et autant les gens de biens que les autres , ont yu la Reine env portée avec une telle précipitation dans la vigueur de son âge , sans être en inquiétude pour son salut. Apprenez, donc, Chrétiens, et vous principalement qui ne pouvez vous accoutumer à la pen» sée de la mort , en attendant que vous méprisiez celle crue Jésns-Çhrist a vaincue, ou même que vous aimiez celle qui met fin à nos péchés et nous introduit à la vraie vie; apprenez à la désarmer d'une antre sorte , ef; embrassez la belle pratique y où sans se mettre en peine d'attaquer la mort , on a besoin que de s'appliquer à sanctifier sa vie. . La France a vu de nos jours deux Reines , plus finies encore par la piété que par |e sang , dont Ja mort également précieuse devant Dieu, quoique «xec.des circonstances différentes, a été d'une Singulière édification à toute l'église. Vous entent dez bien que je veux parler d'Anne 4* Au triche , de fa chère nièce , ou plutôt de sa chère fille Marie- Thérèse. Anne dans un âge déjà avancé , et Marie-Thérèse dans sa vigueur, mais toutes deux d'ut ne si heureuse constitution, qu'elles aembloieut nons promettre le bonheur de les ppsséder un siècle entier , nous sent enlevées contre notre attente 9 Tune par une longue maladie, et l'autre par un coup imprévu. Anne , avertie de loin par un mai aussi cruel qu'irrémédiable.» vit avancer la mort 4 pas lents, et sous la figure qui lu La voit toujours parts la plus affreuse : Marie-Thérèse , aussitôt emportée que frappée par la maladie, se trouve tonte vive et toute entière entre les bras de la mort, sens presque l'avoir envisagée. A ce fatal avertis? Semeèt , Anne , pleine de foi , ramasse toutes les forces <ju/ijn lonç exercice de le pi^ W *¥<H*

* 1) Oraison funèbre

acquises, et regarde sans se troubler toutes les approches de la ntort. Humiliée sous la main de Dieu 9 elle lui rend grâce de l'avoir ainsi avertie ; elle multiplie ses aumônes toujours abondantes; elle redouble ses dévotions toujours assidues ; elle apporte de nouveaux soins à l'examen de sa conscience toujours rigoureux. Àyec quel renouvellement de foi et d'ardeur lui vîmes-nous recevoir le saint viatique? Dans de semblables actions, il ne fallut à Marie-Thérèse que sa ferveur ordinaire : sans avoir besoin de la mort pour exciter sa piété, sa piété s'excitoit toujours assez elle-même , et prenoit dans sa propre force un continuel accroissement. Que dirons-nous , Chrétiens", de ces deux Reines ? Par l'une , Dieu nous apprit comment il faut profiter du temps 9 et l'autre nous a fait voir que la vie vraiment chrétienne n'en a pas besoin. En effet, Chrétiens, qu'attendons-nous f II n'est pas (digne d'an chrétien de ne s'évertuer contré la mort qu'an* moment qu'elle se présente pour l'enlever. Un Chrétien toujours attentif à combattre ses passions , meure tous les jours avec l'Apôtre (i) , quotidié morior. Un Chrétien n'est jamais vivant sur la terre, parce qu'il y est toujours mortifié, et que la mortification est un essai', un apprentissage , un commencement de la mort. Vivoas-nous, Chrétiens, vivons-nous î Cet âge que nous comptons, et pu tout ce que nous comptons n'est plus à nous, est-ce une vie, et pouvons-nous n'apercevoir pas ce que nous perdons sans cesse avec les annéesf Le repos et la nourriture ne sont-ils pas de foibles remèdes de la continuelle maladie qui nous: travail* le f Et ceUe que nous appelons ia dernière , qu'estce autre chose, à le bien entendre, qu'un redoublement , et comme le dernier accès du mal que nous apportons au monde en naissant t Quelle santé

de Marie-Thérèse d'Autriche. nS

nom cou vr oit la mort que la Reiue portoit dans le fQiii i De combien près la menace a-t-elle été suivie du coup, et où en étoit cette grande Reine avec toute la majesté qui l'environnait, si ©Ue eût été moins préparée î Tout d'un coup on voit arriver le moment fatal, où la terre n'a plus rien pour elle que des pleurs. Que peuvent tant de fidèles domestiques empressés autour de son lit? Le Roi même, que pou voit-il, lui, Messieurs, | u | qui succomboit à la douleur avec toute sa puissance et tout son courage ? Tout ce qui environna ce Prince l'accable. Monsieur , Madame , venoient

Krtager ses déplaisirs, et les augmentaient par les urs. Et vous, Monseigneur, que pouviez-vous, que de lui percer le cœur par leurs sanglots? il J'avoit assez percé par le tendre ressouvenir d'un amour qu'il trouvoit touieurs également vif après vingt-trots ans écoulés. On en gémit , on en pleure ; voilà ce que peut la . terre pour une Reine si chérie : voilà, ce que nous avons à lui donner , des pleurs, des cris inutiles. Je me trompe, nous avons encore des prières; nous avons ce saint sacrifice, rafraîchissement de nos peines , expiation de nos ignorances et des restes de nos péchés. Mais son* geons que ce sacrifice d'une valeur infinie, où toute la croix de Jésus. est renfermée, ce sacri* fice serait inutile à la Reine, si elle n'aroit mérité par sa bonne vie que l'effet en put passer jusqu'à elle : autrement, dit Saint Augustin t qu'opère un tel sacrifice? Nul soulagement pour les morts, une (bible consolation pour les vtvans. Ainsi tout le salut vient de cette vie , dont la fuite précipitée nous trompe toujours. Je viens , dit Jésus-Christ , domme un voleur. Il a fait selon sa paroi* ; il est venu surprendre la Reine dans le temps que nous la croyions la;plus saine,, dans le temps qu'elle se trouvoit la plus heureuse. Mais c'est ainsi qu'il •gît ; il tf ouye pour nous; tant de tentations et

nS ' Oraison funèbre

me telle malignité dans tous les plaisirs» qu'il vient troubler les pins innocens dans ses élus* Mais il vient» dit-il, comme un voleur , toujours surprenant et impénétrable dans ses démarches. C'est lui-même qui s'en glorifie dans toute son Ecriture. Comme un voleur, direz- vous» indigne comparaison I N'importe qu'elle soit indigna de lui » pourvu qu'elle nous effraie » et qu'en nous effrayant» elle nous sauve. Tremblons donc» Chrétiens, tremblons devant lui à chaque moment»

car qui pourroit ou l'éviter quand il éclate» on le découvrir quand il se cache l Ils mongeoient, dit- il, ils buvoient, ils acheioient, ils vendoient f ils planioient, ils bdtissoient t ils fcdsoient des mariages aux jours de Noê, et aux fours de Loth (i) , et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeoient, ils bu voient, ils se marioient. Cétoient des occupations innocentes : que serace , quand en contentant nos impudiques désirs» en assouvissant nos vengeances et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos coffres des trésors d'iniquité , sans jamais vouloir séparer le bien d'autrui d'avec le nôtre , trompés par nos plaisirs , par notre santé , par notre jeunesse , par l'heureux succès de nos affaires » par nos flatteurs, parmi lesqueb il faudroit peut-être compter des directeurs infidèles que nous avons choisis pour nous séduire ; et enfin par nos fausses pénitences qui ne sont suivies d'aucuns changemens de nos mœurs, nous viendrons tout-à-coup au dernier jour? La sentence partira d'en haut. La fin est venue, la fin est venue. Finis venit , venit finis. La fin est venue sur vous. Nuhc finis super te. Tout Va finir pour vous en ce moment. Tranchez , èoncluet ; Fac conclusionèm. Frappe* l'arbre infructueux qui n'est plus bon que pour

ii) Lue* 17. a6. afc

de Marie-Thérèse & Autriche. ttjr

té feu : Coupez l'arbre, arrachez Ses branches; secouez ses fouilles , abattez ses fruits : périsse par un seul coup tout ce qu'il avoit avec lui* même. Alors s'élèveront des .frayeurs mortelles , et des grincemens de dents , prélude de ceux de l'eufer. Ah ! mes frères ., n'attendons pas ce coup terrible ! Le glaive qui a tranché les jours de la Reine est encore levé sur nos têtes : nos péchés . en ont affilé le tranchant fatal. Le glaive que je tiens en main , dit le Seigneur' , notre Dieu 9 /est aiguisé et poli : il est aiguisé , afin qu'à perce; il est poli et limé, afin qu'il brille Qi). Tout l'univers en voit le brillant éclat. Glaive du Seigneur 9 quel coup vous venez de faire î Toute la terre en est étonnée. Mais que nous sert ce brillant qui nous étonne , si nous ne prévenons le coup qui tranche. Prévenons-le , Chrétiens , par la pénitence. Qui pourrait n'être pas ému à ce spectacle ? Mais ces émotions d'un jour qù'opèrent-elles ! Un dernier endurcissement , parce qu'à force d'être touchés inutilement, on ne se îais.se plus toucher d'aucun objet. Le sommesnous des maux de la Hongrie et de l'Autriche ravagées f Leurs habitans passés au fil de l'épée, et ce sont encore les plus heureux ; la captivité jentraîne bien d'autres maux, et pour le corps et pour lame : ces habitans désoles , ne sont-c* pas des Chrétiens et des Catholiques, nos frères, nos propres membres, enfans de la même Eglise , et nourris à la même table du pain de vie ? Die* accomplit sa parole : Le jugement commence par sa maison, et le reste de la maison ne jxemble pas! Chrétiens , laissez-vous fléchir, faites pénitence : appaisez Dieu par vos larme*. Ecoutez la pieuse Reine, qui parle plus que tous les prédicateurs. Ecoutez-la, Princesse, écoutera

£») Kzech. ai, g et se»

1 1 8 Oraison funèbre

Peuples, écoutez-la f Monseigneur, plus que tons . )es autres. £lle vous dit par ma bouche , et pat une vote qui vous est connue 9 <jue la grandeur est un souge, la joie nue erreur, la jeunesse une fleur qui tombe , et la santé un nom trompeur, Amassez donc les biens qu'où ne peut perdre, Prêtez l'oreille aux graves discours que Saint Gré»

rire de Nazianze (/) adressok aux Princes e) la maison régnante. Respecte* , Jeur disoit il , votre ppurpre ; respectez votre puissance , qui vient de Dieu , et ne l'employez que pour le Jtàen. Cçnnoisse? ce qui vous a été confie y et le grand mystère que Dieu accomplit en vous* Il ■>te rèserye à lui seul les choses d'en haut/ il par* *tage avec vous celles d'en bas : montrez-vous * dieux, aux peuples SQUri&s % en imitant la bonté et la magnificence divine. Cest , Monseigneur , ce que vous demandent ces empressemens de tous les peuples f ces perpétuels applaudisse mens, et tous ces regards qui vous suivent. Demandez à Dieu, avec Salomon, la sagesse (2), qui vous rendra digue de l'amour des peuples et du troue de yos ancêtres : et quand vous songerez à vos devoirs» ne manquez pas de considérer à quoi yous obligent les immortelles actions <)e Louis- |e-Gran4 , fit l'incomparable piété d> fyjarjfr Tfairè|i f

^t)Pra)t. %7t (»)5«p. ?.

d'Anne de Gonzague*

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