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LA CAUSE, LA NATURE ET LE TRAITEMENT

DE

LA FIÈVRE JAUNE

Ayant à ma disposition chaque année un nombre très considérable de cas de fièvre jaune, comme médecin de l’hospice de N. D. de la Santé, je me suis décidé à entreprendre des recherches dans le but d’éclairer les questions obscures relatives à l’étiologie et à la génèse de la fièvre jaune, bien convaincu que la connaissance de ces deux points essentiels conduirait à un système de traitement plus raisonnable que celui qui fait aujourd’hui le désespoir des cliniciens.

J’ai placé à la fois le problème sous les trois chefs: cause, nature et traitement, parce qu’il me semble que les questions biologiques, complexes par elles mômes, 11e sauraient être résolues que par des

éléments également complexes, lesquels s’entr’aident de la sorte et offrent chacun de son côté des rélevés précieux pour rétablissement d’une formule scientifique.

En effet, lorsqu’on jette un coup d’œil sur les études accomplies à l’égard des maladies infectieuses et contagieuses, on est de suite frappé de ce fait, qu’on a mis toujours hors de compte les résultats thérapeutiques, et qu’on a eu recours exclusif aux données fournies par les observations microscopiques et les expérimentations physiologiques. L’aphorisme tant de fois répété et dont l’esprit est si profond — naturam morborum curationes ostendunt , a été constamment oublié par les expérimentateurs, comme si le but ultime de la science ne fût qu’un pur luxe de pathologfie, comme si l’objectif principal des médecins ne fût de mettre d’accord les conquêtes pathogéniques avec les progrès de la clinique, car enfin c’est vers le lit du malade que doivent converger tous les efforts des sciences médicales.

En ce qui concerne la fièvre jaune, je ne regrette pas cette méthode mixte ; bien au contraire je suis arrivé, en l’employant, à des conclusions encourageantes, et qui seront, je l’espère, définitives, dans un avenir très prochain.

A la vérité, si mon esprit était hier favorable à la théorie du parasitisme clans la fièvre jaune, aujourd'hui, après les nombreux témoignages fournis par les faits ; après des observations soigneusement faites, il ne peut qu’embrasser cette théorie et chercher à la développer au moyen de nouvelles expériences.

On a beaucoup parlé du parasitisme dans la fièvre jaune, mais on n’a avancé rien de positif à cet égard ; on n’a produit que des assertions vagues, des hypothèses plus ou moins ingénieuses, mais on n’a jamais présenté des faits comprobants, sur lesquels on puisse l’appuyer.

On a admis l’existence de miasmes dans le sens vague de ce mot, comme une entité imaginaire nécessaire à l’explication des phénomènes morbides ; tantôt ce miasme était analogue ou identique aux émanations paludéennes, tantôt il était d’une nature végétale et animale à la fois.

Si on a fait quelque part ou quelque temps des observations microscopiques sur les humeurs des malades de fièvre jaune, nous n’en avons pas des descriptions positives et exactes ; tout se borne à des indications vagues, incertaines, et même erronées, qui en somme n’expriment rien.

Poürtant, les humeurs dont je parle sont des pépinières abondantes d’organismes fort remarquables, ainsi que nous le verrons tout-à-l’heure.

Mettre hors de doute l’existence constante de microbies dans l’intérieur des sujets atteints de fièvre jaune, ceci constitue une acquisition importante, car on fait ainsi rentrer la fièvre jaune dans la classe des autres maladies pour lesquelles on a découvert des productions analogues, telles que la dipthérie, la variole, la fièvre typhoïde, la fièvre récurrente, le charbon, l’érysipèle, etc.

Une objection 'très banale, qui est sans cessé répétée, consiste à dire que ces productions microscopiques sont l’effet et non la cause des maladies. Si l’on demande — pourquoi? — on répond qu’un grand nombre de maladies donnent lieu à leur apparition, et dans des maladies différentes on constate souvent des organismes présentant la même apparence.

Ceci est vrai ; mais une semblable objection n’a plus aujourd’hui de valeur sérieuse. Les inicrophytes et les microzoaires peuvent avoir une même apparence, une même structure et jouir malgré cela de fonctions tout-à-fait diverses. Les uns peuvent être, par exemple d’une innocuité parfaite et les autres se caractériser par leur pouvoir toxique.

Pour ne pas aller plus loin nous prendrons un exemple dans un groupe de végétaux qui ne sont pas même microscopiques ; les genres agaric et bolet de la classe des champignons renferment h la fois des espèces comestibles et des espèces très-vénéneuses, souvent les unes et les autres d’aspect presque semblable.

Si cela arrive par rapport à des végétaux visibles h l'œil nu, quelle importance faut-il attribuer à l’apparence extérieure de végétaux d’une grandeur microscopique ? Au fond, la chose importante est l’étude de la fonction ; la forme n’est que secondaire. Nous demanderons avec Mr. Duclaux, peut-on distinguer, à l’origine, le germe de l’œuf humain de celui des autres animaux ? Et pour rester dans notre sujet, entre le mycoderma aceti et le ferment lactique, entre l’un de ceux-ci et le ferment de l’urée, n’y-a-t’il pas quelquefois les ressemblances les plus grandes? Et cependant leurs fonctions sont essentiellement différentes. (1)

D’ailleurs, étant prouvé que l’existence de telles ou telles productions anormales est un fait constant pour telle maladie, nous nous trouvons plus en droit de penser que ces productions gardent une relation

(1) Duclaux— Sur les fermentations. Op. cit.

avec la marche de la maladie que de penser qu’elles y sont étrangères et sont l’effet d’une autre cause que nous ne connaissons pas.

Pour plusieurs états morbides la question du parasitisme se montre tellement avancée qu’on peut la regarder comme à-peu-près résolue. C’est le cas de la fièvre récurrente, par exemple. Dans une épidémie de fièvre récurrente à Berlin, en 1872, Obermeyer avait observé dans le sang des malades un parasite présentant la forme d’un filament de fibrine, qu’il a rattaché à l’espèce spirocliœta.

Il n’apparaît que pendant l’état fébrile ; on le trouve un peu avant et après la crise, jamais pendant la période de rémission ; il n’existe d'ailleurs que dans le sang. Dès que la convalescence s’établit on n’en trouve plus. Peut-on, de bonne foi, nier la corrélation intime de ce filament avec la maladie ?

Il apparaît et disparaît tour-à-tour dans le sang’ en même temps que la maladie ; donc, il est évidemment la cause de la maladie. Ici on n’a aucun besoin de recourir à l'inoculation des germes, la marche de la maladie est par elle-seule un élément précieux pour communiquer à la question un caractère de probabilité qui va presqu’à l’évidence.

Dans d'autres cas, c’est l’inoculation qui coupe la question. Tel est le cas de la maladie connue sous la désignation de sang de rate. M. Davaine a découvert dans le sang des animaux malades du

sang de rate des bactéridies.

Ce sang injecté dans un animal sain y développe rapidement et en abondance les mêmes bactéridies, qui amènent tous les symptômes de la maladie primitive. Et ce sont bien les bactéridies qui sont la cause des phénomènes, car M. Davaine a institué des expériences comparatives en se servant d’un liquide privé d’éléments solides, dont l’inoculation a été sans résultat. Malheureusement, il n’est pas prouvé que toujours il y a parallélisme entre le développement des bactéridies et celui des desordres produits par le sang de rate.

En parcourant toutes les recherches entreprises dans le but de trouver une liaison entre les symptômes et l'évolution de microbies, nous verrons qu’on a toujours cherché à résoudre la question à l’aide du microscope et de l’inoculation. Ces procédés sont à la vérité bons, et indispensables, mais ils ne sont pas suffisants par eux-mêmes, ainsi que l’expérience le démontre.

C’est pour ces raisons que j’ai introduit dans mes recherches sur la fièvre jaune l’autre élément, au

quel je me suis rapporté plus haut, c'est-à-dire ie contrôle de la clinique .

Il est étonnant que les expérimentateurs cherchant à prouver la nature parasitaire des maladies n’aient pas cherché à les guérir au moyen de médicaments capables de tuer ces parasites. Ils se sont bornés à soupçonner le mal, ils ont oublié de montrer le rémède, sans se rappeler que montrant le rémède ils seraient mieux à même de transformer leurs hypothèses en une probabilité bien voisine de l’évidence.

Si nous avons des raisons pour regarder une maadie quelconque comme causée par la présence d’organismes microscopiques, si nous constatons sous le microscope qu’un médicament donné détruit, tue et empêche l’évolution de ces organismes, enfin, si nous introduisons directement dans le sang ce médicament, si les symptômes de la maladie sont enrayés dans leur marche et si la guérison a lieu, n’avons nous pas ainsi des raisons assez fortes pour rapporter à de tels organismes l’apparition de la maladie ? Et si, au moment où la convalescence survient, nous examinons les humeurs des malades et nous constatons de la mort de la grande majorité des microbies, n’est-ce-pas ceci une autre preuve bien éloquente de ce que les phénomènes morbides étaient corrélatifs avec la vie de ces êtres microscopiques ?

Or, telle a été la marche que nous avons suivie dans nos études sur la fièvre jaune, telles sont les assises sur lesquelles nous basons notre théorie parasitaire et notre traitement parasiticide ; tel est aussi notre point de départ pour expliquer la pathogénie de la fièvre jaune.

Malheureusement nous n’avons pas eu le temps de tenter un nombre plus considérable d’autres expériences. On sait que les épidémies de fièvre jaune ne durent à Rio de Janeiro que de quatre à cinq mois, (de Janvier ou Février à Mai). Dès que la température se maintient à 19 degrés, ou au dessous la maladie s’éteint définitivement. Ce court espace de temps est insuffisant pour des études complètes. D’ailleurs, le peu de loyauté de plusieurs collègues, la guerre acharnée qui, sans motif, s’est élevée contre moi, suscitée par le seul crime d’avoir consacré ma vie aux conquêtes de la science, ce sont autant de causes qui ont concouru, malgré ma force de volonté, à ne pas me permettre de pouvoir aborder des problèmes importants relatifs au fléau qui décime tant de vies parmi nous, presque chaque année.

Heureusement, il m’est permis compter sur la protection du gouvernement impérial, qui, appréciant la portée de ces recherches et l’influence qu’elles

peuvent exercer sur la prospérité du pays, m’a

fourni les moyens de continuer plus tard, lorsque l’épidémie reviendra, les études que j’ai commencées cette année.

Il est de mon devoir d’exposer maintenant les résultats de ces études ; les hommes impartiaux me rendront justice ; la postérité, l’histoire condamnera à l’exécration ceux qui ont osé entraver la marche du progrès de la médecine et ont commis l’attentat encore plus détestable de causer sans doute la mort de beaucoup de personnes, qui, croyant à de faux renseignements ont succombé d’après les règles de l’ancien traitement.

Nous diviserons ce mémoire en 5 parties :

1. re Observations microscopiques des humeurs des malades de la fièvre jaune.

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