‹ Recueil des travaux scientifiquesChapitre 13 sur 179 · PRODUCTION DES ÉPREUVES DAGUERRIENNES · texte numérisé non relu

PRODUCTION DES ÉPREUVES DAGUERRIENNES

(1" Doyembre 1841.)

Le brome est, de toutes les substances connues% celle qui active le plus la sensibilité des plaques iodées, et cette précieuse propriété lui aurait déjà généralement attiré la préférence, si son emploi ne présentait des inconvénients qui contrebalancent bien ses avantages.

Ces inconvénients résultent principalement de la grande difficulté qu'on éprouve à préparer plusieurs plaques douées de la même sensibilité, de façon que les expériences faites sur les premières puissent servir à guider pour les suivantes. M. Fizeau, auquel on doit de connaître cette intéressante propriété du brome, a paré jusqu'à un certain point à ces irrégularités. Lorsque je commençai à employer cette substance, voici les renseignements que je reçus de lui :

!• Faire par avance une dissolution saturée de brome dans Teau;

2* Prendre un volume connu et fixe de cette dissolution et l'étendre

4. Cette note a paru dans une brochure publiée par M. Ch. Chevalier sous le titre : Nouvelles imtruciions sur Vusage du daguerréotype, Paris, 4844, in-8% 50 p.

t. Le bromure d'iode n'agit que par le brome qui entre dans sa composition.

dans un volume constant d'eau filtrée de rivière, de façon à oblenir à peu près la teinte de Teau-de-vie ;

S"" Prendre de celte dissolution une quantité constante et suffisante pour couvrir le fond d'une capsule, d'une soucoupe, d'un vase plat quelconque, elle recouvrir immédiatement. On place cette capsule au fond d'une boîte destinée à maintenir la planchette qui supporte la plaque environ à un décimètre et demi de la surface libre de la dissolution de brome;

k"" Exposer la plaque iodée h l'émanation de la dissolution pendant un espace de temps qu'on doit déterminer par Texpérience, Avec un appareil bien réglé, le temps doit se limiter entre vingt secondes et une minute.

Après chaque expérience on doit jeter la dissolution quia servi, et pour l'épreuve suivante on reprend une égale quantité de la même dissolution, et ainsi l'on obtient des résultats comparables.

Comme on le voit, d'après M. Fizeau, on ne doit point consulter la teinte de la plaque; c'est uniquement le temps qui doit guider l'expérimentateur pour faire absorber à la plaque la quantité voulue de brome.

Avec ces renseignements l'emploi du brome devient praticable, mais je ne sais pourquoi ils sont restés généralement ignorés. On conçoit combien celte idée de renouveler la dissolution pour chaque épreuve est heureuse et importante; c'est là un grand point sans lequel on n'aurait jamais pu arriver k l'exactitude. Cependant tout cela ne suffit p«is, les plaques ainsi préparées au brome sont encore loin de présenter l'identité des plaques seulement iodées. Voyons quelles sont les difficultés que l'on rencontre encore et nous dirons ensuite comment nous en avons triomphé :

!• Il est difficile de faire en différents temps des dissolutions saturées de brome identiques entre elles. Elles varient par la nature de l'eau, parle temps depuis lequel elles sont faites, surtout si elles demeurent en présence d'un excès de brome, probablement par la formation d'acide bromhydrique qui dissout le brome en plus grande quantité; elles varient encore selon la température. Si donc le point de départ est variable, les dissolutions étendues le seront aussi et ce sera une première cause d'erreur. Ajoutons qu'il faut environ vingt-quatre heures pour que l'eau se sature de brome,

ce qui est un inconvénient quand on veut opérer immédiatement et que Ton ne s'y est pas pris à Favance.

2* Pendant qu'on verse la dissolution dans un vase large et plat, elle s'évapore et change de force. Elle s'évapore aussi pendant le temps qu'on la découvre et qu'on ajuste au-dessus d'elle la plaque iodée. Enfin une botte qui maintient cette plaque à un décimètre et demi au-dessus de la surface liquide rappelle bien pour le volume les anciennes boîtes à l'iode qu'on s'est empressé d'éliminer des appareils devenus plus portatifs. En outre, cette grande botte a l'inconvénient de permettre à la vapeur de brome de s'égarer dans un si grand espace avant que d'arriver à la plaque et d'être quelque* fois absorbée par un des côtés de la botte plutôt que par l'autre; c'est une circonstance fâcheuse qu'il faut éviter.

3"" On rencontre en outre, chemin faisant, quelques autres causes d'erreur dont il est bon d'être prévenu et dont je vais avertir en décrivant l'opération telle que je la pratique.

La dissolution de brome est tellement variable, sa force d'émanation est tellement modifiée par tous les agents, en apparence les plus inoffensifs, que toute précaution qui tendra à amener l'identité entre les diverses expériences devra être adoptée. C'est en partant de ce principe que je me suis fait une méthode.

J'emploie une dissolution beaucoup plus faible qu'on ne le fait d'ordinaire. Elle a l'avantage d'agir plus également en évitant les bouffées et de répandre moins d'odeur; cela permet aussi d'employer une boite beaucoup plus plate. Je la prépare en mêlant directement 5 décigrammes de brome dans 1,000 grammes d'eau de rivière filtrée^.

Je mesure cette quantité de brome non en la pesant, mais en l'aspirant dans une petite pipette que l'on fait en effilant un tube à la lampe, puis en le tirant près de la même extrémité afin de déterminer entre ces deux rétrécissements une capacité égale au volume du poids de brome indiqué. Pour opérer avec exactitude, et cela est important, 11 faut faire une petite marque

4. Il serait plus exact d'employer toujours de Teau distillée, mais c'est s'astreindre à une circonstance gênante ; en tous cas, après avoir pris une décision il faut éviter de changer, parce qu'on éprouverait de grandes différences.

à l'endroit le plus étroit de Télranglement, puis on aspire le brome jusque un peu au-dessus de cette marque*. On ferme alors avec le doigt l'extrémité qu'on avait dans la bouclie et on fait baisser peu à peu le niveau du brome jusqu'à la marque en faisant toucher à plusieurs reprises l'extrémité effilée contre la paroi intérieure du goulot du flacon au brome. Ainsi on est bien sûr de mesurer toutes les fois la même quantité; il ne reste plus qu'à mêler ce brome au poids d'eau indiqué, et en agitant fortement pendant quelques instants la dissolution est complète et prête à être employée.

On a l'habitude dans les laboratoires de conserver le brome en versant par-dessus une couche d'acide sulfurique ; il faut éviter d'employer ce brome ou le débarrasser complètement de cette couche acide, parce que, en

FIg. 1.

opérant comme je viens de le dire pour faire sa dissolution, il reste adhérent après la pipette plus ou moins de cet acide qui se mêlant ensuite à l'eau change sa puissance de dégagement.

Comme il est assez difficile de faire une petite pipette contenant juste 5 décigrammes de brome, il suffit de l'obtenir d'une dimension approchant; on pèse ce qu'elle contient de brome et en faisant une proportion on a le poids d'eau dans lequel ce contenu doit être dissous.

Ainsi obtenue, la dissolution de brome est d'un jaune clair. On l'emploie

4. Les personnes qui craindraient que cette aspiration du brome ne fût dangereuse pourraient déterminer d'abord l'ascension de quelques gouttes d'eau et aspirer ensuite le brome avec cet intermédiaire; mais je trouve que pour peu que le tube ait SI ou 3 décimètres de long, il est impossible que pendant un temps aussi court la vapeur puisse parvenir jusqu'à la bouche.

dans un appareil fort simple, qui consiste dans une botte construite en glace et mastiquée de façon à tenir l'eau bromée et à ne pas être attaquée par elle (fig. 1). Sa hauteur intérieure est d'environ 3 centimètres; elle est protégée à l'extérieur par une autre botte en bois dans laquelle elle entre juste. Cette seconde botte est construite de façon à laisser glisser sur les épaisseurs de la glace une trappe également en glace qui ferme convenablement; elle est telle en longueur et largeur qu'elle puisse admettre la planchette qui vient se poser sur des tasseaux situés à la hauteur convenable pour maintenir la surface de la plaque tout près de la trappe sans cependant qu'elle risque d'y toucher.

Sur l'un des côtés, à la distance d'un centimètre du bord supérieur de la glace, se trouve percé un trou dans la glace même, destiné à livrer passage à un tube par lequel arrive la dissolution que par ce moyen l'on ne verse qu'après avoir fermé la trappe. Dans l'un des angles il y a encore un autre trou dans lequel on mastique un petit bout de tube de verre habituellement bouché et destiné à faire écouler la dissolution qui a servi. Le tout est supporté par trois vis calantes qui servent, avec un niveau à bulle d'air, à placer l'appareil dans une position horizontale.

11 y a encore un tube de verre recourbé qui s'ajuste dans l'orifice situé sur le côté. Il faut aussi avoir un flacon contenant pour l'appareil à grandes plaques environ 100 grammes d'eau et un petit entonnoir.

Voyons maintenant comment faire usage de tout cela.

On commence par ioder la plaque à la manière ordinaire, ce que l'on ait très-aisément, car on ne doit pas avoir peur du jour; l'action de la lumière telle qu'elle se trouve répandue dans un appartement ne nuit pas aux plaques qui doivent être soumises à l'évaporalion du chlorure d'iode ou du brome, elle n'augmente pas non plus leur sensibilité quoi qu'en aient dit certains amateurs empressés d'annoncer du nouveau et de l'extraordinaire. Si cette action était trop prolongée, la {flaque se voilerait et offrirait à des yeux inexpérimentés l'aspect d'une épreuve passée : c'est à cette circonstance qu'il faut attribuer l'erreur grossière que je viens de signaler. La plaque une fois iodée avec précisions on la met dans le châssis où elle

4. Par ioder avec précision, j'entends ioder bien uniformément et toujours de la môme leinle dans

peut attendre un temps très-long, plusieurs heures^ ce qui peut être fort commode quand ou guette le moment favorable, un rayon de soleil, une circonstance quelconque. Quand on veut la bromer, on emplit de dissolution au moyen de l'entonnoir le flacon dont j'ai parlé, ce que Ton fait vivement afin que le brome ne s'évapore pas. Alors on met l'entonnoir sur le tube recourbé, et, ayant eu soin de fermer la trappe de glace, on verse rapidement la dissolution dans la boite.

Ici se présente une précaution assez particulière ; à partir du moment où l'on voit couler les dernières gouttes jusqu'à celui où l'on tire la trappe, il est important de laisser écouler toujours le même temps, une demiminute par exemple. On satisfait aisément à cette condition en comptant en soi-même jusqu'à un certain nombre et en même temps on agite légèrement la boite, afin que la dissolution en mouille bien tout le fond, et l'on place la planchette sur les tasseaux destinés à la recevoir. La demiminute écoulée, on tire vivement la trappe et on compte non plus en soimême parce que cela n'est pas assez exact, mais au moyen d'un compteur ou d'un balancier de pendule, ou de tout autre instrument exact, un certain nombre de secondes qu'il faudra déterminer pour chaque appareil, mais qui doit se limiter entre 20 secondes et une minute ^ On reconnaîtra que l'on est resté trop longtemps ou que la plaque a absorbé trop de brome, lorsque l'épreuve se voilera sous l'influence du mercure. A mesure qu'une plaque iodée absorbe du brome, sa sensibilité s'accroît jusqu'à une certaine limite, celle ou le moindre excès cause un voile sur l'épreuve. C'est à cette limite qu'il faut arriver pour avoir le maximum de sensibilité, et il n'y a que le tâtonnement qui puisse y faire parvenir. Si l'on se tient en deçà, la plaque n'est pas assez sensible, mais on n'en acquiert la certitude que par d'autres expériences. Si l'on a été au delà, le voile de l'épreuve vous l'indique immédiatement. Le temps convenable écoulé, on lève aussitôt la planchette qu'on replace immédiatement dans le châssis et la plaque est prête à recè-

des expériences successives; la couleur jaune d'or, telle que Ta indiquée M. Daguerre, est celle qui convient dans le plus grand nombre des cas.

4. Ce nombre de secondes ne varie qu'assez peu avec les changements de température; l'expérience seule apprendra les limites de celte influence.

voir rimpression de la lumière. Ainsi Ton voit que dans celte opération il faut compter ses temps et ses mouvements, et cette précaution de laisser écouler à peu près le même nombre de secondes après que l'on a versé la dissolution jusqu'au moment où Ton tire la plaque, cette précaution, dis-je, qui semble superflue, je la recommande tout particulièrement, parce qu'elle est extrêmement importante et que sans elle tout le reste serait peine perdue. Ce n'est que du moment que je m'y suis astreint que je compte la méthode pour complète, 11 faut bien songer qu'il reste sous la glace un espace considérable qui se sature aux dépens de cette dissolution si faible et en si petite quantité, et que cette saturation plus ou moins avancée doit influer sur l'activité avec laquelle la plaque s'empare du brome.

Gomme la boite se trouve presque complètement fermée par la planchette, il n'est pas nécessaire de se plonger dans une obscurité complète ; ce n'est réellement que l'instant où l'on retire la planchette pour la remettre dans le châssis, qui demande quelque précaution. Tout ce que je viens de m'efforcer de démontrer peut donc se résumer ainsi :

i"* Préparer au moyen de la pipette une dissolution constante : 5 décigrammes de brome pour 1,000 grammes d'eau;

2* loder la plaque avec précision ;

•V Mesurer dans un flacon d'une capacité convenable une certaine quantité de dissolution;

h^ Verser cette quantité dans la boite au brome, après avoir préalablement fermé la trappe; laisser écouler environ une demi-minute, pendant laquelle on agite légèrement la boite et on ajuste la planchette sur les tasseaux;

5* Tirer rapidement la trappe et compter un certain nombre de secondes au moyen d'un instrument exact après lesquelles on enlève la planchette qu'on replace aussitôt dans le châssis.

En opérant ainsi, j'ose avancer qu'on arrive à la même précision qu'avec l'iode seul. Souvent même on peut compter sur une plus grande exactitude, car en l'espace de quelques secondes qu'il faut pour impressionner convenablement une plaque préparée au brome, le temps ne peut éprouver d'aussi grandes variations que pendant la durée de l'exposition des plaques iodées seulement. Cette grande rapidité présente encore l'avantage de permettre

de faire coup sur coup plusieurs expériences avant que les circonstances atmosphériques aient pu changer notablement.

Que dire donc du chlorure d'iode, qui ne présente ni Texactitude de riode seul, ni la rapidité du brome? C'est une substance cependant bien généralement employée ; il faut l'attribuer aux difficultés que Ton rencontrait avec le brome, difficultés qui me semblent vaincues et qui ne doivent plus nous priver de ses avantages. Mais, je dois le redire en terminant, c'est à M. Fizeau qu'appartient l'idée importante, l'idée capitale, celle de renouveler la dissolution pour chaque épreuve.

Je ne crois pas avoir à redouter la découverte de quelque nouvelle substance plus sensible encore, car plus elle serait impressionnable, plus elle exigerait de précaution et plus il serait défendu de s'en rapporter à l'inspection de la plaque pour guider la préparation. Je dis cela pour les personnes qui, comptant sur de nouveaux progrès, hésiteraient à adopter une méthode qu'elles considéreraient comme trop spéciale. Celle que je viens de décrire a au contraire l'avantage d'être générale. Car dans l'état actuel des choses, elle est applicable au chlore qu'on pourrait employer en dissolution pour remplacer le chlorure d'iode, au brome comme il vient d'être dit, et à la dissolution de bromure d'iode que M. Gandin, dans son illusion d*inventeur, considère, mais à tort, comme plus actif que le brome. Il y a déjà longtemps que M. Fizeau a fait connaître la manière d'agir du chlorure et du bromure d'iode. Le chlorure est une façon d'appliquer le chlore et donne la sensibilité que donnerait le chlore, et le bromure est une manière d'appliquer le brome et fournit la sensibilité particulière au brome.

Ce n'est qu'après trois mois d'expérience de cette manière d'opérer, et après l'avoir appliquée à la production de grandes épreuves, que j'ose la proposer au public, tout disposé que je suis à accepter toutes les modifications qui seraient appuyées par la production de résultats meilleurs.

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