Scène III
Gbect, Gbbmaibt.
Gbbct. — Allons, Germain, viens me coiffer.
Gbexaie. — Comment, monsieur ! vous êtes à mer*
veiHe. Je ne vois rien à faire à votre toilette. Vous déshabiller une foie tous les deux ou trois jours, c'est vous épargner un grand embarras, et me faciliter extrêmement mon servi».
Gtebct. — Te voilà* bien. Tu es toujours à gronder.
Geex ai*. — Ah ! mon cher maître ! est-ce pour mon plaisir? Vous qui jusqu'à présent avez mené une conduite si réglée, pourquoi voule&vous en changer pour vous perdre 1 , Geect. — Me perdre 1 Tu n'y penses pas, Germain.
GxaMAiir. — C'est parce que j'y pense, que je vous le dis. Croyez-vous qu'après avoir servi pendant vingt ans, je ne connaisse pas mieux que vous ce qui arrive à de jeunes officiera ? Prenez-y garde. Ils vous fieront donner dans tous leurs travers, j GimcT.— Sois tranquille, Germain. Va* r je ne les crains pas.
Gsbxaihv— Tant pis, il faudrait vous en défier. On n'a pas d'expérience à votre âge \ et Ton s abandonne à qui se met en tête* de nous conduire. Voyez ce qui vous arrive à vous-même ! Vous étiez le premier à condamner la dissipation et l'oisiveté de leur vie: aujourd'hui c'est la vôtre qu'on vous fait trouver ridicule. On va jusqu'à vous faire accroire que vous vous êtes bien amusé dans leurs parties nocturnes, dont vous ne parliez auparavant qu'avec dégoût
Gsacx.— Je serai toujours libre de m'en retirer, si je m'y déplais.
Germai*. — Non, mon cher maître; pour peu* que Vous tardiez encore, vous ne le serez plus. Il vous en-
gageront si bien dans leurs filets, qu'il ne tous sera pas .possible d'en sortir. Ils commençaient à respecter votre résistance : ils l'ont vaincue une fois, c'en est assez pour la vaincre toujours. ' Ils ont déjà vu qu'il suffisait de quelques mauvaises railleries pour vous faire changer de résolution : ils >ne vous les ménageront plus. Vous , serez forcé, malgré vous-même, par une mauvaise honte, de les suivre où ils voudront vous mener. Et qui sait s'ils ne vous feront pas descendre par degrés jusques dans les derniers dérangemens ?
Gercx. — Voilà bien des reproches pour une faute, si même c'en est une]
Ge&m aik. — Eh ! c'est la > première qui les entraîne toutes. Si on vous avait dit, il y a quinze jours, que vous passeriez une nuit entière au jeu, vous n'auriez pas voulu le croire. Vous l'y avez pourtant passée : vous êtes revenu épuisé de fatigue : vous avez dormi toute ta matinée sur une table,. comme .un homme pris de vin: vous manquez à votre service;: vous êtes obligé d'inventer un mensonge pour vous excuser: et tout cela, ne vous paraît rien l Combien faudra-t-il désormais que vos fautes soient grandes pour vous effrayer ?
Geeçt. — Tu ne sens pas que tu me fatigues par tes remontrances ?
Germain. — Elles me coûtent bien plus qu'à vous. - Gerct. — Songe en ce cas à nous les épargner désormais à l'un et à l'autre. Comme si je devais, à mon âge, me laisser tenir à la lisière* par un vieux radoteur!
GiaitAiff.— Voilà, monsieur, la première dureté que
vous me dites. Elle est sortie bien' légèrement de votre bouche. Je crains qu'elle ne puisse jamais sortir de mon cœur.
Oekct. — Mais aussi, pourquoi Tenir m'attrister de tes discours chagrins ?
Germain. — Vous serez s'ils l'avaient jamais été jusqu'à ce jour. Je ne vous, disais rien qui ne fût plein du plaisir que me donnait votre bonne conduite. Comment aurab-je pu vous montrer de l'humeur, en vous voyant vous porter au bien par un penchant si naturel ? Je vous en prends vous-même à témoin ; vous m'en avez vu souvent verser des larmes de joie.
Gehcy. — Oui, Germain, je sais que tu m'es attaché.
Ge*mati*. — Vous ne le savez pas encore assez, mon cher maître. Daignez m'écouter un moment. Je suis i'un âge où l'on peut sans honte chercher le repos, après avoir mené une vie aussi laborieuse que la mienne. Grâces aux bontés de M 1 : votre père, je pouvais vivre dans l'aisance avec ma famille. Eh bien ! ce repos, cette aisance, ma femme et mes petits enfans, j'ai tout quitté pour vous suivre. En voyant que M r . votre père, forcé de quitter le service par les suites de sa blessure, ne pouvait vous accompagner, je me suis dit : Ta femme l'a nourri ; tu es son second père; il est si confiant et si bon ! on peut se servir de ses qualités, même pour le tromper, il a besoin de toi. A cette pensée, je n'ai vu que vous seul dans le monde. Je me suis séparé de tout ce que j'avais de plus cher, pour m 'attacher à vos pas. Fait-on toutes ces choses sans aimer ?
Gebct. — Je te remercie de ton attachement, et je
veux que tu te ressentes de mon bonheur. (Tirant sa bourse.) Tiens, prends ces deux louis.
Germain, reculant d'un pas, — Qui! moi, les prendre ! Vous me connaissez bien ! Je donnerais tout ce que je possède pour que ce maudit or ne fût- pas allé dans vos mains. Que le ciel me préserve de le recevoir jamais dans les miennes !
Gerct* — Crois-tu que je ne l'aie pas gagné d'une manière honnête 1
Germain. — Que m'importe 1 je n'y toucherai pas plus qu'à un fer brûlant Je me reprocherais toute ma vie d'avoir été en quelque sorte le complice de votre ruine.
Gerct. — Ainsi donc tu refuses une marque de mon attachement?
Germain. — Ah ! mon cher maître, je vous aimais bien plus quand vous n'aviez pas de ces cadeaux à me firire. "
Gerct. — Mais, prends donc Ce n'est qu'une bagatelle.
Germain. — Voilà* bien ces prodigues joueurs, qui jettent l'or par les fenêtres, parce qu'il ne leur coûte rien à gagner ! Vous me présentez aujourd'hui deux louis ; demain vous ne serez peut-être pas en état de me payer mes gages.
Gerct. — Je ne reprendrai pas cet argent après te l'avoir offert.
Germain. — Et moi, croyez-vous que je le prenne après l'avoir refusé 1
Gerct. — Que veux-tu donc que j'en fasse à présent ?
: Germain. — Puisqu'il vient de mauvaise source, il faut tâcher du moins de la purifier par quelque bonne action. Tenez, il 'y a ici un vieux sotdat retiré, à qui monsieur votre père a donné de quoi commencer 1 un petit établissement-: ces deux louis peuvent lui être fort utiles. Voulez-vous que je les rai porte de votre part? -
Gerct. — Oui, c'esfrà merveille. Viens me coiffer, et tu pourras ensuite aller chez lui.
Germain. — J'aimerais mieux nerai porter que six francs, et que ce fût de vos économies. Il faut que cet or soit bien impur, puisque }è frémis de m'en servir, . même pour faire du bien !