‹ Recueil dramatique;Chapitre 70 sur 106 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

M^ Verkeuil, Gercy.

M^ Verxeuil. — Bonjour, Gercy. J'étais chez le colonel, lorsqu'on est venu lui apporter vos excuses. Je viens savoir comment vous vous trouvez.

Gerct.- — Je vous rends mille grâces, monsieur, de cette attention obligeante. Je me sens mieux maintenant

M^ Vbbwbuix. — Qui a donc pu vous causer cette indisposition? Je crains que l'ardeur de l'étude r. vous emporte un peu trop loin.

Gehct. — Non,, monsieur, je puis vous assurer que ce dérangement ne vient point d'un excès de travail.

M^ Verwbuil.— A la bonne heure. Tous les excès sont dangereux à votre âge. Par" exemple, je connais de jeunes officiers qui ont passé la nuit dernière à table et au jeu. Parmi ceux qui ont pu se trouver à l'exercice, je vous assure que la plupart avaient un air défait et une contenance abattue. Ils ont fort mal manœuvré. J'aurais, été bien aise que vous eussiez pu les voir. Que pensez-vous d'une pareille conduite ?

Gbrct, avec embarras* — Monsieur. . . .

M! Versbtjil. — Qu'avez-vous donc, Gercy 1 je vous trouve aujourd'hui un air bien embarrassé en ma présence. Vous savez pourtant que je suis votre ami.

Gbrct. — Oui, monsieur, et cette amitié m'est infiniment précieuse.

Ml yiBiTEVTiL. — Je suis flatté de l'opinion que vous en avez. Elle m'encourage à vous presser de vous ouvrir à moi, si vous avez quelque chose sur le cœur, dont le poids vous gêne. r

Gbrct. — Ce n'est rien du tout

M^ Verxeuil. — Quoi, rien î absolument ( rien î II faut vous en croire sur votre parole ? Me la donnez-vous ?

Gehct, d'un air confus. — Mais 1 monsieur. . . .

M r . Vbrne-uil. — Je craindrais de vous paraître indiscret, si je devenais plus pressant Adieu, mon ami (Il fait quelques pas pour sortir.)

~ Gebct, courant à lui et le retenant, — Ah ! monsieur Verneuil. ...

M* VEHNiuit.^-Je vois que j'ai besoin d'encourager votre confiance. Voyons. Qu'est-ce qui vous manque t Ce n'est pas l'argent Ma bourse est à votre service dans toutes les occasions. Mais vous n'en avez pas besoin aujourd'hui. Vous avez assez gagné la nuit dernière.

Gebct.— Quoi ! vous savez. . . .

M? Vbbreuie.— |Croyez~vous que je puisse ignorer la moindre chose de ce qui vous intéresse \

Gebct.— Je n'ai donc rien à vous apprendre.

M r . Veeneuh»— J'oublierai tout pour ne le tenir que de votre bouche.

Gebct.— Epargnez-moi, de grâce, cet aveu* Je crains trop vos reproches.

Mï Vebhbuil. — Des reproches ! mon cher Gercy ! Non! je n'userai de ce droit de l'amitié que dans ce qui pourrait toucher essentiellement ou votre honneur ou votre devéir. Mais pour des imprudences et des fautes légères, j'ai été jeune comme vous ; j'ai eu comme vous mes faiblesses; je ne recevrai la confidence des vôtres qu'avec de l'indulgence et de la douceur.

Gercy. — Ah ! mon respectable ami, vous me gagnez entièrement le cœur par cette bonté. Oui, je ne vous caéfterai rien de ce qui m'arrive pour m'étre une fois écarté de vos sages conseils.

Mî Vebwedtl. — Asseyons-nous, et contez-moi vos aventures.

Gebct.— Je fus invité à souper hier soir chez un de

mes camarades. Avant de se mettre à table, on fit quelques tours de pharaon. Je refusai constamment de prendre part au jeu. Mais après le repas, je fus si vivement sollicité de me mettre de la partie, que je fte pus résister à toutes- ces instances. Je commençai par hasarder très-peu de chose sur une carte. Le hasard me servit. Je pu» vous, protester que ce ne tut pas l'ardeur du gain qui me fît chercher à profiter de cette veine heureuse» Je ne 1 voulais que ménager la fortune, pour ne rien mettre du mien dans cette partie, et me retirer du jeu Comme j'y étais entré. Le sort m'accabla malgré moi de ses faveurs. Et ce matin, à cinq heures, lorsque nous nous sommes séparés, je me suis trouvé, à ma grande surprise, vingt louis de plus dans ma bourse.

M r . VEB^iuiLrf^-Et c'est aux dépens de vos camarades que vous vous êtes enrichi. Vous les aimez; vous cherchez dans toutes les occasions à leur rendre service, et vous vous couvrez de leurs dépouilles ! H y en a sans doute quelques-uns parmi eux à qui cette perte cause de vif* regrets, et peut-être de l'embarras,

Gebct. — C'est la première pensée qui m'est venue à l'aspect de cet or.

M 1 *. Vebnbuil. — Un sentiment si honnête vous est-il resté long-temps dans le cœur ? Ne trouvez pas mauvais, mon ami, que je vous presse de m'exposer avec la plus grande franchise, l'impression qu'a faite sur vous cette première faveur de la fortune.

Gerct. — Je 'ne saurais vous en rendre un compte bien exact Le sommeil n'a guère tardé à me surprendre; mais je ne puis vous dissimuler que dans les songes

♦où il m'a plongé, mon imagination se peignit avec transport les plaisirs que je pouvais espérer de ma nouvelle richesse. Je ne m'étais jamais vu tant d'argent à la fois. Je commençais à ne plus rougir du moyen qui me l'avait procuré. Vous le dirai-je ? Il me tardait* d'aller solliciter encore de nouveaux dons de la fortune. Des habits riches, une voiture brillante, des bijoux pré* deux, tous ces objets se présentaient en foule à mon imagination enchantée. J'ai brusqué durement l'honnête Germain, qui voulait m'arracher à ces rêveries, pour me presser de me rendre à l'exercice, où je n'ai pu me trouver. Un de mes camarades, que je ne vous nommerai point, est venu me replonger dans mes premières illusions par ses peintures séduisantes. Elles nattaient plus que jamais mon esprit au moment où vous êtes entré ; et sans vous peut-être, mon respectable guide. . . .

M^ Vxrvsuixv— Touchez-là*,Gercy. Combien votre candeur me touche ! Il serait bien pénible pour moi de voir corrompre un si heureux naturel l

Gehct. — Oui, j'ose le dire; toutes mes pensées, tous mes senthnens me portent vers l'honneur; mais la facilité de mon caractère m'épouvante moi-même* Si vous saviez combien je souffre d'avoir tous les jours à essuyer les railleries piquantes de mes camarades, sur ce qu'ils appellent dans ma conduite une affectation de me singulariser!

M? Vkuwxuil.— Eh quoi ! si c'est se singulariser à

leurs yeux que de suivre son goût pour l'étude, et de

remplir exactement ses devoirs, n'auriez-vous pas bien

plus à rougir de leur ressembler davantage! Crain-

284 LES JETOES OFFICIERS

driez-vous donc leurs fades plaisanteries pins que vos propres reproches 1 Et faut-il vous départir de vos principes par d'indignes ménagemens 1 Prenez-y garde, mon ami, c'est dans notre état surtout qu'il importe d'établir d'abord son caractère d'une manière inébranlable. Attachez-vous à vivre en bonne intelligence avec vos camarades, en leur témoignant de l'intérêt et de l'affection. Sacrifiez quelquefois vos goûts à leurs plat- .sirs, en ce qui ne blesse ni la décence, ni l'honneur. Mais sachez aussi vous.défendre avec fermeté de leurs invitations insidieuses, lorsque vous sentirez au fond de votre cœur que sa délicatesse les condamne. La résistance qu'ils auront éprouvée de votre part, en deux ou trois occasions, vous débarrassera bientôt de leurs importunités. Loin de chercher plus long-temps à vous entraîner dans leurs écarts, ils les déroberont à vos jeux ; et vous le* forcerez à estimer votre caractère, dès qu'ils le verront s'élever, noblement au-dessus de leur opinion.

GsacT.— Je n'en passerai pas moins, à leurs yeux, pour un homme intraitable et sauvage. Ils ne conçoivent rien à mon goût pour la retraite, et je suis persuadé que c'est par intérêt pour moi qu'ils cherchent à m'associer à leurs amusemens»

M r .ysKHsuiLw-^Craignez, mon jeune ami, d'être plus long-temps la dupe de leurs perfides insinuations. Les croyez-vous assez aveugles pour ne pas démêler la différence qui distingue la sagesse de la folie ? C'est parce que votre conduite les condamne, qu'ils travaillent à vous en faire changer.

Gxbcy. — Mais, monsieur, c'est donc arec des monstres, et non avec des hommes, que je sus destiné à passer ma vie î

M^ Vebf euii^— Non, mon cher ami;- il ne faut peut-être pas tant les condamner que les plaindre. Le dérangement de leur conduite vient moins de leur faute que de celle de leurs païens. On est resté trop longtemps prévenu de Terreur qu'il suffisait à de jeunes militaires d'avoir des membres sains, et de l'adresse dans les exercices, pour remplir leur état On a cru tout mire pour leur éducation, en leur remplissant la tête d'idées ambitieuses d'avancement et de fortune. C'est avec des principes vagues de conduite qu'on les envoie, dans l'âge le plus susceptible, par sa faiblesse, de recevoir toutes les mauvaises impressions, au milieu d'autres jeunes gens déjà corrompus par la dissipation et le désœuvrement de leur vie. A Dieu* ne plaise que je veuille vous faire entendre que tous les jeunes officiers sont vidâmes de cette dépravation ! C'est au contraire le plus bel éloge de l'esprit d'honneur qui anime la milice française, que d'y voir éclater un si petit nombre de ces scènes scandaleuses qu'on semblerait avoir sujet d'en appréhender. Mais cependant, malgré la vigilance des chefs, combien de sujets infectés faut-il que les corps militaires repoussent, chaque année, de leur sein.! Combien de familles publiquement déshonorées, ou ramées en secret par les déportemens de- leurs enfan»? Voudriez-vous donner cette douleur à la- vôtre»

Gxbct. — Ah! monsieur! moi qui ne respire qae pour tâcher de l'illustrer !

M r . Vebxeuil. — C'est pour votre intérêt, autant que pour le sien, que je vous conjure de veiller sur vousmême. Les charmes de l'étude, le goût des choses honnêtes, le bon témoignage que vous pouviez voua rendre de vos sentimens, ont suffi jusqu'à présent à votre bonheur. Croiriez-voùs y ajouter encore, en adoptant le genre de vie de quelques-uns de vos cama- . rades 1 Que leurs éclats bruyans ne vous en imposent pas ! Toutes ces joies turbulentes n'annoncent pas des hommes vraiment heureux. Eh ! pourraienUls l'être, ensevelis, comme ils le sont, dans une stupide ignorance, étrangers à toutes les jouissances de l'esprit, livrés à l'indignation de leurs supérieurs, accablés des mépris du soldat, et qui pis est encore, écrasés de leurs propres mépris 1 Voyez le dégoût et l'ennui qui les rangent dans les intervalles de leurs plaisirs tumultueux ! Ils ne peuvent vivre un seul instant avec eux-mêmes : ik n'ont point d'ennemi qui leur reproche plus vivement leur indignité* Humiliés au seul aspect d'un officier de mérite, ils le fuient avec autant de soin qu'il en prend à les éviter. C'est avec ceux qui leur ressemblent le plus qu'ils sont réduits à vivre, non pour goûter auprès d'eux les plaisirs de l'amitié, si doux entre des coeurs qui s'estiment, mais pour chercher à se dépouiller las uns les autres dans un jeu meurtrier, ou se plonger ensemble dans des orgies scandaleuses. Suivez ces malheureux dans le reste de leur déplorable existence. Voyez-les d'abord dans les tourmens d'une basse jalousie, solliciter, par toutes sortes de voies, un avancement incertain, ou attendre d'une longue suite d'années une

marque de distinction qui Ta les flétrir, parce qu'ils n'ont pas su l'honorer. Voyez ensuite les uns, après aTOÎr consumé leur patrimoine en d'obscures dissipations, se répandre dans les grandes villes, pour y mendier le vil personnage de parasites et de complaisans, ou même d'infâmes délatetuBç le* autres, conduits par une sombre misanthropie au fond de leurs- terres, y traîner sur leurs pas le désordre et te corruption». Indignes à leurs propres yeux de l'estime de leurs- concitoyens, ils ne cherchent qu'à s'en faire craindre par leurs violences. Ils tyrannisent leurs vassaux comme ils tyrannisaient leurs soldats, et ils finissent par traîner une vieillesse précoce, chargée d'ennuis, d'infirmités» de mépris et de malédiction.

Gerct.— Ah ! monsieur, quek affreux tableau voue venez de m'offrir ! Si moi-même j'allais un jour. . . .

M r . Vzrhxvil. — Non, Gercy ;-. ve&sentimens et mon amitié vous préserveront je l'espère, de ce malheur. Les objets que je viens de vous retracer ont dû, sans doute, vous causer de l'effroi»;: mais il en est aussi de bien propres à vous inspirer- de la confiance. Parmi les officiers de notre régiment, je pourrais vous en citer plusieurs qui sont dignes devons servir de modèle. Mais s'il en était un, surtout, qui eût su consacrer à d'utiles études tous les instans que lui laissaient les devoirs de la société, et les fonctions de-son état;- sf cet homme, par la noblesse de ses sentiment et les- grâces de son esprit, par des vertus aussi brillantes que solides, • lût également parvenu à se faire honorer de ses supérieurs, chérir de ses camarades, et respecter de tous ceux

qui obéiflssient à ses ordres; si, après s'être distingué par sa valeur et sa prudence à la guerre, et par son exactitude à ses devoirs dans la paix, il se fût retiré auprès d'une épouse respectable, pour s'occuper unique* ment avec elle de l'instruction et du sort de ses en&ns; s'il avait le bonheur de vivre dans la plus douce union avec ses voisins, d'entretenir la paix entre ses vassaux, de les aider de ses moyens et de ses lumières, de servir encore l'État après l'avoir défendu, «n l'enrichissant de nouvelles cultures ; si cet homme enfin. ...

Gbbct.— Cen est assez, monsieur. Quel autre que mon père pourrais-je reconnaître à ces traits 1

M r . Verïceuil. — Oui, mon ami, c'est lui-même en effet que je viens de vous peindre. Vous voyez que je ne cherche point à surprendre votre enthousiasme par des peintures exagérées de la vertu. Je ne crains que d'avoir affaibli les traits qui devaient vous représenter dans toute leur énergie cet homme respectable. Ceet le même sang qui coule dans vos veines : qui pourrait vous empêcher de suivre ses pas dans la carrière qu'A vous a tracée ? Les sentimens de vénération et d'amitié qu'il a su inspirer à tout ce qu'il y a d'officiers estimables dans notre corps, les disposent en votre faveur à la plus tendre bienveillance. Les souvenirs et les regrets que son départ a laissés dans les premières maisons de la ville, vous en ouvrent l'entrée malgré votre jeunesse. Tout semble se réunir pour vous faciliter vos devoirs, et vous les faire aimer. Ah ! Gercy, je vous en conjure, ne tournez pas ces heureux moyens contre vous-même.

Gercy. — Non, monsieur, j'ose vous le promettre, Je

puis répondre de moi dans tout ce qui tient à l'honneur; mais je suis jeune, facile, sans expérience. J'ai besoin d'un guide et d'un appui. Ne m'abandonnez pas. Tenez-moi lieu de père.

MJ Vemteutl. — Vous savez que j'en ai pour vous toute la tendresse. J'ai vu s'éloigner mon meilleur ami ; je sens tous les jours plus vivement sa perte. Que je le retrouve en son fils, ou plutôt qu'il devienne le mien. Ne vous effrayez point de la différence de nos âges; elle ne me rendra point un censeur austère de votre conduite. Non, ne le craignez pas. Je veux vous soutenir dans vos travaux, et partager vos plaisirs. Tout me sera facile pour me rapprocher dé vous. Venez, Gercy, venez sur mon sein. Embrassez un ami tendre et sincère, que vous trouverez au besoin dans tous les momens, dans toutes les circonstances de votre vie.

Gibcy, muet de joie et de tendresse, se jette dans les bras de Ml Verneuil, qui le serre étroitement contre son ccèur.

W. Vikitevii. — Adieu, Gercy ; je vous laisse dans les 8entimens que vous m'avez témoignés. Rappelezveus sans cesse tout ce qui vient de se passer entre nous.

Gehct. — Ah! monsieur, je m'en souviendrai toute ma vie.

M r . VEHNEUiL,j>r& à sortir, et revenant sur ses pas. — Mais j'oubliais de vous dire que je reçois en ce moment des nouvelles de votre père. Vous savez qu'il m'avait chargé de veiller sur votre équipage, et de répondre en son nom à vos fournisseurs. Il m'envoie une

240 XBS JEUNES OFFICIERS

lettre de change pour les satis&ire. Tenez, la voici, prenez-la.

Gerct. — Moi, monsieur, que je la prenne 1

M* Veriteuil.— Oui, Gercy, je le veux. C'est ici une des occasions où l'amitié peut exercer son empire.

Gerct.— Mais, puisque vous avez bien voulu répondre peur moi de cette somme, vous avez le droit d'en faire vous-même l'emploi.

M T . Vbrnkuil.— Non, mon ami ; je suis bien aise de pouvoir vous donner cette marque de confiance. D'ailleurs, il faut qu'un jeune officier connaisse le prix de tout ce qui convient à son itat Le soin que vous prendrez de vous acquitter avec exactitude vous donnera de la considération, et deviendra en même temps pour vous un engagement à n'y manquer jamais. La lettre de change est payable à vue. Envoyez-en tout de suite chercher le montant Moi, je vais de ce pas chez vos fournisseurs pour régler leurs mémoires. Vous n'aurez plus qu'à les acquitter.

Gsner. — H mut nie soumettre à tout ce que vous exigez de moi.

M T . Vebjteci l, avec amitié, — Adieu, Gercy.

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