Scène V
Gerct, Gerxaix, Martial, s'a femme et ses enfant»
Gerct, entrant d'un air égaré, et le chapeau enfoncé .mit les yeux. — O Ciel ! où fuir 1 où me cacher ?
•Germain. — Qu'est-ce donc, mon cher maître 1 D'où wient le trouble où je vous vois ? ' r •
Gerct, bruêqutmmt.—Irtûsse-moi, laisse-moi. Tes questions m'importunent.
Martial. — O mon cher monsieur ! je vous en conjure, dites-nous ce que vous avez. Vous nous portez la mort dans le coeur, par l'effroi de la situation où vous êtes.
Gerct, durement à Martial. — Que faites-vous ici!
GiRMAiif.— Comment,' monsieur ? vous brusquez ce brave homme î
GïRtT.— Oh ! non, non, Martial, daigne me pardonner; mais ta présence m'accable; Je ne mérite pas de paraître devant d'honnêtes gens. Il ne me faut plus devant les yeux que des monstres comme mou
La Femmb de Martial.— O Ciel ! que vous est-il donc arrivé % ,
Gbrct. — Ne me demandez point ce que je voudrais me cacher à moi-même. Que ne puis-je me dérober à la nature entière ! Je ne dois lui inspirer maintenant que de l'horreur. '
Martial. — Qui \ vous, monsieur 1 Non, je vous
confiais. Cela n'est pas possible. Jamais le fils d'un homme tel que M r . Gercy. ...
Gancrv— N'achève point. Ton estime comble mon opprobre. Tu vois un malheureux indigne du jour, La probité, l'honneur, la conscience et la nature, tout ce qu'il y a de (dus sacré sur la terre, il ne m'a fallu qu'une heure pour le violer, et pour devenir le plus vil des hommes. . v .
Gerfaut* — Quoi ! monsieur Gercy. ...
Gerct.— Ah ! ne m'appelle plus de ce nom que je déshonore. 0,Ciel ! plonger dans l'embarras un digne ami, ou enfoncer le couteau dans le oœur de mon père! Ce n'est plus qu'à cette horrible alternative que je suis réduit
Gebm aïs.— Qu'ai-je entendu 1 Vous dont j'exaltais en ce même instant la sagesse devant ces braves gens, vous auriez été capable. ...
Gebct. — Oui, Germain, accable-moi de reproches. Je ne suis pas même digne d'inspirer la pitié; Les barbares ! Je ne demandais qu'à leur rendre ce que je leur avais gagn^ sans le vouloir. J'implorais contre moi la fortune pour me débarrasser plus promptement d'un gain qui m'importunait, et-que je méprisais. Elle ' n'a que trop bien servi mes vœux, la cruelle ! Enveloppé de tous les côtés à la fois, embarrassé dans leurs enjeux compliqués, ma tête s'est, perdue ; et je me suis vu dépouillé, non-seulement de tout ce que j'avais, mais encore de cette . somme qui devait m'être si sacrée. Cours, Germain, porte cet argent à Versac. Que ses complices et lui se partagent leur proie.
Germai*. — Qu'osez-vous dire; monsieur? Cet urgent est-il à tous pour en disposer ?
Gerct. — Je ne le sais, que trop, malheureux que. je suis ! Mais hâte-toi de m'obéir. Profite de mon égarement pour exéeuter mes ordres. N'attends pas que ma raison soit revenue, pour me contraindre à les désavouer.-,
Germain.— --Non, monsieur, n'y comptez, pas. Ma fidélité même- m'oblige de vous désobéir. Cet argent n'est qu'un dépôt entre vos mains. Il vous a été remis par M r . Vèmeuil pour satisfaire à des engagemens dont il répond.. Et vous iriez trahir sa confiance pour de perfides joueurs. ~ . ,
Gerct* — Et que veux-tu que je devienne? Ne saistu pas .combien les dettes du jeu sont sacrées entre nous ? O lois- funestes» qu'Un faux honneur m'impose !
Germai^^— Ne les. accusez pas, monsieur.. Il ne faut vous en prendre-qu'à vous seul. Ces loi» étaient, établies pour vous empêcher de risquer au-delà de coque vous pouviez perdre. Vous le saviez mieux que moi-même. Voilà ce qu!il fallait entendre dans» votre cœur, au lieu de vous- exposer à vous avilir par d'indignes regrets..
La Femme db Martial.-— 0' monsieur- Germain V vous voyez son, désespoir.. Ne- l'accablez pas, je vous* en supplie..
Martial.?— Oui, ma femme a raison. Nous n'avons pas de temps*à perdre en vains reproches. Il faut agiv einon.se désoler.
Gerce. — Hélas l et que puis-je faire V.
^Martial. — Ce n'est pan vous, monsieur; vos engagement ne regardent plus que moi seul.
Gerct. — Quoi ! tu voudrais.
Martial.— Quand mon sang est à vous, ma petite fortune vaut-elle qu'on en parle 1
Gerct.— ^Ah ! <fue dis-tu, Martial 1 Non; non, je te défends.
Martial.— Vous avez perdu tous vos droits ; et moi - je viens d'acquérir 'tous les miens. '
Gbrct.— -De quels droits oses-tu parler ?
Martial. — De ceux que me donnent les innombrables bienfaits qu'a répandus sur moi votre père, et ce que vous-même vous avez fait pour moi ce matin.
Gerct.-— A quelle nouvelle humiliation je me vois réduit!
Martial.— Que parlez-vous d'humiliation ? Je devais donc me tenir humilié des secours de votre père ? Ah ! bien loin d'en rougir, j'étais fier au contraire de les recevoir, parce que je m'honorais de son amitié. Mon cœur me disait que je pourrais quelque jour lui en témoigner ma reconnaissance. Cette occasion est venue ; et je ne la céderais pas au prix de mon sang.
Gerct. — Oh ! digne Martial ! Et que prétends-tu fcireî
Martial.— -Il ne vous convient pas de l'apprendre. Vous ne le saurez que lorsque tous vos emforras seront feus?
Gerct.— Ne suis-jé donc pas assez dégradé î Veuafil me (aire perdre jusqu'au dernier sentiment d'honneur.
Martial.— L'honneur, monsieur î Ce n'est pas il
un vieux soldat qu'on peut en apprendre les lois. , Le vôtre ne m'est pas moins cher que le mien ; et je saurai nous le conserver à tous deux.
Gehct. — Ah ! je t'en conjure : laisse-moi supporter tout le poids de mon crime. Je ne mérite que trop d'en étve accablé.
Martial. — Et moi donc, que ne mériterais-je pas eu vous abandonnant de sang-froid 1 Je connais un nom pour votre faute : je n'en connaîtrais pas pour mon indignité.
Gerct.— Homme généreux, mais cruel, que me demandes-tu 1
Martial. — Rien, rien, pas même votre aveu. Je n'en ai pas besoin, et je dois vous servir malgré vous. Les momeïis sont trop chers. Il faut empêcher que cette amure n'éclate, ou vous êtes perdu. Passes un moment dans ce cabinet pour y recueillir vos. esprits, tandis que, nous allons ici prendre des mesures pour vous sauver. (Il entraîne Gerct vers le cabinet, Vy fait entrer, et tire la porte après lui,)