‹ Recueil dramatique;Chapitre 95 sur 106 · Scène IV · texte numérisé non relu

Scène IV

Lx Paiirci, seul Lx Peiîtcb. — Il est plein d'ingénuité, tout-à-fait aimable! . . . . Raison de plus pour le rendre à sa famille. La cour est le séjour de la séduction. Je ne souffrirai pas qu'il en soit la victime. Je veux le renvoyer. Mais où ira-t-il ? Si sa mère est aussi indigente qu'il le dit, si elle est hors* d'état de l'élever ! Il faut que je m'en informe. Dorrionville- pourra me donner là-dessus tous tes éclaircissemens que je désire.

Sckne V* ' . Le Pbiscï, lx Page,

Lx Page. — Monseigneur, mon oncle lé capitaine va se rendre ici

Lx Prince. — Eh bien ! qu'est-ce donc ? tu as l'air bien accablé! Est-ce que tu aurais encore envie de dormir 1

Lx Page,— Héhts ! oui, monseigneur, un peu.

Lx Peutcx.-*— Si ce n'est que cela, reme^-toi dans ton fauteuil. J'ai été enfant comme toi. Je sais combien le sommeil est doux à ton âge. Remets-toi, te dis-je, je te le permets. (Le page se remet dans k fauteuil, et t'arrange pour (formir.) Je me doutai» bien qu'à ne se le ferait pas dire .deux fois. .

Scène VÎ. Lx Phiitce, Dornonvillk, le Page, endormi* , DoRjrosrviiAx.—- Monseigneur. . . .

Lx Prince. — Approchez, monsieur. Que pensez- 25*

vous du petit messager que je vous ai envoyé ? A ^uoi l'emploierai-je î à me servir dans la chambre ?

Dornonville, haussant les épaules. — Il est, je l'avoue, bien petit.

Le Prince. — Ou à courir à cheval pour des commissions ?

Dornonville. — Je craindrais qu'il ne revînt pas.

Le Prince.— Qu à veiller ici la nuit 1

Bornon ville, souriant.—- Oui, pourvu . que votre Altesse dorme elle-même.

Le Prince. — Quel parti puis-je donc tirer de cet enfant 1 Aucun, cela est clair. Aussi, en me le donnant, n'avez- vous vraisemblablement pas prétendu qu'il fût utile à mon service, mais que je le devinsse à sa fortune. Vous m'aviez bien dit que sa mère n'était pas en état de l'élever. Mais est-il vrai qu'elle soit réduite à la* dernière misère 1

, Dornonville, mettant la main sur son cœur .—Oui, monseigneur, c'est l'exacte vérité.

Le Prince. — Et par quels malheurs ?

Dornonville. — Par cette guerre même qui en a enrichi tant d'autres. A la vérité,, sa terre n'était pas absolument libre. Mais la voila passée tout-à-fait en des mains étrangères. Tout est pillé, brûlé, détruit de fond en comble. Par-dessus cela des procès ; ils succèdent à la guerre, comme la peste à la famine. Heureusement pour elle, ses fils sont placés. Le plus jeune est votre page, l'aîné est enseigne dans vos gardes: quant à la mère, elle vivra comme elle pourra.

Le PRiNCE.-^-Bién misérablement sans doute.

JLE PAGE. 295

Dorvonville. — Cek est vrai, monseigneur.

(Froidement) Elle s'est réfugiée dans une cabane,

où elle vit seule et délaissée. Je ne vais jamais la voir.

Je suis son frère, et je ne pourrais supporter le spectacle

. affreux de sa misère.

Le Prin ce.-*Vous êtes son frère î

Dornokville. — Oui, malheureusement, monseigneur.

Le Prince, avec mépris. — Malheureusement î Et vous n'allez pas la voir ? Je vous entends, monsieur. Sa misère vous ferait rougir ; ou, si elle vous touchait, il vous en coûterait pour la soulager. (Dornoxvillb paraît embarrassé.) Comment nommez-vous votre sœur?

Dornoxville. — Detmond.

Le Prînce, réfléchissant — Detmond î Mais n'avaisje pas dans mes troupes un major de ce nom 1

Dorxos ville. — Il est vrai, monseigneur.

Le Prin ce.— Qui fut tué à l'ouverture de la première «ampagne ?

Dornox ville. — Oui, monseigneur. C'était le père de l'enseigne et de cet enfant. Homme d'honneur et plein de courage, il montait à l'assaut de l'air dont on va à une fête ; il avait le cœur d'un lion.

Le Prince. — D'un homme, monsieur le capitaine, c'est en dire davantage. Je me souviens très-bien de lui, et je désirerais. ...

Dorxox ville, s 9 approchant — Que désirerait votre Altesse?

Le Prince. — De parler à sa veuve.

DomsovviLLE.— -Vous le pouvez à l'instant même Elle est ici.

Lx PaiNCE.-~Elle est ici! Envoyez chez, elle qu'elle vienne dès qu'elle sera levée. Je veux ,1a voi et lui rendre son enfant

Dornon ville. — Monseigneur. »

Lx Prikcx. — Je vous défends de l'en prévenir; allez. (Le capitaine sort.)

Sckhe VIL

Le Priwcx, le Page endormi.

Lx Prince. — Quoi ! réduite à un état si misérable par la guerre 1 quel horrible fléau ! Que de familles il a plongées dans la misère ! Il vaut pourtant mieux qu'elles soient malheureuses par la guerre que par moi ! C'est la nécessité, et non mon goût, qui m'a fait prendre les armes. (H se lève, et après avoir fait quelques tours, il s'arrête devant le fauteuil du page.) L'aimable enfant ! . . . . comme il dort sans inquiétude ! C'est l'innocence dans les bras du sommeil !' Il se croit dans la maison d'un ami, où il ne doit point se gêner. Voilà bien la nature ! (Il se promène encore.) Sa mère ? mais, en vérité, je ne ferais pas beaucoup pour elle, si «lie ressemblait au capitaine. Je veux la mettre à l'épreuve, pour la bien connaître, et ensuite .... ensuite il sera toujours temps de prendre un parti. (Il 8 1 appuie êur le dos du fauteuil, et regardant le page d'un air & amitié, il aperçoit une lettre qui sort de sa poche.) Maisou'aœrcois-jel Je crois que c'est une lettre. (U

XE PAGE. i&7

touvre et en Ut la tigrœtere.') «T* tendre mère, de Detmond/. ..."

Ah ! c'est de sa mère ! LàTirsVje ! Oui; je vett» connaître son caractère» Elle n%ara point dissimulé avec son enfant Lisons. { S Ut,')

Mon cher file,

" La peine que tu as à écrire ne t'a point empêché de- satisfaire à la demande que je t'avais faite ; et ta lettre est même pipa targue que je ne l'espérais. Cette bonne volonté me' confirme, ta tendresse : j'y suis bien sensible, et je t'embrasse de tout mon cœur. Tu me marques que tu as, été présenté au prince, qu'il a eu la bonté de te recevoir ; que c'est le meilleur et le plus doux des maîtres» et que >tu l'aimes déjà beaucoup." (Il regarde le page.)

Quoi ! mon ami, c'est si ee que tu as écrit à ta mère? Je ne rais donc que mon devoir en te payant de retour*, et en cherchant à te donner des preuves de mon amitié.

" Tu as raison de faimer, mon enfanVcar sans sa généreuse assistance, quel serai* ton sort dans le monde ? Tu as perdu toit père, et quoique ta mère vive encore, tu n'en es pas moins à plaindre; la fortune l'a mise hors d'état de remplir ses devoirs envers- toi; c'est le plus grand de mes chagrins, le plus crtjtf de mes tourmens. Tant que je n'ai eu à penser qu'à moi, le malheur m'a trouvée inébranlable ; maie quand ton image vient se présenter à mon esprit, mon cœur se brise, et mes larmes ne peuvent tarir."

Beaucoup de tendresse, beaucoup de sensibilité à ce

qu'il paraît ! J% #«Ue est aussi excellente femme que tendre mère. ... Et pourquoi ne le serait-elle jpa* ? £Ud Test ! je n'en puis douter.

u Je ne saurais, mon ami, te conduire moi-même sur le chemin de la' fortune, eomme je le voudrais ; je suis fbrsée de rester ici dans la solitude et Téloignement ; mais avec toute la force que la tendiesse m'inspire, je ne cesserai de te donner des conseils ; et ma voix, tant qu'elle pourra se faire entendre, te répétera toujours de suivre les sentiers de l'honneur et de la vertu. Mon ami, donne-moi une preuve nouvelle de cette obéissance que tu as eue pour moi jusqu'à présent, porte toujours cette lettre sur toi." (// regarde kpage»)

Eh bien ! il était obéissant

" Quand tu seras en danger de manquer à ton devoir et de négliger les avis que je t'ai donnés en t'embrassant la dernière fois, et en t'arrosant de mes larmes, ô mon fils ! ressouviens-tai de cette lettre, ouvre-la : pense à ta mère, à ta mène infortunée, que l'espérance seule qu'elle fondateur tei soutient dans la solitude."

Comment! n'swtil pas un frère !

" Pense que tu la ferais mourir de douleur, et que tu percerais toi-même le coeur qui t'aime le plus, sur la terre."

Elle sent son danger. Elle a raison; car il est exposé. Devait-elle se résoudre à l'envoyer ici î ■

" Ce n'est point le soupçon et la défiance qui parlent par ma bouche ; ta conduijte ne. les a pas fait naître. Non, mon enfant, non. Ton frère a fiait couler mes

larmes, tu ménagera* plus que lui l'âme sensible de ta mère."

Ainsi l'aîné ? l'enseigne ? Il* faut que je m'é-

claircisse davantage.

" Tu as toujours été' soumis, respectueux : je te rends ce témoignage avec des l'armes de joie. Continue, mon fils, deviens un honnête homme : et ta mère, si pauvre, si malheureuse qu'elle soit, oubliera bientôt ses malheurs et sa misère."

Port bien, elle me plaît ; le malheur ajoute à l'élévation de son âme au Reu dé la flétrir.

" Tu me marques à la fin de ta lettre, que tous tes camarades ont une montre. Je vois qu'il' t'en faudrait une aussi ;; cependant tu brises* là-dessus, et tu me caches fe désir que tu en as. Cette retenue me charme ; je suis désespérée de ne pouvoir la récompenser. Tu le sais, mon ami,' je ne le peux pas, et tu me le pardonneras. Des affaires pressantes m'appellent dans la capitale ; je vais m'y rendre : et ce voyage m'enlèvera le peu, qui me reste Cette dépense est nécessaire, et je ne puis l'éviter. Mais sois persuadé que dans la suite je ferai tout ce qui dépendra de moi pour contenter ton désir. Et dussé'-je* me refuser tout, je ne veux pas , que l'ami de mon cœur manque jamais d'encouragement à la vertu. J'espère bientôt te revoir, et je suis. . . ."*

O femme bien digne d'un meilleur sort ! Je veux montrer cette lettre à mon épouse et la garder. Mais non, c'est \e trésor de cet enfant, pourquoi le lui ravir ? {Il remet la lettre dans la poche du page.) Avec quelle tranquillité il dort encore!' J.e Ciel, dit on

$00 JLE P>GE.

prépare le bonheur de ses enfans pendant leur sommeil. Cela se vérifiera sur lui. Sa fortune est faite. (7/ le prend par la yuan.) Mon ami ! mon ami ! {Le page te réveille^ et regarde le prince pendant quelques momens avec de grands yeux,) îl est charmant, «ThsnœST ! Viens, mon petit ami, réveille-toi. Il fait grand jour, et tu ne peux pas dormir ici plus long-temps. Lève-toi.

Le Page, se levant lentement. — Oui, monseigneur.

Le Prince. — Tu es encore tout endormi Tiens, va dans mon cabinet (Il y va.) Eteins la lumière et ferme les portes. (Il éteint la lumière et ferme les portée*) Maintenant, va dans celui où tu as pris la montre. Va vîte. Non, non, par ici : tiens, en face, vite. Reviens de ce côté-là. Eh bien ! es-tu réveillé à présent î •> ■

Lb Paob.— Ah ï oui, monseigneur.

Lk Prince. — Dis-moi un peu, car je te regarde comme un enfant appliqué, habile même, sais-tu déjà écrire des lettres ?

Le Page. — Oh ! quand je veux. J'en ai déjà écrit deux grandes.

Lb Prince. — Et ces deux, à ta mère sans doute.

Le Page, éTun air gai et familier. — Oui, monseigneur, à ma mère.

Le Prince. — La joie brille dans tes yeux, quand je te parle d'elle. (A part,) Comme ils s'aiment dans leur misère ! (Haut.) Mais elle est donc bien bonne, ta mère î

Li Pag», prenant une main au prince dans Je* siennes*— Ah ! si vous la connaissiez !

Lx Prikcx. — Je la connaîtrai, mon ami

Lx Pack. — Elle! est si douce, elle m'aime tant ! . . . .

Ls Prince. — Je souhaiterais qu'elle eût des fils qui rai ressemblassent. Ton frère l'enseigne, on dit qu'il ne se conduit pas bien. Mais toi ?

Lx Page, remuant la tête.— Ah! mon frère l'enseigne. . . .

Lx Prince. — Oui, il lui cause, dit-on, beaucoup de chagrin. Cela est-il vrai 1

Lx Page. — Ah! monseigneur. ... Mais on m'a défendu d'en ouvrir la bouche. Si son colonel le savait . . . (D'un air de confidence.) Oh ! c'est un homme dur et méchant que ce colonel.

Lx Prince. — H n'en saura rien, je te le promets. Parle, qu'est-il donc arrivé 1 Qu'est-ce que ton frère a mit!

Lx Page. — Bien des choses. Je ne sais pas moimême au juste ce que c'est Tout ce que j'ai vu, c'est que ma mère en a été très en colère; et que pour couvrir la faute de mon frère, elle a donné tout ce qu'elle possédait (// s'approche du prince y et lui dit à voix basée.) Il aurait pu, sans cela, disait-elle, être renvoyé du service.

Lx Prince. — Renvoyé du service] Et pourquoi donc]

Le Page. — Ah ! monseigneur, voilà ce que je M peux dire.

Ls Prince. — Quoi! pas même à moi]

Lx Page. — On ne me Ta pas dit à moi-même.

Lx Prikcx, riante — On a très-bien fait, à ce qu'A me semble. Mais pour en revenir à toi, comme tu n't point de montre, n'en aurais-tu pas demandé une à ta mère dans tes lettres 1

Lx Page.— Une seule fois, pas davantage.

Le Prince. — Fort bien. Elle t'en a donc fait un reproche 1

Le Page. — Oh ! non, monseigneur. Au contraire elle m'a écrit qu'elle économiserait sur le peu qu'elle a, pour m'en donner une. Je suis fiché de lut en avoir parlé. Elle a déjà tant de peine à vivre ! ' Cela: me donne bien du. chagrin.

Lx Pmiîf ci. — Cela doit t'en donner aussi. . Un bon • fils ne doit pas être à charge à sa<mère ; il est au contraire de son devoir de chercher tous les moyens de la soulager. Quant à la montre, s'il'ne s'agissait que de cela, on pourrait te contenter.. (Il tire sa bourse.) Tiens, mon petit ami ! voilà douze louis dont je peux, disposer. Je veux t'en faire cadeau ; donne-moi ta main».

Lx Page, tendtmt la main, pendant que le prince compte,'-' «Sont-ils pour moi, monseigneur ?

Lx Prince. — Oui, sans doute; mais dis-moi; que comptes-tu faire de cet argent ?

Le Page.— N'en pourrais-je pas acheter une montre !

Lx Prince. — Ou\, et même une très-belle ! Mais à . bien examiner les choses, tu n'as pas absolument besoin <fe montre, il y en a assez ici. (Pendant que le page le regarde attentivement) Si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais. J'emploierais mieux cet argent.

Cependant, fais comme tu voudras. Je vais m'habille!-. Reste ici jusqu'à mon retour.

Le Page, rappelant. — Monseigneur. . . .

. Le Pbimce. — Eh bien ! que veux-tu ?

Lé Page. — Ma mère est ici Elle part ce matin, et je voudrais bien lui dire adieu. (D'un air caressant.) Me le permettez-vous ?

Ls Prince. — Non, mon ami, cela n'est pas' nécessaire. Pour cette fois, ta mère viendra ici Tu la verras ; un peu de patience. (Il sort.)

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